Chapitre 2

Les semaines suivantes avec Antoine furent un tourbillon de bonheur fabriqué. Il était le petit ami parfait, attentif et romantique. Mais parfois, un regard étrange traversait son visage quand il voyait Chloé, une lueur d'émotion intense qu'il masquait rapidement par un sourire pour Léa. Elle mit cela sur le compte de l'inquiétude d'un frère pour sa future belle-sœur.

C'était une chose stupide, insensée à faire.

Un soir, elle était dans la chambre d'Antoine, attendant qu'il sorte de la douche. Son ordinateur portable était ouvert sur le bureau. Une notification de chat apparut à l'écran. C'était d'un de ses musiciens.

« Mec, tu continues ton petit jeu avec le cas social ? T'en as pas marre de faire semblant ? »

Léa se figea. Son sang se glaça.

Les mains tremblantes, elle remonta l'historique de la conversation.

« C'est pas si mal », avait écrit Antoine quelques semaines plus tôt. « Elle est facile à manipuler. Quelques mots doux, une chanson triste, et elle fond. N'importe quoi pour la tenir éloignée de Damien et Chloé. Je ne peux pas la laisser gâcher ça pour Chloé. »

Un autre message : « Chloé avait l'air si heureuse aujourd'hui. Tant qu'elle est heureuse, je peux bien supporter Léa encore un peu. C'est pas comme si je la touchais vraiment. Juste assez pour la garder accrochée. »

Les mots se brouillèrent. Chaque contact tendre, chaque « je t'aime » murmuré, chaque moment partagé – tout était un mensonge. Une performance soigneusement construite. Il ne la protégeait pas. Il protégeait Chloé. La femme avec qui son frère était fiancé. La femme dont Antoine était secrètement, obsessionnellement amoureux.

Il avait utilisé son chagrin, sa vulnérabilité, son amour. Il avait fait d'elle un pion dans son propre jeu tordu d'amour non partagé.

Une vague de nausée la submergea. Elle recula de l'ordinateur, un sanglot étouffé s'échappant de ses lèvres. Elle avait été trahie. Pas une, mais deux fois. Par deux frères.

La porte de la chambre s'ouvrit. Antoine se tenait là, une serviette autour de la taille, un sourire aux lèvres. Le sourire disparut quand il vit son expression.

« Léa ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »

Il vit l'ordinateur portable ouvert, la fenêtre de chat, et son visage devint blême. Il savait qu'il était pris.

Le baiser était désespéré, avec un goût de dentifrice à la menthe et la faible odeur amère d'alcool sur son haleine. C'était une odeur que Léa n'avait pas remarquée auparavant. Il avait bu.

Son esprit, aiguisé par la clarté fraîche et brutale de sa trahison, réagit instantanément. Ce n'était pas un baiser de passion ou d'amour. C'était un acte de possession, une tentative frénétique de réaffirmer son contrôle.

Ses mains se levèrent et poussèrent contre sa poitrine. Fort.

« Lâche-moi. »

Antoine recula, une surprise sincère sur son visage. Il était habitué à ce qu'elle soit docile, empressée.

« Léa ? Chérie, qu'est-ce qui ne va pas ? » Il essaya de la ramener près de lui, sa voix prenant le ton doux et persuasif qu'il utilisait si bien. « C'est à propos de ce que tu as lu ? Ce n'est pas ce que tu crois. Je peux tout expliquer. »

Ses mots étaient du poison. Chaque syllabe était un mensonge qu'elle pouvait maintenant voir avec une clarté douloureuse.

« Tu penses encore à lui, n'est-ce pas ? » L'expression d'Antoine changea, l'inquiétude fabriquée se transformant en quelque chose de laid quand elle ne fondit pas immédiatement. « Damien. C'est ça. Tu utilises ça comme excuse parce que tu es contrariée qu'il se marie. »

Sa prise sur ses bras se resserra, ses doigts s'enfonçant dans sa peau. Le gentil musicien avait disparu, remplacé par un homme dont le charisme n'était qu'un mince voile pour une colère sombre et possessive.

« Ça n'a pas d'importance », dit Léa, sa voix plate et froide. « Arrête de faire semblant de t'en soucier. »

« Faire semblant ? » Il rit, un son dur et sans humour. « C'est moi qui étais là pour toi ! C'est moi qui ai ramassé les morceaux après qu'il t'ait brisé le cœur ! »

Il se méprenait. Il pensait que ses mots concernaient Damien. Son ego ne pouvait concevoir aucune autre raison pour son rejet.

« Je t'ai tout donné ! » gronda-t-il, son visage près du sien.

Il l'attrapa, la poussant en arrière vers le lit. La force du choc lui coupa le souffle.

Avant qu'elle ne puisse réagir, il la dominait, son poids l'immobilisant. Il déchira le col de sa robe, le simple tissu bleu se déchirant avec un son qui faisait écho à la destruction de ses dernières illusions.

Ses yeux étaient fous, remplis d'un regard désespéré et affamé qu'elle n'avait jamais vu auparavant.

« Pourquoi es-tu toujours aussi obsédée par lui ? » exigea-t-il, sa voix un grognement sourd. « Je suis là. C'est moi qui t'aime. Pourquoi ne peux-tu pas le voir ? »

L'humiliation et une peur froide et aiguë la submergèrent. Elle se débattit, poussant ses épaules, mais il était trop fort.

« Antoine, arrête », dit-elle, sa voix ferme. « Je ne veux pas de ça. »

Son rejet ne sembla qu'alimenter sa rage. Il était ivre, en colère et hors de contrôle.

« Tu es à moi, Léa », siffla-t-il, sa bouche s'écrasant à nouveau sur la sienne, une rafale de baisers humides et agressifs qui lui donnèrent l'impression de se noyer.

Puis il se mit à parler, ses mots une confession brisée et pâteuse contre sa peau.

« Pourquoi il a tout ? Il a l'entreprise... il l'a, elle. Elle est si parfaite. Pourquoi ne me regarde-t-elle pas ? »

Il pleurait maintenant, des larmes chaudes tombant sur sa joue. Il ne lui parlait pas. Le « elle » dans sa supplique désespérée n'était pas Léa. C'était Chloé.

Les pièces s'emboîtèrent avec une vitesse terrifiante. Les historiques de chat. Son obsession. Cette démonstration ivre et violente. Il était sur elle, mais dans son esprit, il était avec Chloé. Il jouait un fantasme malsain, et Léa n'était que la doublure.

Le froid dans ses veines se transforma en glace. C'était une violation si profonde qu'elle transcendait le physique.

Avec une poussée d'adrénaline, elle leva la main et le gifla. Le son fut sec, choquant dans la pièce silencieuse.

Il se figea, sa tête basculant sur le côté. La folie dans ses yeux vacilla, remplacée par une confusion hébétée.

« Qui suis-je, Antoine ? » demanda-t-elle, sa voix tremblant de rage et d'un chagrin terrible et profond. « Avec qui penses-tu être en ce moment ? »

La gifle sembla le dégriser. Il cligna des yeux, son regard s'éclaircissant, et pour la première fois, il parut vraiment la voir. Il vit la robe déchirée, la terreur dans ses yeux, la marque rouge sur sa peau où ses doigts s'étaient enfoncés.

Une lueur d'horreur naissante traversa son visage.

« Léa... Je... Je suis tellement désolé », balbutia-t-il, se retirant d'elle en se hâtant. « Je ne voulais pas... J'étais ivre. »

Il tendit la main vers elle, mais elle recula comme s'il était en feu.

« Je suis désolé », plaida-t-il, sa voix se brisant. « S'il te plaît, Léa. Je t'aime. »

Les mots étaient vides de sens maintenant, un script automatique dont il ne pouvait dévier.

Elle s'assit, rassemblant le tissu déchiré de sa robe. La chaleur de sa présence était maintenant un poison glacial. Elle frissonnait, mais son esprit était étrangement calme. Le pire était arrivé. Il n'y avait plus d'illusions à briser.

« Ces choses que tu as dites », déclara-t-elle, sa voix stable. « C'était juste des paroles d'ivrogne ? »

« Oui ! Bien sûr », dit-il, trop rapidement. « Juste des bêtises. Je t'aime, Léa. Toi seule. »

Elle le regarda dans les yeux et vit le mensonge. C'était un bon acteur, mais elle connaissait le script maintenant. Elle connaissait toutes les répliques. Et elle en avait fini de jouer son rôle.

Elle se leva, se dirigeant vers la porte.

« Léa, attends », la supplia-t-il en lui attrapant la main. « Ne pars pas. »

Elle ferma les yeux un instant, une vague d'épuisement la submergeant. Elle était si fatiguée de cette maison, de cette famille, de leurs jeux. Il était temps d'en finir.

Chapitre 3

Le lendemain matin, Léa se réveilla avant l'aube. Antoine était étalé sur le lit, cuvant son alcool. Son téléphone était posé sur la table de chevet.

Une certitude froide s'installa en elle. Elle devait voir. Elle devait tout savoir.

Elle prit le téléphone. Il était verrouillé. Elle n'hésita qu'une seconde avant de taper un mot de passe.

C-H-L-O-E.

Le téléphone se déverrouilla.

Son cœur ne se brisa pas. Il se sentait juste lourd, un poids mort dans sa poitrine.

Elle ouvrit sa galerie de photos. C'était un sanctuaire. Des centaines de photos de Chloé. Des clichés pris sur le vif lors de réunions de famille, des captures d'écran des réseaux sociaux, des photos qu'il avait dû prendre quand personne ne regardait. Chloé riant, Chloé parlant, Chloé existant simplement.

Il n'y avait que trois photos de Léa. Toutes étaient des photos de groupe où elle se trouvait par hasard près de Chloé.

Puis elle trouva l'application de notes. C'était un journal intime. Un journal de bord de son obsession.

« Sa fleur préférée est le lys blanc. »

« Elle déteste le café mais adore le thé Earl Grey. »

« Aujourd'hui, elle portait une robe jaune. Elle ressemblait au soleil. Damien est l'homme le plus chanceux du monde. Je le déteste. »

Cela continuait sur des pages, un catalogue méticuleux de la vie d'une autre femme, entrecoupé de ses propres entrées angoissantes sur le fait de l'aimer de loin.

Alors qu'elle se tenait là, absorbant toute l'étendue pathétique de son délire, elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir en bas. M. et Mme de Martel étaient de retour de leur week-end.

Elle ne pouvait plus respirer. Elle laissa tomber le téléphone et s'enfuit de la chambre, un cri silencieux piégé dans sa gorge.

De retour dans sa propre chambre, celle qui avait toujours semblé empruntée, elle laissa enfin le barrage céder. Elle s'effondra sur le sol, son corps secoué de sanglots silencieux et sans larmes. Ce n'était pas seulement un chagrin d'amour. C'était une humiliation profonde, cellulaire, qui lui donnait la chair de poule.

Quand la tempête passa, il ne resta qu'un calme froid et dur.

Elle se leva et commença à faire ses valises.

Elle était méthodique. Elle sortit une valise et commença à la remplir des quelques choses qui lui appartenaient vraiment. Les vieilles photographies de ses parents. Un exemplaire usé de son livre préféré. Les vêtements simples et fonctionnels qu'elle avait achetés avec sa petite allocation.

Tout ce que les de Martel lui avaient jamais donné – les robes de créateurs, les bijoux, les chaussures chères – elle le rassembla en un grand tas au milieu de la pièce. Elle trouva la carte du ciel qu'Antoine lui avait donnée à l'observatoire et la jeta par-dessus. Puis elle ajouta la fleur séchée qu'il lui avait offerte lors de leur premier « rendez-vous ».

Elle purgeait sa vie de leur influence, pièce par pièce.

Juste à ce moment-là, on frappa à sa porte. C'était Mme de Martel.

« Léa », dit-elle, sa voix sèche et professionnelle, ses yeux balayant le tas de produits de luxe jetés avec dégoût. « Arrête ces bêtises. Ton père et moi avons quelque chose à te dire. Dans le bureau. Maintenant. »

Elle ne demanda pas pourquoi les yeux de Léa étaient rouges. Elle s'en fichait.

Léa s'essuya rapidement le visage, le masque familier de la contenance se remettant en place.

« Bien sûr », dit-elle.

Dans le bureau formel, avec ses œuvres d'art inestimables et son silence étouffant, M. de Martel alla droit au but.

« Nous avons arrangé un mariage pour toi. »

Léa le fixa, sans comprendre.

« Avec Kenji Simonet », continua-t-il, comme s'il discutait d'une transaction boursière. « Le magnat de la tech de Lyon. Un homme brillant. C'est un mariage très avantageux pour la famille. »

« Mais... pourquoi ? » demanda Léa, sa voix une petite chose brisée.

« Il est paraplégique », ajouta Mme de Martel, une pointe de dégoût dans la voix. « Un accident de voiture il y a quelques années. Mais son entreprise est sur le point de faire une percée majeure, et un partenariat serait inestimable pour la division technologique de Martel Entreprises. »

Ils n'utilisaient plus seulement ses émotions. Ils la vendaient. Corps et âme.

« Tu es notre fille adoptive, Léa », dit M. de Martel, ses yeux comme des éclats de glace. « Tu as un devoir envers cette famille. Nous t'avons recueillie quand tu n'avais rien. »

Elle se souvint du jour où ils l'avaient adoptée. Un coup de pub calculé après que ses parents, deux brillants scientifiques, soient morts dans l'explosion d'un laboratoire causée par un équipement défectueux fourni par les de Martel. Les de Martel avaient étouffé l'histoire, adopté la fille orpheline et s'étaient peints en sauveurs. Toute sa vie avait été une transaction.

Elle regarda le visage froid de M. de Martel, puis celui dédaigneux de Mme de Martel. Puis elle pensa à Damien, qui avait choisi une fusion plutôt qu'elle, et à Antoine, qui l'avait utilisée comme substitut pour une autre femme.

Il ne lui restait plus rien ici. Pas d'amour. Pas de famille. Juste une série de trahisons.

« Quand est le mariage ? » demanda-t-elle, sa voix dénuée de toute émotion.

Mme de Martel parut surprise, puis satisfaite de sa prompte obéissance. « La semaine prochaine. Nous avons déjà pris les dispositions. Tu t'envoleras pour Lyon demain. »

C'était une sentence. Une condamnation à perpétuité. Et Léa, n'ayant plus rien à perdre, l'accepta. C'était le prix de leur charité.

Soudain, Antoine fit irruption dans la pièce, les cheveux encore humides.

« De quoi parlez-vous ? Un mariage ? Léa est avec moi ! » déclara-t-il en lui attrapant le bras.

« Ne sois pas ridicule, Antoine », cingla sa mère. « Ce sont les affaires. »

« Et ça, c'est personnel », rétorqua Antoine, les yeux fous. « Elle m'aime ! »

Il la tira dans le couloir, sa prise ferme. « Léa, dis-leur », la pressa-t-il, sa voix un murmure désespéré. « Dis-leur que tu ne le feras pas. Nous pouvons être ensemble. »

Léa regarda son visage frénétique, le visage d'un homme essayant d'empêcher qu'on lui prenne son jouet préféré. Elle ne ressentit rien. Une partie d'elle, la petite partie naïve qu'il avait si habilement manipulée, était déjà morte.

Au moment où la porte du bureau se referma derrière eux, il la fit pivoter et pressa sa bouche contre la sienne.

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Sa femme indésirable, son véritable amour

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