Chapitre 2

26 avril

Un rayon de soleil traverse l’ouverture du rideau bleu de ma chambre. Le soleil vient se poser sur mon visage. J’ouvre un œil.

« Mince, il doit être tard ! midi, une heure de l’après-midi peut être. »

Je me sens vaguement nauséeuse. Je referme l’œil. Je rentre à nouveau dans ma tête. C’est mieux. Je me souviens de tout, lentement tout revient ; la nuit de l’école, hier, Mathilde, Clémence et Anaïs, retrouvées et disparues, Nina, ma petite fée, et moi, partie sans projet particulier et rentrée le cœur tout chamboulé de mon baiser avec T.

« Hmmm, comme j’aurais aimé me réveiller avec T. à mes côtés, et pouvoir le caresser et le câliner ! Mais c’est trop tôt, bien trop tôt, il faut que je m’en approche plus. Je le connais à peine. »

C’est samedi, je n’ai pas cours et rien de particulier à faire. Je laisse mes pensées se promener. Pour l’instant, lovée sous ma couette, dans ma chambre, je capte des bruits de voix dans la maison et je cherche à savoir qui parle.

Ma chambre est au premier étage de la maison, à côté de celle des parents. Au deuxième étage logent ma sœur et mon frère, tous deux plus âgés que moi. Mais les bruits semblent venir d’en bas, là où il y a la grande cuisine, la salle à manger et le très grand salon qui ouvre sur le jardin. Les bruits augmentent, c’est une voix en colère, c’est celle de mon père. Je soupire, je me sens triste, je replonge me tête sous ma couette pour échapper à ce que je viens d’entendre.

Je pense « c’est à nouveau une crise du père » ; il se met en colère pour rien, contre ma sœur, ou contre mon frère aîné, ou contre moi, pour le moindre prétexte. Pour un regard de travers, une injonction de voix mal placée, il devient comme fou de rage, le visage congestionné, les yeux injectés de sang, et ses mots, ses mots sont comme des poignards qui font mal, qui font volontairement très mal, qui humilient et qui salissent.

Je sens mon cœur littéralement s’effondrer dans ma poitrine, je me sens si petite, si fragile, si désespérée.

Je ne peux pas lutter contre la fureur de mon père, ses éclats de voix me démolissent à distance, ce sont comme des coups violents portés contre mon cœur, et mon cœur saigne et a mal. J’ai peur. Je n’ai plus aucune envie de me lever, je n’ai aucune envie de croiser mon père et d’attirer sa fureur sur moi. Et puis je pense que c’est peut-être est-ce déjà à cause de moi qu’il a éclaté ainsi, parce qu’il est midi et que je ne suis pas encore levée. Je suis prostrée sous ma couette, c’est comme une barrière qui me protège, les pensées agréables de la veille ont disparu, il n’y a plus que la peur et le vide. Je reste longtemps comme cela sans aucune idée du temps qui passe.

Lorsque le calme revient dans la maison je m’étire enfin, prudente, sur la défensive. Je regarde autour de moi : c’est ma chambre, c’est ma maison et je m’en fous. Je n’y suis pas attachée. Pourquoi le serais-je ? Je n’ai pratiquement pas d’objets personnels dans cette chambre, je l’habite et je n’y suis pas ; il y a uniquement des cahiers et des livres de classe, sur lesquels j’ai travaillé des heures et des heures pour réussir mes études. Il y a un grand lit et une armoire à glace et puis un petit secrétaire qui fait également penderie. Et c’est tout. Toute ma vie tient entre ces quatre murs tapissés de fleurettes bleues, et ces trois meubles. Le secrétaire est tout petit et je m’étonne encore de penser que c’est sur cet espace minuscule qui accueille à peine un livre et un cahier ouverts que j’ai fait mes classes préparatoires et révisé mes concours. À côté du secrétaire, il y a un radiateur, contre lequel j’aime me blottir pour avoir chaud. J’ai souvent si froid. Je sais que c’est parce que je ne suis pas épaisse. Et j’aime cela.

J’aime ma minceur, j’aime ne pas manger. C’est comme cela depuis que j’ai 16 ans. Et je me sens bien.

Un jour, au début du printemps de cette année-là, quand j’avais 16 ans, je me suis regardée dans le miroir de ma chambre, et je me suis trouvée grosse, vraiment grosse, j’ai regardé mes fesses rondes, mes cuisses pleines, je me suis sentie moche, j’ai eu envie que cela change – vraiment. C’était comme une rage immense qui montait en moi, il fallait vraiment que je change, que je me transforme complètement. Tout a défilé devant mes yeux : les femmes trop grosses de ma famille, les interminables repas de famille aux plats trop lourds, les moqueries de mes tantes quand j’étais petite et qu’elles me trouvaient trop ronde… Je voulais couper tout cela et recommencer comme une nouvelle femme, avec une nouvelle image, une nouvelle histoire, un avenir enfin à moi.

Me voir dans le miroir ce jour-là m’a coupé l’appétit. à partir de ce moment-là, j’ai arrêté de manger, ou plutôt je mangeais des portions si petites que c’étaient des miettes minuscules. J’ai arrêté tout ce qui est beurre, sauce, sucre, desserts, et même pâtes et riz. Je ne prenais de chaque repas que de toutes petites portions, des légumes de préférence. Évidemment, j’ai vite perdu beaucoup de poids ; au bout de trois mois, j’avais déjà perdu 12 kg, je ne pesais plus que 42 kg ; quand l’été qui a suivi nous sommes en famille partis en vacances en Espagne, je paraissais si maigre dans mes petites robes à bretelles que mon frère disait que je sortais d’un camp de concentration. Mais je m’en foutais et puis mon frère parle toujours pour dire des méchancetés, et puis ce n’était pas vrai, je n’étais pas si décharnée. Je ne suis jamais descendue en dessous de 42 kg, et je n’ai jamais été suffisamment maigre pour être en danger. Je me trouvais bien, parfaitement bien. Pour la première fois de ma vie, j’avais une image de moi qui me correspondait, qui était celle que j’avais toujours recherchée. Je m’étais enfin éloignée des images féminines véhiculées par ma famille, de grosses « bobonnes » pour ne pas dire de grosses bonbonnes. Depuis cet été, je me sens fière, belle et légère. Une nouvelle Emma.

Ma non-alimentation a été une véritable rébellion contre le mode de vie de ma famille, où les repas sont une chose si importante. Ma mère, qui ne travaille pas, passe beaucoup de temps à cuisiner. Les repas sont des moments importants, où toute la famille se retrouve autour des plats soigneusement confectionnés. Et moi je rejetais tout en bloc : la nourriture et les relations familiales qui vont avec.

Quand j’étais petite, j’adorais me faire de délicieuses tartines de Nutella, je m’en léchais les doigts, comme j’aimais les gâteaux faits par maman que l’on mangeait en dessert et les tartes rapportées de la boulangerie, que l’on mangeait au goûter. Et j’en ai mangé des repas roboratifs, viandes en sauce, gratins de légumes, purées et pâtes, toujours servis abondamment en grosses proportions sur la table familiale. Mais aujourd’hui, je déteste ce déluge de nourriture abondante, grasse et nourrissante, ça me dégoute. Le Nutella est désormais passé très, très loin de mes yeux. C’est devenu un aliment tabou. Comme le reste : sucre, chocolat, bonbons, gâteaux, glaces, beurre, mayonnaise, crème, sauces.

Ce que j’aime et qui me fait du bien ce sont des légumes frais cuits à l’eau, des yaourts, des fruits, en très petites quantités. Je mange très peu de viande, de toute façon je n’en aime pas le goût. Ce régime ultra léger me va bien, je me sens bien. Souvent, mon petit déjeuner se limite à une minuscule tartine grillée sans beurre ni confiture, et le déjeuner de midi à une pomme. Je ne me trouve pas maigre, ni même mince, je me trouve normale, limite grosse.

Le plus étonnant est que personne n’a jamais rien osé me dire, jamais aucune remarque sur mon alimentation, peut être par ce que j’ai l’air de manger de tout (je ne saute jamais aucun repas et je mange toujours de quelque chose qui est présenté à table). Mais je trie tout, et quand rien ne convient à mon régime archi diététique, je prends une infime quantité de la nourriture proposée. Je n’ai jamais faim.

Les déjeuners familiaux du dimanche, qui étaient déjà une épreuve avant, sont devenus un calvaire pour moi. C’est un repas amélioré, entrée, plat, dessert, et qui traîne en longueur. Ma mère fait un effort pour cuisiner un repas agréable et qui présente bien, mais moi, je m’en fiche, je n’aime pas ces repas interminables, aux mets lourds, aux desserts épais, qui se tiennent dans un presque silence. Je voudrais les expédier et rentrer vite dans ma chambre.

À table, il règne le plus souvent un silence pesant. Oppressant. La tension venant de mon père tyrannique : il est impossible de parler, de discuter de quoi que ce soit, car immédiatement il s’en mêle, critique casse et salit ce qu’on vient de dire ; en quelques mots méchants ou cyniques bien choisis, il a vite fait de détruire le sens et l’intention joyeuse des quelques mots que nous venions naïvement de prononcer. Le procédé se répète à chaque repas. C’est d’une violence inouïe. Face à cela, il y a deux méthodes : la mienne, qui consiste à subir et se taire en attendant de pouvoir quitter la table, et celle de ma sœur, qui tient tête à mon père, ce qui le met en fureur et force ma mère à intervenir, c’est-à-dire à demander doucement à ma sœur de se taire. Elle arrive donc au même résultat que moi – se taire –, une bagarre ratée et une frustration en plus. Mon frère – qui est bête – ricane on ne sait pas trop pourquoi, avec un air supérieur et satisfait.

Mon frère aîné est un garçon arrogant, désagréable, qui passe son temps à chercher ce qu’il pourra faire ou dire pour faire du mal. Il s’acharne particulièrement contre ma sœur et moi, probablement parce que, en tant que filles nous ne trouvons jamais, absolument jamais, aucune aide, aucun secours, auprès de nos parents. Notre frère aîné comme tous les faibles, tape sur les plus faibles que lui. Quant au père, il est inimaginable qu’il s’intéresse une seule fois dans sa vie aux discussions des enfants, et quant à ma mère c’est inimaginable qu’elle prenne une seule fois dans sa vie un parti contre son fils aîné. Donc, ma sœur et moi sommes deux victimes livrées aux sarcasmes mesquins et minables de notre frère aîné qui fait tout pour nous humilier et nous agacer.

Je subis tout cela en pestant intérieurement et je m’efforce de mettre une distance entre ce monde moche et moi en arrêtant de manger. Ne plus manger me met dans une bulle, éloigne les sensations et les émotions. Tout devient éloigné et cotonneux, enfin supportable.

Et puis, il y a l’école. Combien j’ai aimé l’école, combien j’aime étudier et être en classe, être dans mes livres, dans mes chères études ! J’aime l’école et l’école me le rend bien, très très bien. J’ai toujours eu de très bons résultats, assez facilement, sans beaucoup travailler. J’ai toujours vu dans les yeux de mes maîtresses, puis dans ceux de mes professeurs cette lueur d’estime et d’appréciation, ce remerciement dans leur voix, cette satisfaction de trouver un écho dans un de leurs élèves, une récompense pour leur travail éducatif. J’ai grandi avec l’approbation manifeste de tous mes éducateurs. Et cela s’est traduit par une brillante réussite au bac d’abord, puis aux concours des écoles de commerce, j’ai réussi du premier coup avec un excellent classement. J’ai intégré à 19 ans la prestigieuse école de commerce où je suis en train de terminer la dernière année. Et tout cela est passé comme dans un rêve. Un rêve éveillé.

Quel contraste avec l’ambiance déprimante de la maison où j’ai toujours l’impression d’être de trop ! Oui de trop. Née trop tôt après mon frère et ma sœur, et puis deux filles, ça fait deux de trop. Les filles n’ont pas leur place dans le cœur de ma mère. Une c’est déjà pénible, mais alors deux filles, c’était la catastrophe.

Quand j’ai réussi mes concours d’école de commerce et que les résultats sont arrivés à la maison, j’aurais voulu crier de joie, faire la fête et ouvrir une bouteille de champagne, et je sais que ça s’est passé comme cela pour mes camarades de concours, ceux qui avaient partagé la même classe préparatoire que moi, et qui ont réussi. Ces concours sont si difficiles, et ces écoles sont si prestigieuses, que lorsqu’on les réussit, les parents exultent de joie, ils sont si fiers de leur progéniture qu’ils racontent leur succès à tout le monde. Certains parents sont prêts à des sacrifices énormes pour que leurs enfants réussissent les concours.

Mais à la maison rien de tout cela ! L’arrivée de la lettre d’admission a été suivie d’un silence glacial, les parents se sont enfermés à la cuisine, et moi qui étais au salon je les ai entendus se disputer. J’entendais que mon père n’était pas content à cause du coût des études. Il ne voulait pas payer. Il n’était pas content de ma réussite spectaculaire comme le sont les autres parents, il ne trouvait qu’à râler. Je l’ai maudit à ce moment-là, je n’ai même pas pleuré, je l’ai maudit, j’avais la colère froide et envie de me venger. À ce moment, j’ai pris conscience de ma valeur, et je me suis dit que je ne me laisserais pas faire : c’est quand même moi toute seule avec mon travail et mon talent qui ai réussi ces concours ! J’ai décidé ce jour-là que je ne dirais rien, je ne ferais rien pour financer mes études (je savais que je pourrais prendre un prêt étudiant), puisque mon père est si désagréable, qu’il paie ! Et c’est ce qui s’est passé.

Voilà, c’est cela la catastrophe, la catastrophe d’être née, oui juste née, et qu’on m’a fait sentir toute ma vie : je suis de trop et il n’y a jamais de temps ou d’argent pour moi ; jamais de temps pour faire réciter mes leçons, pas de place pour installer un lit ou une chambre, jamais d’argent pour acheter des chaussures ou des vêtements.

Pour obtenir le minimum nécessaire, j’ai appris à jouer avec l’orgueil de ma mère, à défaut de son affection maternelle. Car ma mère aime trop « montrer » les petits éléments de sa petite réussite sociale, alors il est absolument indispensable pour elle que les enfants montrent une bonne éducation, qu’ils soient bien coiffés, bien habillés. Je n’ai donc manqué de rien, en façade, même si je n’avais droit qu’à une jupe l’hiver et une autre l’été, et les vieux jeans et pulls de mon frère pour aller à la campagne. Les coupes de cheveux étaient pratiques et masculines, et faites par ma mère à la maison par souci d’économie.

Quand j’ai eu 8 ans, j’ai eu une vive dispute avec les enfants de ma résidence, ils ne voulaient pas croire que j’étais une fille, ils disaient que j’étais un garçon, à cause de mes vêtements de garçon (de mes frères) et de mes cheveux courts. Ils m’ont chassé de leurs jeux et je suis rentrée à la maison le cœur gros et lourd. J’en ai ressenti une vive humiliation et un vif chagrin. Quand je suis rentrée, j’ai croisé le regard surpris de mes parents, mais je n’ai rien dit. Je ne leur dis jamais rien.

Inutile de dire que par conséquent mes contacts avec mes parents et le reste de ma famille – ma sœur et mon frère sont réduits au minimum. Moins je vois mon père et mieux je me porte, et je n’aime pas du tout mon frère – heureusement il étudie en province, je ne le vois que certains weekends – et ma sœur m’agace, de toute façon elle a une chambre à Paris pour ses études. Je n’ai envie de parler à personne, ma vie est très différente des leurs, ils ne comprendraient rien et ils critiqueraient tout ce que je dirais, donc je ne raconte rien, même à ma mère

En résonnance, T. me manque terriblement, je voudrais être avec lui, sentir sa présence envahissante, son odeur chaude, sa peau douce, ses boucles blondes, ses yeux bleus, regarder son sourire et rire avec lui. Je suis seule dans cette petite chambre bleue, dans cette maison où je ne parle pas aux occupants. J’ai le cœur tout bombé de chagrin, je me sens abandonnée et je pleure.Avoir mal et le montrer

J’écarte mes cahiers de mon bureau, voilà des heures que je suis concentrée sur la révision de mon Bac. Je laisse mes pensées divaguer. Mes pensées me ramènent toujours à une même idée qui m’obsède depuis tout à l’heure : le rasoir. Le rasoir. Le rasoir. Je n’y tiens plus, je prends dans ma poche le rasoir jetable que j’ai pris discrètement à la salle de bains. En le tordant, je le casse et détache la lame de son support en plastique et je la regarde, fascinée. Cette si petite lame en métal brillant, si fine, si coupante. Comme il serait facile de s’en servir pour s’ouvrir les veines. Laisser le sang couler, se laisser aller, tout doucement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Plus rien que le calme, absolu, total, dans un environnement tout blanc et tout cotonneux où plus rien ne fait mal. Me sentir flotter et partir peut-être.

Je me ressaisis. Pour le nuage tout blanc et tout cotonneux, je doute encore. Est-ce que cela existe vraiment ? Tout ce que j’ai connu, ce sont les coups et la douleur. J’ai mal. J’ai tout le temps mal. J’ai mal à l’intérieur. J’ai le cœur qui saigne à force de recevoir des coups, des coups tranchants, mordants, abrutissants, J’ai le cœur qui saigne et je veux le montrer.

Alors je prends la petite lame brillante, je l’approche de mon poignet droit, et je taille, une, deux, trois lignes fines sur ma peau blanche qui laisse voir les fines veines bleues, le sang perle, aïe, ça pique, ça me fait monter les larmes aux yeux. Mais ce n’est rien du tout par rapport à ce que je ressens à l’intérieur. Alors ce n’est pas grave. Alors je continue, quatre, cinq six lignes sur le poignet gauche. Mes bras sont en feu, je suis obligée de remonter les manches de ma chemise à l’endroit où je me suis scarifiée, le frottement du tissu de coton est trop irritant.

Ce n’est pas encore assez, j’ai bien plus mal que cela à l’intérieur. Il faut que je rapproche la douleur extérieure de ce que je ressens à l’intérieur, et que je sente une douleur qui ne s’arrête jamais, comme ces coupures à vif qui réagissent au moindre mouvement d’air. J’approche la lame de rasoir de l’intérieur de mes cuisses, là où la peau est si fine, si douce. Et Je taille. Jusqu’à ce qu’apparaissent des lignes de scarification bien alignées, horizontales sur les deux cuisses et les deux poignets, fines et légèrement perlantes de sang. Après, j’ai si mal que la douleur à l’intérieur est presque mise en sommeil.

Chapitre 3

Jours de juin

Juin étouffant. Il fait très chaud. Tout porte à se laisser aller, à penser aux vacances à la plage, aux grands espaces, au Brésil de Nina, à la Bretagne de Clémence, à l’Espagne de Mathilde et même aux doux paysages de Touraine d’Anaïs. Mais avant les vacances, il faut passer les derniers jours de cours à l’école, et passer les examens finaux. Après, si tout va bien, c’est le diplôme, et après encore, le saut dans l’inconnu, quitter les copains et trouver du travail. Pour l’instant, je ne veux pas y penser. J’assiste à un cours de fiscalité en rêvassant.

Dans l’amphithéâtre où se pressent les étudiants qui veulent réussir leurs derniers examens, j’écoute distraitement. La matière est aride, mais ce n’est pas trop compliqué, il suffit d’apprendre les multiples règles et de les appliquer en réfléchissant un peu. Le professeur s’ingénie à nous trouver des cas un peu tordus qui nous demandent de la finesse dans la réponse. Mais ce n’est quand même pas un cours de philosophie ! Et puis je sais que T., qui est dans le même cours que moi, m’aidera. C’est un crack en fiscalité, il a toujours les meilleures notes, il parait que c’est parce que son père est fiscaliste. Je ne sais pas trop ce que c’est comme métier, mon père à moi est ingénieur, et si je ne comprends pas tout ce qu’il fait je sais que ça consiste à vendre des trains et des métros à des gouvernements étrangers, ce qui l’amène des semaines entières loin de la maison (et d’ailleurs ouf de cela, ça nous laisse tranquilles !).

Pendant le cours, je repense aux jours qui ont passé depuis la Fête de l’école : avec T., on ne s’est plus quittés. Le lendemain de la Fête, le samedi qui a suivi, il m’a appelée à la maison. C’était le début de l’après-midi, je venais juste de me lever, et je traînais à la cuisine en prenant un jus d’orange. Heureusement, c’est moi qui ai décroché le téléphone, et pas maman, pas la peine qu’elle me demande qui c’est.

« Emma, coucou, ça va ? » me demande T. avec sa voix chaude.

« Coucou, T., je vais super bien, je viens juste de me lever, j’ai dormi comme un bébé. » Je n’ose pas encore lui dire que j’ai pensé à lui et qu’il me manque déjà.

« Qu’est-ce que tu dirais de prendre un pot ensemble ce soir ? Tu as prévu quelque chose ? »

« Ah super, ben oui je suis libre, on va où ? » En fait, j’avais comme projet de retrouver Mathilde pour un cinéma à Paris, mais évidemment je suis beaucoup plus tentée par l’invitation de T.

Il me donne rendez-vous dans un café branché du boulevard Saint-Germain, sur le coup de 19 h 30.

Tout l’après-midi, je suis super excitée, en attendant d’aller à Paris. Je ne fais que penser à T. Je suis sur un petit nuage. Il est hors de question que je parle à qui que ce soit à la maison, je passe l’après-midi dans ma chambre à écouter de la musique, sans sortir, malgré la chaleur torride de cette journée. Allongée sur le la couette en broderie anglaise blanche de mon lit, je repasse sans cesse les mêmes chansons sur mon Walkman.

Vers 18 h, je glisse rapidement à maman que je ne serai pas là le soir. Elle s’inquiète et pose des questions.

« Mais où tu vas encore ? Ce n’est pas raisonnable de sortir deux jours de suite, tu devrais te reposer et rester un peu avec nous. »

« Bon, là je vais juste prendre un pot avec des amis, je ne serai pas rentrée tard. »

« Tu prends la voiture ? »

« Non, je vais à Paris, je prendrai le métro. »

Je me dépêche de fuir maman et ses questions, et remonte dans ma chambre pour me préparer. Ce soir, curieusement, contrairement aux autres fois où je ne sais jamais comment m’habiller, ce soir, je tombe tout de suite d’accord sur ce qu’il me faut mettre : comme il fait très chaud, je choisis un short court en jean blanc et un petit débardeur à bretelles de couleur rose. Je passe un mini-sac en bandoulière autour de mes épaules, et des sandales plates. Je me maquille à peine : juste un trait noir sur les paupières et un peu de mascara. J’ébouriffe mes cheveux blonds bouclés et c’est tout. Ce soir, je me sens bien, je me sens jolie, je me sens pleine de joie.

À 19 h, je prends le RER en face de la maison, qui m’amène à l’Étoile, et là je prends le métro jusqu’au boulevard Saint-Germain. Quand je sors du métro, je suis frappée en pleine figure par la chaleur étouffante de la capitale, le macadam a l’air de fondre sous mes pieds, les immeubles hauts renvoient d’énormes bouffées de chaleur. L’air est lourd et compact, difficile à respirer, mais j’aime ça, j’aime l’été étouffant à Paris.

J’arrive au café, T. est en terrasse, il me fait signe, il n’est pas seul, il est avec des amis, qu’il me présente : Tomas son cousin et Marina, une amie. Je leur fais la bise, et je m’assois à côté de T. C’est curieux comme tout est si facile : s’assoir l’un à côté de l’autre, se prendre la main, regarder le mouvement de la rue de nos quatre yeux braqués dans la même direction.

Tomas raconte son histoire : fils de famille comme son cousin, il s’est fâché avec son père, qui l’a mis dehors. Le motif : il n’a pas voulu passer ses examens (il est à la Fac de droit à Assas), ça le barbe, ses études ne l’intéressent plus. Du coup, son père a pris en coup de sang et lui a demandé de ne plus revenir tant qu’il n’aurait pas réfléchi et pris une décision raisonnable quant à ses études. Et ça, c’était il y a cinq mois, pour les partiels de janvier. Tomas, buté, est parti, et s’est trouvé un boulot de barman dans une discothèque ; au début, il a squatté chez des amis et maintenant il a son petit studio dans le Quartier latin. Et voilà, avec le temps il s’est fait à sa nouvelle condition. Il vit la nuit et dort le jour. Il ne parle pas de rentrer.

T.… On a bu des bières ensemble – des Pelforth brunes – et écouté du rock jusque deux heures du matin, et j’ai même goûté à une de ses Gauloises blondes, et puis comme le dernier métro était passé, il m’a emmenée chez lui. Ça s’est passé tout seul, si simplement, si naturellement, comme le café fermait, il m’a fait monter sur son scooter, et il m’a emmenée au pied de son immeuble où il s’est garé. Je l’ai suivi dans le hall, et là il m’a prise par la taille et m’a embrassée. Tout enlacés et entremêlés, le souffle court, le cœur bondissant, nous avons ouvert la porte et nous nous sommes jetés sur le lit.

Je pense à ce premier matin où je me suis réveillée dans le studio de T. baigné de soleil. T. dormait encore lourdement. Moi, je me suis réveillée et le cœur tout vibrant, je me suis redressée dans le lit et je l’ai regardé. J’adore le pli de sa bouche quand il dort. J’avais le corps rempli du souvenir de ses caresses et de ses étreintes. Je n’avais pas beaucoup dormi, j’étais encore comme un somnambule tout attaché au sommeil, et tout éveillé aussi. J’étais en état second. Je me suis levée et mes pas m’ont portée à la grande porte-fenêtre du studio, j’ai entrouvert les rideaux et j’ai regardé dehors, je me suis laissé emplir par les rayons vifs et chauds du soleil d’été, et alors les rayons brulants ont atteint mon cœur, et je me suis sentie bien.

Quand je suis revenue au lit, T. s’est éveillé, il a allumé sa première cigarette. Une Gauloise blonde. Puis il m’a regardée, et m’a souri.

Le lundi qui a suivi la Fête de l’École, j’ai repris le chemin de l’École en prenant le train de Paris le matin à 8 h 30, train dans lequel j’ai retrouvé d’autres étudiants qui font la navette comme moi entre Paris et l’École, et parmi eux T. Ça m’a fait drôle de le voir parmi les autres étudiants, et quelque part l’intégrer à ma vie de tous les jours.

Je me suis assise à côté de lui, lui ai fait la bise et n’ai rien dit. Je n’ai rien envie de dire, je le regarde encore et profite de sa présence. Il avait mis ses lunettes rouges, qui lui donnent à la fois l’air sérieux et différent, et il portait son cartable en cuir sous le bras. Arrivés à l’école, dès le premier cours fini nous nous sommes retrouvés à la cafétéria, comme nous faisions tous les jours, mais cette fois-ci ensemble. Ça s’est passé tout naturellement de me présenter ainsi ensemble aux copains. Mathilde et Clémence ont levé un sourcil en nous voyant, vaguement étonnées, elles n’avaient pas vraiment l’habitude de me voir accompagnée, et puis, elles sont vite venues aux nouvelles. Ce qui les ennuyait, c’est que dorénavant je ne faisais plus tout à fait partie de la bande, j’étais accaparée par T.

Heureusement, j’ai un cours d’audit en commun avec Clémence, et un cours d’anglais avec Mathilde, cours qui ont suffi à nous réunir côte à côte et à receler l’amitié. Pendant les cours, Mathilde m’apprend qu’elle ne sera pas là cet été, elle le passe en Espagne avec sa famille, comme tous les étés, et après elle part six mois dans une Université mexicaine, et je comprends que je risque d’avoir du mal à la voir pendant tout ce temps. Mais elle parait si contente ! Quant à Clémence, elle partira en Bretagne, sa région d’origine, où elle a prévu un stage caritatif dans une association. Je comprends vaguement que je ne verrai pas mes amies pendant un moment, peut-être des mois, mais je suis comme dans du coton, totalement sous le charme de mon amour naissant, et ça ne m’atteint pas beaucoup. Je laisse s’envoler les paroles et je pense à autre chose.

Le reste des cours jusqu’à la fin de l’année s’envole avec la même facilité, les examens se passent comme dans une routine, tout cela est comme dans un rêve, c’est facile, car je suis presque tout le temps avec T.

Je ne m’en suis pas aperçue, mais l’année s’est finie toute seule.

Juillet. Les examens sont finis et les cours aussi. Je n’ai rien vu arriver. Et maintenant, depuis la fin des cours, le rythme est retombé, plus de trajets en train le matin pour aller à l’École, plus de journées à courir d’un amphithéâtre à l’autre en déjeunant en vitesse au restaurant universitaire, plus d’heures volées à la bibliothèque pour préparer un dossier, plus de révision en vue des examens. Tout est redevenu calme. J’ai mis en vrac mes cahiers et mes classeurs dans un coin de ma chambre, ne sachant pas trop quoi en faire, n’arrivant pas à réaliser que c’est fini. Vraiment fini. Qu’il n’y aura plus de pause-café à la cafétéria avec les copains, de cours de gym le jeudi après-midi avec les copines, de cours d’anglais avec le prof néo-zélandais à l’accent si marrant, de soirées laborieuses à peiner sur la programmation d’un exercice informatique, et de surprises au relevé des notes à la fin des examens.

Je n’ai pas de projets pour l’instant, je ne veux pas en avoir, je ne veux pas réfléchir, je veux rester dans mon rêve avec T. Je devrais chercher du travail, d’ailleurs ces dernières semaines j’ai déjà reçu des propositions, mais rien ne m’a emballée ; tout cela est décidément encore très loin, je n’y pense pas et je sombre dans la vacuité de ces journées étouffantes de juillet.

Les journées se confondent dans un rêve cotonneux, un rêve qui se poursuit entre T. et moi, il n’y a ni hier ni lendemain, uniquement le jour présent, l’heure présente et la minute présente, que je passe avec lui. Je suis avec lui, contre lui, je lui donne la main, je marche avec lui, je fais l’amour avec lui, je ris comme lui, je pense comme lui, je ne regarde que lui.

On se retrouve chez lui, dans son studio, ou parfois chez moi, discrètement, profitant de ce que les parents sont partis en vacances. Il me faut être très discrète vis-à-vis de mon frère et de ma sœur, ils ne sont pas souvent là, mais je n’ai aucune envie qu’ils me découvrent avec T., je ne veux rien leur livrer de mon histoire. Je crains leurs remarques moqueuses et acerbes, je n’ai aucune envie de mettre de la méchanceté et de la mesquinerie sur mon histoire avec T.

Dans salle de bains où je me prépare avant la venue de T., je prends avec soin une douche parfumée, puis je mets un mignon déshabillé en coton blanc, j’ai envie de lui plaire. Il arrive, la bouche sensuelle, il me sourit, je l’embrasse, il sent la cigarette, et on se glisse vite dans les draps. Nous nous caressons longuement, j’adore sa peau douce et j’aime ses caresses, puis il me prend plusieurs fois, il a toujours l’air insatiable. Quand on va chez lui, c’est plus amusant, il habite un très beau studio luxueux derrière l’Assemblée nationale, avec un grand balcon qui court le long de la grande porte-fenêtre. Cet appartement, cet immeuble, ce quartier, ils me semblent si différents de ma maison en meulière et de mon quartier résidentiel de banlieue, et cela m’intrigue ; j’aimerais explorer le quartier, me promener dans les belles avenues aux immeubles bourgeois, mais je n’en ai pas le temps, car ce qui se profile c’est un départ pour la montagne : comme il n’est pas question qu’on se sépare, même pour quelques jours, T. me propose de l’accompagner dans sa transhumance estivale avec sa famille dans leur chalet de Briançon.

Je dois le rejoindre là-bas en train après quelques jours passés seule à Paris.Il reste plusieurs jours avant de rejoindre T. à Briançon. Ma vie s’arrête, mon sang ne circule plus. Je suis tétanisée sur place, je vis comme un zombie. Je suis chez mes parents, dans leur maison, mais je ne vois même par qu’ils sont là ou pas. Bien sûr, ma mère est toujours là, mon père je ne sais pas, il est souvent en voyage, et quand il est là, à part exploser en fureur, il est absent, enfermé dans sa tête. Ma sœur ? Je sais pas. Mes frères, je sais pas. J’ai suspendu tout le temps dans l’attente de retrouver T. à Briançon. En attendant, je ne mange pas, je ne bois pas, je ne respire même pas, je n’existe pas.

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