Chapitre 2
Lou s’avance pour lui prendre la main. Elle s’imprègne de la détresse de son amie, ne la quitte pas des yeux.
— Il a commencé à me menacer sérieusement, reprend doucement Marina, la voix étouffée par l’émotion. Il savait où j’habitais, apparemment il m’avait suivie dans la rue, il m’a envoyé des photos et tout et…
— Tu l’as pas dénoncé ?
— Je suis allée voir les flics mais ils m’ont jetée direct parce que j’avais aucune preuve… Il effaçait tous les messages ! Et il menaçait de ruiner ma scolarité, de prévenir mes parents, de dire à tout le monde que je l’allumais, je devais faire tout ce qu’il me demandait sinon…
Silence. Marina reprend son souffle, renifle, sanglote. Lou ne sait pas quoi dire. Elle sent le dégoût et la colère lui brûler l’estomac.
— Là, ça fait quatre jours que j’ai plus de nouvelles.
Silence.
— J’ai appris un truc en plus hier…
— Dis-moi, insiste Lou gentiment.
— Il aurait subi une agression chez lui. Un cambriolage, je crois… il s’est fait tabasser… après je sais pas si c’est vrai, ce sont que des rumeurs que j’ai entendues à la fac, mais je sais pas… Je flippe encore tu comprends…
Les deux étudiantes sont seules au monde au milieu de l’agitation ordinaire du bar. Lou continue de rassurer son amie comme elle peut. Elle ne lâche pas sa main, même pour prendre une gorgée de bière. Marina continue de sangloter silencieusement pendant de longues minutes. Dans le creux de son corps, Lou sent gronder la tempête. Impulsive, fatiguée, mais silencieuse. Ses mois de bonheur suspendus, lointains, dans un autre pays, se heurtent à la réalité, brutale et glauque. Aux mois de terreur de son amie. Elle tente de relativiser pour détendre progressivement la conversation. Elles débattent un bon moment sur la vraisemblance de ces rumeurs, puis évoquent la très probable fin de ses tourments. Marina retrouve doucement son sourire et au bout de vingt minutes, il est temps de se changer les idées. Elles discutent enfin du stage à Moscou et des périples de la jeune étudiante.
Discrètement, une silhouette entre dans le pub. Elle se pose à une table, dos au mur, presque invisible. Elle allume son ordinateur.
Ce soir, Lou ne veut pas laisser son amie seule ; elle lui propose de dormir chez elle. Elle avale la dernière gorgée de sa bière et aperçoit cette silhouette au fond de la salle en reposant son verre.
Ce n’est pas la première fois qu’elle croise son chemin, c’est une personne atypique. Elle est pâle, assez mince, et son visage est à la fois dur et si fin que son genre reste incertain. Ses cheveux sont très courts, elle paraît presque chauve mais le détail le plus marquant reste ses yeux : bleu clair, entourés de noir. Ce n’est pas un noir de cernes ou du maquillage, mais un noir profond, dont certains traits semblent suivre les veines jusqu’à son front, ses oreilles, son nez et couler le long de ses joues lisses. Cette couleur inhabituelle lui est pourtant très naturelle.
— On y va ? demande Lou alors qu’elles sont à court de conversation et de boisson.
— D’accord, sourit tristement son amie.
Elles prennent leurs affaires et se lèvent. En se dirigeant vers la porte, elles passent devant la table de l’étrange personnage. Lou le regarde. Il la regarde aussi. Intriguée, elle stoppe son amie :
— Attends-moi dehors, je dois faire un truc vite fait.
Marina sort, Lou s’avance. Gênée et ne sachant pas trop pourquoi elle tient à lui parler, elle laisse un silence de quelques secondes avant de sortir ses premiers mots :
— On s’est déjà croisés non ?
Détache doucement son regard de l’écran d’ordinateur et se tourne vers elle. Ses yeux la glacent. Elle ne sait pas si elle est terrorisée ou fascinée par ce visage si peu commun.
— Je crois que oui, répond-il poliment. Nous avions cours de cristallographie au premier semestre, me semble-t-il.
— Ah oui c’est ça !
Se sentant bête et troublée, Lou commence à repartir.
— Marina n’a plus à s’inquiéter maintenant.
Elle se fige. Puis se retourne, choquée. Elle sent de nouveau le dégoût lui donner la nausée.
— Tu sais ce qui est arrivé à Marina ? lui dit-elle, la gorge serrée.
Il hoche la tête en signe d’approbation.
— Comment tu peux être sûr qu’il ne lui fera plus de mal ?
Quelques secondes de silence passent avant sa réponse. Ce court laps de temps, ils se fixent, regard inquisiteur contre regard creux. Lou a envie d’éclater de colère.
Autour d’eux, les clients du pub continuent leurs conversations bruyantes, le personnel fait vrombir les machines du bar et les ustensiles de la cuisine résonnent jusque dans la salle.
— Justice a été rendue.
Le dégoût laisse place au stress. Lou ne comprend pas. La police aurait agi sans que Marina soit prévenue ? Et la rumeur semble plus sensationnelle que rationnelle. Et cette personne qui se tient face à elle ne connaît même pas Marina, elle a sûrement entendu vaguement parler de l’histoire mais c’est un fantôme sur le campus, elle ne vient jamais en cours, à part le soir si sa mémoire est bonne.
— Comment tu t’appelles ? demande Lou, ne sachant quoi dire.
Repose son regard sur son ordinateur.
— Clothèe.
Se remet à pianoter sur son clavier. La conversation est terminée. Bouleversée, Lou sort rejoindre son amie. Marina l’attend, se protégeant maladroitement de la pluie sous la capuche de son ciré. Elle sourit :
— Ça va ?
Lou s’avance vers elle, attend une seconde, puis la prend dans ses bras. Marina l’accompagne, sans poser de questions. Les deux amies s’étreignent de longues minutes. Un profond et incompréhensible soulagement arrache des larmes aux yeux de Lou, invisibles sous la pluie battante.
Marina aperçoit l’étrange personne sortir du pub, presque invisible sous son long manteau noir. Elle commence à pleurer aussi. Toute l’angoisse accumulée ces derniers mois tombe lourdement sur le sol pour se dissoudre dans le bitume trempé.
Chapitre 3
Maman est toujours en retard pour venir la chercher à la danse le mardi soir. C’est pour ça que Nora a pris l’habitude de s’asseoir dans les gradins du gymnase et de regarder les grands faire du sport après son cours de danse, en attendant le retour de maman. C’est une très très grande salle où plusieurs cours ont lieu en même temps : le badminton, l’escalade et la boxe. C’est la boxe qu’elle préfère mais maman lui a interdit d’en faire parce que ce n’est pas un sport pour les petites filles. Mais Nora est fascinée par les grands sur le ring, surtout par celui qu’elle appelle la Montagne
Les voix résonnent dans la grande salle du gymnase. Le prof d’escalade encourage un élève qui a peur de monter trop haut. La prof de badminton gronde une fille qui regarde son portable et qui n’est pas concentrée. Nora entend une porte claquer, des clés qui s’entrechoquent. Elle se retourne et voit Cathie, la prof de danse.
— Tu es encore là Nora ?
La petite fille fait oui de la tête. Cathie semble très embêtée.
— C’est ta maman qui vient te chercher ?
Oui de la tête.
— Tu veux appeler quelqu’un d’autre pour venir te chercher ce soir ? Ça fait déjà une heure que tu attends…
— C’est pas grave Cathie, j’ai l’habitude, répond la petite fille de sept ans.
— Oui mais je dois partir et ça m’ennuie de te laisser toute seule…
— Je suis pas toute seule !
Nora montre les sportifs du doigt, Cathie soupire. Elle sait que sa maman n’est pas une bonne personne, mais elle ne peut rien faire. En tendant la main, Nora dévoile une épaule mal couverte par un T-shirt beaucoup trop grand pour elle, laissant apparaître un hématome sur la clavicule. Cathie ne l’avait pas remarqué pendant le cours de danse et cette vision lui fend le cœur.
— Nora, dit-elle doucement en s’approchant de la petite fille, je peux t’aider si tu veux. Tu peux même venir dormir à la maison ce soir.
— Je peux pas Cathie.
— Tu aimerais dormir un autre soir chez moi alors ? demande-t-elle avec toute la gentillesse du monde. Je suis sûre que ça ferait super plaisir à Petit Gustave de jouer avec toi !
Petit Gustave c’est le chien de Cathie. Il est tout petit, avec des mini papattes et un très long nez. Parfois, il marche sur ses oreilles qui sont trop grandes et qui traînent par terre. Nora aimerait beaucoup jouer avec Petit Gustave et dormir chez Cathie, mais elle a trop peur que maman la tue si elle fait ça.
Elle ne répond pas à sa prof de danse. Son silence achève de briser le cœur de Cathie qui devine ce qu’il se passe sans savoir comment agir. Un soir, Nora s’est évanouie pendant le cours. La jeune prof l’a fait emmener à l’infirmerie du complexe sportif et quand sa mère est venue la chercher (près d’une heure et demie plus tard), Cathie lui a fait part de ses inquiétudes quant à l’état de santé de sa fille. Elle est entrée dans une rage folle :
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde sale conne ! Je sais comment m’occuper de ma fille et si elle est punie, c’est qu’elle le mérite ! Si j’apprends que vous avez encore fourré votre nez dans ce qui ne vous regarde pas, non seulement Nora ne mettra plus les pieds ici mais surtout vous le regretterez amèrement !
La situation est complexe. Nora est fille unique, son papa est mort alors qu’elle n’était qu’un bébé et sa maman a hérité de sa fortune et de sa cave… C’est une femme très riche, très mince, et très cruelle. Une sorcière. Nora est une petite fille calme et intelligente, elle a de bonnes notes à l’école mais sa mère la terrorise. Elle ne profite évidemment jamais des besoins matériels que sa mère pourrait tout à fait lui fournir, préférant son plaisir et les jeunes hommes au bien être de sa fille, qu’elle voit comme responsable de la mort de son mari. Si les résultats scolaires sont moins bons que d’habitude, les punitions vont des coups de poêles à la privation de nourriture pendant parfois une journée entière. La pression psychologique et physique est constante, mais Nora accepte sans comprendre que sa vie est un enfer.
Cathie regarde la petite fille, assise seule dans les gradins, fascinée par les boxeurs. Elle sait que si sa maman arrive et la voit avec son enfant, les conséquences peuvent être terribles. Parfois, elle voudrait que Nora assiste aux cours de boxe plutôt qu’à la danse pour apprendre à se défendre contre sa mère diabolique…
L’heure avance. Cathie ferme son manteau. Dehors la pluie cogne les tôles au-dessus du gymnase et le bruit résonne dans toute la grande salle.
— Je dois partir Nora.
— D’accord, sourit la petite fille avec une pincée de tristesse.
— La semaine prochaine, je viendrai au cours avec Petit Gustave, il pourra danser avec nous !
— Oh oui trop cool !
Nora est vraiment contente à l’idée de voir le petit chien.
— Oh une dernière chose, dit Cathie alors qu’elle vient d’ouvrir la porte de sortie, si jamais tu as besoin d’aller quelque part pour… enfin… si tu as très peur par exemple, tu peux m’appeler sur mon téléphone je viendrai te chercher tout de suite. D’accord ?