Chapitre 2
Lola POV:
Goutte après goutte, le sang de Lila souillait le marbre blanc.
Un métronome macabre qui rythmait l'agonie de mon ancienne vie.
C'était étrange. La panique s'était évaporée, laissant place à un vide sidéral. C'était comme si mon esprit, incapable de traiter tant d'horreur, s'était arraché de mon corps.
Je flottais au-dessus de la scène, observant le chaos avec une clarté chirurgicale, presque inhumaine.
En bas, je voyais mon enveloppe charnelle. Raide. Les poings serrés jusqu'à ce que les jointures blanchissent. Debout en marge de la foule, impuissante.
Mais mon "moi" véritable était ailleurs. Haut perché. Froid et calculateur.
Guillaume s'avança enfin. Il jouait son rôle d'Alpha Intérimaire - un titre qu'il ne conservait que grâce à mon silence et à ma lignée.
"Emmenez-la à l'infirmerie," ordonna-t-il à un garde, désignant Lila d'un geste vague, presque dégoûté.
Il n'y avait aucune émotion dans sa voix. Pas le moindre tremblement paternel. Juste de l'agacement pur. Comme si Lila n'était qu'un verre de vin rouge renversé sur un tapis hors de prix.
"Et précisez au Guérisseur : pas de cicatrices," ajouta-t-il sèchement. "Nous ne voulons pas que la fille de l'Alpha ait l'air... endommagée. C'est mauvais pour l'image de la Meute."
Depuis ma perspective désincarnée, je sentis une fissure s'ouvrir là où mon cœur aurait dû battre.
Il ne se souciait pas de sa douleur. Il ne se souciait que de son image de marque.
Il ne s'approcha même pas d'elle. Il ne s'abaissa pas pour vérifier si elle respirait encore.
Au lieu de cela, il pivota vers Sabrina. Il glissa une main dans ses cheveux - un geste intime, possessif, qui me donna la nausée.
"Je suis désolée, mon amour," murmura Sabrina, assez fort pour que je l'entende, mais sur un ton de fausse confidence. "Laurent est si... passionné. Il tient tellement de toi."
"C'est un vrai guerrier," répondit Guillaume, le torse se gonflant d'un orgueil mal placé. "Ne t'inquiète pas."
Je les observais, fascinée par la pureté de leur cruauté. Dans la hiérarchie des valeurs de Guillaume, l'agression brutale commise par le fils de sa maîtresse valait plus que la sécurité de sa propre fille légitime.
Ma Louve Blanche, enfermée dans cette coquille vide qu'était mon corps, émit un grondement sourd. Ce n'était pas un son de colère. C'était le son du mépris.
Les gardes emportèrent le corps inerte de Lila. Guillaume ne leur jeta pas un second regard.
Il offrit son bras à Sabrina. Avec Laurent trottinant fièrement à leurs côtés comme un prince héritier, ils se dirigèrent vers le salon privé réservé à la "famille".
Mon esprit, lié par une force invisible et morbide, les suivit. Je ne pouvais pas détourner le regard. Je devais tout voir. Je devais boire ce poison jusqu'à la lie pour ne plus jamais avoir soif.
Dans le salon privé, l'air était lourd de luxe et de trahison. Guillaume se servit un verre de whisky, le cristal tintant contre ses bagues.
"Quelle soirée gâchée," soupira-t-il en s'affalant dans un fauteuil en cuir. "Lola est incapable de contrôler cette enfant. Elle est si... molle. Si ennuyeuse."
"C'est une Omega, chéri," ronronna Sabrina en s'asseyant sur ses genoux, marquant son territoire. "Elle ne peut pas comprendre la force. Elle te tire vers le bas."
"Je sais," grogna Guillaume en buvant une gorgée. "Parfois, je pense à la cérémonie de Rejet. Me débarrasser d'elle une bonne fois pour toutes."
Le mot "Rejet" flotta dans l'air, lourd et tranchant. C'est l'acte suprême de rupture dans notre monde. Une déchirure de l'âme, une condamnation à mort sociale.
Un Ancien, un vieux loup respecté qui passait par le couloir ouvert, tenta d'intervenir, choqué par ces propos. "Alpha, votre fille est blessée. Le devoir..."
"Silence, vieux fou !" coupa Guillaume, son aura claquant comme un fouet. "Ne me parlez pas de devoir. Je suis l'Alpha."
Mon regard désincarné, errant dans la pièce, se posa soudain sur la corbeille à papier près du bureau en acajou.
Il y avait là une boule de papier froissé.
Je reconnus mon écriture.
C'était un mot que j'avais laissé ce matin même sur son oreiller. Un mot tendre, lui rappelant notre anniversaire de rencontre, lui réaffirmant ma loyauté inébranlable.
Il l'avait jeté.
"Elle m'a encore laissé une de ses notes pathétiques," ricana Guillaume, suivant mon regard invisible vers la poubelle. "Elle pense que je vais m'attendrir avec des souvenirs idiots. C'est de la manipulation émotionnelle, voilà tout."
Il interprétait mon amour comme de la faiblesse. Il interprétait ma patience comme de la stupidité.
À cet instant précis, quelque chose en moi s'éteignit définitivement.
L'espoir.
C'était fini. L'amour que je portais à cet homme venait de mourir, étouffé par son arrogance, broyé avec ce morceau de papier.
Je me rappelai le jour de notre rencontre. Le Choc de la Reconnaissance. L'odeur de cèdre et de pluie. Le courant électrique qui m'avait traversée. Il m'avait juré protection éternelle.
Des mensonges. Tout n'était que chimères biologiques.
À travers le mur de verre, je vis les agents de nettoyage du Groupe S effacer les traces de sang de Lila dans le couloir. Comme si elle n'avait jamais existé. Comme si sa douleur n'était qu'une tache de saleté sur leur monde parfait.
Je réintégrai mon corps brutalement. Le choc fut violent, comme une chute libre.
La douleur physique revint, aiguë, lancinante. Mais elle était différente, maintenant. Elle ne me paralysait plus.
C'était du carburant.
Dans les tréfonds de mon esprit, ma Louve Blanche se redressa de toute sa hauteur, ses yeux brillant d'une lueur glaciale.
Nous avons assez vu, dit-elle, sa voix résonnant comme un glas.
Il est temps de régner.
Chapitre 3
Lola POV
Le lendemain matin, l'atmosphère dans les bureaux de direction du Groupe S était glaciale, saturée d'une odeur clinique de désinfectant mêlée à l'arôme rance du café froid.
Je flottais toujours dans cet état brumeux de semi-conscience, mon esprit désincarné dérivant juste au-dessus de l'épaule de Guillaume.
Il tenait le rapport médical de Lila entre ses mains, ses yeux parcourant les lignes avec une rigidité mécanique.
Le diagnostic était sans appel : « Déchirure musculaire profonde de l'épaule gauche. Traumatisme psychologique sévère. »
Mais c'était le paragraphe suivant qui aurait dû faire trembler les fondations mêmes de cet immeuble.
« Analyse sanguine complémentaire : Présence confirmée de gènes récessifs de Loup Blanc. Potentiel de transformation : Apex. »
Les mots brillaient sur le papier.
« Risque : L'attaque prématurée a potentiellement endommagé les canaux énergétiques, menaçant de retarder, voire d'annuler, la Première Transformation. »
Le silence qui suivit était assourdissant.
Lila était une Louve Blanche. Comme moi. Une rareté absolue, une bénédiction que la Déesse de la Lune n'accordait qu'une fois par génération.
Et Guillaume venait de laisser un bâtard sans lignée compromettre ce trésor.
Une vague de tristesse pure, dénuée de tout égoïsme, m'envahit. Je ne pleurais pas pour moi, mais pour le destin volé de ma fille. Elle était née pour être une reine, et il l'avait laissée se faire briser comme un vulgaire jouet.
Guillaume fronça les sourcils, une veine palpitant sur sa tempe. Il tapota le papier du bout des doigts, non pas avec respect, mais avec agacement.
« Soignez-la, » ordonna-t-il au Guérisseur en chef, sans même lever les yeux. « Utilisez les onguents de première classe. Je ne veux pas qu'on dise que le Groupe S néglige ses actifs... ou sa progéniture. »
Son ton était purement transactionnel. Froid. Il parlait d'un investissement endommagé, pas de sa propre chair.
Dès que le Guérisseur s'éclipsa, Guillaume pivota vers Léon, son Bêta et second.
« C'est un cauchemar pour les relations publiques, » grogna Guillaume en se massant l'arête du nez. « Lila est un problème. Elle est faible, pathétiquement faible, comme sa mère. Si elle ne peut pas se défendre contre un simple jeu d'enfant, comment espère-t-elle diriger un jour ? »
« Alpha, » intervint Léon avec une prudence calculée, « le rapport est formel concernant le gène du Loup Blanc. C'est... c'est un événement historique. Laurent ne possède pas ce sang. »
« Foutaises ! » aboya Guillaume, faisant trembler son bureau.
Il se leva brusquement, tournant le dos à la vérité. « C'est une erreur de laboratoire. Une anomalie statistique. Laurent possède l'agressivité nécessaire pour régner. C'est la seule qualité qui compte dans ce monde. »
Il rejetait la réalité parce qu'elle ne servait pas son récit. Il avait besoin que Laurent soit l'héritier légitime, car Laurent était le fils de la femme qui nourrissait son ego démesuré.
Comme invoquée par sa narcissisme, la porte s'ouvrit.
Sabrina entra, portant un plateau d'argent garni de croissants. Une bouffée de parfum sucré envahit la pièce, masquant l'odeur antiseptique.
« Mon pauvre chéri, » roucoula-t-elle, sa voix dégoulinante d'une fausse compassion. « Tu portes le poids du monde sur tes épaules. Tu es le plus grand Alpha que cette meute ait jamais connu, et ils ne te méritent pas. »
L'effet fut immédiat. Le visage de Guillaume s'adoucit, la tension quittant ses épaules comme par magie. Il la regarda avec une adoration aveugle qui me donna la nausée.
Sous mes yeux impuissants, il reprit le rapport médical. Il plia soigneusement la page pour dissimuler la mention « Loup Blanc », puis glissa le document au fond d'un tiroir verrouillé.
Il enterrait la vérité. Il sabotait l'avenir de toute la meute pour protéger le fils de sa maîtresse.
Mais les murs ont des oreilles, et les couloirs du Groupe S commençaient déjà à murmurer. Les membres de la meute n'étaient pas aveugles ; ils avaient vu le sang sur le sol.
Quelques heures plus tard, le département des relations publiques publia un communiqué laconique : « Incident mineur lors d'un exercice ludique. La solidarité de la meute est plus forte que jamais. »
Un mensonge grossier, insultant.
Marc, mon fidèle Gamma, lut la notification sur son téléphone. Je vis ses mâchoires se serrer jusqu'à blanchir. Il savait.
Marc n'était pas dupe. Sans un mot, il commença à taper des messages cryptés, activant ses réseaux souterrains. Il cherchait un Guérisseur intègre, quelqu'un qui n'était pas dans la poche de Guillaume.
Une chaleur inattendue traversa mon cœur glacé. Marc. Léon. Ils restaient loyaux. Pas à Guillaume, l'usurpateur moral, mais à la vérité. À la véritable Lune.
Marc réussit à intercepter une copie numérique du rapport complet avant qu'il ne soit crypté dans les archives. Lorsqu'il lut la ligne sur le Loup Blanc, ses yeux s'écarquillèrent de stupeur.
De son côté, Léon commença à fouiller discrètement dans les dossiers du personnel. Il cherchait les origines de Sabrina. Qui était-elle vraiment ? Son apparition soudaine dans la meute avait été trop opportune, trop parfaite.
Depuis ma perspective désincarnée, je voyais les pièces de l'échiquier se mettre en mouvement.
Mes fidèles affûtaient leurs armes dans l'ombre.
Et moi, je sentais ma puissance revenir, battant au rythme de ma fureur.
La vengeance n'est pas un plat qui se mange froid. C'est un festin qui se prépare avec une précision chirurgicale.
Et Guillaume venait de nous fournir tous les ingrédients nécessaires.