Chapitre 2

— Tyll, Rory, dépêchez-vous, on va être en retard au concert !

Du bas de l’escalier en bois du manoir familial, Satyne Meyer appelait ses frères. Il était presque dix-huit heures et ils n’étaient toujours pas partis de chez eux. Ce soir, ils jouaient au Pub de l’Europe. Paco, le gérant, les avait engagés car leur musique rock celtique l’avait convaincu.

Il ne restait plus que deux petites heures avant le début du concert et il fallait encore qu’ils installent le matériel, fassent les balances et mangent. Satyne commençait à stresser contrairement à ses frères, la colère jaillit d’elle comme une aura maléfique. Elle projeta son énergie à travers la maison et entendit ses frères se plaindre que ça faisait mal, tant pis pour eux, pensa-t-elle. Ils descendirent enfin, n’ayant sûrement pas envie de revivre l’expérience.

— Allez, en voiture ! Heureusement que j’ai pris les devants en mettant les instruments dans la camionnette.

Tyll était au volant, entre ses cheveux châtain-blond longs jusqu’aux épaules, légèrement ondulés et sa peau bronzée, il avait l’air d’un surfeur, ce qu’il était quand il ne travaillait pas à la boutique ésotérique qu’il tenait avec l’aide de son frère et sa sœur. Sur la banquette deux places, à côté de lui, se tenait Satyne, toujours aussi en colère et encore plus stressée. Rory, le plus jeune de la fratrie, collait sa sœur pour lui communiquer un peu de sérénité, ce qu’il avait à revendre. Rory était le plus sage de tous, sa capacité à relativiser et à dénouer les situations difficiles fonctionnait en toute occasion, surtout quand son frère et sa sœur se disputaient.

Il n’y avait que quinze minutes de route entre leur maison et le pub, ils arrivèrent devant et se garèrent afin de décharger tout le matériel. Silas Clein, le quatrième membre du groupe, vint à leur rencontre.

— Salut Silas, alors comment ça va aujourd’hui ?

— Salut Tyll, ça va super, mais vous êtes grave en retard, il va falloir se bouger pour tout installer et faire les balances, on est censés commencer à vingt heures.

— Ouais, je sais, on a eu un petit problème.

Satyne, arriva en trombe devant eux et commença à crier sur son frère.

— Un petit problème tu dis ? Le problème dans tout ça, c’est toi et tes jeux vidéo à la noix, t’as vingt-sept ans et tu te comportes encore comme un ado, tu es irrécupérable, voilà le problème.

— C’est bon, calme-toi ! On va pas commencer à se disputer devant les clients du bar quand même ?

Trop énervée, Satyne contourna son frère sans même lui répondre et commença à sortir les instruments du coffre de la camionnette. Trente minutes plus tard, tous étaient installés, Rory et sa batterie, Tyll avec son micro et sa guitare, Silas et son didgeridoo et enfin Satyne avec son micro et sa harpe celtique. Les balances pouvaient commencer. Elles furent rapides étant donné que le concert devait commencer une heure plus tard et qu’il fallait qu’ils mangent avant.

Vers dix-neuf heures quarante-cinq, les clients commencèrent à arriver. La nouvelle d’un groupe rock celtique avait éveillé la curiosité. Il y avait les habitués mais aussi de nouvelles têtes.

Satyne se préparait psychologiquement à jouer devant la foule, la formation du groupe datait de moins d’un an et jusqu’à présent, ils n’avaient fait que deux concerts en public. Même s’ils avaient beaucoup répété dans une des chambres de leur maison aménagée en studio, elle n’arrivait pas à déstresser.

Rory, comme à son habitude, était serein. Tyll était surexcité et Silas hésitait entre la peur et l’excitation.

À vingt heures, le groupe commença à jouer devant un public chargé et d’apparence chaleureuse.

Chapitre 3

Il était vingt heures trente quand Élisa arriva enfin au pub. Absorbée par son bouquin, elle n’avait pas vu le temps passer. Gabriel était attablé sur la terrasse en compagnie de Kali, sa compagne, et de Nathalie, une amie de cette dernière. Elle se dirigea vers eux, avec un grand sourire aux lèvres.

— Bonsoir les amis, désolée de mon retard.

— T’inquiète pas on t’a gardé une chaise.

— Merci Gabriel, je me suis mise à lire et je n’ai vraiment pas vu l’heure.

— Ça m’arrive aussi parfois. En plus, vu la bibliothèque de Gabriel, j’ai vraiment de quoi faire et je n’ai toujours pas trouvé de travail, donc j’ai tout mon temps.

— Tu n’as toujours pas trouvé de travail Kali ? lui demanda Élisa en s’asseyant.

— Et non, toujours pas, ce n’est pas le travail qui manque, c’est juste que je ne trouve rien qui me plaise.

— C’est vrai que c’est difficile de trouver un boulot qui te donne envie de te lever le matin, ce n’est pas donné à tout le monde. Si tu étais dans la police, je t’aurais bien engagée, notre effectif actuel ne répond pas aux attentes de la population.

— Ça va si mal que ça ? lui demanda Gabriel.

— Oh oui ! Mais bon, on n’est pas là pour parler de ça, alors je vais profiter de mon samedi soir et aller me commander un verre.

Élisa se dirigea vers le comptoir. Anthony, le serveur, était en train de prendre la commande d’une table et Paco, le patron, était en train de servir un couple. En attendant que ce dernier soit disponible, elle se tourna vers le groupe pour voir à quoi ressemblaient les musiciens qui jouaient si bien. Cette musique aux accents irlandais lui plaisait beaucoup.

Son regard se posa d’abord sur la chanteuse. Elle avait un joli teint hâlé, ses yeux de la couleur de l’ambre étaient légèrement étirés, ses cheveux longs jusqu’aux reins reflétaient la lumière du projecteur et paraissaient châtains. Elle était grande, mince et d’une beauté presque irréelle.

Son regard se posa ensuite sur le joueur de didgeridoo, un grand type d’au moins un mètre quatre-vingt-cinq. Ses cheveux longs raides et bruns étaient attachés en une queue de cheval et rasés sur les côtés, ce qui lui donnait un air de Viking. Il était charmant mais sans plus.

Le petit jeune derrière la batterie ressemblait à la chanteuse. Élisa supposa donc qu’ils étaient frère et sœur, il jouait vraiment bien, on voyait la passion de la musique à travers son regard.

Elle termina son inspection par le chanteur-guitariste. Son teint hâlé et ses yeux légèrement étirés, de la même couleur que la chanteuse et que le batteur, le classaient directement dans la case frère de ces deux-là. Il était légèrement plus grand que le joueur de didgeridoo, mais beaucoup plus large d’épaules. Les muscles qui dépassaient de son tee-shirt noir étaient bien dessinés sans être trop gros, ses jambes, moulées dans un jean bleu clair, paraissaient, elles aussi, musclées. Son visage carré était très harmonieux et viril, une barbe naissante entourait ses lèvres charnues. En regardant mieux, elle put voir que ses yeux étaient beaucoup plus clairs que ceux de la chanteuse, d’un ambre presque jaune, comme certains loups. Élisa n’arrivait pas à détourner les yeux de cet homme, il lui plaisait bien, même beaucoup, elle le trouvait vraiment très beau. C’est une chose qui ne lui était pas arrivée depuis très longtemps d’être autant attirée au point d’avoir envie d’aller le voir pour entamer une discussion et voir plus.

La chanson se termina sans qu’elle ait entendu quoi que ce soit. Son regard était toujours posé sur le chanteur, celui-ci dut le sentir car il la regarda aussi, avec insistance. Soudain, une vague de chaleur la percuta, une sorte d’aura chaude l’enveloppa et s’insinua en elle. Elle sentit que quelque chose clochait, le besoin de se nourrir se fit pressant, ses crocs commencèrent à sortir. Que se passait-il donc ? Elle s’était nourrie juste avant de partir, le manque lui tiraillait l’estomac. Elle commença à s’agiter et à regarder l’homme d’un drôle d’air. Le guitariste dut s’apercevoir de son mal-être car son regard devint dur et suspicieux. Il baissa la tête vers sa guitare, rompant ainsi le contact visuel, la vague de chaleur s’interrompit et elle put reprendre ses esprits.

Il y avait un truc pas net chez ce type, elle en était certaine, et en tant que flic, elle comptait bien découvrir ce que c’était. Peut-être était-il lié à l’affaire qui la préoccupait autant. Pourquoi pensait-elle ainsi ? Elle ne le connaissait même pas.

Elle mit dans un coin de sa tête la question boulot et se tourna vers le comptoir pour commander un verre de muscat, que Paco lui servit, avec un sourire chaleureux.

Revenue à sa table, elle surprit une discussion entre Nathalie et Kali sur le mariage.

— Et toi Élisa, que penses-tu du mariage ? lui demanda Kali.

— Euh, je ne sais pas trop, peut-être que je dirais oui au bon, mais pour l’instant je ne l’ai pas trouvé. Pourquoi tu me poses cette question ?

— Nathalie me disait qu’une fois que tu avais trouvé le bon, tu pouvais te permettre de sauter le pas. Mais, comme tu le sais, mon premier presque mariage ne s’est pas bien terminé

En effet, Élisa connaissait très bien l’histoire entre Kali et Thomas Santo, son ex-fiancé. Elle s’était enfuie de l’église en robe de mariée et avait décidé de partir vivre à presque huit cents kilomètres pour mettre le plus de distance entre eux. Élisa avait été chargée de l’affaire avec Kyllian, après que Thomas avait retrouvé, enlevé et séquestré Kali.

— Tu penses que Gabriel n’est pas le bon ? lui demanda-t-elle.

— Bien sûr que si ! Mais peut-être que pour lui, je ne suis pas la bonne et je ne veux pas qu’il regrette après.

— Et si on me posait la question directement ? Je suis là je vous signale, leur dit Gabriel en souriant.

— Désolée mon cœur, c’est vrai. Qu’en penses-tu ?

— Je pense que j’irai jusqu’au bout avec toi sans jamais rien regretter, tu es mon âme sœur et tu le sais.

À ces jolis mots, Gabriel et Kali s’embrassèrent. Élisa était vraiment contente pour eux, mais surtout pour lui car, depuis le temps qu’elle le connaissait, environ une centaine d’années même plus, elle ne l’avait jamais vu aussi heureux. De plus, elle était surexcitée par la surprise que Gabriel préparait pour Kali, une jolie demande en mariage. Avec la complicité de Nathalie, elle s’était chargée de mettre en place le scénario idéal pour la soirée parfaite. Gabriel avait approuvé et se languissait.

— Bon alors, et toi Nathalie, as-tu trouvé la perle rare ? lui demanda Élisa afin de laisser les deux tourtereaux à leur baiser.

— Non, rien. En même temps, c’est pas au village que je vais trouver chaussure à mon pied. Il n’y a pratiquement que des personnes âgées, et les seuls jeunes d’à peu près mon âge sont soit pris, soit ils ne me plaisent pas.

— Et les musiciens qui sont là aujourd’hui ? Ils sont charmants, non ?

— Oui, c’est vrai que le batteur me plaît beaucoup, avec sa petite queue de cheval il est très mignon, et il a de beaux yeux.

— Oui c’est vrai qu’il est mignon, personnellement, je penche plus pour le guitariste.

— Il n’est pas mal non plus mais il a l’air plus âgé, je te le laisse.

Elles partirent à rire. Si elle n’avait pas eu quelques soupçons, elle aurait pu aller parler au guitariste. Mais avec ce qui venait juste de se passer, la discussion se serait vite transformée en interrogatoire. Elle était bien décidée à découvrir ce qu’il cachait. Dès lundi, elle irait poser quelques questions à Paco pour savoir d’où il venait.

La petite soirée-concert continua dans une bonne ambiance. Élisa se sentait bien, elle réussit tant bien que mal à se déconnecter du travail et évita soigneusement de rentrer dans le bar afin de ne pas recroiser le guitariste. Elle rentra chez elle vers vingt-trois heures et se coucha avec la perspective d’un dimanche de décompression. Lundi arriverait bien assez vite et sa prise de tête sur sa nouvelle enquête avec.

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Rouge poursuite - Tome 2: Élisa

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