Chapitre 3
Un Laurent aussi doux et attentionné, je n'en avais plus vu depuis bien longtemps.
« Ce n'est pas la peine, j'ai déjà mangé dehors. »
« Impossible ! Toi qui détestes dépenser de l'argent ? »
Ses mots m'ont blessée.
Oui, avant, j'étais économe. Je me privais de tout pour lui acheter des choses avec l'argent que je gagnais à force de petits boulots.
Maintenant que j'allais entrer à l'université, j'allais avoir mille dépenses. Chaque centime comptait.
Je l'ai regardé droit dans les yeux, le ton neutre :
« Il me semble que je t'ai donné 50 euros l'autre jour pour acheter des choses pour le mariage. »
« Tu ne les as pas achetées. Tu peux me rendre l'argent ? »
Il a eu un léger moment d'hésitation, puis a répondu, un peu gêné :
« En fait… j'ai utilisé cet argent pour acheter des petites chaussures à Clémence. »
J'ai détourné les lèvres, lasse. Toujours pareil. Franchement, c'est pathétique.
« Bon, s'il n'y a rien d'autre, je vais me coucher. »
« Je te rends l'argent demain. » Il avait l'air agacé. « On est mariés, non ? Tu es obligée de chipoter pour si peu ? »
Je n'ai pas pu m'empêcher de lâcher un petit rire amer : « Donc tu prends mon argent durement économisé pour acheter quelque chose à une autre, et je ne devrais même pas en parler ? »
Il savait qu'il avait tort, mais il a quand même murmuré entre ses dents : « Tu es impossible. »
Je n'ai pas répondu. Je suis allée refermer la porte, d'un coup sec.
Les jours suivants, j'ai commencé à revendre quelques vieilles affaires, des souvenirs de mon ancienne vie, des objets qui me semblaient si précieux à l'époque, mais qui n'étaient, aujourd'hui, que de la camelote.
Je les ai emballés et vendus à un récupérateur, pour une somme dérisoire.
L'après-midi, je continuais à faire mes valises. Laurent s'est approché, un billet de 50 euros à la main.
Il m'a tendu l'argent d'un ton sec : « Tiens. C'est ton argent. »
Je l'ai pris et j'ai hoché la tête.
« Merci. »
Il m'a regardée, le regard un peu troublé, puis ses yeux sont retombés sur mes bagages.
« Je pense emmener Clémence avec moi à Paris, pour la mutation. Tu n'as pas besoin de continuer à faire tes valises. »
Je n'ai pas arrêté mes gestes. J'ai simplement acquiescé d'un signe de tête.
Il avait l'air un peu déconcerté par mon attitude. Presque mal à l'aise.
« Qu'est-ce qui t'arrive ces derniers temps ? On dirait que tu as changé. »
Je me suis retournée, lasse. Je ne voulais pas compliquer les choses.
Laurent ne m'aimait pas. Mais s'il découvrait que c'est le nom de Clémence que j'avais inscrit sur le formulaire de mariage, il serait bien capable de revenir vers moi… pour elle.
Je ne voulais plus jamais avoir affaire à ces deux-là.
« Rien. J'ai juste envie de ranger mes affaires. Quand tu partiras à Paris, je retournerai vivre à la campagne. »
Il a poussé un léger soupir de soulagement, puis a tenté de s'expliquer :
« Ce n'est pas que je ne veux pas que tu viennes avec moi. C'est juste que Clémence n'a jamais vu Paris. Elle veut visiter un peu. Je viendrai te chercher dans quelques mois. »
J'ai hoché la tête distraitement, sans le regarder.
Dans ma vie précédente, il m'avait laissée attendre huit ans sans jamais venir me chercher.
Ce n'est qu'après que Clémence avait épousé un commandant parisien, issu d'une grande famille militaire, qu'il s'était enfin, à contrecœur, décidé à me faire venir à Paris.
Il me regardait d'un air inhabituel.
D'habitude, dès qu'on se retrouvait seuls, je ne cessais de parler.
Mais aujourd'hui, je ne disais presque plus rien. Et c'était lui qui semblait mal à l'aise.
« Tu voulais toujours faire des photos de mariage, non ? On pourrait aller au studio demain. »
Impossible. Demain, j'avais prévu d'acheter tout le nécessaire pour la rentrée universitaire.
Je m'apprêtais à chercher une excuse quand Clémence est entrée dans la pièce. Elle s'est accrochée tendrement au bras de Laurent :
« Des photos ? Moi aussi, j'ai envie d'en faire, Laurent. »
Laurent a ri doucement et lui a caressé la tête : « D'accord. On ira tous les trois demain. »
Chapitre 4
« Allez-y sans moi. J'ai des choses à faire demain. »
Laurent a froncé les sourcils. « Qu'est-ce qui pourrait être plus important que des photos de mariage ? »
« On les fait d'abord, puis je t'accompagne pour tes courses. »
Il parlait avec autorité, comme s'il n'acceptait aucune objection.
Clémence a minaudé aussitôt :
« Oh, Anne, tu ne veux pas venir juste parce que je serai là, hein ? »
Je n'avais pas envie de me disputer. Alors j'ai simplement hoché la tête et accepté.
Tôt le matin, j'ai entendu Laurent murmurer doucement dans la chambre de Clémence, essayant de la réveiller sans la brusquer.
Sur le calendrier, un chiffre rouge me sautait aux yeux : plus que quatre jours.
Quatre jours avant de pouvoir échapper définitivement à cette vie.
Je perdais patience quand ils ont fini par sortir de la chambre, traînant des pieds.
Laurent, empressé, a chauffé de l'eau et a lavé le visage de Clémence lui-même.
Je devais vraiment être aveugle, autrefois, pour avoir cru si naïvement que, tant que je l'épousais, il finirait par me traiter avec la même tendresse.
J'étais perdue dans mes pensées quand Laurent s'est approché, l'air embarrassé, en tenant une bague entre les doigts.
« Madame Moreau dit que maintenant, tous les jeunes mariés portent des alliances. Je t'en ai acheté une. »
Je ne l'ai pas prise. Dans ma vie précédente, cette bague… n'avait jamais existé.
Clémence, en la voyant, a aussitôt fait la moue : « Elle est trop belle ! Moi aussi, j'en veux une ! »
J'ai répondu généreusement : « Alors prends-la. Elle est pour toi. »
Le visage de Laurent s'est assombri d'un coup : « Arrête, c'est notre alliance ! »
Clémence a attrapé la bague, l'a passée à son doigt, puis l'a agitée devant Laurent en souriant :
« Laurent, tu trouves que ça me va bien ? »
Laurent l'a regardée avec des yeux pleins de tendresse, et il a hoché la tête en souriant niaisement.
Puis, un peu gêné, il s'est tourné vers moi et m'a dit à voix basse :
« Je… je t'en achèterai une autre la prochaine fois. »
J'ai hoché la tête, sans la moindre expression.
Des promesses comme ça, j'en avais entendu des tas. Mais il n'en avait jamais tenu une seule.
Nous sommes allés au studio de photo. Clémence est passée la première, et elle a même pris plusieurs photos en duo avec Laurent.
Quand c'était notre tour, à Laurent et moi, le photographe a à peine levé son appareil qu'il l'a aussitôt reposé, gêné :
« Ah, désolé… plus de pellicule. »
Dans ma tête, j'ai presque souri. Mais à l'extérieur, je suis restée impassible.
« Ah bon ? Alors tant pis. »
En sortant du studio, Laurent a sorti un billet de sa poche et me l'a tendu.
Un billet de train sans siège pour Paris, dans quatre jours.
« Ce n'est pas que je veuille t'abandonner. Je vais juste partir avant, le temps de tout installer. Je t'attendrai là-bas. »
Le trajet dure moins d'une journée. Et lui… pensait vraiment que je pourrais rester debout tout ce temps, dans un train bondé ?
Sans place, sans logement prévu une fois arrivée ?
Et surtout… il n'y avait qu'une seule place de conjointe autorisée.
Il m'envoyait là-bas pour faire quoi ? Dormir où ?
Mais je savais que poser des questions maintenant ne servirait à rien.
Quand il m'a vue prendre le billet, il a visiblement poussé un soupir de soulagement.
« T'inquiète pas. Même si tu ne dors pas dans la cité militaire, tu restes ma seule épouse. Je te traiterai bien à l'avenir. Clémence, je la considère juste comme une sœur. »
J'ai laissé paraître un léger frémissement. Des mots comme ça, il ne m'en avait jamais dit, dans ma vie d'avant.
Soudain, une voiture a surgi au coin de la rue, à toute vitesse, et a foncé droit vers nous.
Laurent a immédiatement attrapé Clémence, l'a protégée dans ses bras, et s'est écarté avec elle.
Dans la panique, je ne sais pas qui m'a poussée.
J'ai vu la voiture venir droit sur moi, et mon corps est resté figé, paralysé par la peur.
Le capot a viré brusquement, m'a heurtée de plein fouet, et je me suis sentie projetée au sol, traînée sur plusieurs mètres.
La douleur m'a coupé le souffle. Ma vue s'est obscurcie, et la sueur froide s'est mise à couler sur tout mon corps.
Le conducteur a sauté hors de la voiture, paniqué, bafouillant :
« Mademoiselle ! Vous allez bien ? Ça va ? »
Une foule a commencé à se rassembler. Des gens me montraient du doigt, murmuraient.
À travers les visages, j'ai levé les yeux. Mon regard est allé directement vers Laurent.
Il était là, en train de tenir Clémence dans ses bras, la rassurant doucement. Et il ne m'avait même pas regardée une seule fois.
Chapitre 5
Peut-être qu'il l'avait remarqué, ou peut-être qu'il s'en fichait complètement.
J'ai souri tristement. La dernière once d'hésitation en moi venait de disparaître.
Alors c'était ça, sa fameuse promesse : « Je te traiterai bien à l'avenir. »
Le chauffeur m'a emmenée à l'hôpital. Après une série d'examens, le diagnostic est tombé : des blessures superficielles et un léger déplacement d'organes internes. Rien de vital.
Je suis restée allongée sur mon lit, le corps endolori. Mais à l'intérieur, j'étais étrangement calme.
Il était tard quand Laurent est entré dans la chambre, le visage fatigué.
En me voyant éveillée, il a eu un moment de panique dans les yeux.
« Anne, tu te sens mieux ? Tu as moins mal ? »
Je l'ai fixé froidement, sans répondre.
Il s'est frotté les mains, visiblement mal à l'aise :
« Clémence était très choquée, je suis resté avec elle, donc… »
Sous mon regard, il s'est tu, embarrassé.
« Anne, écoute-moi. C'était une situation d'urgence. Clémence était plus proche de moi, alors par réflexe, j'ai… »
Il s'est arrêté un instant pour chercher ses mots : « Je ne savais pas que la voiture allait te heurter. »
Je l'ai coupé net : « Tu pars à Paris quand ? »
Il a répondu prudemment : « Je pars demain. »
« Très bien. Je veux me reposer maintenant. Tu peux y aller. »
J'ai fermé les yeux, signifiant clairement que la conversation était terminée.
Laurent a semblé vouloir ajouter quelque chose, mais, finalement, il a compris et il est parti sans insister.
Le lendemain, Madame Hénault est venue me rendre visite.
Elle portait un thermos et un grand sourire. « Anne, c'est Laurent qui m'a demandé de venir te voir. Tu vas un peu mieux ? »
« Oui, beaucoup mieux. Merci, maman. »
En me servant de la soupe, elle s'est mise à bavarder, comme à son habitude :
« Ah, ce Laurent… toujours maladroit… je me demande s'il saura bien s'occuper de Clémence… »
Elle s'est arrêtée net. Elle venait de réaliser ce qu'elle venait de dire. L'air soudain gêné.
« Maman… celle qui a épousé Laurent, c'est Clémence. »
Elle est restée figée, choquée. Il lui a fallu un long moment pour réagir : « Tu… tu dis quoi, là ? »
« Sur le formulaire de mariage… j'ai inscrit le nom de Clémence. »
Son visage est passé de la stupeur à l'euphorie.
« Anne, tu es une fille extraordinaire ! Je le savais, je le savais que tu étais la plus raisonnable ! »
Elle m'a serré la main avec enthousiasme : « Anne, merci ! Merci d'avoir pensé à eux ! »
J'ai esquissé un léger sourire, sans rien répondre.
Pensait-elle vraiment que je faisais ça pour eux ?
Non. Je ne faisais que me libérer moi-même.
Elle avait toujours préféré Clémence.
Dans ma vie d'avant, même si je m'étais donnée corps et âme pour prendre soin d'elle, elle avait quand même fini par léguer tout son héritage à Clémence.
« Maman, cette histoire… ne leur dis rien pour le moment. »
Elle a ri aux éclats, visiblement ravie : « D'accord, d'accord ! J'ai compris ! »
« Et… tu comptes faire quoi, maintenant ? »
« Je vais partir dans quelques jours. » Je n'ai pas précisé où j'allais.
Elle voulait encore poser des questions, mais dans sa tête, il n'y avait que le mariage à célébrer.
J'ai fermé les yeux, faisant semblant de dormir.
Le jour de ma sortie, je n'ai prévenu personne.
Avant de partir, j'ai laissé une lettre à Laurent :
« Laurent,
Quand tu liras cette lettre, je serai déjà dans le train vers le Sud.
Je sais que tu as toujours aimé Clémence. Je vous laisse la voie libre.
Entre nous, tout est terminé. Je vous souhaite d'être heureux. »
J'ai glissé la lettre, le billet de train pour Paris et le certificat de mariage dans une enveloppe, puis je l'ai envoyée à l'adresse de Paris.
Ma valise à la main, je me suis dirigée vers la gare.