Chapitre 2
Dans la cuisine, j'ai préparé le thé machinalement. Mes mains étaient stables tandis que je coupais le citron et mesurais le miel, mais mon cœur battait un rythme effréné contre mes côtes.
Mon téléphone, dans ma poche, a vibré silencieusement. J'ai jeté un coup d'œil vers le salon. Ils parlaient, leurs voix un murmure bas. J'ai sorti le téléphone et j'ai vu le SMS d'un numéro inconnu.
Le plan est en marche. Sept jours. Une voiture attendra.
C'était de l'assistant d'Hugo. L'espoir, féroce et lumineux, a déferlé en moi. Sept jours. Je devais juste survivre sept jours de plus.
J'ai rapidement supprimé le message et remis le téléphone dans ma poche juste au moment où Damien entrait dans la cuisine.
— C'était qui ? a-t-il demandé, sa voix désinvolte, mais ses yeux étaient vifs, suspicieux.
Je me suis raidie, le dos tourné. Mon esprit a tourné à toute vitesse, cherchant un mensonge plausible.
— C'était le traiteur pour la fête de fiançailles, ai-je dit, me tournant pour lui faire face avec une expression placide. Pour confirmer les changements de menu.
Ses épaules se sont détendues. La suspicion dans ses yeux s'est estompée, remplacée par un regard doux et possessif qui autrefois me faisait me sentir chérie et qui maintenant ne faisait que me donner la chair de poule.
— Bien, a-t-il dit, s'approchant et enroulant ses bras autour de ma taille par derrière. Il a posé son menton sur mon épaule, son souffle chaud contre mon cou. Je ne veux pas que quoi que ce soit aille de travers. Ça doit être parfait.
Il a déposé un baiser sur ma tempe.
— J'ai eu peur une seconde, a-t-il murmuré. J'ai pensé... Je ne sais pas. Je ne supporte pas l'idée que tu me quittes, Émilie. Tu le sais. Je m'effondrerais.
J'ai dû lutter contre l'envie de me dérober à son contact. J'ai regardé notre reflet dans l'acier poli du réfrigérateur. Il ressemblait à un amant dévoué tenant sa fiancée. C'était un beau mensonge.
Il était si arrogant, si certain de mon amour et de ma loyauté. Il avait utilisé cet amour pour m'enchaîner à lui, pour excuser sa cruauté, pour me rendre complice de ma propre souffrance.
Plus maintenant. Cette fois, je connaissais la vérité. Son « amour » était une maladie, un besoin égoïste de posséder, et j'en avais fini d'être son remède.
— Je devrais apporter ça à Chloé, ai-je dit, ma voix soigneusement neutre alors que je me dégageais doucement de son étreinte. C'était un petit acte de défi, une représentation physique de la distance que je mettais entre nous.
Il m'a laissée partir, un froncement de sourcils touchant brièvement ses lèvres avant qu'il ne sourie à nouveau.
— Bien sûr. Ne la fais pas attendre.
J'ai porté le plateau dans le salon. Chloé était affalée sur le canapé, l'air parfaitement à l'aise. Elle m'a regardée approcher avec une expression indéchiffrable.
J'ai posé la tasse de thé sur la table basse devant elle.
— Votre thé, Dr Lambert.
Elle l'a prise, a bu une gorgée délicate, puis a fait la grimace.
— C'est un peu trop sucré, Émilie. Pourriez-vous ajouter plus de citron ?
Son ton était condescendant, comme si elle parlait à un enfant ou à une servante. C'était une provocation délibérée, un test.
Dans ma première vie, c'est là que la dispute aurait commencé. Mais maintenant, j'ai juste hoché la tête en silence.
— Mes excuses.
J'ai ramené la tasse à la cuisine, j'ai pressé plus de jus de citron et je suis revenue. Je l'ai reposée devant elle sans un mot.
Elle a pris une autre gorgée.
— Maintenant, c'est trop acide. Elle a soupiré de façon dramatique, posant la tasse avec un cliquetis. Ma gorge est très sensible. Je suppose que c'est trop demander pour une simple tasse de thé.
Je pouvais sentir les yeux de Damien sur moi, attendant ma réaction. Je pouvais sentir la colère, chaude et familière, monter dans ma poitrine. Je voulais lui jeter le thé brûlant au visage suffisant.
Au lieu de ça, j'ai pris une profonde inspiration. J'ai attrapé le sucrier sur le plateau, pris une cuillère propre et j'ai prélevé une petite quantité de sucre. Je le lui ai tendu.
— Vous pouvez en ajouter autant que vous le souhaitez, Dr Lambert, ai-je dit, ma voix plate. Comme ça, ce sera parfait pour vous.
C'était un petit acte passif-agressif, mais c'était suffisant.
Les yeux de Chloé se sont écarquillés, d'abord de surprise, puis de fureur. Elle s'est tournée vers Damien, son visage se transformant instantanément en un masque de douleur et de trahison.
— Damien ! a-t-elle crié, sa voix tremblante. Tu as vu ça ? Elle est impolie avec moi. Après tout ce que j'ai fait pour toi !
Elle s'est levée, les poings serrés.
— Je ne peux pas rester ici ! J'essaie si fort de t'aider, de gérer ta condition, et ta fiancée me traite comme ça ! Si elle doit être là, alors je pars ! Tu peux trouver un autre thérapeute !
J'ai failli rire. C'était son coup préféré. La menace de partir. Ça marchait toujours. Damien était terrifié à l'idée d'être abandonné, terrifié par son propre esprit sans elle pour le « gérer ».
J'ai ouvert la bouche pour me défendre, pour souligner l'absurdité de sa plainte.
— Damien, c'est elle qui...
— Ça suffit, Émilie ! La voix de Damien était tranchante, me coupant la parole.
Il se tenait entre nous, le dos tourné vers moi, face à Chloé. Toute sa posture était protectrice.
Il a tourné la tête, son regard froid et dur.
— Excuse-toi auprès de Chloé.
Les mots m'ont frappée comme un coup de poing. Je l'ai regardé, incrédule. Il ne pouvait pas être sérieux. Il avait tout vu. Il savait qu'elle mentait, qu'elle me provoquait.
— Quoi ? ai-je murmuré.
— J'ai besoin d'elle, Émilie, a-t-il dit, sa voix s'abaissant, prenant un ton enjôleur qu'il utilisait quand il voulait me manipuler. Tu sais que c'est le cas. Ma guérison dépend d'elle. Juste... pour moi. S'il te plaît. Excuse-toi et nous pourrons passer à autre chose.
Il me demandait d'avaler ma fierté, de valider une menteuse, tout ça pour ses propres besoins égoïstes. C'était toujours à propos de ses besoins.
Je me suis souvenue d'une fois, il y a des années, avant l'accident. Quelqu'un à une fête avait fait un commentaire désobligeant sur ma robe. Damien avait entendu. Il s'était calmement approché, avait remis l'homme à sa place avec quelques mots calmes et cinglants, puis m'avait emmenée, son bras un cercle chaud et protecteur autour de moi. Il avait été mon chevalier servant.
Maintenant, ce chevalier exigeait que je m'incline devant le dragon.
L'amour que je pensais encore nourrir pour l'homme qu'il avait été est mort d'une mort finale et douloureuse à ce moment-là. Il s'est effrité en cendres et s'est envolé, ne laissant que de la résolution, froide et dure.
Il ne m'aimait pas. Il ne me respectait même pas. J'étais juste une possession, un confort familier qu'il était prêt à sacrifier pour un nouveau, plus utile.
Très bien. Je jouerais le jeu. Pendant sept jours de plus.
— Tu as raison, ai-je dit, ma voix dénuée d'émotion. J'ai regardé par-dessus son épaule, le visage triomphant de Chloé. Je suis désolée, Dr Lambert. C'était mon erreur.
Les mots avaient le goût du poison dans ma bouche.
Je ne pouvais pas supporter d'être dans cette pièce une seconde de plus.
— Je me sens fatiguée, ai-je dit en me détournant. Je vais aller m'allonger.
Je suis sortie de la pièce, sans attendre de réponse, et j'ai fui en haut des escaliers, le son de la voix douce et apaisante de Damien calmant sa précieuse thérapeute me suivant tout le long du chemin.
Chapitre 3
De retour dans ma chambre – notre chambre – j'ai commencé à sortir mes vêtements du placard. Je les ai pliés soigneusement et les ai placés dans une valise que j'avais cachée sous le lit. Des photos de notre vie ensemble étaient sur la table de chevet. J'ai pris le cadre en argent et j'ai regardé les visages souriants de deux personnes qui n'existaient plus. D'un geste du poignet, je l'ai posé face contre table.
Damien m'a trouvée comme ça, entourée de piles de vêtements et de souvenirs. Il est venu derrière moi et a enroulé ses bras autour de ma taille, me tirant contre sa poitrine.
— Toujours en colère contre moi, ma chérie ? a-t-il murmuré dans mes cheveux, son ton doux et cajoleur. Il pensait que c'était un simple caprice.
Il pensait que quelques mots doux et une conscience coupable pouvaient tout arranger.
Je voulais le repousser, lui crier de ne plus jamais me toucher. Mais je ne pouvais pas. Pas encore. Je me suis appuyée contre lui, une soumission silencieuse et haineuse.
— Non, ai-je dit, ma voix plate. Je ne suis pas en colère.
Il ne m'a clairement pas crue. Il a soupiré, un son long et las. — Je sais que la journée a été difficile. Chloé peut être... intense. Mais elle est essentielle pour ma santé. Laisse-moi me rattraper.
Il m'a fait pivoter pour me faire face. — Il y a une vente aux enchères caritative ce soir au Grand Hôtel de Lyon. Habille-toi. On ira t'acheter quelque chose de joli. Tout ce que tu veux.
Il pensait pouvoir acheter mon pardon. Il le faisait toujours.
— Je ne veux pas y aller, ai-je dit, ma voix ferme.
Sa prise sur mes bras s'est resserrée, son sourire se transformant en une ligne fine et dure. — Nous y allons, Émilie. Ce n'est pas une demande.
Il a soutenu mon regard, ses yeux sombres d'un avertissement. Il me mettait au défi de lui désobéir. J'ai détourné les yeux la première. Il ne servait à rien de mener cette bataille. Je perdrais, et cela ne ferait que le rendre plus méfiant.
— Très bien, ai-je dit, le mot sec.
Il m'a fait sortir de la maison de force et m'a fait monter dans sa voiture. À la vente aux enchères, il a fait semblant de me choyer, achetant un collier de diamants pour un prix qui a fait haleter la foule.
— Damien de la Roche est un mari tellement attentionné ! chuchota une femme derrière nous. Il la couvre de cadeaux.
Je l'ai entendue et j'ai senti un rire amer monter dans ma gorge. Me couvrir de cadeaux ? Il me submergeait de bijoux et de vêtements de marque en public, une façade scintillante pour cacher la laide vérité de ce qu'il me faisait en privé. Il m'a acheté un nouveau téléphone après avoir fracassé l'ancien contre un mur. Il m'a acheté une nouvelle voiture après avoir cabossé la portière côté conducteur avec son poing.
Ce collier n'était qu'une autre somme pour acheter mon silence.
Je connaissais cette chanson. Après la démonstration publique d'affection, il tournerait son attention vers Chloé, et je serais oubliée. Dans ma vie passée, il finirait par me pousser devant une voiture pour elle. Ce souvenir était une pierre froide dans mon ventre.
Je ne pouvais pas le supporter. — J'ai besoin d'air, ai-je marmonné, et je me suis éclipsée aux toilettes.
Quand je suis revenue, il était parti. Une agitation à l'autre bout de la salle de bal a attiré mon attention. J'ai traversé la foule, un sentiment d'effroi s'enroulant dans mon estomac.
Et il était là. Damien avait un homme plaqué contre le mur, son visage déformé par un masque de fureur.
— Ne la touche plus jamais, tu m'entends ? a grogné Damien.
L'homme par terre balbutiait : — Je suis désolé, Monsieur de la Roche, je l'ai juste bousculée, je le jure !
Chloé se tenait à proximité, sa robe légèrement de travers, une main pressée sur sa poitrine comme si elle était terrifiée. Ses yeux, cependant, étaient froids et calculateurs.
Les gens chuchotaient. Quelqu'un près de moi a expliqué la scène. L'homme, un cadre ivre, avait trébuché sur Chloé. Damien l'avait vu et avait perdu la tête, accusant l'homme de l'avoir agressée. Il jouait les héros.
C'était de la même manière qu'il me protégeait autrefois. La pensée fut une nouvelle souffrance aiguë.
— C'est ma thérapeute, sous ma protection ! a rugi Damien, sa voix résonnant dans la pièce soudainement silencieuse. Il établissait sa propriété. Quiconque lui manque de respect, me manque de respect.
Il a passé un bras protecteur autour des épaules de Chloé et a commencé à l'emmener.
Puis, tout s'est passé en même temps.
Le cadre par terre, humilié et enragé, s'est relevé en titubant. Il a sorti un petit objet brillant de sa poche. Un couteau.
— Damien, attention ! ai-je crié, ma voix rauque d'instinct.
Damien m'a entendue. Il s'est retourné. Mais au lieu d'écarter Chloé, il a réagi avec un pragmatisme froid et brutal. Il m'a attrapée par le bras, me tirant directement devant lui, utilisant mon corps comme bouclier pour se protéger, lui et Chloé.
Une douleur fulgurante, blanche et brûlante, a explosé dans mon flanc.
J'ai baissé les yeux. Le manche du couteau sortait de mon abdomen. Le visage de l'homme était un masque de choc.
Le monde a basculé. Ma vision s'est rétrécie.
La dernière chose que j'ai vue, c'est le visage de Damien, pâle avec une lueur qui aurait pu être de la panique, alors qu'il repoussait l'agresseur d'un coup de pied et que ses bras m'entouraient.
— Émilie ! a-t-il crié, sa voix tendue d'alarme. Oh mon Dieu, Émilie !
Il était redevenu un « mari aimant ». L'ironie était si épaisse que je pouvais la goûter, métallique et amère, comme le sang qui montait dans ma gorge.
Puis tout est devenu noir.