Chapitre 2

« Paf… »

Quelque chose de mou est tombé à ses pieds, tirant Sylvie de sa torpeur.

Elle a baissé les yeux, encore perdue : c'était un gâteau d'anniversaire en pâte à sucre bleue gisait au sol.

« Maman, j'ai dit que je ne voulais pas de ton gâteau d'anniversaire ! » a crié Thayer, sa voix irritée résonnant dans ses oreilles.

Il l'a fixée, mécontent.

« Il est moche et dégoûtant, tu comprends pas ? »

Sylvie a retenu son souffle, sous le choc.

Elle… était revenue ?

Elle s'est pincé les doigts avec une grande force.

La douleur était vive.

Oui.

Elle était vraiment revenue !

Revenue à l'anniversaire de Thayer, un an plus tôt !

Thayer a continué à râler : « Je veux le gâteau que tatie Héloïse a fait ! »

« Maman, je trouve que ton gâteau est très bon. » a ajouté Émilie d'une voix douce, « Si Thaïo n'en veut pas, Émie va le manger toute seule. »

En entendant la voix tendre de sa fille, Sylvie a baissé les yeux vers son visage frêle et pâle. Les larmes ont brouillé sa vue.

Elle s'est accroupie, a pris délicatement le petit visage d'Émilie entre ses mains. La chaleur de sa peau l'a convaincue : elle était vraiment revenue.

Cette fois-ci, elle s'est jurée de ne plus jamais laisser quiconque faire du mal à sa fille.

Émilie s'est tournée vers Thayer.

« Tu n'as pas le droit de parler comme ça à maman ! Elle a fait ce gâteau rien que pour toi ! »

« Mange-le toi-même, alors, j'en veux pas. » Thayer a continué, plein de mépris. Il a attrapé la main d'Héloïse à son côté.

« Je veux que Tatie Héloïse devienne ma maman. Elle me fait des tas de bons plats, elle m'emmène faire du cheval et de l'escalade. Maman, elle ne sait même pas ce que c'est, l'équitation, c'est la honte ! »

Il a ajouté : « Papa aime tatie Héloïse, et moi aussi ! »

Alain a froncé les sourcils : « Qu'est-ce que tu racontes ? »

Héloïse, vêtue d'une tenue en cuir élégante, a éclaté d'un rire franc.

Elle a passé son bras gauche autour des épaules d'Alain, dans une attitude intime, et de l'autre main, a ébouriffé les cheveux de Thayer.

« Tu sais, fiston, être la femme de ton père, c'est pas facile ! On est comme des frères d'armes, lui et moi, on a traversé bien d'autres choses ensemble. »

Puis elle a pris un ton faussement sérieux :

« Et Thayer, je ne t'ai pas appris à parler comme ça à ta mère. Tu n'écoutes plus tatie Héloïse, maintenant ? »

Thayer a fait la moue, puis s'est rapproché encore plus d'Héloïse. Il a jeté par terre le cadeau que Sylvie venait de lui offrir.

« Les cadeaux de maman, c'est toujours des trucs nuls, comme ce stylo. Elle m'offre jamais de jouets, rien à voir avec le modèle d'avion que tatie Héloïse m'a donné. Elle l'a fait de ses mains ! Et il vole ! C'est mille fois plus précieux que les cadeaux de maman ! »

Il a continué : « Papa dit que tatie Héloïse va faire de vrais avions, et qu'un jour, je pourrai monter dans son avion créé. Ça, c'est trop cool. Pas comme maman, qui n'y connaît rien. »

Sylvie a regardé cet enfant qu'elle avait élevé comme le sien, si proche d'Héloïse.

Un rire amer lui a échappé.

Comment n'avait-elle pas vu clair avant ?

Thayer, le fils biologique d'Héloïse, était naturellement attaché à elle, même s'il ne savait pas qu'elle était sa vraie mère.

Dans sa vie précédente, Sylvie avait traité Thayer comme son propre fils, dans l'espoir de plaire à Alain.

Mais eux, ils trouvaient cela normal, comme si elle leur devait tout.

Cette fois, elle a décidé de ne plus se taire, de ne plus laisser Émilie souffrir à ses côtés.

Sylvie s'est baissée, a ramassé le stylo, un sourire neutre aux lèvres, sans trace de colère.

« Mlle Veil sait s'occuper des enfants, c'est vrai. Eh bien, je te confie Thayer et Alain, désormais. »

Héloïse était surprise par cette réaction de Sylvie. Elle ne s'attendait pas à ce que Sylvie parle ainsi, sans dispute, sans supplication, sans soumission.

Juste un sourire calme, lisse comme l'eau d'un lac.

L'instant d'après, Héloïse s'est tournée vers Alain.

« Dis, mec, tu crois que j'ai dit quelque chose qui a pu vexer ta femme ? Bon, je me tais alors, j'ai été trop bavarde. »

Alain a froncé les sourcils, regardant Sylvie.

« T'as quel âge pour faire des caprices pareils ? Tu crois que c'est le moment de dire des bêtises comme ça ? »

Il protégeait clairement Héloïse, reprochant à Sylvie de lui manquer de respect.

Sylvie a croisé son regard, froid, distant, comme toujours. Devant tout le monde, il prenait la défense d'Héloïse, sans lui accorder la moindre considération.

Il est persuadé qu'elle ne le quitterait jamais, et c'était pour ça qu'il se permettait tout.

Mais cette fois, elle ne répéterait pas les erreurs de sa vie passée.

Elle ne s'est plus forcée à sourire, à encaisser en silence, à sourire pour que sa fille puisse fêter son anniversaire avec son père, à s'imposer jusqu'à la fin de la fête.

Dans cette nouvelle vie, elle ne serait plus cette femme stupide.

Elle deviendrait le soutien, la fierté et la force de sa fille. Tout ce que les autres pouvaient offrir à leurs enfants, elle le donnerait à Émilie de ses propres mains.

Elle a détourné les yeux, indifférente, et a pris la main d'Émilie.

« Viens, Émilie, maman t'emmène fêter ton anniversaire. »

Cette fois, plus personne ne lui ferait baisser les yeux, et sa fille ne subirait plus ni humiliations ni injustices.

Émilie a jeté un regard plein d'espoir vers Alain, mais a finalement choisi de suivre sa mère.

À peine ont-elles fait quelques pas qu'un homme les a arrêtées.

« M. Chéron a donné des ordres : personne ne quitte la fête d'anniversaire du petit prince avant la fin. »

Sylvie a fixé la main qui la bloquait, le cœur lourd.

Alain avait tant mis Thayer en valeur, tant affiché son affection, que tout le monde pensait que c'était son véritable fils… et qu'Émilie n'était que l'enfant illégitime, née hors mariage.

Même pour l'anniversaire de Thayer, personne n'avait le droit de partir avant la fin.

Mais Alain se souvenait-il seulement qu'Émilie, elle aussi, fêtait son anniversaire ce jour-là ?

Comment l'aurait-il pu ?

Quand elle avait accouché d'Émilie, en proie à une hémorragie qui avait failli leur coûter la vie à toutes les deux, il était auprès d'Héloïse, qui donnait naissance à son fils.

Il avait justifié son absence en disant qu'Héloïse était seule et qu'elle avait besoin de lui. Une fois l'enfant né, elle était partie à l'étranger pour ses études, poursuivant sa carrière.

Aujourd'hui, elle revenait, ayant décroché des diplômes en finance, technologie et ingénierie aérospatiale. Les grandes entreprises se l'arrachaient, mais elle visait l'Institut de Recherche 511. Une institution exigeante où Alain s'efforçait de la faire entrer.

Dans sa vie précédente, Sylvie n'avait jamais prêté attention à tout cela, dévouée corps et âme à Alain. Elle avait élevé pendant quatre ans l'enfant d'une autre, sacrifié sa carrière, son avenir pour jouer la parfaite épouse au foyer, pour un homme et pour un fils qui n'était pas le sien.

Elle ne savait rien de l'ascension d'Héloïse.

Quelle idiote elle avait été.

Elle a esquissé un sourire froid.

« Les règles de M. Chéron ne me retiennent pas. »

Autrefois, elle se souciait trop d'Alain et se contentait de tenir le rôle de Madame Chéron pour sa famille.

Dans cette nouvelle vie, elle ne serait plus son assistante docile. Elle était déterminée à vivre fièrement avec sa fille, à reprendre sa carrière, à retrouver les sommets !

Le visage d'Alain s'est assombri, et toute son aura est devenue glaciale.

Sylvie a ricané intérieurement.

Il devait se demander pourquoi sa femme, si docile et sage autrefois, osait le défier publiquement.

Qu'il se mette en colère ? C'était attendu.

Elle ne jouerait plus jamais ce rôle d'épouse sacrifiée.

L'instant d'après, Sylvie a arraché sa bague de mariage et l'a jetée au sol avec force. La bague a rebondi plusieurs fois sur le parquet lisse, et le tintement métallique a arraché un souffle surpris à toute l'assistance.

« Alain, nous divorçons. Thayer sera avec toi, Émilie avec moi. Les papiers du divorce arriveront au conseil d'administration demain matin. »

S'il aimait tant Thayer et Héloïse, eh bien, elle les lui laissait.

En l'humiliant ainsi devant tout le monde, elle l'a mis au pied du mur.

Alain l'a fixée, le regard sombre.

« Sylvie, tu comptes faire cette scène encore longtemps ? Thayer est un enfant, tu vas vraiment demander le divorce pour si peu ? »

Pour un homme qui ne vous aime pas, tout ce que vous faites est une tempête dans un verre d'eau.

Mais elle ne répéterait pas les mêmes erreurs. Elle ne vivrait plus avec sa fille sous son indifférence, et elle ne sacrifierait plus sa vie pour élever un fils… son fils adoptif.

Ni Alain, ni cet enfant, elle n'en voulait plus.

« Oui. Pour ça. »

Elle a planté un regard glacé dans celui du garde.

« Maintenant, écartez-vous. »

Face à une telle scène, le garde, choqué, s'est écarté, n'osant plus la retenir.

En voyant Sylvie s'éloigner résolument avec Émilie, la mâchoire d'Alain s'est crispée, son visage est devenu noir de colère.

« Ta femme a peut-être mal compris quelque chose. » a dit Héloïse. « Je vais lui parler, lui expliquer. Ne prends pas ça à la légère, une femme en colère est capable de tout. »

Elle a avancé quelques pas pour les rattraper.

« Pas la peine de lui expliquer. » l'a arrêtée Alain d'un ton glacial.

« Elle ne divorcera pas. »

Chapitre 3

La fête d'anniversaire s'est terminée tard dans la soirée.

Dans la voiture, Thayer s'est agité de joie, les mains battant l'air.

Ce soir-là, pour une fois, sa mère n'était pas là pour le surveiller, et il a pu manger tout ce qu'il voulait à la fête.

Tatie Héloïse l'a gâté, et pour lui, elle était mille fois mieux que sa mère.

Quand la Maybach s'est arrêtée devant la villa, Thayer a fait la moue, traînant les pieds pour descendre en tenant la main d'Alain.

À chaque fois qu'il sortait s'amuser, il n'avait aucune envie de rentrer, parce que sa mère était là.

Mais tatie Héloïse lui avait appris à respecter tout ce que sa mère faisait pour lui. S'il voulait continuer à s'amuser avec tatie Héloïse, il devait obéir.

Papa avait ajouté que s'il n'était pas sage, il ne l'emmènerait plus jouer avec Tatie Héloïse.

À contrecœur, Thayer est donc rentré.

« Papa, demain, je veux encore jouer avec tatie Héloïse. Tu ne peux pas l'empêcher de partir à l'étranger, hein ? Comme ça, maman ne me donnera plus d'ordres. »

Alain a répondu d'un ton neutre :

« Elle repartira à l'étranger pour un temps, mais quand elle reviendra, elle restera ici pour te tenir compagnie. »

Pendant six ans de mariage avec Sylvie, il avait presque toujours refusé ses demandes. Elle s'était pourtant toujours montrée conciliante. Elle ne cherchait qu'à lui plaire.

Mais avec Héloïse, c'était l'inverse : il exauçait presque tous ses souhaits.

Thayer savait que son père et tatie Héloïse partageaient un lien particulier. En entendant cette réponse, un sourire satisfait s'est dessiné sur son visage.

À peine entré dans la maison, Thayer a crié avec entrain :

« Maman, prépare-moi un bain ! Je veux un bain au lait tout parfumé ! »

Aujourd'hui, Tatie Héloïse avait dit qu'il sentait bon le lait, comme papa quand il était petit.

La nounou, Lucie Perrier, s'est avancée pour l'accueillir.

« Petit maître, Madame n'est pas là ce soir. Je vais te donner ton bain, d'accord ? »

Alain a demandé d'un ton détaché.

« Elle est où ? »

« Je ne sais pas. » a répondu Lucie. « Madame et la petite demoiselle ne sont pas rentrées aujourd'hui. » Elle a sorti un dossier emballé.

« Madame m'a demandé de vous remettre ceci. »

L'homme a baissé les yeux, a pris le dossier et l'a jeté négligemment sur la table. Il s'est tourné vers Thayer : « Va avec Lucie pour ton bain. »

Thayer, ravi, a sauté de joie.

« Elles ne sont pas là ? Alors, la salle de jeux sera à moi tout seul ! »

Alain a esquissé un sourire, a caressé la tête de Thayer.

« Tout est à toi. »

« Je ne veux plus jouer avec les jouets et les cubes que ma sœur m'a offerts, ils sont nuls ! Je vais mettre tous les jouets que tatie Héloïse m'a donnés dans la salle de jeux, et elle n'aura pas le droit d'y toucher ! »

Pour Thayer, sa sœur n'aime pas tatie Héloïse, elle ne veut que maman.

Mais maman n'est qu'une campagnarde – qu'est-ce qu'on peut bien lui trouver ?

« Papa, puisque maman n'est pas là, est-ce que Tatie Héloïse peut venir dormir avec moi ? »

« Non. » a répondu Alain. « Tatie Héloïse est très occupée. »

Thayer a fait la moue et est monté prendre son bain.

En montant l'escalier, Lucie s'est arrêtée soudainement et s'est retournée vers Alain.

« Monsieur, il semble que Madame ait emporté ses affaires et celles de la petite demoiselle. Elle est peut-être retournée chez ses parents… »

Alain a hoché la tête, indifférent.

Pour lui, ça n'avait aucune importance.

La famille Potier n'était pas un refuge pour Sylvie.

En dehors de la famille Chéron, elle n'avait nulle part où aller.

D'habitude, elle était toujours douce, conciliante, et n'avait jamais rien contre les contacts entre Thayer et Héloïse.

Aujourd'hui, elle avait juste piqué une crise inhabituelle.

Une fois sa colère passée, elle reviendrait d'elle-même, comme toujours.

Installé sur le canapé, Alain a traité un e-mail professionnel, puis s'est préparé à monter se laver. En passant, son regard est tombé sur le dossier qu'il avait jeté sur la table.

Il l'a ouvert distraitement.

Les mots « Accord de divorce » lui ont sauté aux yeux.

Son regard a parcouru les clauses sans s'émouvoir.

Sylvie demandait cinq millions et la garde d'Émilie.

L'homme a laissé échapper un petit rire méprisant avant de jeter le dossier à la poubelle.

Pour lui, Sylvie finirait par rentrer une fois sa crise terminée.

-

Sylvie, elle, avait emmené Émilie à la Villa de l'Anse pour récupérer leurs affaires avant de s'installer dans un hôtel.

« Émilie, tu veux bien vivre ailleurs avec maman ? » a-t-elle demandé.

La petite a baissé la tête, mordillant sa lèvre, visiblement partagée.

Sylvie s'est accroupie face à elle.

« Tu as du mal à quitter papa et ton frère, c'est ça ? »

Émilie rêvait d'appeler Alain « papa » et espérait que Thayer jouerait avec elle.

La plupart du temps, elle passait ses journées à attendre qu'Alain et Thayer rentrent dîner. Les plats refroidissaient, mais ils ne venaient jamais. À chaque fois, Sylvie encourageait Émilie à manger, mais elle grignotait à peine deux bouchées avant de dire qu'elle était rassasiée.

Elle les attendait, affamée.

À force, son petit corps, encore en pleine croissance, s'était affaibli, devenant de plus en plus frêle, sa santé déclinant.

Sylvie avait cru que sa fille avait simplement peu d'appétit à cause de son jeune âge. Ce n'est que plus tard qu'elle avait réalisé : Émilie attendait Alain et Thayer.

La fillette a levé ses grands yeux vers elle :

« Maman, est-ce que tonton ne m'aime pas, et c'est pour ça qu'il n'aime pas maman non plus ? »

Ces mots ont transpercé le cœur de Sylvie comme une lame, une douleur vive et lancinante.

« Ma chérie, tu es merveilleuse, » a-t-elle répondu, prenant la petite main d'Émilie. « S'il ne t'aime pas, c'est qu'il n'a aucun goût. Tu veux bien suivre maman ? »

« Oui… » Émilie a hoché la tête avec détermination. « Même si tonton et Thayer me manquent, je sais que maman m'aime plus que tout. Là où est maman, je suis aussi. »

Les yeux de Sylvie se sont embués, elle a serré sa fille dans ses bras.

Cette fois, elle protégerait Émilie coûte que coûte.

À la villa, elle n'avait pris que quelques vêtements de rechange pour elle et Émilie.

Depuis leur mariage, Alain lui versait chaque mois 500000 euros pour s'occuper des deux enfants et gérer la maison.

Mais il glissait toujours plus d'argent à Thayer en cachette, lui rapportait des vêtements et accessoires sur mesure de ses voyages, sous prétexte que l'enfant n'avait pas de père, que sa mère l'avait abandonné, qu'il était à plaindre.

Dans sa vie précédente, Sylvie aimait Alain à en perdre la raison. Elle écoutait tout ce qu'il disait, achetait des cadeaux et des vêtements pour Thayer, dépensait tout son cœur et son argent pour lui, pour les enfants, pour la famille.

Elle s'occupait aussi des relations sociales du milieu huppé, des visites et des mondanités.

Résultat, il ne lui restait presque rien.

À y repenser, elle s'est trouvée bien naïve et pitoyable.

Après avoir donné le bain à Émilie et l'avoir couchée, Sylvie s'est apprêtée à aller se laver, lorsque son téléphone a sonné brusquement.

C'était Lucie.

« Madame, pour le bain au lait du petit maître, quelles sont les proportions et la température de l'eau ? Il dit que ce que je prépare n'est pas confortable. »

« Appelle donc Héloïse pour qu'elle vienne lui donner son bain, il sera content. » a répondu Sylvie.

Lucie, perplexe, n'a pas eu le temps de répondre que Sylvie a raccroché.

Lucie a pris une grande inspiration et a rappelé : « Madame… »

« Lucie, Alain et moi allons divorcer. » a coupé Sylvie. « Thayer est son fils, il n'a rien à voir avec moi. Ne m'appelle plus. »

Elle a raccroché de nouveau.

Lucie, abasourdie, a regardé Alain, son téléphone à la main.

Alain a demandé :

« Qu'a-t-elle dit ? Et quand rentre-t-elle ? »

Lucie a dégluti, mal à l'aise :

« Madame a dit… qu'elle veut divorcer. Et… que vous devriez appeler Mlle Héloïse pour donner le bain au petit maître. »

Chapitre 4

Alain, en entendant cela, n'a même pas froncé les sourcils :

« J'ai compris. »

Il n'a semblé accorder aucune importance à l'humeur ni à la colère de Sylvie.

Lucie n'a rien ajouté. Par le passé, il y avait eu des disputes similaires, et à chaque fois, c'était Sylvie qui revenait, cherchant à apaiser Alain.

Quant à Thayer, il n'a pas eu le bain au lait qu'il voulait. Mais Héloïse est venue le consoler, lui promettant que le week-end prochain, elle l'emmènerait au Salon international de l'aéronautique et de l'espace.

Avant, Sylvie lui interdisait toujours de grimper ou de prendre des risques, et ne l'emmenait jamais au parc d'attractions.

Pour Thayer, sa mère était simplement pauvre, loin d'être aussi riche qu'Héloïse.

Sinon, pourquoi lui offrir des stylos bon marché pour son anniversaire, ou des gâteaux faits maison, moches à ses yeux ? Héloïse, elle, l'emmenait voir de vrais avions et des chasseurs !

Le lendemain matin, Thayer s'est levé en sautillant pour aller prendre son petit-déjeuner.

Ce jour-là, c'était de la bouillie aux fruits de mer, préparée à sa demande par Lucie la veille. Quand sa mère était là, elle lui interdisait de manger des fruits de mer, toujours à le surveiller.

Maintenant, il mangeait ce qu'il voulait !

-

Sylvie s'est levée tôt, a préparé un repas équilibré pour Émilie et l'a accompagnée à l'école.

À peine était-elle partie que Thayer a sauté d'une Maybach.

« Héloïse va m'emmener voir de vrais chasseurs ce week-end ! » a-t-il crié, « Et elle m'a aussi acheté plein de jouets et de pâte à modeler, assez pour partager avec tous les enfants ! »

Thayer a continué, arrogant : « C'est mille fois mieux que tes vieux blocs de construction ! Si tu veux jouer, supplie-moi ! Et Tatie Héloïse t'emmènera aussi. »

Il a poursuivi, le menton haut :

« Alors, hein ? Sans Héloïse et papa, ta mère ne t'emmènera jamais voir un vrai chasseur de toute sa vie ! »

Les yeux d'Émilie se sont rougis, son nez a piqué. Ces jouets, elle les avait faits de ses propres mains. Son tonton préférait son frère, et elle pensait que si elle arrivait à plaire à Thayer, peut-être que l'oncle Alain l'autoriserait enfin à l'appeler « papa ».

Elle l'a fixé.

« Si tu n'aimes pas mes jouets, ce n'est pas grave… mais comment peux-tu parler ainsi de maman ? »

« Maman est juste une plouc ! » a rétorqué Thayer, « Y'a que toi pour l'aimer ! Vous feriez mieux de ne plus revenir à la maison, on ne veut pas de vous ! Et puis, j'ai une nouvelle maman maintenant ! Hier, c'est Héloïse qui m'a bordé ! »

-

Après avoir déposé Émilie, Sylvie a levé les yeux vers un ciel gris, menaçant de pluie.

En face, sur un panneau d'affichage à l'arrêt de bus, de grands caractères attiraient l'attention :

Salon international de l'aéronautique et de l'espace — Bienvenue !

Sylvie s'est figée. Elle a réalisé qu'à cette période, dans sa vie précédente, le Salon de l'aéronautique de Paris - Le Bourget avait commencé.

Ce salon, l'un des plus grands au monde, se tenait tous les deux ans. Ce week-end marquait la 55e édition, avec les trois derniers jours ouverts au public.

L'exposition couvrait toute la chaîne de l'aéronautique, des moteurs aux missiles, en passant par les satellites, avec des avions, des drones et bien plus encore.

On pouvait y voir la patrouille de France et des démonstrations extrêmes des derniers chasseurs, comme le F-35.

Sylvie a contemplé l'affiche, perdue dans ses pensées.

Si elle n'avait pas abandonné ses ambitions, si elle n'avait pas choisi de devenir femme au foyer, elle aurait peut-être eu un avion de sa conception exposé à ce salon.

Elle aurait pu être là, en tant que membre de l'équipe officielle, expliquant le processus de conception et son parcours.

La technologie au service de la nation, c'était un honneur suprême.

Elle a détourné le regard, a sorti son téléphone pour vérifier les informations sur le site officiel du salon.

Toutes les places étaient déjà vendues.

À peine a-t-elle rangé son téléphone qu'une pluie torrentielle s'est abattue.

C'était l'heure de pointe, les abords de l'école étaient bondés, impossible de trouver un taxi.

Sylvie s'est précipitée sous la pluie vers un café à proximité.

En poussant la porte vitrée, elle a percuté un homme qui sortait. Du café brûlant s'est renversé sur lui, tachant sa chemise blanche d'une marque brunâtre.

« Pardon, je vais vous rembourser ! » a-t-elle dit, levant les yeux pour s'excuser.

Javier Leroux, en la reconnaissant, a marqué un temps d'arrêt, puis a souri : « Sylvie, quelle surprise ! À l'époque, à l'Agence spatiale, tu m'as déjà renversé de réactifs pendant un test en simulateur, et maintenant du café ? Tu n'as pas changé ! »

Sylvie s'est figée, surprise de tomber sur Javier ici.

Javier était son aîné à l'université, sous la direction du même directeur de thèse.

Le professeur Fabrice Bachelot, aujourd'hui directeur de l'Institut de Recherche 511, était une sommité dans l'aéronautique française, que tout le monde rêvait d'avoir comme mentor.

Sylvie a regardé sa chemise : « Toi non plus, tu n'as pas changé, toujours aussi bavard… Ta chemise… Je crois que ça ne partira pas, je te rembourse. »

Il a ri : « Pas grave. Ça fait une éternité qu'on ne s'est pas vus depuis ton mariage. Une rencontre comme ça, ça se fête ! On discute ? »

Il a ajouté en haussant un sourcil : « En fait, j'avais prévu de t'appeler. Allez, viens au labo, je vais me changer. »

Sylvie s'est assise dans la salle d'accueil réservée aux visiteurs de l'Institut.

Cela faisait longtemps qu'elle n'était pas revenue.

Les lieux familiers ont ravivé ses souvenirs, chaque détail lui revenant avec une clarté saisissante.

C'était la première fois qu'elle se retrouvait là en tant que simple visiteuse, et son cœur s'est serré d'émotions contradictoires.

Javier est revenu après s'être changé et s'est assis en face d'elle, un sourire aux lèvres.

« Alors, qu'en penses-tu ? L'endroit a beaucoup changé, non ? »

« La technologie évolue à toute vitesse, l'Institut a bien changé. » a-t-elle répondu.

« Et toi ? » a-t-il dit. « Tu clamais vouloir devenir une pionnière de l'aéronautique, et puis, tu as tout lâché, tes études, tes recherches, pour te marier et élever des enfants. Et plus un mot pour nous… »

Sylvie a baissé les yeux, rongée par la culpabilité. Elle s'est sentie incapable de les regarder en face, leur devant des excuses depuis trop longtemps.

« J'ai entendu dire que le Phénix X7, le Bio-Régénérateur, a réussi, » a-t-elle dit, mordant légèrement sa lèvre. « Il sera présenté au salon ce week-end. J'aurais dû vous présenter mes excuses, j'ai quitté le projet si brusquement. »

« Tes infos sont à jour, dis donc. » a répondu Javier en souriant, « Quand tu es partie, notre projet a stagné un moment, on a eu du mal à avancer. »

« Je… » Sylvie a eu la gorge serrée. « Désolée. »

Elle n'a su quoi dire d'autre.

Son départ impulsif avait retardé tout le monde à l'époque.

Pourtant, même si elle s'était consacrée à sa famille, elle n'avait jamais cessé de suivre son domaine, approfondissant ses connaissances. Elle était convaincue qu'en revenant, elle ne serait pas à la traîne.

« En fait, personne ne veut de tes excuses. » a repris Javier. « Ce qu'il faut, c'est que tu passes à l'action. »

Il espérait vraiment que Sylvie revienne. C'était ici qu'elle brillait, qu'elle s'épanouissait.

« Est-ce que je pourrais aller au salon pour voir de mes propres yeux ? » a-t-elle demandé.

« Tu sais, le Phénix X7, c'est toi qui en as conçu la majeure partie, » a répondu Javier. « Nous avons mis des années à boucler la fin. Tu appartiens à l'aéronautique et au spatial de notre pays, pas à un foyer. »

Il l'a fixée. « Pourquoi veux-tu y aller ? Tu comptes revenir ? »

Il a pris une gorgée d'eau : « Les billets pour le salon sont durs à avoir maintenant. Mais si tu veux vraiment y aller, appelle-moi. Je t'y ferai entrer. »

Sylvie a pincé les lèvres, a hoché la tête.

« Oui, je crois aussi que ma place est dans l'aéronautique. »

Depuis l'enfance, elle était fascinée par le ciel, l'univers.

Son rêve n'était pas seulement de concevoir des avions, mais d'atteindre les étoiles, l'immensité.

Elle ne savait pas quand elle avait commencé à s'oublier…

Dans sa vie précédente, pendant le salon, elle était restée à la maison avec Émilie pour aider Thayer à finir ses devoirs, croyant qu'Alain l'avait emmené à l'hôpital.

Ce n'est qu'en voyant des photos sur les réseaux qu'elle avait découvert Alain et Thayer au salon… en compagnie d'Héloïse.

Elle se souvenait encore du regard envieux d'Émilie, en silence, face aux photos de son frère devant les avions de chasse. La petite n'avait rien dit, sans se plaindre.

En tant que mère, Sylvie avait échoué.

Cette fois, elle ne laisserait plus Émilie envier Thayer.

Même si elle devait repartir de zéro, même si les professeurs ne l'acceptaient plus, aller au salon, revoir ses anciens collègues, les grands noms du domaine, serait un bon début.

Au moins, elle rappellerait au monde qu'elle existait.

Javier a souri, visiblement satisfait.

« L'Institut a un nouveau projet de recherche. On cherche un ingénieur en chef, et du personnel, mais on n'a pas encore trouvé les bonnes personnes. »

Sylvie a compris : il cherchait à la recruter.

Ingénieur en chef, elle n'osait y prétendre, mais repartir de la base, elle le pouvait.

« Je vais envoyer mon CV. » a-t-elle répondu.

Javier l'a fixée, ajoutant : « Mais il y a une condition : les candidats doivent avoir une situation stable. »

Sylvie a marqué un temps d'arrêt. Cette règle n'existait pas avant. Était-ce à cause de son précédent départ ?

« Je vais divorcer. » a-t-elle répondu.

Javier a été surpris. À l'époque, elle avait tout abandonné pour courir après son amour, et maintenant, elle prenait une telle décision…

À cet instant, le téléphone de Sylvie s'est mis à sonner.

« Madame Sylvie, Thayer a soudain des éruptions cutanées et des douleurs au ventre. On l'emmène à l'hôpital, venez vite. »

Pas de temps pour mes funérailles, mais quand je renais, tu deviens fou

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