Chapitre 2
Le déjeuner terminé, l’après-midis’écoula rapidement et le soir arriva à grands pas. Puis vint le dîner et enfin les travaux habituels à effectuer par la famille : ranger l’intérieur de la maison, donner le grain aux poules, nettoyer les cages à lapins, mettre de la paille fraîche aux cochons, réunir les vaches, moutons et brebis afin de les mettre à l’abri des prédateurs la nuit, puis effectuer la traite et stocker le lait récolté. Toute la famille mit du cœur à l’ouvrage encore plus que d’habitude afin de laisser à chacun le temps de se préparer. Aussitôt les travaux achevés, Marie grimpa dans la chambre qu’elle partageait avec sa sœur cadette Margot. Comme prévu le matin même avec son amie Denise, elle commença par dénouer ses longs cheveux et les brosser pour leur rendre tout leur éclat. Sa jeune sœur la regarda avec envie, car elle savait que les siens devraient se contenter des tresses réalisées par sa maman.
— Que tu es belle Marie lui murmura Margot ! Moi aussi, lorsque je serai plus grande j’irai au bal et me ferai aussi jolie que toi.
Marie se retourna vers sa sœur les yeux brillants.
— Merci beaucoup, petite sœur, mais tu n’as pas encore tout vu.
Sur ces mots, elle retira ses vêtements et alla à la vasque servant de lavabo pour se laver le visage et les mains.
— Pas question de salir mes habits pour ce soir. D’ailleurs toi aussi tu devrais te rafraîchir avant de partir. Malgré l’heure avancée, la température dehors est encore assez élevée et la soirée restera assez chaude.
Elle sortit de son armoire le corsage et la jupe choisis ce matin même avec son amie. Elle enfila le tout puis se hissa sur la pointe des pieds et se mit à tournoyer en pratiquant quelques petits pas de danse. Sa jupe tourbillonna faisant s’entremêler les teintes comme dans un kaléidoscope.
— Qu’en dis-tumaintenant ! À ton avis, suis-je toujours aussi belle que tout à l’heure ?
Margot porta son index devant sa bouche en écarquillant ses grands yeux.
— Non Marie ! Plus belle ! Bien plus belle ! Mais attends un peu ! Il te manque encore quelque chose d’important. Un peu grâce à moi, tous les yeux seront braqués sur toi j’en suis sûre. Ne bouge pas ! Je reviens de suite.
Sur ces mots, elle sortit en courant de la chambre et dévala les escaliers pour se précipiter dehors et en revenir quelques secondes plus tard tout essoufflée.
— Voilà ce qui te manquait ! s’exclama-t-elleen tendant à Marie un joli bouton de roserouge. Accroche-le dans tes cheveux avec ta jolie barrette nacrée. Sa couleur tranche avec le blanc de ton chemisier et le blond de tes cheveux. Elle est aussi en harmonie avec les couleurs de ta jolie jupe. Ainsi, un peu grâce à moi, l’ensemble est parfait.
Marie très touchée par le geste de sa sœur essuya la petite larme qui commençait à ruisseler sur sa joue.
— Ah non ! Pas ça, lui rétorqua Margot. Ce n’est pas le moment de verser des pleurs. La soirée s’annonce au contraire joyeuse et pleine de joie et de bonheur. Descendons maintenant rejoindre papa et maman.
Marie lui renvoya alors un large sourire. Eh oui ! Denise l’avait bien dit. Ce soir, ce sera la fête et il faudra en profiter un maximum.
— Tu as raison, Margot ! Bien ! Me voilà presque prête à présent. Il ne reste que mes chaussures à mettre et à prendre un châle pour parer à la fraîcheur de la nuit.
Quelques secondes plus tard, elles descendirent toutes deux rejoindre le reste de la famille. En les voyant arriver, sa mère et son père poussèrent ensemble un petit sifflement d’admiration envers Marie
— Eh bien ! Ma fille, lui dit son père. Je savais déjà que tu étais belle, mais pas autant que cela. On dirait une vraie femme maintenant. Ainsi tu ressembles tellement à ta mère que j’ai l’impression de revenir plusieurs années en arrière. Elle aussi était ravissante quand elle avait ton âge, et elle m’a immédiatement tapé dans l’œil.
Mais aussitôt, doucement en se tournant vers sa femme, il ajouta :
— Tu sais bien que pour moi tu resteras toujours aussi jolie qu’avant et la plus belle de toutes bien sûr.
Tout en riant, se retournant vers sa fille, il précisa :
— Pas étonnant que j’ai craqué pour ta mère. Aujourd’hui te voilà comme elle quelques années plus tôt. Dommage que je sois ton père et trop vieux pour cela sinon c’est moi qui aurais été ton prétendant au bal. N’est-ce pas maman ? demanda-t-ilà sa femme en clignant de l’œil !
— Pour sûr ! lui répondit-elle, puis en se tournant vers Marie elle ajouta :
— Attention toutefois à toi ce soir. Il faudra rester sur tes gardes, car je ne veux pas qu’il t’arrive des ennuis avec les garçons du village. Il faut s’amuser. Certes ! Mais toujours garder tes distances avec eux, car tu sais que depuis le départ de Marceline après son mariage, c’est toi qui deviens l’aînée de la famille. Tu dois montrer l’exemple.
Marie fixa sa mère dans les yeux puis tourna son regard doucement vers son père.
— Ne craigniez rien ! Je ne serai jamais bien loin de vous. Et en plus, Denise m’accompagnera. Elle va nous rejoindre directement sur la place. En restant ensemble toutes les deux rien ni personne ne pourra nous séparer et donc rien ne pourra nous arriver. Si un garçon vient ennuyer l’une de nous, l’autre sera là pour lui venir en aide.
Sur ces mots, toute la famille termina de se préparer. Maman vérifia chaque détail de la tenue de chacun, tirant çà et là sur un pli, vérifiant la propreté des mains, des ongles et du visage des deux plus jeunes. Même Marie n’échappa pas à l’inspection. Et alors qu’elle ne s’y attendait pas, sa mère lui attrapa et lui pinça plusieurs fois les joues, lui déclenchant alors une moue de surprise sur le visage.
— N’aie crainte, ma fille ! Une petite pincette, rien de plus ! Juste pour mettre du rose à tes jolies joues et leur donner un peu plus d’éclat. Pas la peine de te farder. Ainsi tu restes naturelle et il n’y a rien de tel crois-moi
Elle lui sourit, tout en lui faisant un petit clin d’œil malin.
— Ça marche ! Regarde ton père. Il n’a pas pu y résister lorsqu’il m’a rencontrée ! N’est-ce pas papa que le charme a agi tout de suite ? Vous les hommes, dès qu’un joli jupon se pointe dans les parages, il devient difficile de vous faire garder la tête froide. Et aujourd’hui Marie, c’est peut-êtreà ton tour de rencontrer celui qui partagera ta vie future, qui sait ? Bon ! Assez discuté. La fête nous attend. Il est grand temps de partir. En route tout le monde.
Cela dit, elle prit son panier en osier dans lequel, cachée sous un torchon de lin à carreaux rouges et blancs, elle avait déposé la succulente tarte aux pommes cuite spécialement dans l’après-midiCelle-cisera jointe à toutes les autres pâtisseries mises en commun sur un buffet préparé spécialement, à l’occasion de la fête, par les agents communaux. Elle glissa son sac à main sur le bras opposé, tout en poussant gentiment de la main Margot puis le petit Marc afin qu’ils se dirigent vers la sortie. Marie et son père leur emboîtèrent le pas. Sa mère ferma alors le logis et toute la famille, au grand complet, se dirigea gaiement vers la place du village suivie pendant quelques mètres par le chien familial.
Au premier carrefour, une autre famille les rejoignit. Les plus jeunes des deux passèrent devant en sautant, courant, se poussant les uns contre les autres, mais toujours en jouant.L’impatience se lisait sur leurs visages. Les parents, eux, en profitèrent pour discuter de leurs soucis journaliers : l’été qu’ils espéraient être pas trop orageux pour obtenir de bonnes récoltes, un mauvais vêlage qui avait failli mal se terminer, le prix du lait qui avait encore baissé, les terrains qui étaient encore à vendre au-dessus duvillage après décès du plus vieux fermier de la commune voisine, ou encore tous les dégâts causés par la guerre et qui restaient encore à réparer.
Marie suivait la troupe ainsi formée. À ses côtés marchait la jeune Annette qu’elle connaissait bien puisqu’elles avaient partagé les mêmes jeux dans la cour d’école quelques années auparavant. Cette dernière était un tout petit peu plus âgée que Marie. Sa chevelure brune couleur ébène, plaquée sur ses oreilles, était maintenue au dos par un joli ruban en satin. Son front était pratiquement recouvert d’une frange qui lui cachait une partie des sourcils. Ses yeux, presque aussi foncés que ses cheveux, lui donnaient un air austère. Une légère cicatrice se dessinait au bord des lèvres, reste d’une mauvaise chute de vélo. Le bout de son nez était légèrement retroussé. Elle était revêtue d’une petite robe bleu clair à double patte de boutonnage sur le devant et serrée à la taille par une ceinture à grosse boucle arrondie. Tout comme Marie, elle portait des socquettes blanches et des chaussures découvertes à lanières.
Entre elles régnait un profond silence. Leur attitude pouvait facilement se comparer à deux concurrentes prêtes à disputer un match décisif. Discrètement, chacunejetaitun regard furtif sur l’autre afin de comparer leurs atouts mutuels. Autant la tenue de Marie était jeune, colorée, gaie, autant celle d’Annette semblait terne, fade, vieillotte. Marie la trouva quelconque et sans attrait. Elle repensa aux propos de Denise et de sa sœur cadette et son visage se dérida un peu, car une certitude venait de traverser son esprit, elle, Marie, était sans aucun doute bien plus jolie qu’Annette et elle n’avait donc plus aucune crainte à avoir. Elle se savait beaucoup plus attirante pour les jeunes hommes présents à la fête. Ils sauraient la choisir. Elle pouvait donc aisément lui sourire et lui adresser enfin la parole.
— Quelle belle soirée nous allons passer ce soir. Je te souhaite de bien t’amuser et de te trouver, comme nous toutes, un gentil garçon pour te faire danser jusqu’à l’aube.
— Merci. Toi aussi.
Cependant, dans sa voix hésitante Marie comprit que cette dernière ne ressentait pas l’envie de poursuivre la conversation. Le reste du chemin se fit silencieusement pour elles deux. Elles se contentèrent d’écouter et de suivre les conversations engagées par leurs parents.
Heureusement, les enfants, en tête du cortège, aperçurent enfin l’énorme bûcher installé au centre de la place du village et prêt à être enflammé dès la tombée de la nuit. De leurs cris de joie à cette vue, ils avertirent tous leurs suiveurs, Marie y compris qui en profita pour délaisser Annette. Elle chercha du regard son amie. Elle fut émerveillée par la beauté de la place entièrement décorée pour la fête. De multiples fanions multicolores avec à intervalles réguliers des petits drapeaux français pendaient à des fils tirés tout autour de la place. Aux quatre coins, des flambeaux, garnis au centre de petites bougies allumées, venaient se refléter sur les murs des maisons alentours.
Devant la devanture des commerces, une très longue planche posée sur des tréteaux, couverte d’une nappe à carreaux rouges et blancs qui en dissimulait les pieds, servait de table. Déjà, déposées au fur et à mesure de l’arrivéedes participants à la fête, de nombreuses douceurs la recouvraient : gâteaux, tartes, gaufres, crêpes, biscuits secs, mais aussi des friandises destinées plus particulièrement aux plus petits.
À quelques pas, sur une autre table, des piles de verres s’entassaient en attendant que chacun vienne les chercher pour épancher leur soif. Dessus se trouvaient de grands baquets remplis de glace afin d’y rafraîchir les boissons préférées de ce coin normand : – pour les adultes, du cidre et un peu de vin de pays, pour les plus jeunes, de l’eau ou du jus de pommes récoltées dans la région. Chacun pourrait venir s’y désaltérer entre les danses. Un peu à l’écart, dans un petit coin, posées sur le dessus d’un tonneau, quelques bouteilles, faisant la fierté des bouilleurs de cru qui le distillent pour la plupart de génération en génération, attendaient d’être dégustées pour dit-on ici, accélérer la digestion : Le Calvados. Cette production très typique de la région était le fruit d’années de travail. Présenter leurs réalisations lors d’une grande fête comme celle de ce soir permettait aux distillateurs de les faire goûter et surtout de comparer les différentes origines pour décerner, au meilleur, le prix de l’année qui lui assurerait de belles ventes.
Devant la mairie, la fontaine du village se trouvait cachée par une grande estrade qui surplombait toute la place. Au-dessus, quelques instruments n’attendaient que leurs propriétaires pour que la musique fuse, invitant tous les villageois présents à rejoindre la « piste de danse ». Il y avait là accordéon, piano, flûtes, violoncelle, batterie, trompette, triangle et quelques autres accessoires de musique. Sur le côté se dressaient d’autres tables et des bancs pour permettre à chacun de faire une pause bien méritée et plus particulièrement aux plus âgés comme aux plus jeunes de se reposer tout en profitant de la bonne humeur ambiante.
Peu à peu, la place se noircit de monde. Les plus petits couraient au milieu des adultes, sautaient, criaient, jouaient à cache-cache. Les parents se rassemblaient par petits groupes et, après les politesses d’usage, continuaient d’évoquer leurs projets, leurs soucis et leurs espérances en ce début d’été surtout en ce qui concernait les moissons qui devaient bientôt débuter. Le regard de Marie continua de scruter le moindre recoin afin d’apercevoir Denise. Sans se soucier du reste de la troupe, dès qu’elle l’aperçut, elle se précipita à sa rencontre. Elles avaient toujours tant de choses à se raconter. Les conversations des adultes ne présentaient pour elles aucun intérêt. Les leurs consistaient plutôt à trouver, comme pour toutes les adolescentes présentes à la fête, le garçon qui n’aurait d’yeux que pour elles durant toute la soirée et qui les ferait rire et danser jusqu’à la nuit.
Pour cela, elles se lancèrent tout d’abord en repérage. Elles en profitèrent au passage pour dévisager, inspecter ou dénigrer chaque jeune fille qui passait près d’elles, leur trouvant toujours des points négatifs comparativement à elles-mêmes : trop laide, trop blafarde, trop fade, mal coiffée, mal habillée, trop grosse, trop maigre, trop vieille, pas assez attirante, Cela les regonfla de courage pour affronter le sexe opposé. Leurs investigations se trouvèrent subitement stoppées, car, au même instant, les musiciens se mirent en place, chacun devant son instrument et le maire, monté au milieu de l’estrade, en profita pour prendre la parole. Toute l’assemblée, par politesse, suspendit les conversations en cours et se tourna vers lui. Les deux amies, elles aussi, durent faire silence et écouter son discours.
— Messieurs, Mesdames, Mesdemoiselles. Tout d’abord bonsoir à tous et à toutes. En ce premier jour d’été, je suis fier de retrouver ici les concitoyens de ma commune et des environs. J’espère que tout le monde se porte bien. Comme vous le voyez, le temps lui-mêmeest de la partie. Souhaitons qu’il en soit ainsi durant toute la soirée. Derrière vous, la table principale regorge de plein de bonnes choses gracieusement apportées par chacun d’entre vous. Vous pourrez manger et boire, mais sans excès bien sûr. Alors trêve de long discours. Je souhaite à tous et toutes une excellente soirée de la Saint Jean. Que la fête commence !
Et sur ces mots, il se retourna vers les musiciens et d’un revers de main leur donna le signal de départ pour débuter l’animation tant attendue. Un brouhaha se fit alors entendre d’un bout à l’autre de la place. Les couples se formèrent et envahirent la place. Les plus jeunes, eux, continuèrent leurs jeux en zigzaguant entre les danseurs ou vinrent s’asseoir, aux côtés des plus âgés, sur les rangées de bancs devant les tables. Denise se retourna vers Marie et lui saisit le bras.
— Nous sommes venues ce soir pour nous amuser. Pas question de faire tapisserie comme certaines en attendant bêtement que des garçons viennent nous inviter à danser. Nous allons commencer ensemble et je suis persuadée que nous n’allons pas avoir à le faire longtemps. Ne sommes-nouspas les plus jolies de la soirée ?
Marie la regarda et acquiesça.
— Tu as bien raison. Allons-y
Ce disant, elle attrapa le châle qu’elle portait sur les épaules et le noua au niveau de sa taille. Avec son chemisier blanc, sa jupe multicolore et ses longs cheveux lui tombant jusqu’au bas du dos, elle ressemblait énormément à une gitane. Les voici parties toutes deux sur la piste parmi les autres couples déjà formés. Comme elles l’avaient prévu, quelques secondes suffirent pour que deux jeunes garçons viennent gentiment les inviter séparément à danser.
Après plusieurs danses, elles délaissèrent leurs cavaliers et en profitèrent pour aller se désaltérer en consommant un bon jus de pommes bien frais. Il leur fallait mettre au point une tactique de sélection pour choisir elles-mêmesavec qui passer le reste de la soirée : pas de laid, pas de trop gros, car difficile à faire bouger, pas de boutonneux, pas de trop vieux, car souvent ces derniers se montraient un peu trop entreprenants.
Beaucoup de personnes étaient déjà attablées et, parmi elles, Marie aperçut ses parents avec sa sœur et son frère dégustant une boisson rafraîchissante accompagnée de bons gâteaux. Elle leur adressa un petit signe de la main imitée aussitôt par Denise qui balaya les lieux du regard dans l’espoir d’entrevoir également sa famille, mais sans résultat.
C’est là que, quelques mètres plus loin, deux jeunes garçons discutaient sans que les deux amies les aient remarqués. L’un brun, aux yeux noisette et cheveux presque rasés, portait une chemisette gris très clair avec un col largement ouvert découvrant le haut de sa poitrine et un pantalon en coton écru presque blanc. L’autre blond paraissait plus âgé avec une barbe naissante. Ses yeux étaient cachés sous des lunettes de soleil. Une mèche lui couvrait une partie du front. Lui aussi était vêtu d’une chemisette de coton blanche, presque totalement déboutonnée, laissant apparaître son torse et d’un pantalon de flanelle gris perle, le tout lui donnant un aspect plus désinvolte, mais aussi plus mystérieux.
Ce dernier en hochant la tête en direction des deux amies, demanda à son camarade.
— Tu connais les deux filles, là, à la buvette, celles avec les jupes multicolores ?
Son camarade se tourna discrètement vers l’endroit indiqué.
— Bien sûr. Ce sont deux filles de fermiers du coin. Tout le monde se connaît ici. Même moi qui ne viens pas souvent au village je sais qui elles sont. La brune, c’est Denise. Elle habite dans la ferme située à la sortie du village vers la gauche. L’autre, qui ressemble à une gitane avec sa jupe et son châle, s’appelle Marie. Elle fait partie de la famille surnommée dans le pays « les Six Mar ». En regardant un peu plus loin derrière toi, tu pourras d’ailleurs apercevoir les autres membres du clan en train de se restaurer. Leur ferme se situe un peu plus à droite de celle de Denise sur un chemin bordé de bosquets. Je les connais davantage, car, pour le haras de mes parents, en coopération avec d’autres fermiers, ils nous fournissent en avoine pour nos chevaux.
William, le jeune homme à l’aspect plus sérieux regarda son camarade en fronçant les sourcils d’étonnement.
— Pourquoi dis-tu qu’on les appelle ainsi ? Ce n’est pas leur vrai nom ?
— Mais non répondit l’autre. C’est simplement le pseudo par lequel les gens du coin les nomment. « Six Mar ». C’est uniquement parce toute la famille se compose de six âmes qui possèdent toutes, en plus de leur nom de famille « Marchalier » des prénoms dont les premières lettres sont : M.A.R. Ce n’est pas banal et pas si évident de trouver et de choisir des prénoms pour toute la famille ayant tous les trois premières lettres identiques. C’est pourquoi ici tout le monde connaît leurs différents prénoms même moi. Il y a Marcel, le père, Marlène, la mère, Marceline l’aînée de la famille mariée, partie vivre à la ville, Marie que tu vois ici ce soir, Margot sa sœur cadette et Marc le dernier. En fait, personne ne parle d’eux avec leur vrai nom de famille pas même ceux, comme mes parents, qui leur achètent leur production.
— À ce que je vois, répondit William, dans ce coin, un rien vous amuse. Heureusement qu’il n’en est pas ainsi pour nous autres à la ville. J’ai vraiment envie de mieux connaître cette Marie. Qu’en penses-tu? Elle est vraiment ravissante. Rien à voir avec les autres filles présentes à cette fête. J’ai bien l’intention de passer la soirée en sa compagnie. Tu n’as qu’à en faire autant avec l’autre et ainsi nous resterons ensemble, car elles ont l’air très proches. Nous allons attendre patiemment que la famille, « Six Mar » comme tu dis, s’éloigne pour nous rapprocher de ces deux demoiselles et tenter d’entamer une discussion. Ensuite, on va passer une bonne soiréecrois-moi!
La famille de Marie se leva pour retrouver des connaissances. Avant de s’éloigner, en passant à côté d’elle, sa maman lui tapota doucettement la tête et lui rappela d’être sage. Les deux amies demeurèrent encore quelques instants sur le banc avecleurs verres. Au moment où elles allaient se lever pour partir en quête de nouveaux cavaliers, les deux jeunes hommes parvinrent à leur hauteur. Toutes deux ne les avaient pas remarqués jusqu’alors parmi l’assistance. Elles écarquillèrent les yeux laissant transparaître sur leurs visages l’effet de surprise. William les dévisagea l’une après l’autre enleur adressant un petit signe de tête tout en les complimentant.
— Mesdemoiselles, bonsoir. Vous êtes vraiment toutes deux ravissantes et très élégantes, rien à voir avec les autres jeunes filles que nous avons pu voir jusqu’alors ce soir. Sans aucun doute, vous en êtes les plus jolies.Acceptez-vousque nous nous joignions à vous pour partager une pâtisserie et une boisson rafraîchissante mon camarade et moi-même? Ah, toutes nos excuses, nous ne nous sommes pas présentés. Voici Nicolas et votre serviteur, William.
Cela dit, il hocha la tête, souleva ses lunettes de soleil et plongea ses yeux azur dans ceux de Marie pratiquement de la même nuance de bleu.
— Alors Mesdemoiselles. Pouvons-nous prendre place à vos côtés ?
Les deux amies rougirent de plaisir en entendant ce jeune homme ainsi s’adresser à elles. Aucun des garçons de leur connaissance, avec lesquels elles avaient précédemment dansé ce soir ne parlait aussi poliment et avec autant de prestance. Elles furent immédiatement conquises. Elles n’avaient plus besoin de rechercher de nouveaux cavaliers et Denise trouva vite une explication plausible pour cacher qu’elles s’apprêtaient à retourner sur la piste de danse en quête de nouvelles rencontres.
— Avec plaisir. Répondit-elle. Prenez place. Nous nous apprêtions justement à aller rechercher quelques douceurs, surtout des crêpes. En souhaitez-vouségalement ?
— Non, non, Mesdemoiselles, rétorqua vivement William. C’est moi qui m’occupe de faire le service. Ne bougez pas. Je reviens de suite.
Cela dit, il laissa les jeunes filles en présence de Nicolas et partit vers le buffet pour chercher des boissons ainsi que des crêpes. Il revint plusieurs minutes plus tard sans rien rapporter. Il se tourna alors vers Nicolas et d’un léger coup de coude, suivi d’un signe de tête, lui indiqua qu’il devait le suivre.
— Désolé, Mesdemoiselles. Encore quelques instants de patience voulez-vous! Nicolas, viens avec moi ! Je ne pourrais jamais tout ramener seul. Surtout mesdemoiselles, ne bougez pas. Nous allons revenir le plus vite possible.
Les deux amies se fixèrent du regard et se retinrent mutuellement d’éclater de rire. Elles n’en revenaient pas d’avoir rencontré d’aussi beaux et aussi courtois jeunes hommes. Rien à voir avec ceux qu’elles connaissaient dans le village ou dans les fermes environnantes. Toutes leurs espérances en la matière étaient dépassées. Plus question de chercher d’autres cavaliers pour les faire tournoyer sur la piste de danse. Elles pouvaient les laisser aux autres jeunes filles présentes qui devaient, sans aucun doute, être vertes de jalousie, car elles avaient été choisies, elles, parmi toutes les autres et de plus, par les plus galants jeunes hommes présents ce soir. Elles avaient eu bien raison de passer du temps à se préparer pour cette soirée et à choisir des vêtements colorés qui, en se démarquant des autres tenues unies et ternes pour la plupart, se démarquaient des autres. Elles en étaient certaines, cette soirée serait à jamais ancrée dans leur mémoire.
Chapitre 3
La soirée battait son plein. Petit à petit, la clarté du jour diminua. La pénombre enveloppa doucement l’endroit jusqu’à laisser place à la nuit. William et Nicolas s’éloignaient en direction de la buvette quand tout à coup un grand coup de trompette résonna faisant stopper net chaque personne à l’endroit même où elle se trouvait. Monsieur le maire, remonté sur l’estrade au milieu des musiciens, annonça à la volée :
— En cet instant, je m’adresse tout particulièrement à vous les enfants. Merci de ne plus courir dans tous les sens et de bien vouloir rester sagement aux côtés de vos parents. À vous les parents, merci de les maintenir dans un périmètre raisonnable pour éviter toute brûlure qui viendrait gâcher cette joyeuse soirée. Des personnes vont maintenant s’approcher afin d’allumer ce feu tant attendu de la Saint Jean, pour accueillir l’été qui commence. Puis, en se tournant vers ces dernières, il ajouta :
— OK messieurs vous pouvez y aller !
À ces mots, une dizaine d’entre eux, munis de grandes perches, au bout desquelles des torches étaient allumées, se rapprochèrent du bûcher et l’enflammèrentde tous côtés. Le feu embrasa tout d’abord la paille entassée au pied du bûcher puis se propagea progressivement aux poutres les plus élevées. On entendit le craquement du bois qui crépitait. Tout l’espace alentour s’illumina de jaune et de rouge. Les parents, par prudence, maintenaient fermement les plus jeunes à leurs côtés. Et devant ce spectacle flamboyant, toute l’assemblée poussa alors des cris de joie tout en applaudissant et en tapant des pieds.
Puis, petit à petit, au son d’une musique rythmée, quelques personnes se prirent par les mains, saisissant au passage leurs voisins ou voisines, jusqu’à former une grande ronde tout autour du bûcher, à une distance raisonnable pour ne pas risquer de recevoir une flammèche. Marie et Denise n’y n’échappèrent pas. Elles se trouvèrent entraînées malgré elles. Pendant plusieurs minutes, au son de cette musique, toute l’assemblée, parents, enfants, adolescents et même vieillards virèrent à droite, à gauche en formant une grande farandole. Pour les deux amies, impossible de se dégager ni de parvenir à retrouver du regard William et Nicolas avant que ne cesse cette ronde improvisée.
Une fois libérées de l’étreinte de leurs voisins, elles tentèrent de regagner la table autour de laquelle elles étaient assises quelques minutes auparavant. Mais, alors que leur but était quasiment atteint, là encore impossible d’aller plus loin, car les parents de Marie arrivèrent à leur hauteur. Sa mère tenait par la main son jeune frère Marc, tandis que son père, en retrait, crochait le bras de Margot.
— Marie ! lui déclara alors sa maman, nous avons attendu jusqu’à maintenant pour participer à l’embrasement du bûcher et faire plaisir à ces deux-là(elle désigna du doigt Marc et Margot), mais la nuit est bien tombée maintenant. Il sera bientôt onze heures et demain matin les vaches, elles, ne vont pas attendre pour qu’on vienne les traire. Elles se moquent bien de la fête. Nous devrons, comme chaque jour, fête ou pas, nous lever tôt. Nous allons donc rentrer. Pars-tumaintenant avec nous ou, comme promis, préfères-tuexceptionnellement rester encore un peu pour t’amuser avec Denise et les jeunes de ton âge ?
— Bien sûr maman. Je reste encore un peu. Je rentrerai en même temps que Denise. Ne ferme pas la porte à clef. Je ne ferai pas de bruit à mon retour.
— C’est entendu lui répondit sa mère. Mais attention, pas de bêtises, car les gens du village sauront bien nous en informer si c’est le cas. Et tu sais qu’alors, il ne seraitplus question de sortie sans nous. Ton père et moi te faisons confiance, mais attention à ne pas nous décevoir. C’est bien clair ?
Puis elle se tourna vers Denise.
— Denise, je te la confie. Fais bien attention à elle. Rentrez bien toutes les deux ensemble, du moins jusqu’aux embranchements des deux fermes. Mais attention, pas trop tard tout de même, car pour toi comme pour Marie, faire la fête c’est bien, mais après pas question de bâcler le travail. Demain, vous aussi aurez à vous lever tôt, fatiguées ou non. Le travail n’attend pas. D’accord ?
— Oui madame. Ne vous faites pas de soucis. Tout ira bien et le travail n’en pâtira pas demain, c’est promis.
— Alors, bonne fin de soirée à vous deux. Nous rentrons. À tout à l’heure. Soyez prudentes.
Toute la famille quitta les lieux dans la pénombre pour rejoindre la ferme. Les deux amies poussèrent un grand ouf de soulagement. Elles allaient enfin pouvoir regagner leur banc laissé de force quelques minutes plus tôt, en espérant y retrouver leurs deux chevaliers servants. Leur désir fut rapidement exaucé puisque quelques minutes suffirent aux deux garçons pour les rejoindre, les mains bien chargées de crêpes et de boissons. Ils les posèrent immédiatement sur la table, mais avant que Marie ne saisisse elle-mêmeun des verres, William s’empressa de lui en tendre un directement.
— Prend celui-ci. Un bon jus de pommes bien frais, rien de tel après la ronde endiablée à laquelle vous avez participé autour du feu. Tu dois avoir la gorge bien sèche.
Nicolas répartit les autres verres avant de présenter à chacune des amies une crêpe délicatement posée sur une serviette papier. William profita de ce moment pour se tourner vers les deux amies.
— Au fait ! Nous nous sommes présentés. Mais pas vous. Avecqui avons-nousl’honneur de passer ces agréables moments Mesdemoiselles, leur demanda-t-ild’un ton flatteur ? Nous ne connaissons pas vos prénoms sauf si vous souhaitez rester incognito bien sûr.
Marie que ce beau jeune homme avait littéralement envoûtée à la fois par sa prestance et par son langage choisi, s’empressa de répondre.
— Oh ! Non ! Pas du tout. Voilà Denise et moi c’est Marie. Nous sommes très amies toutes deux. Vous pouvez bien sûr nous appeler par nos prénoms.
— Bien ! rétorqua William. Maintenant que les présentations sont faites, nous pouvons trinquer et boire à cette merveilleuse soirée en votre compagnie Mesdemoiselles.
Marie commença la première à boire.
— Ce jus de pommes est réellement toujours aussi frais, mais je le trouve plus piquant au goût que celui que nous avons consommé jusqu’ici. Pas toi Denise ?
Cette dernière la regarda avec étonnement.
— Attend. Je goûte le mien.
Elle but une gorgée de son verre et regarda son amie profondément étonnée.
— Non ! Je ne trouve pas. Il manque peut-êtreun peu de sucre, mais je ne le trouve pas vraiment différent de celui d’avant. Le fait d’être assoiffée a dû t’irriter la gorge et c’est pour cela que tu le trouves légèrement piquant.
À ces mots, William, lui aussi, porta son verre à ses lèvres.
— Oui Marie, Denise a raison. Il est très bon et surtout très frais. Et le tien Nicolas ?
Ce dernier en avala une bonne moitié de verre.
— Effectivement, il l’est. Tu peux le boire sans arrière-penséeMarie. Tu dois évidemment avoir besoin de bien te désaltérer après avoir participé à cette ronde improvisée.
— Bon ! rajouta alors William. Maintenant, goûtons à ces bonnes crêpes. Le sucre de dessus remplacera celui qui manquait peut-êtreau jus de pommes !
Marie ne posa plus de question. Elle finit de boire son verre tout en dégustant les crêpes. Une fois son verre vidé, elle se leva.
— Bien. Il est temps à présent de retourner sur la piste de danse. Acceptez-vousde nous servir de cavaliers messieurs ?
William échangea discrètement un clin d’œil avec Nicolas avant de tendre son bras à Marie pour l’inviter à le suivre.
— Bien entendu Mademoiselle. Allons-y. Mais attention à mes pieds, ils sont fragiles. Nicolas, je te laisse le soin d’inviter Denise.
Ce disant, il éclata de rire déclenchant, par la même occasion, celui des deux amies totalement conquises par le charme de ce jeune homme qui leur parlait comme s’il s’adressait à des personnalités. Les voilà tous lancés sur la piste, obligés parfois de jouer des coudes pour se faufiler parmi les autres couples de danseurs. Les deux amies se sentaient particulièrement fières de danser aux bras de ces deux beaux et séduisants jeunes gens surtout devant les regards envieux que leur lançaient les autres jeunes filles présentes à la fête.
Mais régulièrement et discrètement, sans en aviser Denise et Nicolas, William entraîna Marie vers les tables et les bancs. Et à chaque arrêt, faisant courtoisement patienter cette dernière, il se chargealui-mêmed’aller chercher les boissons. Marie se sentait honorée d’une telle galanterie. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, elle se sentait de plus en plus légère, heureuse, gaie. Elle riait à chaque parole prononcée par William oubliant jusqu’à la présence de son amie. Elle était totalement subjuguée par son beau cavalier. Elle ne parvenait plus à penser à personne d’autre que lui. Chaque parole qu’il prononçait lui procurait une joie immense. Les minutes défilèrent. L’horloge de l’église sonna douze coups indiquant que minuit était arrivé. Alors que William et Marie s’apprêtaient une nouvelle fois à se lancer sur la piste, Denise, suivie de Nicolas parvint à leur hauteur.
— Marie, dit-elle, la soirée est bien avancée. Je crois qu’il est temps maintenant de rentrer. Tu sais qu’il nous faut un minimum de repos avant de nous lever demain matin pour nos travaux journaliers. Nous allons donc dire un grand merci à ces deux jeunes gens pour cette charmante soirée passée en leur compagnie et nous allons retourner nous coucher. Suis-moi. Comme promis à tes parents, nous devons rentrer sagement toutes les deux.
Mais Marie ne sembla pas décidée du tout à lui obéir. Elle se sentait si bien, légère, aérienne. Elle avait la sensation d’être une plume soulevée par le vent, prête à danser, virevolter toute la nuit et comptait donc profiter encore un peu de ces instants magiques, merveilleux qu’elle n’avait jamais ressentis jusque-là. Peu lui importait les dires de son amie. Elle en avait d’ailleurs quasiment oublié la présence. Elle s’appuya fermement sur les coudes en enfonçant ses poings serrés sur ses joues pour lui montrer sa détermination, et lui répondit, d’un ton sec, pour lui confirmer son refus catégorique de la suivre.
— AH ! Non alors. Je reste ici.
William, contrarié dans ses projets, fixa Denise pour donner plus de poids dans ses propos.
— Non comme vient de te le dire Marie, pas question de partir tout de suite. Si tu veux t’en aller, n’hésite pas. Pars ! Nicolas pourra même te raccompagner si tu le désires, mais nous, nous restons encore ici, n’est-ce pas Marie ?
Denise fronça les sourcils et serra les dents pour montrer son désaccord à William, puis s’adressa de nouveau à son amie
— Marie, ce n’est pas ce qui était prévu. Viens avec moi ! Nous devons obéir à tes parents et rentrer ensemble toi et moi. Il est déjà tard. Nous avons bien profité de cette soirée. Maintenant, il faut être raisonnables. Suis-moi.
Mais rien à faire. Marie ne cédapas. Son visage s’assombrit. Ses lèvres se crispèrent. Elle lança son bras, poing serré méchamment vers son amie.
— Toi rentre, si tu veux, mais moi je reste. Que tu sois contente ou pas, c’est pareil ! Je suis assez grande pour savoir ce que j’ai à faire. Tu peux dégager. Je n’ai pas besoin d’un chaperon. William me raccompagnera bien lui-même. N’est-ce pas William ?
Ce dernier n’en attendait pas tant. Il avait gagné la partie. Marie allait rester avec lui et c’est ce qu’il souhaitait. Denise écarquilla de grands yeux, furieuse de la réaction assez vive de son amie de toujours. Puis elle tourna les talons sans lui dire au revoir et s’éloigna à grandes enjambées. Nicolas lui emboîta le pas. Il comprenait sa colère après l’attitude de Marie à son égard, et il ne voulait pas la laisser rentrer seule. Doucement, pour ne pas sembler lui forcer la main, il lui demanda.
—Acceptes-tuque je te raccompagne Denise et que nous fassions ce bout de chemin ensemble ?
Cette dernière acquiesça d’un simple signe de tête sans pouvoir s’exprimer tant elle était encore irritée des propos et de la manière de se comporter de son amie. Il lui fallut encore plusieurs minutes avant de réagir.
— Oui ! Bien sûr. Parler un peu me fera du bien. Je suis encore stupéfaite de la réaction de Marie. Nous avions passé tant de temps toutes les deux aujourd’hui à préparer joyeusement cette soirée. Nos parents avaient accepté exceptionnellement que nous demeurions un peu plus longtemps ce soir, mais il ne fallait tout de même pas abuser. Elle était tout à fait d’accord. La soirée avait bien débuté puis nous vous avons rencontrés. Nous étions ravies toutes les deux que vous nous ayez choisies comme cavalières. Et puis tout a basculé. Petit à petit, elle a changé. Que s’est-il passé ? Nous avons tant dansé toi et moi que je n’ai pas pensé à m’occuper d’elle. Ton copain William a certainement quelque chose à voir avec cela. Au fond, nous ne savons même pas qui vous êtes vraiment. Toi je t’ai déjà aperçu plusieurs fois au village, mais sans te connaître. Qui es-tu ? D’où viens-tu? Comment êtes-vousvenus ici ce soir ? Qui est ce William ? Que fait-il?
Devant une telle avalanche de questions, Nicolas resta perplexe tout en continuant de marcher tranquillement à ses côtés.
— Tu as raison. Eh bien voilà. Je suis le fils du propriétaire du grand haras sur la route de Caen. Tu l’as peut-êtredéjà vu si tu es passée devant. Nous avons nos propres chevaux de course, mais nous en gardons également d’autres appartenant à des particuliers qui nous payent pour les entretenir et les entraîner pour eux. J’ai connu William au lycée où nous sommes pensionnaires la semaine. La fin de l’année scolaire arrive bientôt, nous n’avons plus beaucoup de travail à faire. Comme il semble passionné par les chevaux je l’ai invité chez moi, au haras, pour quelques jours. Nous avons en pension de superbes étalons et de belles pouliches à lui montrer. Nous possédons un superbe domaine dans lequel il pourra pratiquer l’équitation durant son séjour. Nous avons appris qu’une fête avait lieu ici, dans votre village, ce soir. Nous avions envie de nous amuser un peu, après une année difficile et nous sommes venus à bicyclette jusqu’ici. Voilà ai-je répondu à toutes tes questions ?
— Oui excuse mon attitude à ton égard, mais je suis encore très en colère après la réaction de Marie. Jamais elle ne m’avait parlé ainsi. Je ne la reconnais pas. Nous avions tout prévu ensemble et subitement elle me rejette et m’insulte presque. Elle ne semble plus dans son état normal. Elle semblesubjuguée par William et je ne suis pas sûre qu’elle soit en sécurité avec lui. Je m’inquiète de devoir les laisser seuls, mais je n’ai pas le choix. Demain matin, on peut même dire ce matin, vu l’heure qu’il est déjà, je dois me lever tôt pour faire mon travail à la ferme. Je ne suis pas une privilégiée comme vous les garçons.
— Je crois que tu peux rentrer tranquillement. Je suis sûr qu’elle ne risque rien. Nous ne sommes pas des voyous. Juste des jeunes gens comme toi et Marie. Nous aimons nous distraire un peu, de temps en temps, pour décompresser d’une année d’étude. Aucune crainte à avoir. Crois-moi. Tu ne dois pas t’angoisser. Marie va rentrer un peu tard, certes, et demain matin, tout comme nous tous, elle aura beaucoup de mal à sortir de son lit. Je conçois que pour nous les garçons ce ne sera certainement pas si tôt. Ses travaux matinaux vont vite la remettre sur pied et la journée va sûrement lui sembler bien longue, mais elle se sera bien amusée. N’est-ce pas le principal ?
Denise, un peu confuse de lui avoir fait sentir à quel point lui et son ami appartenaient à une caste différente de la leur, se radoucit légèrement.
— Tu as certainement raison. Mais c’est mon amie. Tu comprends ? Enfin, je te fais confiance. D’ailleurs tout en parlant, nous voilà quasiment parvenus chez moi. Ma ferme se trouve juste là au bout de ce petit chemin. Je te laisse. Je rentre me coucher. Ravie d’avoir fait ta connaissance et merci pour cette soirée inoubliable passée en ta compagnie. Tu n’as plus qu’à aller récupérer ton vélo et qui sait ? Nous nous croiserons peut-êtreun jour prochain au village ? Également merci de m’avoir raccompagnée jusqu’ici. Bon retour à toi et bonne nuit.
— Bonne nuit à toi aussi et peut-être à un de ces jours.
Ils partirent chacun de leur côté. Nicolas revint assez vite rejoindre William et Marie. Mais il n’avait plus le cœur à s’amuser ce soir. Il avait passé de bons moments en compagnie de Denise et décida de rentrer lui aussi. Il s’approcha du couple et interpella William.
— Bon, il est tard maintenant. Je crois qu’il est l’heure de rentrer nous aussi. Nous avons un petit bout de chemin à faire pour regagner, à vélo, le haras. Nous pourrions ensemble ramener Marie chez elle sur le cadran d’une de nos bicyclettes et reprendre ensuite le chemin du retour. Qu’en penses-tu?
Avant même que Marie s’insurge des propos de Nicolas, William prit la parole.
— Non. Non. Si c’était le cas, nous aurions pu tout à l’heure ramener de la sorte les deux filles. Je n’ai aucune envie de partir maintenant. Marie non plus. Nous restons encore. Mais ne t’inquiète pas. Tu peux prendre ton vélo et rentrer tout seul. Je suis capable de retrouver le chemin du haras sans toi. Le temps d’arriver, ton père et les palefreniers seront debout et ils pourront m’ouvrir pour gagner ma chambre. Nous nous reverrons au petit déjeuner ou même directement au repas du midi. Bon retour.
Nicolas resta sans voix. Denise avait un peu raison. Le comportement de William était étrange. Il se demandait s’il ne devait pas rester ici en l’attendant, mais la fatigue commençait à le gagner et il ne se voyait pas rester inactif au bout de la table en attendant que son copain décide de partir. Il dit donc au revoir au couple et regagna sa bicyclette.
William était ravi de demeurer enfin seul à seul avec Marie. Il pouvait continuer tranquillement à atteindre son objectif
— Bon ! Nous allons arroser cela. Tu as bien fait de tenir tête à Denise tout à l’heure. Tu es bien assez grande pour prendre tes décisions toute seule. Elle est enfin partie. Nicolas, lui, préfère retrouver son lit. Tant mieux. Ne bouge pas. Je vais nous chercher un autre verre.
Marie resta assise sans broncher. Sa tête devenait peu à peu embrouillée. Je vais boire et retourner ensuite sur la piste de danse se dit-elle. Dès le retour de William, elle avala une bonne gorgée qui cette fois lui brûla encore davantage la gorge.
— Vraiment ! Je ne vais pas faire de compliment à celui qui a pressé ce jus, car il me semble de moins en moins bon.
— Ce n’est rien, lui rétorqua William. Simplement, à force de danser tu te fatigues. Tu respires surtout la bouche ouverte d’où cette impression que tu as de gorge qui pique, crois-moi ! Pour moi aussi, je t’assure, il me semble plus irritant, mais c’est normal.
— Oui ! Tu as certainement raison.
Ils repartirent pour quelques tours de piste quand brusquement Marie ne se sentit pas bien. Sa tête tournait. Ses jambes flageolaient. Elle avait beaucoup de mal à se concentrer sur tout ce qui l’entourait. Elle s’accrocha fortement au bras de William et regagna difficilement le banc le plus proche.
— Je veux partir. Denise avait raison. Il est l’heure d’aller dormir. En plus, le temps devient de plus en plus lourd. Il ne serait pas étonnant qu’un orage éclate.
Elle se leva un peu chancelante. La tête lui tournait davantage de minute en minute. William lui agrippa alors le bras pour la soutenir.
— OK. Viens. Je vais te raccompagner. Nicolas m’a dit que ta ferme est un peu à droite en sortant du village. C’est bien cela ?
— Oui. Oui. Merci à toi. Rentrons maintenant.