Chapitre 2

Je ne l'entends plus. Je ne sens même plus ses mains qui me tiennent, son regard qui tente de me sauver. La vague m'a percuté de plein fouet, elle m'a eu. Elle me happe et m'enveloppe, me malmène et m'entraîne vers le fond. Je ne résiste même pas. J'ai un fils. Voilà le seul mot qui résonne, qui revient, comme un rouleau compresseur, à chaque fois que la vague me frappe et me noie de nouveau. Un fils.

Moi qui n'ai pas connu mon père, mort avant ma naissance.

Moi qui ai à peine été élevé par ma mère, kidnappé par une autre avant de pouvoir m'en souvenir.

Moi qui n'ai pas eu d'enfance.

Moi qui ai passé mon adolescence à chercher ma place, à ne me sentir chez moi nulle part, à ne pouvoir appartenir à personne.

Moi qui ai pour famille un clan étrange et dissolu, un frère plus âgé, un autre qui n'est pas du même père, une grand-mère qui n'est pas du tout la mienne.

Un fils.

Je repousse Tristan et prends une grande inspiration, comme si je venais seulement de me souvenir comment on fait. Je me lève. Je tourne sur moimême. Je me frotte les cheveux. Je m'enfonce les paumes dans les yeux pour tenter d'y voir clair. Ça tourne. Je vide ma bière. Ça brûle. J'ai la rage. Une douleur étrange, inconnue, incontrôlable, s'insinue sous ma peau. Ça fait un mal de chien. June. Putain de June. Je sais enfin pourquoi elle s'est barrée, je comprends enfin sa fuite. Je la comprends... et je la maudis à la fois.

Je m'appuie d'une main sur le comptoir. Et la bouteille part. Lourde, brune, sifflante, lancée à pleine vitesse, comme un de ces oiseaux qui savent parfaitement où ils vont. Droit dans le mur. Le verre se brise avec fracas, les têtes se tournent. Et le barman m'empoigne par le col pour me jeter dehors. Tristan tente de s'interposer, s'excuse, demande au type de me lâcher rapidement avant que je pète un plomb, il essaie de me calmer, la confusion est totale. J'envoie un poing dans le mur, lâche un cri de bête, puis ne capte plus grand-chose. Je me déconnecte, ne sais plus qui me parle, qui me pousse, qui me porte, quelle douleur me broie.

On m'éjecte sur le trottoir et la chaleur de Key West m'étreint en même temps que les bras de mon frère.

– Viens, je te ramène chez toi.

Je me réveille avec une sensation de gueule de bois, l'ivresse en moins. Si je me souviens bien, il n'y a eu qu'une seule et unique bière hier soir. Et elle a mal fini.

J'ai un fils.

Ces mots martèlent mon crâne, comme une rengaine infatigable. Comme un marteau piqueur qui creuse dans la rue, bien trop tôt le matin. Besoin que ça s'arrête.

J'ai toujours dit que je n'aurais jamais d'enfant. Que je n'en voulais pas dans ce monde pourri. Jamais de la vie. Et pourtant, j'ai un fils. Il va bien falloir que je l'accepte.

Je m'extirpe de mon lit, m'assois au bord en frottant mes cheveux qui me font mal, puis je pose les yeux sur ce loft que j'habite depuis un peu plus d'un an. C'est le premier achat d'adulte que j'ai fait. La première fois que je dépensais un bout de l'héritage de mon père, touché à ma majorité. Il fallait que ce soit à la hauteur. Cet endroit, c'est tout ce que j'aime. Tout ce dont j'ai toujours rêvé. De l'espace. Presque pas de murs. Des fenêtres partout, plus grandes que moi, qui donnent l'impression de vivre dehors. Une piscine pour moi tout seul. Et l'océan juste là, tout droit, presque tout autour. C'est la dernière chose que je vois chaque soir, la première qui m'accueille chaque matin. Celle qui me fait le plus de bien.

J'ouvre toutes les baies vitrées pour faire entrer l'air déjà tiède du mois d'août et le son familier d'Atlantic Boulevard. Je n'ai pas connu mon père, mais il m'a offert ça : ce sanctuaire parfait, ce refuge où je me sens chez moi, jamais enfermé, jamais étouffé, toujours libre d'aller courir ou nager ; jamais seul non plus, avec la vie qui résonne dans la rue, les gens qui bossent et ceux qui flânent, le bruit des vagues et celui des mômes sur la plage.

Moi, qu'est-ce que j'ai à offrir à mon fils ?

À ce fils que je ne connais même pas, qui ignore tout de moi.

Je déplie le petit escalier métallique planqué dans le plafond pour grimper sur le toit-terrasse du loft. Prendre de la hauteur. Je m'appuie sur le garde-corps, regarde l'océan droit dans les yeux et lui demande :

–      Alors, est-ce que tu vas réussir à me noyer cette fois ?

Je baisse les yeux sur le tatouage de mon avant-bras : les vagues que j'ai voulues hautes, violentes, du noir le plus foncé qui soit, le bateau qui dérive, les voiles gonflées d'orage, le mât brisé et la mort assurée. Pourtant, j'ai survécu à cette tempête-là. Au départ de June, à son absence, à son silence, à cette moitié de cœur arraché, parti avec elle. Est-ce que je vais survivre à sa présence, à nouveau ? À celle de ce fils inconnu ? À ces morceaux de cœur qu'on essaie de me recoller sans rien m'avoir demandé ? – Putain, qu'est-ce que tu as encore fait, June Castillo... ?

Je m'enfonce les poings dans les paumes pour chasser son visage de poupée, sa tignasse brune toujours emmêlée, ses prunelles sombres et pourtant toujours éclairées de feu, sa peau mate recouverte d'égratignures, de bleus, de terre et de poussière, ses fringues toujours un peu trop grandes sur son corps menu, un peu usées parce qu'elle se fout de son apparence, ses muscles dessinés, ses bras solides, ses jambes fuselées d'avoir passé son enfance à courir, à grimper, à fuir. Et puis la gamine s'efface pour laisser place à l'adolescente rebelle qui a hanté mes nuits, les cheveux qu'elle s'est teints en rose à une époque, son corps de femme qui me rendait dingue, ses petits seins hauts et ronds, ses reins cambrés au creux desquels je ne pouvais pas arrêter de poser mes mains, ses lèvres pulpeuses qui me défiaient sans cesse, que j'aimais tant faire taire. Cette June qui aimait m'attirer autant que me repousser.

Je la repousse aussi. Je la chasse, mais June reste, comme toujours. Comme chaque jour depuis trois ans.

–      Bordel, à quoi je joue ? soupiré-je en secouant la tête. Pourquoi je lalaisse revenir ? Qu'est-ce que je vais faire ? – À qui tu parles, là-haut ?!

La voix d'Athena me fait sursauter.

–      Merde, notre petit déjeuner ! chuchoté-je pour moi-même.

–      Descends de là, tu sais que j'ai le vertige sur ce toit ! Et je déteste cetescalier de malheur.

Le temps que je descende ces marches raides, les différences entre les deux femmes me frappent. À chaque pied sur le métal, un nouveau coup au cœur. Athena Sanford et sa peau immaculée, claire et rosée. Ses yeux bleu cristallin, dans lesquels on peut tout lire. Sa cascade de cheveux blonds parfaitement domptés qui lui descendent jusqu'aux fesses. Sa petite robe blanche près du corps, sûrement signée d'un grand créateur. Ses jambes fines et ses bras délicats. Son prénom de déesse et son corps qui va avec. Son nom chicos qui évoque une riche famille du coin, des notables de Key West qui ont fait fortune dans le champagne et le vin. June et Athena ne pourraient être plus opposées.

Chapitre 3

À l'exception peut-être de ce cran, de cette audace, de cette volonté tenace pour obtenir ce qu'elles désirent.

–      Tu as une sale tête. Mauvaise nuit ? me demande-t-elle en ébouriffantmes cheveux.

J'esquive en bougonnant. Elle sait pourtant que je n'aime pas ce genre de geste maternant. D'habitude, elle respecte mon espace vital.

–      Bacon et œufs brouillés... ou on passe tout de suite au dessert ? propose-t-elle dans un sourire.

Et ses mains glissent sur mon torse nu, et son bassin se presse contre le mien, et sa langue joueuse s'insinue dans ma bouche qui grogne, mais de plaisir maintenant. Je sens mon corps se réveiller. Et ma colère contre June avec. J'avais tout réparé. Tout retrouvé. Une fille qui me fait du bien. Et rien d'autre que du bien. Nos familles qui s'entendent. Des études qui me plaisent et qui me feront peut-être changer le monde. Un avenir qui me paraissait simple, direct, sans drame. Après une enfance merdique et une adolescence chaotique, je pensais y avoir droit.

–      Je suis en train de te mordiller le lobe de l'oreille et tu ne réagis pas,me susurre-t-elle sans méchanceté. Tu veux que je m'en aille ?

–      Non, reste, je...

–      Tu es perdu dans tes pensées et tu ne veux pas en parler, je sais...– Tu me connais, confirmé-je dans un demi-sourire.

–      Et je t'aime comme tu es ! déclare-t-elle en capitulant.

Je la regarde droit dans les yeux et je me demande une seconde si je dois lui dire la vérité. Celle que je viens tout juste d'apprendre, que je n'ai même pas eu le temps de digérer. Mais Athena s'éloigne déjà en direction de la cuisine ouverte pour déballer le petit déjeuner tout prêt qu'elle a apporté. J'en profite pour aller prendre une douche rapide, enfiler un jean et un teeshirt noir, et je me maudis de la traiter comme ça. Tout me va chez elle. Elle est belle, maligne, elle me comprend et me respecte, elle ne m'en demande jamais trop. Comme tous les gens foncièrement heureux, elle n'a rien à cacher, rien à prouver, rien à envier aux autres. Elle ne me veut pas de mal, elle ne m'en fera jamais. On est sexuellement compatibles. Et sentimentalement à égalité. Elle est amoureuse de moi, mais je ne suis pas toute sa vie. L'inverse est encore plus vrai. Je ne l'aimerai jamais comme j'ai aimé June, je le sais. Mais Athena ne me brisera pas. C'est à peu près tout ce que je lui demande.

–      Tu n'as pas besoin de mettre tous ces trucs dans des assiettes comme situ venais de passer deux heures en cuisine, plaisanté-je en revenant.

–      Mince, je comptais me débarrasser de toutes ces boîtes en plastiqueavant que tu me dises qu'on pollue l'océan pour les cinq cents années à venir.

–      C'est exactement ce qu'on est en train de faire, mais je vais être obligéde te pardonner... vu que tu le fais tout le temps pour moi.

Je l'enlace par-derrière et l'embrasse dans le cou. Elle se laisse aller contre moi en riant.

–      C'est trop aimable, Harrison Quinn.

–      Ce n'est pas une qualité qu'on me reconnaît très souvent..., marmonné-je, cynique.

–      Ça ira mieux après le dessert, glousse-t-elle en se retournant dans mesbras.

Athena m'embrasse à nouveau langoureusement, mais la sonnerie de mon téléphone nous coupe en plein élan.

–      Désolé, il faut que j'aille voir qui c'est.

Et pendant que je cours jusqu'à la table basse du salon, June envahit mes pensées. Et si c'était encore un de ses appels ? Elle m'a téléphoné trois fois en trois ans. Toujours à la date anniversaire de son départ. Toujours très tard le soir, comme si elle avait mieux à faire dans la journée. Les trois fois, j'ai laissé sonner. Avec les doigts qui fourmillaient, qui me démangeaient, avec les poings serrés pour m'empêcher de décrocher. Les trois fois, j'ai effacé ses messages sans même les écouter.

Qu'est-ce qui se serait passé si j'avais été moins fier ? Moins fermé ? Si j'avais su la vérité plus tôt ? Affronté la réalité plus vite ? Ça me tue de ne pas le savoir, de devoir tout imaginer.

Des années perdues, voilà ma grande spécialité. Des années âpres dans le désert du Nevada, séquestré par une folle en mal d'enfants. Des années de mensonges, sans enfance ni insouciance. Puis des années à me reconstruire ici, à Key West, près de mon vrai clan. Quelques mois de répit, avec June, à rêver de changer le monde et à y arriver un peu. Puis trois nouvelles années sans elle, démoli à nouveau. Trois années à me débattre pour sortir la tête de l'eau. Et un autre secret, plus terrible encore. Celui-ci, peut-être que j'aurais préféré ne jamais le savoir. Ne jamais avoir à changer ma vie pour lui.

C'est vrai, je n'ai jamais voulu d'enfant. Pourquoi ce serait différent maintenant ? Il a déjà vécu deux ans et demi sans moi, sans père, comme sa mère l'a voulu... Pourquoi ça ne resterait pas comme ça ? Moi, j'ai une nouvelle vie : j'ai décidé qu'elle serait simple, heureuse, sans vague. June n'a pas le droit de m'imposer ce tsunami. Voilà exactement ce que je vais faire : rien. Suivre mes plans, être heureux avec ma fiancée, laisser June se débrouiller avec son fils et subvenir simplement à leurs besoins – parce qu'il est aussi le mien. Mais ni plus ni moins. Moins, je serais un connard. Mais plus, je ne m'en sens pas capable. Père, ce n'est pas une vie pour moi. J'ai déjà bien assez de démons comme ça...

–      C'est important ou pas ? s'écrie Athena depuis la cuisine.

–      Non, c'était juste Baxter ! Faut que je le rappelle, mais je n'en ai paspour longtemps.

–      OK, je commence sans toi ! Dépêche-toi ou je me fais aussi le desserttoute seule !

Je l'entends rire, elle me tire la langue de loin et je lui réponds d'un sourire forcé. Je vais me coller à la fenêtre pour m'éclaircir les idées et rappeler mon pote.

–      Bax ? Désolé, je ne suis pas arrivé à temps pour décrocher.

–      Salut, H ! Va falloir te remettre au sprint, mec, l'Académie de police nereprend pas les gros lards qui se sont laissés aller tout l'été !

–      Putain, tu ne m'avais pas manqué..., soupiré-je. Comment va ton frère ?

–      Pareil. On est jumeaux, crois pas que tu vas pouvoir en éliminer un desdeux sur ton chemin. On a fait de la muscu intensive, sept jours sur sept, on est remontés à bloc pour cette deuxième année !

–      On est des bêêêtes ! entends-je beugler Dexter derrière.

Et je le visualise parfaitement, roux et bodybuildé, bouche grande ouverte et langue pendante, comme l'imbécile qu'il n'est pas.

–      Vous me fatiguez déjà, les gars...

–      Bon, quand est-ce que tu reviens sur le campus ? Nous, on vient d'arriver. On a mis une option sur une chambre à quatre, mais faudra trouver un quatrième mec.

–      C'est bien, tu as aussi révisé les additions cet été, dis-je en rigolant.

Et Baxter se met à réciter la table de 1 avec une voix de débile, sans réaliser que ce ne sont pas des additions, mais des multiplications.

–      Alors, tu te pointes quand ? On peut choisir le mec sans toi ?

–      Ouais, mais ne prenez pas un connard. Je serai là dans une dizaine dejours, j'ai juste un truc à régler avant.

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Quand L'Amour Revient Avec un Enfant

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