Chapitre 1
Six années de mariage… seulement des étreintes fiévreuses la nuit, jamais une once de tendresse en plein jour.
Sylvie l'a aimé de tout son cœur, avec une dévotion presque aveugle.
Mais leur fille, n'a jamais eu le droit de l'appeler « papa », tandis que le fils de l'autre femme, a été choyé sur ses genoux. Toute la famille a traité ce fils adoptif comme un héritier précieux, pendant que leur fille a été considérée comme une tache honteuse à cacher.
Ce n'est qu'en payant le prix ultime - sa vie et celle de sa fille - qu'elle a compris. Il a signé sans hésiter leurs documents de crémation, puis il a assisté au banquet organisé pour le retour de son grand amour.
Ce jour-là, elle a réalisé : un cœur sincère ne s'échange pas contre un autre, et les êtres froids et égoïstes n'en ont simplement pas.
Que le ciel ait pitié…Revenant à la vie, Sylvie a juré de de tirer un trait définitif sur ce mariage fait d'humiliations.
Dans sa vie précédente, elle avait abandonné ses études pour devenir femme au foyer en dévouant corps et âme à sa famille.
Cette nouvelle vie, elle a déposé sans hésiter les papiers du divorce et a pris sa fille pour l'arracher à ce marécage.
Et puis, elle a repris sa carrière, déterminée à retrouver son éclat d'antan, à reconquérir les sommets !
La première semaine après le départ de Sylvie, Alain a cru qu'elle faisait juste un caprice.
Le premier mois, il n'a pas pris la peine de s'en soucier et l'a laissée faire.
Mais des jours plus tard, alors qu'il assistait à un sommet réunissant l'élite de son milieu, il l'a revue.
Sylvie, rayonnante, au sommet du podium.
Sylvie, s'est concentrée sur sa carrière. Sa fille, s'est mise en tête de lui trouver un nouveau papa.
L'homme a perdu toute raison.
Alain Chéron, toujours si froid, si arrogant, qui n'a jamais plié devant personne, s'est jeté au-devant de Sylvie. La voix tremblante :
« Chérie, je t'en supplie… Est-ce que tu pourrais m'aimer encore une fois ? »
« Madame Potier, nous sommes désolés… Malgré tous nos efforts pour sauver votre fille… »
Sylvie a serré un lapin en peluche dans ses mains, le regard vide, fixé sur la porte du bloc opératoire.
Elle s'est rendue au chevet de sa fille pour lui dire un dernier adieu.
Sur le lit d'opération, Sylvie a pris les petites mains frêles et desséchées d'Émilie.
Elles étaient glaciales, privées de toute chaleur.
Sylvie a délicatement arrangé les mèches de cheveux de sa fille.
Dans son esprit, la voix faible d'Émilie, avant qu'on ne l'emmène en réanimation, résonnait encore :
« Maman… tonton n'est pas venu ? »
Le « tonton » dont parlait Émilie n'était autre que son père biologique, Alain Chéron.
Il ne lui a jamais permis de l'appeler « papa », mais le fils d'Héloïse Veil, son éternelle bien-aimée, a pu l'appeler « papa » librement.
Le plus grand souhait d'anniversaire d'Émilie avait été de passer ce jour avec Alain, de pouvoir enfin l'appeler « papa », ne serait-ce qu'une fois.
Affaiblie par une santé fragile, Émilie avait attrapé la grippe l'année précédente en attendant Alain dans le vent glacé pour dîner ensemble. La grippe s'était transformée en pneumonie. Cette année, son état s'était brutalement aggravé, la clouant à l'hôpital.
Et aujourd'hui, en plein cœur de l'hiver, Émilie s'est encore échappée pour attendre Alain devant la maison, espérant qu'il rentrerait dîner. Elle s'est évanouie dehors. Sylvie l'a trouvée et l'a immédiatement conduite à l'hôpital.
Les médecins avaient émis un avis de pronostic vital engagé.
Sylvie avait supplié Alain de revenir pour passer l'anniversaire de leur fille cette année.
Il a promis.
Mais, une fois de plus, il n'a pas tenu parole.
Elle a doucement serré le petit corps frêle d'Émilie dans ses bras, murmurant tout bas :
« Ma douce, tu es libérée… »
Libérée des souffrances de la maladie.
Libérée de l'attente vaine d'un père qui la rejetait, de cet amour paternel qu'elle n'a jamais reçu.
« Maman… pourquoi tonton ne veut pas que je l'appelle papa, alors que frère Thayer le peut, lui ? »
« Maman… est-ce que papa aime Thayer parce que tatie Héloïse l'aime, elle ? »
Les questions innocentes de sa fille, si pleines de naïveté, semblaient encore résonner à ses oreilles, encore et encore.
À son jeune âge, Émilie ne comprenait pas pourquoi son père ne l'aimait pas, pourquoi elle n'avait pas le droit de l'appeler « papa ». Elle pensait qu'elle n'était pas aussi bien que son frère, et que c'était pour ça que son père la détestait…
Six ans plus tôt, à cause d'un accident avec Alain, Sylvie était tombée enceinte d'Émilie, et ils s'étaient mariés pour cette raison.
Lors de l'accouchement, elle avait fait une hémorragie sévère.
Alain, lui, il n'est même pas venu.
Il était trop occupé à accompagner Héloïse, qui donnait naissance à son fils. La priorité d'Alain était claire comme de l'eau de roche.
Après la naissance de son fils, Héloïse l'avait abandonné à Alain et était partie à l'étranger, sans plus donner de nouvelles.
Sylvie, amoureuse d'Alain depuis des années, avait tout fait pour lui plaire. Elle avait accepté qu'il ramène le fils d'Héloïse à la maison et l'avait élevé comme son propre enfant, avec tout son cœur.
Mais Alain interdisait à Émilie de l'appeler « papa », tandis qu'il traitait le fils d'Héloïse comme un trésor.
La différence était criante.
Lors de son accouchement difficile, Sylvie aurait dû comprendre : le cœur d'Alain était de pierre, impossible à réchauffer, quoi qu'elle fasse.
Émilie était née le matin, avant le fils d'Héloïse. Pourtant, Alain avait décidé que ce dernier serait l'aîné, l'héritier officiel de la famille Chéron.
À tel point que tout le monde croyait que le fils d'Héloïse était le véritable enfant d'Alain.
Et Émilie ? On la considérait comme une fille illégitime.
Derrière elle, le médecin, ému, a observé son dos tremblant.
« Le père de l'enfant n'est toujours pas là ? »
Depuis l'hospitalisation d'Émilie, personne n'avait vu l'ombre du père.
Les yeux de Sylvie se sont durcis, un sourire amer a crispé ses lèvres.
« Le père de l'enfant ? Il est parti à l'étranger avec son fils illégitime pour rejoindre sa mère, organiser une fête d'anniversaire. »
Comme chaque année.
Et elle, elle avait été assez naïve pour élever l'enfant d'une autre pendant quatre ans.
Deux enfants nés le même jour, mais Émilie n'avait connu que le mépris et l'abandon.
Le médecin, abasourdi, a regardé cette femme brisée, sans savoir comment la consoler.
-
Le lendemain de la mort d'Émilie, Sylvie a réglé toutes les formalités.
Les documents pour la crémation exigeaient la signature des deux parents.
Sylvie est retournée à la Villa de l'Anse pour rassembler les affaires d'Émilie.
En bas, elle a entendu le bruit d'une voiture.
« Papa ! Quand tu quittes maman pour épouser tata Héloïse ? J'aimerais tellement qu'elle devienne ma maman ! »
Alain a accroché son manteau au bras, s'est penché et a pincé affectueusement la joue du petit garçon.
« Thaïo, tu peux déjà appeler tatie Héloïse 'maman'. »
Sylvie, à l'étage, a tout entendu.
Thayer Chéron, le fils d'Héloïse.
Son cœur s'est serré. Puis elle a fermé les yeux et a pris une profonde inspiration.
« Va demander à ta mère de te donner un bain et de te changer, on ira accueillir Tatie Héloïse. »
Thayer a sauté de joie :
« Chouette ! »
Mais l'instant d'après, son visage s'est assombri.
« Mais… si maman l'apprend, elle ne va pas me laisser y aller, si ? Je déteste maman, elle m'interdit toujours de manger dehors ! »
Alain a caressé la tête de Thayer.
« Papa est là, elle n'osera rien dire. »
Puis il a levé les yeux… croisant Sylvie qui descendait l'escalier.
Son expression était impassible, il a détourné les yeux, comme si elle n'existait pas.
Thayer s'est précipité vers elle, tirant sa main.
« Maman, donne-moi un bain, je dois sortir tout à l'heure. »
Sylvie a retiré sa main, a levé les yeux vers Alain.
« Tu n'as pas oublié quelque chose ? »
Alain l'a regardée à peine, d'un air détaché.
« Quoi ? »
Depuis des années, il s'était toujours montré froid, envers elle, envers Émilie.
Sylvie a esquissé un sourire amer.
Évidemment, comment aurait-il pu se souvenir qu'Émilie et Thayer partageaient le même anniversaire ?
Chaque année, il emmenait Thayer fêter son anniversaire avec Héloïse, dans une grande célébration.
Et chaque année, Émilie attendait dans le froid un père qui ne rentrait jamais.
« J'ai besoin de parler avec toi. »
L'homme a laissé échapper un rire moqueur.
« Pas le temps aujourd'hui. »
« Ça ne prendra pas longtemps. » a insisté Sylvie, « Juste deux signatures. »
Elle lui a tendu un dossier en lui indiquant où signer.
Alain, visiblement agacé, a signé à la hâte, comme si chaque seconde passée avec elle lui coûtait cher.
Puis il les lui a tendus.
« Ce soir, Thayer et moi, on reste dehors. Demain matin, dis à Émilie d'aller à l'école et de demander une demi-journée de congé pour Thayer. »
Sylvie a serré les dents, ses doigts crispés sur le dossier, les jointures blanchies.
S'il avait pris une seconde pour regarder, il aurait vu que l'un des documents était une demande de divorce, l'autre, l'autorisation de crémation d'Émilie.
Même pour signer, il a tout bâclé.
« Et dis à Émilie de ne plus m'appeler. »
Sylvie a laissé échapper un rire froid.
Émilie ne l'appellerait plus jamais.
Et elle non plus.
Face à son attitude inhabituelle, Alain n'a rien remarqué, comme toujours.
Le temps pressait, Héloïse a appelé pour savoir quand ils arriveraient.
Thayer, sans s'être lavé ni changé, est parti main dans la main avec Alain.
« Ce soir, c'est ma nouvelle maman qui va me donner le bain ! »
L'homme a répondu avec tendresse :
« D'accord. »
Sylvie est restée plantée là, les yeux fixés sur leur silhouette qui s'éloignait.
Elle a contemplé ce départ, longtemps.
Elle a rassemblé tout ce qui, dans la maison, appartenait à elle et à Émilie, puis a tout brûlé.
Ensuite, elle s'est rendue au crématorium pour la crémation d'Émilie.
Quand elle est arrivée, les larmes lui ont échappé malgré elle.
« Émilie… attends-moi. Maman viendra vite te rejoindre… »
-
De l'autre côté, Alain et Thayer assistaient au banquet de retour d'Héloïse.
Tous trois affichaient une complicité parfaite, comme une véritable famille.
Les invités les félicitaient pour leur bonheur, tout en murmurant que Sylvie s'accrochait au titre de Madame Chéron, gâchant leur belle harmonie.
Soudain, quelqu'un s'est frayé un chemin à travers la foule jusqu'à Alain.
« Monsieur Chéron, votre femme et votre fille ont été incinérées aujourd'hui. Veuillez vous rendre au crématorium pour récupérer leurs cendres. »
Alain n'a même pas froncé les sourcils et a répondu d'un ton sec :
« À son âge, elle joue encore à ce genre de scènes de jalousie ? »
« Mais… c'est vous qui avez signé les documents de crémation, et aussi l'accord de divorce… »
Le cœur d'Alain s'est arrêté une fraction de seconde.
« Qu'est-ce que vous dites ? »
Il a foncé jusqu'au crématorium, roulant à toute allure. Là, il a vu sa femme et sa fille être poussées dans le four crématoire.
En un instant, une douleur déchirante lui a transpercé la poitrine.
Puis, sous les yeux du personnel, il s'est effondré à genoux, dans un bruit sourd.
Chapitre 2
« Paf… »
Quelque chose de mou est tombé à ses pieds, tirant Sylvie de sa torpeur.
Elle a baissé les yeux, encore perdue : c'était un gâteau d'anniversaire en pâte à sucre bleue gisait au sol.
« Maman, j'ai dit que je ne voulais pas de ton gâteau d'anniversaire ! » a crié Thayer, sa voix irritée résonnant dans ses oreilles.
Il l'a fixée, mécontent.
« Il est moche et dégoûtant, tu comprends pas ? »
Sylvie a retenu son souffle, sous le choc.
Elle… était revenue ?
Elle s'est pincé les doigts avec une grande force.
La douleur était vive.
Oui.
Elle était vraiment revenue !
Revenue à l'anniversaire de Thayer, un an plus tôt !
Thayer a continué à râler : « Je veux le gâteau que tatie Héloïse a fait ! »
« Maman, je trouve que ton gâteau est très bon. » a ajouté Émilie d'une voix douce, « Si Thaïo n'en veut pas, Émie va le manger toute seule. »
En entendant la voix tendre de sa fille, Sylvie a baissé les yeux vers son visage frêle et pâle. Les larmes ont brouillé sa vue.
Elle s'est accroupie, a pris délicatement le petit visage d'Émilie entre ses mains. La chaleur de sa peau l'a convaincue : elle était vraiment revenue.
Cette fois-ci, elle s'est jurée de ne plus jamais laisser quiconque faire du mal à sa fille.
Émilie s'est tournée vers Thayer.
« Tu n'as pas le droit de parler comme ça à maman ! Elle a fait ce gâteau rien que pour toi ! »
« Mange-le toi-même, alors, j'en veux pas. » Thayer a continué, plein de mépris. Il a attrapé la main d'Héloïse à son côté.
« Je veux que Tatie Héloïse devienne ma maman. Elle me fait des tas de bons plats, elle m'emmène faire du cheval et de l'escalade. Maman, elle ne sait même pas ce que c'est, l'équitation, c'est la honte ! »
Il a ajouté : « Papa aime tatie Héloïse, et moi aussi ! »
Alain a froncé les sourcils : « Qu'est-ce que tu racontes ? »
Héloïse, vêtue d'une tenue en cuir élégante, a éclaté d'un rire franc.
Elle a passé son bras gauche autour des épaules d'Alain, dans une attitude intime, et de l'autre main, a ébouriffé les cheveux de Thayer.
« Tu sais, fiston, être la femme de ton père, c'est pas facile ! On est comme des frères d'armes, lui et moi, on a traversé bien d'autres choses ensemble. »
Puis elle a pris un ton faussement sérieux :
« Et Thayer, je ne t'ai pas appris à parler comme ça à ta mère. Tu n'écoutes plus tatie Héloïse, maintenant ? »
Thayer a fait la moue, puis s'est rapproché encore plus d'Héloïse. Il a jeté par terre le cadeau que Sylvie venait de lui offrir.
« Les cadeaux de maman, c'est toujours des trucs nuls, comme ce stylo. Elle m'offre jamais de jouets, rien à voir avec le modèle d'avion que tatie Héloïse m'a donné. Elle l'a fait de ses mains ! Et il vole ! C'est mille fois plus précieux que les cadeaux de maman ! »
Il a continué : « Papa dit que tatie Héloïse va faire de vrais avions, et qu'un jour, je pourrai monter dans son avion créé. Ça, c'est trop cool. Pas comme maman, qui n'y connaît rien. »
Sylvie a regardé cet enfant qu'elle avait élevé comme le sien, si proche d'Héloïse.
Un rire amer lui a échappé.
Comment n'avait-elle pas vu clair avant ?
Thayer, le fils biologique d'Héloïse, était naturellement attaché à elle, même s'il ne savait pas qu'elle était sa vraie mère.
Dans sa vie précédente, Sylvie avait traité Thayer comme son propre fils, dans l'espoir de plaire à Alain.
Mais eux, ils trouvaient cela normal, comme si elle leur devait tout.
Cette fois, elle a décidé de ne plus se taire, de ne plus laisser Émilie souffrir à ses côtés.
Sylvie s'est baissée, a ramassé le stylo, un sourire neutre aux lèvres, sans trace de colère.
« Mlle Veil sait s'occuper des enfants, c'est vrai. Eh bien, je te confie Thayer et Alain, désormais. »
Héloïse était surprise par cette réaction de Sylvie. Elle ne s'attendait pas à ce que Sylvie parle ainsi, sans dispute, sans supplication, sans soumission.
Juste un sourire calme, lisse comme l'eau d'un lac.
L'instant d'après, Héloïse s'est tournée vers Alain.
« Dis, mec, tu crois que j'ai dit quelque chose qui a pu vexer ta femme ? Bon, je me tais alors, j'ai été trop bavarde. »
Alain a froncé les sourcils, regardant Sylvie.
« T'as quel âge pour faire des caprices pareils ? Tu crois que c'est le moment de dire des bêtises comme ça ? »
Il protégeait clairement Héloïse, reprochant à Sylvie de lui manquer de respect.
Sylvie a croisé son regard, froid, distant, comme toujours. Devant tout le monde, il prenait la défense d'Héloïse, sans lui accorder la moindre considération.
Il est persuadé qu'elle ne le quitterait jamais, et c'était pour ça qu'il se permettait tout.
Mais cette fois, elle ne répéterait pas les erreurs de sa vie passée.
Elle ne s'est plus forcée à sourire, à encaisser en silence, à sourire pour que sa fille puisse fêter son anniversaire avec son père, à s'imposer jusqu'à la fin de la fête.
Dans cette nouvelle vie, elle ne serait plus cette femme stupide.
Elle deviendrait le soutien, la fierté et la force de sa fille. Tout ce que les autres pouvaient offrir à leurs enfants, elle le donnerait à Émilie de ses propres mains.
Elle a détourné les yeux, indifférente, et a pris la main d'Émilie.
« Viens, Émilie, maman t'emmène fêter ton anniversaire. »
Cette fois, plus personne ne lui ferait baisser les yeux, et sa fille ne subirait plus ni humiliations ni injustices.
Émilie a jeté un regard plein d'espoir vers Alain, mais a finalement choisi de suivre sa mère.
À peine ont-elles fait quelques pas qu'un homme les a arrêtées.
« M. Chéron a donné des ordres : personne ne quitte la fête d'anniversaire du petit prince avant la fin. »
Sylvie a fixé la main qui la bloquait, le cœur lourd.
Alain avait tant mis Thayer en valeur, tant affiché son affection, que tout le monde pensait que c'était son véritable fils… et qu'Émilie n'était que l'enfant illégitime, née hors mariage.
Même pour l'anniversaire de Thayer, personne n'avait le droit de partir avant la fin.
Mais Alain se souvenait-il seulement qu'Émilie, elle aussi, fêtait son anniversaire ce jour-là ?
Comment l'aurait-il pu ?
Quand elle avait accouché d'Émilie, en proie à une hémorragie qui avait failli leur coûter la vie à toutes les deux, il était auprès d'Héloïse, qui donnait naissance à son fils.
Il avait justifié son absence en disant qu'Héloïse était seule et qu'elle avait besoin de lui. Une fois l'enfant né, elle était partie à l'étranger pour ses études, poursuivant sa carrière.
Aujourd'hui, elle revenait, ayant décroché des diplômes en finance, technologie et ingénierie aérospatiale. Les grandes entreprises se l'arrachaient, mais elle visait l'Institut de Recherche 511. Une institution exigeante où Alain s'efforçait de la faire entrer.
Dans sa vie précédente, Sylvie n'avait jamais prêté attention à tout cela, dévouée corps et âme à Alain. Elle avait élevé pendant quatre ans l'enfant d'une autre, sacrifié sa carrière, son avenir pour jouer la parfaite épouse au foyer, pour un homme et pour un fils qui n'était pas le sien.
Elle ne savait rien de l'ascension d'Héloïse.
Quelle idiote elle avait été.
Elle a esquissé un sourire froid.
« Les règles de M. Chéron ne me retiennent pas. »
Autrefois, elle se souciait trop d'Alain et se contentait de tenir le rôle de Madame Chéron pour sa famille.
Dans cette nouvelle vie, elle ne serait plus son assistante docile. Elle était déterminée à vivre fièrement avec sa fille, à reprendre sa carrière, à retrouver les sommets !
Le visage d'Alain s'est assombri, et toute son aura est devenue glaciale.
Sylvie a ricané intérieurement.
Il devait se demander pourquoi sa femme, si docile et sage autrefois, osait le défier publiquement.
Qu'il se mette en colère ? C'était attendu.
Elle ne jouerait plus jamais ce rôle d'épouse sacrifiée.
L'instant d'après, Sylvie a arraché sa bague de mariage et l'a jetée au sol avec force. La bague a rebondi plusieurs fois sur le parquet lisse, et le tintement métallique a arraché un souffle surpris à toute l'assistance.
« Alain, nous divorçons. Thayer sera avec toi, Émilie avec moi. Les papiers du divorce arriveront au conseil d'administration demain matin. »
S'il aimait tant Thayer et Héloïse, eh bien, elle les lui laissait.
En l'humiliant ainsi devant tout le monde, elle l'a mis au pied du mur.
Alain l'a fixée, le regard sombre.
« Sylvie, tu comptes faire cette scène encore longtemps ? Thayer est un enfant, tu vas vraiment demander le divorce pour si peu ? »
Pour un homme qui ne vous aime pas, tout ce que vous faites est une tempête dans un verre d'eau.
Mais elle ne répéterait pas les mêmes erreurs. Elle ne vivrait plus avec sa fille sous son indifférence, et elle ne sacrifierait plus sa vie pour élever un fils… son fils adoptif.
Ni Alain, ni cet enfant, elle n'en voulait plus.
« Oui. Pour ça. »
Elle a planté un regard glacé dans celui du garde.
« Maintenant, écartez-vous. »
Face à une telle scène, le garde, choqué, s'est écarté, n'osant plus la retenir.
En voyant Sylvie s'éloigner résolument avec Émilie, la mâchoire d'Alain s'est crispée, son visage est devenu noir de colère.
« Ta femme a peut-être mal compris quelque chose. » a dit Héloïse. « Je vais lui parler, lui expliquer. Ne prends pas ça à la légère, une femme en colère est capable de tout. »
Elle a avancé quelques pas pour les rattraper.
« Pas la peine de lui expliquer. » l'a arrêtée Alain d'un ton glacial.
« Elle ne divorcera pas. »
Chapitre 3
La fête d'anniversaire s'est terminée tard dans la soirée.
Dans la voiture, Thayer s'est agité de joie, les mains battant l'air.
Ce soir-là, pour une fois, sa mère n'était pas là pour le surveiller, et il a pu manger tout ce qu'il voulait à la fête.
Tatie Héloïse l'a gâté, et pour lui, elle était mille fois mieux que sa mère.
Quand la Maybach s'est arrêtée devant la villa, Thayer a fait la moue, traînant les pieds pour descendre en tenant la main d'Alain.
À chaque fois qu'il sortait s'amuser, il n'avait aucune envie de rentrer, parce que sa mère était là.
Mais tatie Héloïse lui avait appris à respecter tout ce que sa mère faisait pour lui. S'il voulait continuer à s'amuser avec tatie Héloïse, il devait obéir.
Papa avait ajouté que s'il n'était pas sage, il ne l'emmènerait plus jouer avec Tatie Héloïse.
À contrecœur, Thayer est donc rentré.
« Papa, demain, je veux encore jouer avec tatie Héloïse. Tu ne peux pas l'empêcher de partir à l'étranger, hein ? Comme ça, maman ne me donnera plus d'ordres. »
Alain a répondu d'un ton neutre :
« Elle repartira à l'étranger pour un temps, mais quand elle reviendra, elle restera ici pour te tenir compagnie. »
Pendant six ans de mariage avec Sylvie, il avait presque toujours refusé ses demandes. Elle s'était pourtant toujours montrée conciliante. Elle ne cherchait qu'à lui plaire.
Mais avec Héloïse, c'était l'inverse : il exauçait presque tous ses souhaits.
Thayer savait que son père et tatie Héloïse partageaient un lien particulier. En entendant cette réponse, un sourire satisfait s'est dessiné sur son visage.
À peine entré dans la maison, Thayer a crié avec entrain :
« Maman, prépare-moi un bain ! Je veux un bain au lait tout parfumé ! »
Aujourd'hui, Tatie Héloïse avait dit qu'il sentait bon le lait, comme papa quand il était petit.
La nounou, Lucie Perrier, s'est avancée pour l'accueillir.
« Petit maître, Madame n'est pas là ce soir. Je vais te donner ton bain, d'accord ? »
Alain a demandé d'un ton détaché.
« Elle est où ? »
« Je ne sais pas. » a répondu Lucie. « Madame et la petite demoiselle ne sont pas rentrées aujourd'hui. » Elle a sorti un dossier emballé.
« Madame m'a demandé de vous remettre ceci. »
L'homme a baissé les yeux, a pris le dossier et l'a jeté négligemment sur la table. Il s'est tourné vers Thayer : « Va avec Lucie pour ton bain. »
Thayer, ravi, a sauté de joie.
« Elles ne sont pas là ? Alors, la salle de jeux sera à moi tout seul ! »
Alain a esquissé un sourire, a caressé la tête de Thayer.
« Tout est à toi. »
« Je ne veux plus jouer avec les jouets et les cubes que ma sœur m'a offerts, ils sont nuls ! Je vais mettre tous les jouets que tatie Héloïse m'a donnés dans la salle de jeux, et elle n'aura pas le droit d'y toucher ! »
Pour Thayer, sa sœur n'aime pas tatie Héloïse, elle ne veut que maman.
Mais maman n'est qu'une campagnarde – qu'est-ce qu'on peut bien lui trouver ?
« Papa, puisque maman n'est pas là, est-ce que Tatie Héloïse peut venir dormir avec moi ? »
« Non. » a répondu Alain. « Tatie Héloïse est très occupée. »
Thayer a fait la moue et est monté prendre son bain.
En montant l'escalier, Lucie s'est arrêtée soudainement et s'est retournée vers Alain.
« Monsieur, il semble que Madame ait emporté ses affaires et celles de la petite demoiselle. Elle est peut-être retournée chez ses parents… »
Alain a hoché la tête, indifférent.
Pour lui, ça n'avait aucune importance.
La famille Potier n'était pas un refuge pour Sylvie.
En dehors de la famille Chéron, elle n'avait nulle part où aller.
D'habitude, elle était toujours douce, conciliante, et n'avait jamais rien contre les contacts entre Thayer et Héloïse.
Aujourd'hui, elle avait juste piqué une crise inhabituelle.
Une fois sa colère passée, elle reviendrait d'elle-même, comme toujours.
Installé sur le canapé, Alain a traité un e-mail professionnel, puis s'est préparé à monter se laver. En passant, son regard est tombé sur le dossier qu'il avait jeté sur la table.
Il l'a ouvert distraitement.
Les mots « Accord de divorce » lui ont sauté aux yeux.
Son regard a parcouru les clauses sans s'émouvoir.
Sylvie demandait cinq millions et la garde d'Émilie.
L'homme a laissé échapper un petit rire méprisant avant de jeter le dossier à la poubelle.
Pour lui, Sylvie finirait par rentrer une fois sa crise terminée.
-
Sylvie, elle, avait emmené Émilie à la Villa de l'Anse pour récupérer leurs affaires avant de s'installer dans un hôtel.
« Émilie, tu veux bien vivre ailleurs avec maman ? » a-t-elle demandé.
La petite a baissé la tête, mordillant sa lèvre, visiblement partagée.
Sylvie s'est accroupie face à elle.
« Tu as du mal à quitter papa et ton frère, c'est ça ? »
Émilie rêvait d'appeler Alain « papa » et espérait que Thayer jouerait avec elle.
La plupart du temps, elle passait ses journées à attendre qu'Alain et Thayer rentrent dîner. Les plats refroidissaient, mais ils ne venaient jamais. À chaque fois, Sylvie encourageait Émilie à manger, mais elle grignotait à peine deux bouchées avant de dire qu'elle était rassasiée.
Elle les attendait, affamée.
À force, son petit corps, encore en pleine croissance, s'était affaibli, devenant de plus en plus frêle, sa santé déclinant.
Sylvie avait cru que sa fille avait simplement peu d'appétit à cause de son jeune âge. Ce n'est que plus tard qu'elle avait réalisé : Émilie attendait Alain et Thayer.
La fillette a levé ses grands yeux vers elle :
« Maman, est-ce que tonton ne m'aime pas, et c'est pour ça qu'il n'aime pas maman non plus ? »
Ces mots ont transpercé le cœur de Sylvie comme une lame, une douleur vive et lancinante.
« Ma chérie, tu es merveilleuse, » a-t-elle répondu, prenant la petite main d'Émilie. « S'il ne t'aime pas, c'est qu'il n'a aucun goût. Tu veux bien suivre maman ? »
« Oui… » Émilie a hoché la tête avec détermination. « Même si tonton et Thayer me manquent, je sais que maman m'aime plus que tout. Là où est maman, je suis aussi. »
Les yeux de Sylvie se sont embués, elle a serré sa fille dans ses bras.
Cette fois, elle protégerait Émilie coûte que coûte.
À la villa, elle n'avait pris que quelques vêtements de rechange pour elle et Émilie.
Depuis leur mariage, Alain lui versait chaque mois 500000 euros pour s'occuper des deux enfants et gérer la maison.
Mais il glissait toujours plus d'argent à Thayer en cachette, lui rapportait des vêtements et accessoires sur mesure de ses voyages, sous prétexte que l'enfant n'avait pas de père, que sa mère l'avait abandonné, qu'il était à plaindre.
Dans sa vie précédente, Sylvie aimait Alain à en perdre la raison. Elle écoutait tout ce qu'il disait, achetait des cadeaux et des vêtements pour Thayer, dépensait tout son cœur et son argent pour lui, pour les enfants, pour la famille.
Elle s'occupait aussi des relations sociales du milieu huppé, des visites et des mondanités.
Résultat, il ne lui restait presque rien.
À y repenser, elle s'est trouvée bien naïve et pitoyable.
Après avoir donné le bain à Émilie et l'avoir couchée, Sylvie s'est apprêtée à aller se laver, lorsque son téléphone a sonné brusquement.
C'était Lucie.
« Madame, pour le bain au lait du petit maître, quelles sont les proportions et la température de l'eau ? Il dit que ce que je prépare n'est pas confortable. »
« Appelle donc Héloïse pour qu'elle vienne lui donner son bain, il sera content. » a répondu Sylvie.
Lucie, perplexe, n'a pas eu le temps de répondre que Sylvie a raccroché.
Lucie a pris une grande inspiration et a rappelé : « Madame… »
« Lucie, Alain et moi allons divorcer. » a coupé Sylvie. « Thayer est son fils, il n'a rien à voir avec moi. Ne m'appelle plus. »
Elle a raccroché de nouveau.
Lucie, abasourdie, a regardé Alain, son téléphone à la main.
Alain a demandé :
« Qu'a-t-elle dit ? Et quand rentre-t-elle ? »
Lucie a dégluti, mal à l'aise :
« Madame a dit… qu'elle veut divorcer. Et… que vous devriez appeler Mlle Héloïse pour donner le bain au petit maître. »