Chapitre 2
Point de vue de Faustine Dubois :
Une vague de nausée me submergea, si forte que je dus m'appuyer contre le comptoir de la cuisine. Ma tête tournait avec le goût âcre de la peur.
La prise de Damien sur mon bras se resserra, son front plissé par une inquiétude soudaine et vive. Mais ce n'était pas pour moi. Je pouvais voir le calcul dans ses yeux.
« Faustine ? Tu te sens malade ? » demanda-t-il, sa voix basse et urgente. « Tu n'es pas... enceinte, n'est-ce pas ? »
La question flottait dans l'air, épaisse et empoisonnée. Enceinte. La seule chose qu'il avait toujours été méticuleusement, presque pathologiquement, prudent d'éviter. Nous étions ensemble depuis trois ans, fiancés depuis un an, mais chaque fois que la conversation sur les enfants surgissait, il la clôturait avec une finalité glaçante. « Mon héritage, c'est mon entreprise, Faustine », avait-il dit une fois, sa voix dénuée de chaleur. « Je n'ai aucun intérêt pour les complications familiales désordonnées. »
Maintenant, je comprenais. Un « actif » n'était plus bon s'il était compromis. Une grossesse aurait rendu mon corps, mon cœur, inutiles pour son grand plan. Le dégoût que je ressentais était une chose physique, remontant dans ma gorge comme de la bile. Je secouai simplement la tête, incapable de parler au-delà de la boule de répulsion.
Il sembla me croire mais son visage resta un masque d'anxiété tendue. Il disparut dans la chambre et revint un instant plus tard avec une petite boîte. Il me la fourra dans la main. C'était un test de grossesse. Non, pas un. Un pack familial de cinq.
« Fais-les », ordonna-t-il, sa voix ne laissant aucune place à la discussion. « Tous. Maintenant. »
« Damien, c'est insensé. Je t'ai dit que je ne suis pas... »
« J'ai besoin d'être sûr », me coupa-t-il, ses yeux comme des éclats de glace. « Il n'y a pas de place pour les erreurs dans notre vie, Faustine. Tu le sais. »
Notre vie. Les mots étaient une moquerie.
« S'il est positif », murmurai-je, testant les eaux de cette nouvelle et terrifiante réalité, « je pourrais juste... m'en occuper. Personne n'aurait à le savoir. »
Son visage se tordit en un grognement si vicieux qu'il me fit sursauter. « N'ose même pas ! N'ose même pas essayer de me piéger avec ça. C'est ça, ton jeu ? Une tentative pathétique pour assurer ta position ? » Il me saisit les épaules, ses doigts s'enfonçant douloureusement. « Si tu es enceinte, je te conduirai personnellement à la clinique. Et si tu refuses, je te jure devant Dieu que je trouverai un moyen de t'enlever cette chose moi-même. »
La haine brute et violente dans sa voix me coupa le souffle. Il ne s'agissait pas d'éviter une « complication désordonnée ». Il s'agissait de garder son précieux actif pur. Toutes ces fois où il avait insisté sur la « protection », ce n'était pas pour mon bien-être ou notre avenir. C'était du contrôle qualité.
« Non », dis-je, ma voix tremblante mais ferme. « Je ne ferai pas ça. »
« Si », siffla-t-il, « tu le feras. »
Il me traîna dans la salle de bain, le carrelage froid un choc contre mes pieds nus. Il déchira les boîtes, alignant les cinq bâtonnets en plastique sur le comptoir comme un peloton d'exécution. Il se tint au-dessus de moi, une ombre menaçante, jusqu'à ce que j'obéisse. L'humiliation était un nœud de honte dans mon estomac.
Après, il me força à m'asseoir sur le bord de la baignoire pendant qu'il regardait les résultats se développer, la mâchoire serrée. Un par un, ils revinrent négatifs. Le soulagement qui inonda son visage n'était pas pour moi, pas pour nous. C'était le soulagement d'un homme dont le précieux investissement venait d'être sauvé d'un krach boursier.
Il s'agenouilla devant moi, son comportement changeant instantanément pour redevenir celui d'une sollicitude aimante. C'était une performance terrifiante, provoquant un véritable choc.
« Tu vois, bébé ? Rien à craindre », roucoula-t-il en me caressant les cheveux. « Tu as juste besoin de m'écouter. Tant que tu seras une gentille fille, je prendrai soin de toi. Je prendrai toujours soin de toi. »
Une gentille fille. Un actif obéissant. Je restai assise là, engourdie et silencieuse, une seule larme traçant un chemin froid sur ma joue. Mon cœur, l'organe même qu'il complotait de voler, me semblait se briser en mille morceaux.
Le lendemain fut un flou de normalité forcée. Damien insista pour que nous fassions une sortie prévue avec Clarisse – une excursion à un belvédère panoramique en montagne. Je me sentais comme un agneau mené à quelque chose de bien pire que l'abattoir.
Quand nous sommes arrivés, Clarisse était déjà là, perchée sur un banc surplombant la vallée. Elle portait une délicate robe blanche, son visage un portrait parfait de beauté innocente. Elle fit un faible signe de la main, un sourire peiné sur les lèvres.
« Faustine, tu es venue ! » gazouilla-t-elle, sa voix haletante. « Damien, tu peux m'aider ? Je veux m'asseoir plus près du bord. La vue est meilleure là-bas. »
« Bien sûr, mon amour », dit Damien en se précipitant à ses côtés. Il me lança un regard noir. « Faustine, bouge. »
Il n'a pas demandé. Il a ordonné. Il désigna la place moins désirable sur le banc, plus loin de la balustrade. Je me déplaçai sans un mot, le regardant installer Clarisse à ma place précédente, bordant une couverture autour de ses jambes avec une tendresse qui me retourna l'estomac. Il s'affairait autour d'elle, me tournant complètement le dos, comme si j'avais cessé d'exister.
Clarisse me regarda, ses yeux brillant d'un triomphe malveillant. Elle plongea la main dans son sac et en sortit un petit flacon de parfum orné.
« Oh, quelle maladroite je suis ! » s'écria-t-elle, sa main « glissant ».
Le flacon vola dans les airs, non pas vers le sol, mais directement vers mon visage. Je reculai brusquement, mais il était trop tard. Un liquide piquant et brûlant aspergea mes yeux. Et puis vint le cri.
Ce n'était pas un cri de surprise. C'était un hurlement brut et perçant d'agonie. Parce que le flacon ne contenait pas du parfum. C'était une bombe lacrymogène.
Chapitre 3
Point de vue de Faustine Dubois :
« Faustine ! Qu'est-ce que tu as foutu ? »
La voix de Damien était un rugissement de fureur, instantanément aux côtés de Clarisse. Il ne me regarda même pas, toute son attention portée sur ma sœur, qui se tenait maintenant théâtralement le visage en sanglotant.
« Je... je n'ai rien fait », haletai-je, mes propres yeux me brûlant, le monde se dissolvant dans un flou douloureux. « C'est elle qui me l'a jeté. »
« Menteuse ! » cracha Damien, son visage tordu de rage. « Je t'ai vue ! Tu le lui as fait tomber des mains ! Tu es juste jalouse parce que je m'occupe d'elle ! »
Il se jeta sur moi, me saisissant par les cheveux et me traînant vers notre voiture. La douleur était vive, mais l'injustice était plus vive encore. Il ouvrit brusquement le coffre, un espace habituellement réservé aux courses et à mon clavier portable, et me poussa à l'intérieur.
« Tu vas rester là et réfléchir à ce que tu as fait », siffla-t-il, sa voix un grognement sourd. « Peut-être qu'une petite punition t'apprendra les bonnes manières. »
« Damien, s'il te plaît », suppliai-je, me débattant pour sortir, mais il claquait déjà le couvercle, me plongeant dans l'obscurité. J'entendis le clic de la serrure, un son d'une finalité absolue. J'étais prisonnière.
Il avait fabriqué une réalité où j'étais la méchante, et lui le juge vertueux. Il voyait ce qu'il voulait voir, ce qui confirmait son récit : Clarisse, l'ange pur et souffrant, et moi, la mégère méchante et jalouse.
La porte du coffre s'ouvrit à nouveau un instant plus tard, et le visage de Damien apparut, se découpant sur le ciel lumineux. Il n'était pas là pour me laisser sortir. Il jeta quelque chose à l'intérieur qui cliqueta contre le sol métallique.
C'était la bombe lacrymogène.
« Pour que tu n'oublies pas qui est la vraie victime ici », gronda-t-il.
Le coffre se referma à nouveau, le son faisant écho au claquement du dernier fil d'espoir en moi. La voiture démarra en trombe, et je l'entendis roucouler à Clarisse à travers la mince barrière de la banquette arrière, sa voix dégoulinant de sympathie.
La route était un chemin de montagne sinueux et non pavé. À chaque bosse et secousse, mon corps était projeté contre les parois dures du coffre. La bombe lacrymogène devint une arme, ses bords tranchants s'enfonçant dans ma peau, déchirant mes vêtements.
Puis, lors d'une secousse particulièrement violente, je sentis une douleur aiguë et brûlante dans ma cuisse. Je criai, tendant la main pour sentir une humidité chaude et collante se répandre à travers mon jean. L'embout de la bombe avait percé ma peau. La douleur était atroce, une agonie fulgurante qui me fit suffoquer.
Le trajet me parut une éternité. L'odeur de la poussière et de mon propre sang emplissait le petit espace. Mon corps était une toile de bleus et de coupures. Au moment où la voiture s'arrêta enfin, j'étais un amas tremblant et ensanglanté, luttant pour respirer.
Le coffre s'ouvrit. Damien me regarda de haut, son visage impassible. Il n'y avait ni choc, ni remords à la vue de mes blessures. Si quoi que ce soit, ses yeux contenaient une lueur d'agacement, comme si ma souffrance était un inconvénient.
« Lève-toi », dit-il, sa voix plate. Il se pencha, non pas pour m'aider, mais pour me tirer dehors par le bras, ses doigts s'enfonçant dans un bleu frais. Il m'aspergea d'une bouteille d'eau glacée de la glacière. « Arrête de faire ta pathétique. Tu l'as bien cherché. Maintenant, rentre et excuse-toi auprès de Clarisse. »
M'excuser. Le mot était si absurde, si grotesquement injuste, qu'un rire brisé et creux s'échappa de mes lèvres. Il voulait que je m'excuse d'avoir été attaquée, d'avoir été emprisonnée, d'avoir été blessée. Ma douleur était sans importance. Seule celle de Clarisse comptait.
Je pénétrai en titubant dans le chalet de montagne isolé qu'il avait loué, ma jambe hurlant de protestation. Je trouvai une trousse de premiers secours dans la salle de bain et tentai maladroitement de nettoyer et de panser la plaie sur ma cuisse, mes mains tremblant trop pour faire un travail correct.
Clarisse apparut dans l'embrasure de la porte quelques minutes plus tard, un sourire suffisant et satisfait sur les lèvres. Elle avait un petit pansement décoratif sur la joue, un accessoire théâtral dans sa pièce tordue.
« Tu te sens mieux ? » demanda-t-elle, sa voix dégoulinant de fausse sollicitude. « J'ai une idée qui va te remonter le moral. Il y a un vieux pont de singe déglingué au-dessus du canyon derrière. Ça va être amusant ! »
Mon sang se glaça. J'avais une peur bleue du vide. Elle le savait.
« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Clarisse », dis-je, ma voix à peine un murmure.
« Oh, ne fais pas ta chochotte. » Elle me saisit le poignet, ses ongles s'enfonçant dans ma peau, et commença à me traîner vers la porte arrière. « À moins que tu n'aies quelque chose à cacher ? Damien m'a dit qu'il t'avait vue parler à ton ex, Kevin Martin, l'autre jour. Tu te remets avec l'homme qui a ruiné tes mains ? Comme c'est touchant. »
L'accusation fut une gifle. C'était un mensonge, une pure invention, mais je savais que c'était destiné à me coincer.
Nous nous tenions au bord du canyon. Le pont de singe était exactement comme elle l'avait décrit : une construction terrifiante et oscillante de planches usées et de cordes effilochées, tendue au-dessus d'un vide vertigineux.
« Je ne vais pas là-dessus », dis-je en plantant mes pieds.
« Pourquoi pas ? » La voix de Damien venait de derrière moi. Il passa son bras autour de Clarisse, la serrant contre lui. « Peur que ta mauvaise conscience te fasse basculer ? »