Chapitre 2
L'odeur du café noir emplissait la cuisine.
Annelise tenait sa tasse à deux mains, cherchant un peu de chaleur.
Adrian entra, frais et dispos, comme si la nuit précédente n'avait été qu'un rêve.
Il s'approcha d'elle et déposa un baiser humide sur son front.
Bonjour, mon amour.
Annelise ne bougea pas.
Elle sentit l'endroit où ses lèvres avaient touché sa peau comme une brûlure.
Elle but une gorgée de café brûlant pour ne pas crier.
J'ai complètement oublié de te donner ça hier soir, dit-il en sortant une boîte en velours bleu nuit de sa mallette.
Il la posa devant elle.
Annelise posa sa tasse.
Ses mains ne tremblaient plus.
Elle ouvrit la boîte.
Un collier en diamants scintillait sur le satin blanc.
C'était une pièce de sa propre collection Vesper, un modèle qu'elle avait dessiné à Londres un an plus tôt. Le « Serment Éternel ». Quelle ironie. Une pièce qui, elle le savait, n'existait qu'en trois exemplaires dans le monde.
C'est une pièce unique, mentit Adrian avec un sourire charmeur. Je l'ai fait dessiner pour toi.
Annelise sentit le mensonge flotter dans l'air, épais et toxique.
C'est magnifique, dit-elle d'une voix neutre.
Elle se leva et le laissa attacher le bijou autour de son cou.
Le métal froid contre sa peau lui donna la chair de poule.
Il faut que je file, dit-il en vérifiant sa montre. J'ai une journée chargée.
Dès que la porte se referma, le sourire d'Annelise s'effondra.
Elle sortit son téléphone.
Elle ouvrit Instagram. Elle tapa "Chere Bruce". Rien. Le compte n'apparaissait pas immédiatement. Elle essaya des variantes. "Chere_B", "CB_Official".
Elle passa sur Google, cherchant le nom associé à Moreno Dynamics dans les rubriques mondaines récentes. Elle trouva un article sur un gala de charité datant de la semaine précédente. "Adrian Moreno et sa conseillère en communication, Chere Bruce".
Elle retourna sur Instagram avec l'identifiant exact trouvé en bas de page de l'article.
Le profil de Chere Bruce apparut. Il était public.
La dernière photo, postée il y a douze heures.
Un selfie dans un miroir de salle de bain.
Chere portait un peignoir en soie et, autour de son cou, le même collier Vesper.
Exactement le même.
La légende disait : L'amour unique, pour une femme unique. Merci A.
Annelise porta la main à sa gorge.
Elle arracha le collier.
Le fermoir égratigna sa peau, mais elle s'en fichait.
Une copie.
Il avait acheté deux colliers identiques.
L'un pour sa maîtresse, offert la veille.
L'autre pour sa femme, offert le lendemain, comme un lot de consolation.
Elle ne ressentit pas de tristesse, juste une colère froide, chirurgicale.
Elle attrapa le certificat d'authenticité et la boîte.
Dix minutes plus tard, elle marchait d'un pas rapide vers la Place Vendôme.
Elle portait un trench beige et des lunettes de soleil oversize.
Elle entra chez un racheteur de bijoux de luxe réputé pour sa discrétion.
Le vendeur la regarda par-dessus ses lunettes.
Je veux vendre ceci. Maintenant. En espèces ou virement anonyme.
Elle jeta le collier sur le comptoir en verre.
Le vendeur examina la pièce avec une loupe.
C'est du Vesper authentique. C'est très récent.
Je sais ce que c'est. Combien ?
Il annonça un prix.
C'était une somme considérable.
Moins de la moitié de sa valeur réelle sur le marché, mais c'était le prix à payer pour la rapidité et l'anonymat. C'était suffisant pour la première étape de son plan.
Non, dit Annelise.
Elle commença à négocier.
Sa voix était ferme, ses arguments techniques.
Elle parla de la pureté des pierres, de la rareté du sertissage.
Le vendeur, surpris par sa connaissance du marché, finit par céder.
Il augmenta l'offre de dix pour cent.
Annelise accepta.
Elle sortit de la boutique avec un chèque certifié qu'elle déposa immédiatement via une application bancaire offshore sécurisée.
Elle se sentait plus légère.
En passant devant une boutique de souvenirs bon marché rue de Rivoli, elle s'arrêta.
Dans la vitrine, des bijoux en faux cristal brillaient sous des néons agressifs.
Elle entra.
Elle acheta un collier qui ressemblait vaguement à celui d'Adrian.
Cinquante euros.
Du verre et du métal bon marché.
De retour chez elle, elle alluma la cheminée à gaz.
Elle jeta le certificat d'authenticité et la boîte en velours dans les flammes.
Elle regarda le carton noircir et se recroqueviller.
Son téléphone sonna.
Adrian : Chérie, dîner d'affaires ce soir avec les investisseurs. Mets le collier, il te va si bien.
Annelise regarda le message, puis le collier en toc posé sur la table basse.
Pas de problème, répondit-elle.
Benita Guzman l'appela quelques minutes plus tard.
Sa meilleure amie, et la seule personne qui connaissait la vraie Annelise.
Annie ? Ta voix est bizarre. Qu'est-ce qui se passe ?
Je dois te voir, dit Annelise. Au labo.
Maintenant ?
Maintenant. C'est urgent.
Elle raccrocha.
Elle alla dans le bureau d'Adrian, profitant de son absence.
Elle fouilla dans ses dossiers personnels, cherchant quelque chose de précis.
Elle trouva une enveloppe kraft cachée sous une pile de magazines économiques.
À l'intérieur, un projet d'avenant à leur contrat de mariage.
Elle lut les clauses en diagonale.
En cas de divorce pour quelque motif que ce soit, Mme Moreno renonce à toute réclamation sur les biens acquis...
Il préparait le terrain.
Il voulait la jeter à la rue, sans un sou, après avoir exploité son cerveau pour ses brevets.
Annelise prit le document en photo et l'envoya à Benita.
Elle ajouta un message : La guerre est déclarée.
Elle remit le document en place.
Elle prit le collier en verre et le mit autour de son cou.
Il était léger, fragile, faux.
Parfaitement assorti à son mariage.
Chapitre 3
Le laboratoire privé de Benita se trouvait dans un sous-sol anonyme du 13ème arrondissement.
L'air y était froid, saturé d'une odeur d'ozone et de désinfectant.
Annelise passa son badge.
Benita l'attendait, assise sur un tabouret haut, une blouse blanche sur les épaules.
Dès qu'elle vit le visage d'Annelise, elle se leva et verrouilla la porte blindée.
Tu as une tête à avoir commis un meurtre, dit Benita.
Pas encore, répondit Annelise.
Elle sortit son téléphone et fit défiler les photos.
Le tatouage d'Adrian.
Les messages avec Chere.
L'avenant au contrat de mariage.
Benita regarda l'écran, ses yeux s'écarquillant à chaque image.
Elle attrapa un bécher vide et le jeta contre le mur.
Le verre explosa dans un bruit sec.
Ce fils de pute ! hurla-t-elle. Je vais le tuer. Je vais injecter de l'arsenic dans son café.
Calme-toi, dit Annelise d'une voix blanche. J'ai un meilleur plan.
Elle s'approcha du terminal informatique principal du laboratoire.
C'est quoi ton plan ? Le divorce ? Il va te détruire avec ses avocats.
Non, dit Annelise en tapant sur le clavier. Pas le divorce. La disparition.
Elle se connecta au serveur sécurisé.
Benita s'approcha, regardant par-dessus son épaule.
Tu... tu as réactivé le Protocole Fantôme ?
Annelise hocha la tête.
C'est de la folie, Annie. C'est un projet militaire classifié. Tu devras être morte pour le monde entier.
C'est le seul moyen, dit Annelise sans arrêter de taper. Il veut mes brevets. Il veut me laisser sans rien. Si je meurs, les brevets tombent dans le domaine public ou sont bloqués par la succession le temps de l'enquête. Moreno Dynamics s'effondre.
Et toi ? demanda doucement Benita.
Moi, je recommence. Ailleurs. Sous un autre nom.
Annelise appuya sur la touche Entrée finale.
L'écran clignota en vert.
Candidature Approuvée. Nom de code : Starling. Extraction dans 7 jours.
Son téléphone vibra.
Un message crypté, une série de coordonnées GPS.
Benita posa une main sur le bras d'Annelise.
Tu es sûre de toi ? Tu ne pourras plus jamais revenir en arrière.
Annelise regarda son amie.
L'Annelise que tu connais est déjà morte, Benita. Adrian l'a tuée petit à petit.
Benita eut les larmes aux yeux.
Elle serra Annelise dans ses bras.
Je serai ton contact non officiel, murmura-t-elle. C'est contre toutes les règles du protocole, Annie, mais je ne te laisserai pas tomber.
Annelise quitta le laboratoire une heure plus tard.
Elle remonta dans sa voiture.
Elle vérifia son maquillage dans le rétroviseur.
Parfait.
Sur le périphérique, un panneau publicitaire géant affichait le visage souriant d'Adrian.
Le slogan disait : Moreno Dynamics : L'avenir est une affaire de famille.
Annelise serra le volant jusqu'à ce que ses jointures craquent.
Elle rentra à l'appartement.
Adrian était dans le salon, au téléphone.
Il riait. Un rire grave, intime.
...ce soir, ma belle. Oui, l'hôtel habituel.
Il vit Annelise entrer et raccrocha brusquement.
Son visage se ferma instantanément.
Tu étais où ? demanda-t-il sèchement.
Au SPA, mentit Annelise avec fluidité. Il faut que je sois présentable pour ton dîner.
Adrian la scanna du regard, critique.
Mouais. Tâche d'être éblouissante. Je ne veux pas que tu me fasses honte.
Il se dirigea vers le bar pour se servir un whisky.
Au fait, dit-il, Chere sera là ce soir. En tant que consultante RP. Sois aimable.
Annelise sentit une pulsion de violence pure lui traverser les veines.
Elle se força à sourire.
Bien sûr. Je serai charmante.
Elle monta dans sa chambre.
Elle ouvrit son dressing.
Adrian aimait qu'elle porte du blanc ou du pastel. Des couleurs de femme soumise.
Elle écarta les robes pâles.
Elle sortit une robe rouge sang.
Moulante, avec un décolleté vertigineux dans le dos.
Son téléphone vibra. Une alerte bancaire qu'elle avait programmée en secret.
Virement effectué : 500 000 € vers Agence Immobilière Prestige.
Il achetait un appartement à Chere.
Avec l'argent du compte commun.
Annelise regarda la robe rouge.
Puisque tu es si généreux avec notre argent, Adrian, pensa-t-elle, je vais t'aider à le dépenser.
Elle s'habilla.
Elle mit le collier en verre.
Elle se regarda dans le miroir.
Ce soir, elle n'était plus une victime.
Elle était une prédatrice.