Chapitre 2

Chapitre 1

Lorsque le jour se lève c’est un autre rêve qui commence, et chaque jour succède un jour plus clair, à chaque éblouissement un nouvel éblouissement…

Louis Gauthier (1956/)

Une petite ville d’Allemagne sommeille sous un chaud soleil d’été, une belle journée s’annonce pleine de promesses de joie.

Dans la salle de bain de son petit appartement, Bérangère contemple son visage dans la glace et l’image renvoyée par le reflet du miroir ne lui semble que peu flatteuse.

La jeune fille insouciante qu’elle était au début des années 40 est devenue une femme marquée par une vie bien remplie, parfois heureuse mais souvent douloureuse.

Ses yeux vert émeraude pourtant n’ont rien perdu de leur éclat mais des cernes strient son visage depuis ses paupières jusqu’au milieu de ses joues, et lorsqu’elle sourit, cela est encore pire.

Bérangère a pourtant gardé la forme triangulaire de son visage, tout comme sa fine silhouette d’ailleurs, malgré le poids des années.

Seuls les marques des cernes dans son visage et son cou ainsi que de minces filaments argentés qui ornent sa chevelure brune trahissent son âge et lui font penser que l’époque de ses vingt ans est bien lointaine.

Elle porte une robe légère mi-longue avec un léger décolleté ; de toutes petites manches lui laissent les épaules presque entièrement découvertes. La robe cintrée à la taille souligne ses formes élégantes de femme épanouie. Ses pieds sont chaussés de charmants escarpins avec des talons hauts et un carré de soie artistiquement noué autour du cou vient compléter sa tenue. Depuis quelque temps, elle n’accordait plus trop d’importance à la mode vestimentaire, privilégiant l’utile à l’agréable.

En cette journée exceptionnelle pourtant Bérangère a envie de ressembler à la jolie femme sensuelle qu’elle n’a en réalité jamais cessé d’être.

Sur une étagère, elle se saisit d’un flacon créé par un grand parfumeur parisien et s’en asperge copieusement ; Bérangère hume avec délice le parfum lourd et capiteux qu’elle affectionne tout particulièrement et qu’elle porte avec tant de plaisir.

Elle ferme un instant les yeux et se revoit jeune et fraîche dans les bras de son beau capitaine que la guerre lui a arraché alors qu’elle venait juste de découvrir le bonheur de l’amour. Elle soupire puis l’image de son père, victime des exactions commises par les S.S. dans son village natal pendant cette nuit de cauchemar en juillet 1944 obscurcit son regard et deux larmes perlent sur ses joues, deux larmes qu’elle ne songe pas à retenir. Une larme pour son père, l’autre pour son amant, le chagrin n’efface pas la peine ni le temps d’ailleurs ; tout au plus, ils peuvent l’atténuer mais en aucun cas la faire disparaître.

Malgré tout, Bérangère a conservé son goût pour savourer chaque instant de sa vie ; l’expérience de ses années passées lui a démontré que son existence sur terre n’était que courte et précaire et qu’il fallait profiter de chaque instant qui lui était accordé comme si celui-ci devait en être le dernier.

Elle sort de sa salle de bain et son regard accroche le calendrier suspendu dans le couloir juste en face de la porte d’entrée du modeste appartement qu’elle occupe depuis quelques mois dans la petite ville de Neuburg an der Donau en Haute-Bavière.

Bérangère avait décidé de rejoindre cette région après l’admission de son fils à la prestigieuse escadre de chasse 74 basée à Neuburg.

Nous sommes le 25 juillet 1965, un dimanche. Un grand jour pour Bérangère et sa famille car cet après-midi, son fils Frédéric participe pour la première fois à un meeting aérien sur la base de Neuburg.

Dans un peu plus d’une heure, sa fille Jeanne, la sœur jumelle de Frédéric, doit venir en compagnie de son mari la chercher pour la conduire sur la base aérienne où le lieutenant Von Matt, fraîchement émoulu de l’école de chasse de la nouvelle Luftwaffe voulue par le gouvernement de la République Fédérale d’Allemagne et reconstruite grâce à l’aide des États-Unis d’Amérique, participera à un vol de démonstration devant le public.

Son cœur se serre à la pensée de son fils ; elle croit revoir en lui son premier et éphémère amour qu’elle a connu en juillet 1944 pendant les dramatiques jours qui ont suivi le débarquement en Normandie et les agissements meurtriers et sauvages des S.S. de la division « Das Reich » dans son village de Castelneuf lors de leur déplacement vers le front.

Bérangère pense avec amertume à ce mois de juillet 1944 ; elle se remémore son retour à Castelneuf après des mois de formation dans la résistance pour organiser les réseaux locaux.

Elle s’assoit dans un fauteuil ferme les yeux et se laisse malgré elle envahir par de douloureux souvenirs.

Bérangère est alors jeune, séduisante et en pleine santé, elle marche sur la route qui la conduit de Bergerac à Castelneuf d’un pas alerte comme enivrée par la mission qui lui a été confiée par ses supérieurs et par le désir ardent de revoir ses parents après plus d’une année d’absence.

Le village vient tout juste de subir un bombardement américain lorsqu’elle arrive, les villageois choqués et en colère sont rassemblés autour de son père, le maire de Castelneuf.

Elle se souvient des paroles apaisantes et encourageantes de son père, exhortant ses concitoyens à ne pas se laisser tenter par des sentiments de haine envers ceux qui en les bombardant se battaient pour les libérer de l’oppresseur nazi.

La situation s’était rapidement détériorée et une unité allemande sous les ordres du Capitaine Von Matt avait investi Castelneuf pour réparer la voie de chemin de fer endommagée par les bombes américaines. Ce fut alors un coup de foudre inexplicable et une passion fusionnelle dévorante entre elle et cet officier ennemi.

Puis survint un déferlement de haine et d’horreur avec l’arrivée d’un détachement S.S. dirigé par un fou sanguinaire, la mort de son père sous la torture et le projet de destruction du village avec en prime le massacre de ses habitants. Seule l’intervention opportune du capitaine Von Matt avait renversé la situation et permis aux habitants de s’enfuir.

Malheureusement, sa bravoure lui avait coûté la vie, et Bérangère n’avait pu que fuir à son tour, respectant ainsi les dernières volontés de son amant.

Elle ne savait pas encore qu’elle portait en elle le fruit de leur amour naissant.

Bérangère se redresse et ouvre les yeux, sa respiration est haletante et au travers de sa poitrine elle sent battre son cœur rapidement, bien trop rapidement à son goût. Elle se dirige vers la cuisine et se sert un verre d’eau fraîche.

Une fois calmée, elle tente de remettre de l’ordre dans ses idées puis corrige son maquillage ; aujourd’hui est un grand jour pour son fils et elle ne peut se permettre d’afficher une triste mine en un tel moment.

Ses yeux se portent vers un cadre posé sur un meuble bas, deux enfants figurent sur la photo, ce sont les deux jumeaux nés de sa brève union avec le capitaine Friedrich Von Matt, Frédéric le garçon ainsi nommé en l’honneur de son père, et sa fille Jeanne dont le prénom honore la grand-mère maternelle de Bérangère.

Domptant à grande peine sa nostalgie, Bérangère quitte son petit appartement et descend les deux étages qui la séparent de la rue. Une berline grise vient tout juste de se garer devant l’immeuble où elle loge ; une jeune fille brune en descend et se jette dans ses bras en l’embrassant.

« Bonjour Maman, dit la jeune femme en lançant un regard affectueux à sa mère ; tu es resplendissante aujourd’hui et je suis fière de t’accompagner tu pourrais presque passer pour ma sœur aînée si j’en avais une.

— Merci de me flatter de la sorte, mais je connais mon âge, rétorque Bérangère néanmoins ravie du compliment ; c’est gentil d’être venue me chercher et de vous donner tout ce mal pour moi.

— Je suis sérieuse Maman, et c’était la moindre des choses de venir te chercher afin que nous puissions fêter ensemble ce grand jour pour la famille. De plus, Karl et moi sommes heureux de partager quelques heures en ta compagnie, tu sais depuis que j’ai décidé de vivre avec lui à Hambourg nous n’avons plus guère l’occasion de nous déplacer en Bavière. Mais pour rien au monde, nous n’aurions voulu manquer le premier vol de Frédéric devant un public

Karl, son mari, s’est approché de Bérangère pour la saluer ; c’est un homme jeune d’environ 25 ans, une silhouette svelte et une taille moyenne, des yeux marron et des cheveux bruns, tous les attributs d’un bel homme avec lequel Jeanne est fière de se présenter. »

L’homme est cadre dans une importante société de construction et travaille depuis quelques mois au développement de grands projets industriels dans la ville de Hambourg.

« Je suis honoré de vous conduire aujourd’hui Frau Lanson, lance-t-il en s’inclinant légèrement vers Bérangère.

— Je te remercie Karl, répond-elle en lui lançant un regard chaleureux, mais permets-moi de te rappeler que cela fait plusieurs fois que je t’ai demandé de m’appeler par mon prénom. »

Le jeune homme ne peut se retenir de rougir et tente de balbutier : « Je vous présente mes excuses Bérangère mais je crois que… »

Ses mots restent au fond de sa gorge et il a du mal à terminer sa phrase.

Chapitre 3

Jeanne éclate de rire : « Maman arrête donc de taquiner Karl ! Tu as oublié qu’il perd tous ses moyens chaque fois qu’il se trouve en face de toi, et qu’il devient incapable d’articuler une phrase cohérente si tu le regardes ?

Allons laisse-le t’appeler comme il le souhaite et donne-lui le temps de gagner un peu d’assurance face à sa belle-mère.

— Pff j’ai lu quelque part que l’on devenait vieux quand on se permettait de tutoyer tout le monde, mais que plus personne n’osait te tutoyer, soupire Bérangère.

— Il est temps de partir si nous ne voulons être en retard » déclare Karl en ouvrant avec courtoisie la portière arrière de sa voiture à Bérangère.

— Merci, Karl, pour tes attentions ; elle s’assoit sur la banquette tandis que l’homme referme doucement la portière.

Puis il remonte dans la voiture et en démarre le moteur.

— Je crois que Frédéric nous réserve une surprise car il tenait absolument à nous voir avant le début de la présentation.

— Oui, renchérit Jeanne, c’est pour cela que nous devons partir rapidement. Nous avons rendez-vous avant midi au mess des officiers pour déjeuner, Frédéric nous présentera son chef d’escadrille et ses camarades de vol. ».

Bérangère lève un sourcil et ouvre la bouche pour parler mais se ravise et reste silencieuse.

« Quelque chose ne va pas Maman ? demande Jeanne. Tu parais subitement soucieuse.

— Rien de grave ma fille, je ne pensais pas rencontrer tant de monde, tu sais cela fait maintenant quelques mois que j’habite à Neuburg et je sors très peu ; me retrouver subitement plongée dans un univers mondain m’intimide un peu.

— Un univers mondain ? Comme tu y vas Maman, il s’agit de Frédéric et de ses camarades.

Elle se tourne vers sa mère et la regarde en riant puis poursuit : « Ce ne sont que des soldats après tout.

— Non, Jeanne. Ce ne sont pas que des soldats, ce sont des officiers et je crois connaître ce milieu-là bien mieux que toi ; enfin, je pense que cette sortie me fera du bien, et j’ai très envie de voir mon fils et ma fille réunis en ce jour de fête. »

Bérangère retrouve son sourire et un nouvel éclat brille dans ses yeux émeraude : « Comment me trouves-tu Jeanne ? Suis-je encore capable de faire honneur à mon fils auprès de ses supérieurs ? »

C’est Karl qui répond : « Vous êtes superbe Bérangère, personnellement je suis fier de vous conduire, et je partage l’avis de Jeanne à votre sujet quand elle dit que vous pourriez passer pour sa sœur aînée. Il se tait en rougissant.

— Je te remercie Karl, c’est très gentil de ta part et j’apprécie ton compliment à sa juste valeur. »

Jeanne monte à son tour dans la voiture et s’installe à côté de sa mère.

La voiture quitte rapidement le centre-ville ; au travers de la vitre arrière, Bérangère regarde le spectacle offert par les rues de Neuburg.

Neuburg est une ville typique de Bavière, située à environ cinquante kilomètres au nord-est d’Augsbourg, c’est la capitale du Duché du Palatinat Neuburg

Elle possède un passé historique et culturel particulièrement riche. Les successeurs des premiers souverains de Neuburg devinrent même par héritage Électeurs palatins puis furent élevés à la dignité royale par Napoléon Ier en 1805. C’était une ancienne place forte qui fut prise et reprise maintes fois.

Bérangère contemple le couvent de nonnes bénédictines de Bergen, puis l’église Saint Ulrich dont le clocher se reflète dans les eaux bleues du Danube.

Ses yeux se portent ensuite sur le château de Neuburg, château-fort à l’origine il possède maintenant après une transition par la Renaissance un style dominant de l’architecture baroque.

Devant les façades blanches, Bérangère revoit le château de la famille Von Matt où ses enfants ont grandi dans une douce quiétude, un peu plus loin dans le sud, pas loin de la petite ville de Schleching.

Ses yeux plongent maintenant dans les flots du Danube et une douce mélodie semble résonner à ses oreilles, une valse de Strauss, le beau Danube Bleu.

Bérangère ferme les yeux et se met à rêver. Quand elle les ouvre enfin, elle est dans la salle de bal du château des Von Matt, elle est vêtue d’une longue robe de soirée blanche, ses cheveux soigneusement coiffés encadrent son fin visage dans lequel ses deux yeux vert émeraude semblent pétiller. Ses mains sont gantées de blanc et la salle brille de mille feux.

Un homme se détache de la foule en face d’elle et s’approche doucement, il porte la tenue de cérémonie des officiers de la Wehrmacht et des galons de capitaine brillent sur sa tunique immaculée.

Il s’incline respectueusement devant la jeune femme et dépose un baiser sur sa main droite.

« Je vous présente mes hommages Fräulein, je suis le capitaine Von Matt et vous êtes ici chez moi ; me permettez-vous de vous inviter pour cette danse ? » Bérangère lève les yeux et son regard est un instant hypnotisé par le bleu des yeux de l’homme qui se tient face à elle.

Celui-ci sourit légèrement et s’incline une nouvelle fois avec grâce.

« Je vous en prie Fräulein, vous avez mis le feu à mon âme en pénétrant dans cette salle, ne me refusez pas cette danse. »

Sans attendre, il prend la main de Bérangère et côte à côte le jeune couple de danseurs se dirige vers le milieu de la salle de bal. L’orchestre entame sa partition et les premières notes d’une valse résonnent sous la voûte du château. La jeune femme commence alors à tournoyer dans les bras du beau et séduisant capitaine.

Bérangère se laisse conduire dans les pas de son partenaire, elle vole au-dessus du sol et tourne sans fin autour de la salle de bal. Ses yeux ne quittent pas ceux du capitaine, des yeux qui semblent lui dire : « Je t’aime Bérangère, je t’aimerai toujours et je veux que tu sois ma femme à jamais… Je t’aime… Je t’aime… »

« Maman tu vas bien ? Maman tu m’entends ? »

La voix de Jeanne résonne aux oreilles de Bérangère, effaçant peu à peu la musique de l’orchestre et l’image du capitaine disparaît dans le néant alors qu’elle recouvre ses esprits.

« Maman je crois que tu t’es assoupie, tu es sûre que ça va ?

— Excuse-moi ma fille, j’ai eu un moment d’absence, balbutie Bérangère en cherchant inconsciemment à recréer son rêve dans son esprit.

— Veux-tu que Karl s’arrête un moment afin que tu puisses te rafraîchir ?

— Non je te remercie cela va aller maintenant, j’ai hâte de voir ton frère.

— Comme tu veux ma petite Maman mais tu sais que tu m’inquiètes ? Tu devrais faire un peu plus attention à toi et surveiller ta santé.

— Ne t’inquiète pas Jeanne tout va bien, je te le promets, je suis juste un peu fatiguée en ce moment mais rien de grave. »

Jeanne jette un dernier regard à sa mère et croise le regard de son mari dans le rétroviseur intérieur, un regard qui semble lui dire : « Ne dis plus rien maintenant, nous en reparlerons plus tard. »

Bérangère ouvre son sac à main et en sort un petit poudrier de forme cylindrique, elle l’ouvre et se contemple dans le miroir que contient le couvercle, elle rectifie rapidement son maquillage mais ne peut rien faire pour les cernes sous ses yeux. Elle soupire et referme la boîte qu’elle replace au fond de son sac.

Elle tourne la tête et se laisse à nouveau absorber par le paysage.

La voiture a maintenant franchi les limites de la ville et roule dans la campagne. Le ciel est d’un bleu magnifique et un beau soleil illumine un paysage luxuriant et vert. Ce sont des champs prêts à être moissonnés, puis des bois d’un vert plus sombre et au loin vers le sud les premiers contreforts des montagnes bavaroises.

La conduite de Karl est sûre mais rapide on sent une totale maîtrise du puissant véhicule qui les transporte tous vers la base aérienne.

Il quitte la voie rapide sur laquelle il circulait depuis la périphérie de la ville, et tournant à droite enfile la petite route qui conduit vers le poste d’accès de la base aérienne.

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