Chapitre 3
Point de vue de Léonie :
Le chaos vibrant de Paris fut un baume pour mon âme à vif, un contraste saisissant avec les calculs stériles de la vengeance d'Adrien. L'École des Beaux-Arts accepta ma candidature avec une bourse, une bouée de sauvetage lancée à une femme qui se noyait. J'ai embrassé la langue étrangère, les nouveaux amis, le programme exigeant, tout pour faire taire l'écho de la trahison d'Adrien. Mon appartement dans le Quartier Latin était petit, donnant sur une rue animée, mais il était à moi. Un sanctuaire. Pour la première fois depuis des mois, j'ai commencé à respirer.
Un soir d'automne frais, un peu plus d'un an après avoir fui Lyon, je me suis retrouvée à dessiner dans un café tranquille près de la Seine. Les lumières de la ville scintillaient sur l'eau, reflétant la lueur hésitante de l'espoir en moi. Je guérissais enfin. Je tournais enfin la page.
« Léonie Picard », dit une voix, douce comme un vin vieilli et portant un accent américain distinct, à côté de ma table.
Ma main se figea. Le fusain se cassa. Mon cœur bondit dans ma gorge, une prise glaciale familière s'emparant de moi. Ce n'était pas possible. Pas ici. Pas maintenant.
Je levai les yeux, écarquillés de terreur, pour me retrouver à fixer la paire d'yeux noisette la plus gentille que j'aie jamais vue. Il était grand, impeccablement vêtu, avec un sourire chaleureux qui plissait les coins de ses yeux. Ce n'était pas Adrien. C'était Matthieu Stout.
Matthieu, un investisseur en capital-risque que j'avais rencontré par un ami commun lors d'un vernissage quelques mois auparavant, était tout ce qu'Adrien n'était pas. Patient, doux, honnête. Il ne jouait pas à des jeux. Il… se souciait simplement. Nous avions eu quelques dîners décontractés, des conversations agréables, mais j'avais gardé mes distances, une forteresse autour de mon cœur meurtri.
« Matthieu », ai-je réussi à dire, ma voix un peu tremblante. « Vous m'avez surprise. »
Il gloussa, un son riche et réconfortant. « Mes excuses. Je vous ai vue plongée dans vos pensées. Puis-je ? » Il désigna la chaise vide.
J'ai hoché la tête, essayant toujours de calmer mon pouls qui s'emballait. Il tira la chaise, ses mouvements fluides et sans hâte. « Vous semblez à des millions de kilomètres », observa-t-il, son regard doux. « Tout va bien ? »
J'ai forcé un sourire. « Juste… perdue dans mes pensées. Un nouveau projet. » J'ai fait un vague geste vers mon carnet de croquis, cachant le fusain cassé.
Il se pencha en avant, ses yeux véritablement intéressés. « Parlez-m'en. Votre travail est toujours si captivant. »
Nous avons parlé pendant des heures cette nuit-là, d'art, de la vie, des subtiles nuances de la politique française. Il écoutait, vraiment écoutait, absorbant chaque mot, chaque hésitation. Il ne poussait pas. Il ne fouinait pas. Il offrait simplement sa présence, son intérêt sincère. C'était un contraste saisissant avec le charme calculé d'Adrien, sa performance. Avec Matthieu, il n'y avait pas d'agenda caché, pas de courant sous-jacent de manipulation. Juste une présence stable et réconfortante.
Au cours des mois suivants, Matthieu est devenu mon ancre. Il célébrait mes petites victoires, m'offrait une main ferme quand je doutais de moi, et ne m'a jamais fait sentir que je lui devais quoi que ce soit. Son affection était un courant calme et constant, érodant lentement les murs que j'avais construits autour de mon cœur. Il m'apportait des croissants chauds et du café à mon atelier les matins froids, simplement parce qu'il savait que j'oubliais souvent de manger. Il passait des heures dans les galeries avec moi, discutant patiemment des coups de pinceau des maîtres, même si son monde était fait de chiffres et de marchés.
C'était le genre d'homme qui me tenait la main, simplement la tenait, sans aucune attente. Il offrait un amour qui ressemblait à un lever de soleil tranquille après une longue nuit sombre. Un amour basé sur le respect, sur l'honnêteté, sur le simple fait d'être là.
Je tombais lentement, timidement, de nouveau amoureuse. Un autre type d'amour. Un amour sain, guérisseur.
Un après-midi pluvieux, alors que nous marchions main dans la main dans le Jardin du Luxembourg, les feuilles d'automne formant une tapisserie vibrante sous nos pieds, Matthieu s'arrêta. Il se tourna vers moi, ses yeux noisette sérieux, mais pleins de chaleur. « Léonie », commença-t-il, sa voix douce, « je sais que tu as été blessée. Je sais que tu portes beaucoup de douleur. Et je ne veux jamais te brusquer. »
Mon cœur battait contre mes côtes. Je savais ce qui allait arriver.
« Mais je veux que tu saches », continua-t-il, prenant doucement mon autre main, son contact ferme et rassurant, « que je suis là. Je suis entièrement là. Je te vois, Léonie. Toi toute entière. L'artiste brillante, la femme résiliente, la belle âme. Et je t'aime. »
Mon souffle se coupa. Les larmes montèrent à mes yeux, non pas de douleur, mais d'une gratitude écrasante et d'une joie naissante. Cela faisait si longtemps que personne ne m'avait simplement vue, sans arrière-pensée. Il m'offrait un avenir, pas un piège.
« Je… je t'aime aussi, Matthieu », ai-je murmuré, les mots semblant fragiles, mais incroyablement réels.
Il sourit, un sourire sincère et radieux qui fit fondre les derniers vestiges de glace autour de mon cœur. Il se pencha, ses lèvres douces et chaudes contre les miennes. Ce n'était pas la passion ardente et dévorante que j'avais partagée avec Adrien. C'était quelque chose de plus profond, de plus profond. C'était la paix. C'était un foyer.
Nous avons passé cette soirée dans son appartement confortable, un dîner léger, une conversation tranquille, et le rythme réconfortant d'être simplement ensemble. Il n'y avait pas d'urgence, pas de caméras cachées, pas de performance. Juste deux personnes, trouvant réconfort et joie dans la présence de l'autre. Je me sentais en sécurité, vraiment en sécurité, pour la première fois depuis des années.
Je me suis réveillée le lendemain matin dans les bras de Matthieu, la lumière du soleil parisien filtrant à travers les rideaux. Je ressentis une légèreté que je ne savais pas possible. C'était ça. C'était mon nouveau départ. Le passé était un cauchemar lointain et s'estompant.
« Bonjour, mon amour », murmura Matthieu, sa voix rauque de sommeil, alors qu'il me serrait plus fort.
Je me blottis contre lui, le cœur plein. « Bonjour. »
Juste au moment où j'allais me rendormir, des coups secs et insistants résonnèrent dans l'appartement. C'était lourd, rythmé, presque violent. Mes yeux s'ouvrirent en grand. Mon corps se tendit, une peur ancienne s'agitant en moi. Personne ne frappait jamais comme ça ici.
Matthieu s'agita, se frottant les yeux. « Mais qui diable ? » marmonna-t-il en se redressant.
Les coups s'intensifièrent, faisant vibrer le cadre de la porte. Mon sang se glaça. Une vague d'effroi me submergea, me glaçant jusqu'aux os. Ce n'était pas une visite amicale. Ce n'était pas normal.
« Matthieu, attends », ai-je murmuré, ma voix à peine audible. Un nom, un visage, traversèrent mon esprit, un fantôme d'un passé que j'avais désespérément essayé d'enterrer.
Les coups s'arrêtèrent. Une voix, froide et empreinte d'une familiarité troublante, coupa le silence. « Léonie. Je sais que tu es là. Ouvre la porte. »
Mon souffle se coupa. Le monde tourna. Non. Ce n'était pas possible. Pas lui. Pas ici.
Matthieu me regarda, une question dans les yeux. Il vit la terreur sur mon visage, la pâleur soudaine. « Léonie ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Je ne pouvais pas parler. Ma gorge était sèche, contractée. La voix à l'extérieur, cependant, ne laissait aucune place au doute. C'était la voix qui avait brisé mon monde une fois auparavant. La voix de mon bourreau.
« Léonie, c'est Adrien. Et je ne partirai pas tant que tu ne m'auras pas parlé. »
La voix calme et posée contrastait vivement avec les battements frénétiques de ma poitrine. Il m'avait trouvée. Après tout ce temps, toute cette distance, il m'avait trouvée. Mon sanctuaire avait été envahi. Ma nouvelle vie, ma paix fragile, s'effondrait.
Matthieu, voyant ma terreur glaciale, bomba le torse. « Adrien ? Qui est Adrien ? » demanda-t-il, sa voix ferme, protectrice. Il ne savait pas. Il ne pouvait pas connaître le monstre que j'avais essayé de fuir.
« Ne fais pas ça », ai-je étouffé, en lui attrapant le bras. « N'ouvre pas. »
Mais il était trop tard. Avant que je puisse prononcer un autre mot, la porte s'ouvrit avec un fracas violent, s'arrachant de ses gonds. Et il se tenait là, encadré par la lumière du matin parisien, un fantôme de mon passé, ses yeux, sombres et intenses, fixés uniquement sur moi. Adrien de Villiers.
Et dans sa main, serrée fermement, se trouvait une seule rose noire flétrie.
Mon estomac se serra. La rose noire. Son symbole de notre « amour éternel et secret ». Il s'en était souvenu. Il s'en souvenait encore. Et il était là. Mon passé m'avait finalement rattrapée, déchirant la fragile tapisserie de mon présent. Le monde devint silencieux, à l'exception des battements frénétiques de mon propre cœur, un tambour de malheur imminent.