Chapitre 6
Héloïse a éclaté de rire.
« Pour être ta maman, il faudrait que je sois l'épouse de ton père. »
Elle a souri malicieusement :
« Tu veux que ton père m'épouse ? »
Thayer a répondu sans hésiter :
« Je vais demander tout de suite à papa de divorcer avec maman pour que tu deviennes ma maman ! »
Dans le couloir, en entendant ces mots, Sylvie a laissé échapper un rire froid.
Thayer ne savait pas qu'Héloïse était en réalité sa mère biologique, qui l'avait simplement abandonné à Alain à l'époque.
Il fallait reconnaître qu'Héloïse était une femme rusée, habile. Elle avait préservé sa carrière et ses études tout en gardant l'homme qu'elle voulait.
« Je croyais que tu ne viendrais pas à l'hôpital. » a lancé une voix masculine, froide et teintée de moquerie, derrière elle.
Sylvie s'est retournée et a vu Alain, vêtu comme toujours d'un costume noir impeccable, élégant et distant comme à son habitude.
Autrefois, elle se serait empressée de lui plaire, tout sourire.
Mais aujourd'hui, elle a froncé les sourcils, le regard dur.
Si Alain n'avait pas négligé leur fille pendant si longtemps, dans sa vie précédente, comment Émilie aurait-elle pu attendre dans la neige, attraper une pneumonie et mourir d'une fièvre ?
Et aujourd'hui, à la maternelle, il avait encore abandonné Émilie, fiévreuse, pour emmener Thayer, qu'il sache ou non qu'elle soit malade.
S'il avait eu la moindre attention pour Émilie, il ne serait pas passé à côté.
En voyant Sylvie trempée de la tête aux pieds, il l'a toisée : « Sans la famille Chéron, te voilà dans un état pitoyable. Thayer est à l'intérieur, tu peux aller le voir. »
Sylvie a inspiré profondément et a répondu, avec un sourire glacé :
« Ce n'est pas mon fils, pourquoi irais-je le voir ? »
À peine a-t-elle fini de parler qu'elle s'est retournée et est partie, sans se soucier de l'expression d'Alain.
Dans cette vie, elle n'attendait plus qu'il s'occupe de leur fille, ni qu'il daigne un jour poser les yeux sur elles.
Dans sa vie précédente, c'était son indifférence qui avait causé la mort d'Émilie.
Elle ne répéterait pas les mêmes erreurs.
À cet instant, Héloïse a ouvert la porte et a vu Sylvie s'éloigner.
« Ta femme est encore fâchée contre moi ? C'est ma présence qui lui déplaît ? »
Alain a détourné le regard, impassible : « Ce n'est rien. »
« Le médecin a dit que Thayer a un système digestif fragile. » a expliqué Héloïse.
« Il souffre d'intolérance au lactose, ce qui cause ses vomissements et diarrhées, et d'une allergie aiguë aux acariens, qui a provoqué ses urticaires. Les analyses montrent qu'il a récemment arrêté ses bains médicamenteux. »
Elle a regardé Alain.
« Si ta femme ne revient pas à la maison, je peux m'occuper des bains médicamenteux de Thayer. »
Alain n'a pas refusé.
-
Quand Sylvie est revenue dans la chambre, Émilie a levé la tête :
« C'est papa ? »
Elle avait entendu sa voix.
En voyant l'espoir briller sur le visage de sa fille, le cœur de Sylvie s'est serré.
Comment lui dire que son père n'est pas venu pour elle, mais pour s'occuper de Thayer ?
Elle s'est assise à côté d'Émilie et a murmuré doucement :
« Maman sait que tu aimes papa, mais il est très occupé par son travail et n'a pas eu le temps de venir te voir. »
Émilie a baissé les yeux, ses petites mains crispées sur le drap.
« Papa ne m'aime pas, n'est-ce pas ? Peu importe comment j'essaie de plaire à mon frère ou à papa, ils ne m'aiment pas. »
Elle a relevé ses yeux humides :
« C'est parce que je ne suis pas assez bien ? »
Sylvie a caressé la tête d'Émilie :
« Émie, tu es très bien comme tu es. On ne peut pas forcer tout le monde à nous aimer. Et les autres n'ont aucune obligation de t'aimer, même si c'est ton père. Alors ne t'attarde pas sur le regard ou la méchanceté des autres. Alors, ne te préoccupe pas des jugements des autres, même s'il s'agit de ton propre père. »
Elle a marqué une pause, et a continué : « S'ils te rejettent, tu restes toi. Tu n'as pas à changer pour leur plaire. »
Ces mots étaient peut-être trop complexes pour une fillette de quatre ans, mais Sylvie refusait de répéter les erreurs du passé. Elle ne voulait plus voir sa fille attendre un amour paternel qui ne viendrait jamais.
Émilie a baissé la tête, les larmes roulant dans ses yeux.
Les paroles de sa mère, elle les comprenait à peine.
Mais son cœur était lourd de tristesse.
Peut-être qu'un jour, papa reviendrait… Après tout, les autres enfants avaient bien un papa.
Les larmes d'Émilie ont coulé à flots, elle a reniflé :
« Mais… mais mon frère a dit que je ne fais pas partie de la famille Chéron, que je suis une bâtarde… C'est vrai ? »
Le cœur de Sylvie s'est figé.
« Ne l'écoute pas, il raconte n'importe quoi, » a-t-elle répondu, le regard glacial.
Les mots d'un enfant comme Thayer ne sortaient pas de nulle part. Quelqu'un avait dû les lui souffler.
Elle s'est dévouée corps et âme pour la famille Chéron, et voilà qu'on la salissait.
À y penser, son mariage et cette famille, depuis des années, n'étaient qu'un désastre.
-
Émilie a passé une nuit à l'hôpital. Son état s'est stabilisé, la fièvre est tombée.
Le matin, alors qu'elle est sortie de sa chambre pour marcher un peu, elle a croisé Thayer dans le couloir. Il s'amusait avec un avion télécommandé.
Elle l'a observé, fascinée.
Était-ce le cadeau de Tatie Héloïse ? Il avait l'air vraiment cool.
Thayer l'a vue, en pyjama d'hôpital, et a crié :
« Émilie, t'es une copieuse ! Même pour être malade, tu m'imites ? »
« Pas du tout ! » a-t-elle protesté.
Thayer a ricané :
« De toute façon, papa ne viendra jamais te voir. »
Baissant la tête, il a dirigé l'avion droit sur elle, comme pour le lui lancer dessus.
Au moment où l'appareil allait heurter Émilie, Sylvie est arrivée avec un sac de petit-déjeuner à la main. Elle a attrapé sa fille pour la mettre à l'abri, et l'avion s'est écrasé lourdement au sol.
Émilie, le cœur battant, a regardé sa mère : « Maman… »
Parce qu'Alain n'aimait pas Émilie, lui interdisant de l'appeler « papa », et que toute la famille Chéron chérissait Thayer, Émilie avait grandi en observant prudemment le regard des autres.
Elle savait très bien que personne dans la famille ne l'aimait vraiment, à part sa mère, et qu'elle ne pourrait jamais se comparer à Thayer. Alors elle s'est toujours efforcée d'être « sage ».
Sylvie a compris maintenant à quel point elle avait échoué dans son éducation. Elle avait cru qu'Émilie n'était qu'un peu réservée, car avec elle, elle se montrait toujours enjouée.
Elle s'est accroupie pour croiser le regard de sa fille :
« Émilie, à partir de maintenant, si quelqu'un t'embête, rends-lui la pareille. Maman sera toujours là pour te protéger. »
En voyant Sylvie, Thayer a serré fort la télécommande dans ses mains. Le regard sévère de Sylvie l'a intimidé.
Sylvie l'a fixé : « Présente tes excuses à Émilie. »
« Je… j'ai pas fait exprès ! » a-t-il bafouillé. « C'est sa faute, elle était là ! »
Sans son père ni Tatie Héloïse à ses côtés, il n'avait pas le courage d'affronter sa mère.
Il la trouvait agaçante, toujours à le corriger, à le brider.
Mais, en repensant au fait qu'Alain rejetait déjà Sylvie et Émilie, et qu'il pourrait compter sur Tatie Héloïse à l'avenir, il s'est enhardi.
Il a lancé :
« Si elle avait cassé l'avion que Tatie Héloïse m'a fait, vous n'auriez pas de quoi le rembourser ! »
Sylvie a baissé les yeux vers le jouet au sol.
Un objet sans valeur. Avec un simple tutoriel, n'importe qui pouvait en faire un.
Elle n'avait pas envie de se disputer avec un enfant comme Thayer.
Mais aujourd'hui, elle devait obtenir justice pour Émilie.
« Très bien, pas d'excuses, » a-t-elle dit, se tournant vers Émilie.
« Fais-lui ce que tu veux. »
Émilie n'a pas répondu. Sa mère lui avait toujours appris qu'il ne fallait ni frapper ni insulter, que c'était impoli.
Mais maintenant, elle sentait une envie de réagir.
Si elle frappait ou insultait son frère, est-ce que son père la détesterait encore plus ?
Elle s'est rappelé les mots de sa mère la veille : il faut avoir le courage d'être détesté.
Alors, elle s'est avancée vers Thayer.
Thayer a reculé, un peu effrayé.
Héloïse, revenant avec de l'eau chaude, a tout vu.
Elle s'est précipitée pour protéger Thayer, puis a regardé Sylvie.
« Pourquoi es-tu si dure avec Thayer ? C'est comme ça que tu élèves tes enfants ? Ma belle-sœur, ce ne sont que des chamailleries d'enfants, pas la peine d'en faire tout un drame. Tu as fait peur à Thayer. »
Alain, qui revenait avec le petit-déjeuner, a entendu les paroles d'Héloïse.
Voyant Thayer trembler derrière elle, il a froncé les sourcils.
Sylvie a ricané, prête à répondre, quand une voix froide l'a interrompue :
« L'hôpital n'a pas besoin de toi ici. Ramène Émilie à la maison. »
Chapitre 7
La voix froide d'Alain a résonné dans le couloir, froide et tranchante.
Sylvie s'est retournée et a croisé son regard noir, glacial, dénué d'émotion.
Comme toujours, il a pris le parti d'Héloïse et de Thayer sans chercher à comprendre, convaincu que Sylvie et sa fille étaient en tort.
Sans lui laisser le temps de répondre, il s'est tourné vers Héloïse, sa voix s'adoucissant légèrement.
« Entrez manger le petit-déjeuner. »
Il n'a même pas jeté un regard à Émilie et est entré dans la chambre avec eux et a fermé la porte.
Sylvie a fixé la porte close, ses poings serrés, les ongles s'enfonçant presque dans sa chair.
Face à l'indifférence d'Alain, son regard s'est durci encore davantage.
Comment avait-elle pu supporter cette attitude méprisante pendant tant d'années ?
À y penser, c'était risible.
Si elle n'avait pas tant cherché à obtenir l'attention d'Alain, si elle avait emmené sa fille loin de lui plus tôt, peut-être que, dans sa vie précédente, Émilie n'aurait pas connu une fin aussi tragique.
« Maman, je me sens beaucoup mieux maintenant. » a dit Émilie, « On peut sortir de l'hôpital aujourd'hui, non ? »
Sylvie a baissé les yeux sur sa fille, si sage et compréhensive, le cœur lourd.
« À l'avenir, peu importe qui t'embête, ne te laisse pas faire, d'accord ? »
Émilie a hoché la tête avec sérieux :
« J'ai compris. »
-
Après avoir réglé les formalités de sortie d'Émilie, Sylvie l'a emmenée chez sa mère, Aceline Beaufour.
Aceline et le père de Sylvie étaient en plein divorce, mais ce dernier refusait toujours de signer. Aceline avait donc choisi de vivre seule.
Elle s'était installée dans une villa en périphérie, loin du centre-ville, mais l'air y était pur et le cadre agréable.
Sylvie aimait venir ici avec Émilie pour discuter à cœur ouvert avec sa mère.
En voyant sa grand-mère, Émilie s'est précipitée dans ses bras, radieuse : « Mamie ! »
Aceline l'a soulevée en riant.
« Oh, ma petite-fille chérie, tu as encore grandi ! Qu'est-ce que tu veux manger aujourd'hui ? Mamie te le préparera. »
« Du bœuf bourguignon ! »
« Très bien, mamie va te le faire. »
Après avoir cajolé Émilie, Aceline l'a envoyée regarder la télévision à l'étage.
Puis s'est tournée vers Sylvie.
« On est mercredi, comment as-tu le temps de passer ? »
Sylvie s'est assise.
« Les affaires vont bien ? »
Aceline gérait sa propre entreprise, mais depuis quelque temps, les choses allaient mal. Les revenus chutaient, et elle enchaînait les pertes.
C'était à cause de cette entreprise que Gervais Potier, son mari, refusait le divorce. Après des années de mariage, leurs intérêts financiers étaient trop imbriqués, et la répartition des biens s'avérait compliquée.
Gervais avait depuis longtemps une maîtresse, qui lui avait donné un fils et une fille.
Il n'avait jamais apprécié Sylvie mais, lorsqu'elle avait épousé Alain, il avait essayé de se rapprocher d'elle pour profiter des relations d'Alain dans les affaires.
Mais Alain, qui ne l'aimait pas, n'avait jamais prêté attention à sa famille.
Furieux, Gervais avait même insulté Aceline d'avoir donné naissance à une « bonne à rien ».
« Toujours pareil. » a répondu Aceline avec un soupir.
Sylvie a baissé les yeux. Ces dernières années, elle avait envoyé de l'argent à sa mère dès qu'elle le pouvait, mais elle n'avait jamais vraiment suivi les détails de son entreprise.
Dans sa vie précédente, deux jours avant la mort d'Émilie, l'entreprise d'Aceline avait fait faillite.
« Dans quelque temps, je t'enverrai une autre somme, » a dit Sylvie.
« Tu pourras revoir le modèle de gestion de l'entreprise. L'ancien est trop dépassé, il ne suit plus l'époque. Tu pourrais aussi investir dans des secteurs émergents, comme les énergies renouvelables. Et les dirigeants aux idées trop rigides, il faut les remplacer. »
Aceline a froncé les sourcils.
« D'où vas-tu sortir cet argent ? C'est Alain qui… »
« Non. » Sylvie l'a coupée net.
« Je vais divorcer. »
En toutes ces années de mariage, Alain n'avait jamais aidé la famille Potier, même quand leur entreprise était au bord de la faillite.
Pourtant, quand Héloïse manquait d'argent pour ses études à l'étranger, il lui avait envoyé des millions sans sourciller.
À l'époque, sans l'aide de son frère Gérard Beaufour, Aceline aurait croulé sous des dettes colossales.
Aceline a regardé sa fille, le cœur lourd.
« C'est ma faute, je n'ai pas su t'offrir une famille solide pour te soutenir. Sinon, tu n'aurais pas tant souffert chez les Chéron… »
Elle a détourné les yeux, les larmes aux paupières.
« Tu as tenu jusqu'à maintenant pour parler de divorce. »
« C'est du passé. » a répondu Sylvie.
Elle n'aurait jamais dû s'obstiner à épouser Alain.
Une femme amoureuse pense toujours qu'en se consacrant à son foyer, elle gagnera l'amour de son mari.
-
Sylvie a laissé Émilie chez Aceline.
Sa démission avait été acceptée, et elle devait se rendre au Groupe Chéron pour finaliser les formalités.
Dans le hall de l'entreprise, elle a croisé Alain de face.
Vêtu d'un costume noir, il marchait à grands pas, visiblement pressé.
Sylvie s'est écartée pour le laisser passer, le regard neutre.
Comme toujours, Alain l'a ignorée, habitué à faire comme si elle n'existait pas.
Peu importait ses salutations ou ses efforts pour se faire remarquer, il restait indifférent.
« Alain, par ici ! » a lancé Héloïse depuis l'entrée, lui faisant un signe joyeux.
« Tu n'avais pas besoin de descendre me chercher, je serais montée toute seule ! »
Sylvie s'est soudain rappelée qu'en toutes ces années, qu'il pleuve ou qu'il vente, Alain n'avait jamais eu pour elle cette attention.
Les gens différaient, et ses manières envers elles différaient tout autant.
Elle a détourné le regard, ne souhaitant plus se préoccuper de ce qu'ils pouvaient bien faire ensemble.
Elle s'est dirigée vers l'ascenseur pour rejoindre le cinquième étage, au service des ressources humaines, afin de déposer sa demande de démission.
Celina, la responsable RH, a paru surprise :
« Tu veux vraiment partir ? Je croyais que tu plaisantais. »
Tout le monde a su que Sylvie n'était qu'une simple assistante, sans tâches complexes à gérer. Elle s'est contentée de servir le café ou de préparer les salles de réunion, car elle a dû rentrer tôt pour s'occuper des enfants.
Même si le président Chéron ne lui prêtait aucune attention, elle s'évertuait à le suivre dans ses affaires.
Une démission soudaine ? C'était à peine croyable.
Sylvie n'a pas voulu s'expliquer, se contentant d'un froid : « Oui. »
Face à son attitude, Celina a ravalé ses pensées. Une petite assistante, quelle arrogance ! Tout le monde parlait de la petite amie du président, arrivée ce matin même.
Dans les groupes de discussion, on ne tarissait pas d'éloges : une femme brillante, élégante, diplômée de deux doctorats – en finance et en ingénierie aérospatiale – et de retour d'études à l'étranger.
Avec le président Chéron, ils formaient un couple parfait, une alliance de talents.
Celina s'est dit que Sylvie, consciente de ne pas faire le poids face à cette femme, devait se sentir inférieure et quitter son poste par dépit.
« C'est réglé. » a déclaré Céline en lui tendant les documents signés, avant d'ajouter d'un ton étranger :
« Sylvie, je te donne un conseil : où que tu ailles travailler, ne t'attache pas à des gens qui ne sont pas pour toi. »
En entendant ces mots, Sylvie a ressenti une douleur sourde.
Ainsi donc, tout ce qu'elle a pris pour de l'amour, tous ces efforts qu'elle a déployés… n'ont été vus, pour les autres, ce n'était qu'une obsession unilatérale, un rêve insensé.
Tout le monde l'avait compris, et elle, elle ne s'était réveillée que maintenant. Dans sa vie précédente, c'était peut-être une punition du ciel.
Elle a inspiré profondément, a jeté un regard froid à Celina : « Merci de ton intérêt, mais ma carrière n'a pas besoin de tes conseils. »
En quittant le service RH, Sylvie est descendue dans le hall.
Alain et Héloïse y étaient encore.
Autrefois, elle a cherché mille prétextes pour croiser Alain, mais aujourd'hui, elle n'a ressenti plus que du dégoût à sa vue.
Elle a accéléré le pas pour s'éloigner, mais Alain l'a interpellée d'un ton posé.
« Sylvie, apporte un café à Héloïse dans mon bureau. »
Héloïse a aussitôt renchéri, le sourire mielleux :
« Alain m'a dit que tu faisais un excellent café, que tu es faite pour ces tâches domestiques. Quelle épouse modèle ! Moi, je ne saurais pas faire ces choses délicates. Oh, et je veux un café moulu à la main, je n'aime pas le soluble. »
Sylvie s'est arrêtée, s'est tournée vers elle et a répondu d'une voix calme :
« Dans son bureau, il y a un allumeur aussi. Ça vient du même endroit que toi, tu devrais savoir t'en servir, non ? »
Chapitre 8
Héloïse n'a pas eu le temps de comprendre.
Sylvie s'est tournée vers l'ascenseur et est partie.
Héloïse a seulement tourné les yeux vers l'homme :
« Alain, ta femme est sacrément volcanique ! Tu arrives à la gérer ? Pas étonnant que Thaïo ait peur d'elle. On dirait qu'elle était un peu fâchée, tu ne vas pas la calmer ? »
Alain a retiré son regard avec indifférence et a répondu d'un ton calme :
« Elle a juste besoin de se calmer toute seule. »
Héloïse a esquissé un sourire en coin.
« Tu n'as vraiment pas peur qu'elle te quitte ? »
…
Le soir, Alain est rentré chez lui. La maison était plongée dans l'obscurité, aucune lumière n'était allumée.
Thayer n'était pas là, et Lucie, n'ayant personne à servir, s'était couchée tôt.
Il a allumé la lumière, et la vaste pièce s'est révélée froide et vide.
Alain est monté à l'étage, jusqu'à la chambre principale, tout aussi déserte.
Il revenait rarement dans cette maison.
Il n'a pas semblé se soucier de l'absence de Sylvie. En se dirigeant vers la salle de bain, il est passé devant sa coiffeuse sans y jeter un regard.
S'il l'avait fait, il aurait vu un dossier posé là, en silence.
-
Le week-end.
Le Salon international de l'aéronautique et de l'espace était en effervescence. La foule s'amassait, même ceux sans billet se pressaient à l'extérieur pour profiter de l'ambiance.
Des journalistes, armés de caméras et de micros, couvraient l'événement.
Sylvie est arrivée tôt avec Émilie, attendant Javier à l'entrée.
La petite s'est tenue bien sagement à côté de sa mère, les yeux brillants en observant l'animation autour d'elles. Partout, on a vu des affiches d'avions et les brochures éparpillées.
Jamais auparavant sa mère ne l'avait emmenée dans un endroit pareil, pas même au parc d'attractions.
Sylvie a remarqué l'enthousiasme de sa fille. Elle s'est penchée pour lui pincer doucement la joue :
« Tu aimes cet endroit ? Si tu t'ennuies, maman peut appeler mamie pour qu'elle vienne te chercher. »
« J'aime beaucoup ! » a répondu Émilie, sa voix douce et enthousiaste. « Avant, maman ne nous emmenait jamais jouer dehors. »
Ces mots ont serré le cœur de Sylvie.
Dans sa vie précédente, elle s'était épuisée à être l'assistante d'Alain, la bonne à tout faire de la famille Chéron, obsédée par l'éducation de Thayer.
Elle avait négligé tant de détails.
Alain, lui, emmenait parfois Thayer en sortie, mais Émilie restait à la maison, à manger des plats froids, à jouer avec les jouets dont Thayer ne voulait plus.
Quand Alain offrait des cadeaux à Thayer, jamais il n'en rapportait pour Émilie. Sylvie avait essayé d'acheter des jouets pour sa fille, mais Émilie disait qu'elle ne les aimait pas.
À y repenser, quel enfant n'aime pas les jouets ?
« Pardon, mon trésor. » a murmuré Sylvie, la voix lourde de culpabilité.
Désormais, elle ne manquerait plus un seul instant de la vie de sa fille.
« Ah ! Émilie, qu'est-ce que vous faites à l'entrée ? »
Thayer, vêtu d'un petit costume, s'est approché, l'air arrogant : « Tu veux voir de vrais chasseurs, toi aussi ? «
Il les a regardés avec mépris :
« Avec ta mère, c'est impossible d'entrer ! Si tu veux entrer, supplie-moi. Et ensuite, demander à ta mère de revenir faire la cuisine et le ménage pour nous. Alors, peut-être, je pourrais convaincre papa et Tatie Héloïse. »
« Pas besoin ! Maman va m'emmener à l'intérieur ! » a répliqué Émilie en gonflant les joues. « Maman n'est pas ta bonne ! »
Thayer, interloqué, a froncé les sourcils.
Comment sa mère pourrait-elle l'emmener ? Elle ne faisait que cuisiner et nettoyer, elle ne connaissait rien à ces choses prestigieuses.
Alain et Héloïse suivaient Thayer à quelques pas, vêtus de tenues assorties couleur café, qu'on aurait pu prendre pour des vêtements de couple.
Sylvie, autrefois, avait rêvé de porter des tenues assorties avec Alain, pleine d'espoir comme une jeune fille amoureuse.
Mais Alain n'a jamais joué le jeu : il n'a même pas regardé les vêtements qu'elle achetait.
Héloïse, voyant Sylvie, s'est avancée avec familiarité.
« Ma belle-sœur et Émilie sont venues aussi ? Pourquoi ne pas m'avoir prévenue ? Vous auriez pu venir avec Alain et moi en voiture. »
Alain, à ce moment, s'est éloigné pour répondre à un appel, sans accorder un regard à Sylvie.
Émilie, elle, jetait des coups d'œil furtifs à son père.
Face à l'attitude provocatrice d'Héloïse, Sylvie a esquissé un sourire froid et a répondu sèchement : « Pas la peine de vous déranger. »
« Vraiment ? » a insisté Héloïse, haussant un sourcil. « Alain et moi, on est comme des frères, on a grandi ensemble. Pas besoin de faire des manières avec nous. »
Son ton semblait clamer une sorte de supériorité, comme si elle se considérait déjà comme « Madame Chéron ».
Dans sa vie précédente, Sylvie n'avait rien vu, aveuglée, incapable de reconnaître que cette « sœur » guettait depuis toujours.
Avant que Sylvie ne puisse répondre, Alain est revenu de son appel. Ignorant Sylvie, il s'est adressé à Héloïse : « Allons-y, on entre. »
Il n'avait visiblement aucune intention d'emmener Sylvie et Émilie.
Héloïse, le sourire éclatant, s'est tournée vers Sylvie :
« Alors nous passons d'abord, mais si jamais tu n'arrives pas à entrer, appelle-moi et je viendrai te chercher. »
Sylvie a regardé s'éloigner les trois silhouettes et a laissé échapper un rictus ironique.
Dans cette vie, elle voulait voir jusqu'où irait ce « petit ménage à trois ».
« Désolé de vous avoir fait attendre, l'Institut m'a retenu un peu. » a dit Javier, arrivant en hâte, un sac à la main.
Sylvie a souri.
« Pas de souci. »
Javier a baissé les yeux vers Émilie, un sourire chaleureux : « Tiens, c'est pour toi : des friandises et un petit jouet. »
Les yeux d'Émilie se sont illuminés :
« Merci, tonton ! »
C'était la première fois qu'elle recevait un cadeau.
Javier, tenant des laissez-passer pour les staffs, les a conduites toutes deux à l'intérieur.
Le soleil brillait fort ce jour-là, presque aveuglant. Sylvie a mis ses lunettes de soleil.
Tout en marchant, Javier a expliqué : « Ce salon, tous les deux ans, c'est une grande affaire, tu le sais. Je risque d'être occupé tout à l'heure. Vous pouvez vous promener, et à midi, on déjeunera avec le professeur, d'accord ? »
Sylvie a hoché la tête.
« D'accord, vas-y, occupe-toi. »
Il y avait du monde.
Émilie, fascinée, observait tout.
« Maman, cet avion est trop cool ! » a-t-elle dit, tirant la main de Sylvie. « Tu peux me prendre en photo avec lui ? »
« Bien sûr. » a répondu Sylvie en souriant, sortant son téléphone. « Mets-toi un peu plus près. »
Alors qu'Émilie s'apprêtait à poser, une foule a surgi, les séparant brutalement.
Sylvie a froncé les sourcils, s'est empressée de stabiliser Émilie.
« Madame Veil, il paraît que vous comptez poursuivre vos recherches en France, » a lancé un journaliste, caméra à l'épaule, entouré d'une nuée de reporters.
« Monsieur Chéron dit que vous envisagez de rejoindre l'IR 511. Pouvez-vous nous parler de votre vision pour ce secteur ? »
Héloïse, au centre de l'attention, rayonnait : « Permettez-moi de vous présenter cet avion derrière moi. J'en ai conçu les premières ébauches, mais j'ai dû quitter le projet pour mes études à l'étranger. Le voir achevé aujourd'hui me remplit de joie. »
Elle a regardé le journaliste :
« Cela prouve que notre pays ne manque jamais de talents. »
À quelques pas, un homme a donné un coup d'épaule à Alain.
« Mais… ce n'est pas ta femme, là-bas ? Qu'est-ce qu'elle vient faire ici ? Elle peut comprendre quelque chose à tout ça ? C'est pas le salon de la couture ou de la pâtisserie, ici ! »