Chapitre 2
En plein cœur de la forêt, loin de tous les miens, je continue de réfléchir à un moyen de sortir de cette horrible situation. Pourquoi les gens ont-ils tant de mal à comprendre que tout le monde ne voit pas les choses de la même manière ? En soi, l'idée d'avoir un compagnon ne me déplaît pas, mais c'est cette manière de l'avoir que ma famille m'impose que je condamne.
Personnellement, j'aurais aimé que ma rencontre avec l'homme de ma vie se fasse dans un contexte bien différent et meilleur. Pourquoi pas une rencontre accidentelle dans un café par exemple ? Ou même dans la rue, au centre commercial, au cinéma, à une fête. N'importe où, mais pas dans la forêt, au cours d'une chasse où l'on est traqué comme un morceau de viande et après quoi on est marqué avec ou parfois sans son consentement. J'essaye de faire entendre raison aux miens, mais ils n'ont qu'un seul mot sur les lèvres : tradition. Tradition ? Devrais-je mettre ma vie en danger juste pour une fameuse tradition vétuste ? Et si mon compagnon était un bâtard, alcoolique ou violent ? Je frissonne à cette pensée. Je suis prête à faire n'importe quoi pour éviter cette chasse. D'après les informations qui me sont parvenues, dans d'autres régions d'Amérique, pour que les loups-garous puissent trouver leurs partenaires, un bal de danse s'organise chaque année. Je pense que cette idée est plus séduisante et certainement meilleure que la nôtre. Pourquoi nos meutes ne peuvent-elles pas penser comme eux ? Pourquoi ne pas moderniser un tant soit peu nos pratiques ?
Alors que je continue de penser à tout cela, le cœur rempli de désespoir, j'entends soudain une brindille craquer derrière moi. Je me suis toutefois gardée de réagir par impulsion, car j'avais automatiquement reconnu l'odeur qui se dirige vers moi. Je suis donc restée assise, laissant mon frère s'asseoir à côté de moi. À peine installé, il enfonce son coude droit dans mes côtes avec une petite pression pour me notifier sa présence agaçante.
- Hé Rinnie, qu'est-ce qui te prend ? questionne-t-il.
Il m'avait surnommé Rinnie depuis notre enfance. Au moment où nous apprenions à parler, il ne pouvait pas bien prononcer mon nom, alors il m'appelait Riv ou Rin. Ensuite, quand nous avions grandi, il avait décidé que m'appeler "Rinnie" était plus pratique. À dire vrai, je préfère ce surnom à tous les autres affreux qu'il m'avait collés. Après ma louve, mon frère est celui qui m'a toujours le plus soutenue. Il ne me comprend certes pas totalement et ne valide pas toutes mes décisions, mais il est pour moi tout ce qu'un frère devrait être, ou peut-être même plus. Sur le plan comportemental, nous ne nous ressemblons pas le moins du monde. Tandis que moi, je suis colérique et agressive, lui, il est plutôt du genre décontracté, avec une attitude cool envers tous. Il est très doué pour masquer ses émotions, mais ce n'est certainement pas mon cas. Je suis extrêmement têtue et impétueuse.
Sans le regarder, j'ai haussé les épaules et répondu :
- Je ne comprends toujours pas. Pourquoi ne pouvons-nous pas juste attendre nos compagnons dans nos cabines ou tout au moins dans nos meutes ? Pourquoi doit-il être question d'une chasse primitive ? Selon moi, c'est très stupide.
En parlant, je sanglotais. Je pleurniche devant mon frère parce qu'il est la seule personne devant laquelle j'arrive à exprimer mes émotions. Je ne peux d'ailleurs pas pleurer devant les membres de ma meute parce que je suis la fille de l'Alpha.
- Rinnie, c'est la tradition. Cela fait des siècles que les choses se déroulent de cette manière. Par ailleurs, ce rassemblement est également un moyen pour les meutes de se rassembler, m'a-t-il dit.
Dès que ces mots ont atteint mes lobes d'oreilles, j'ai eu l'impression d'entendre mes parents parler. Ma colère explose donc et je m'écris :
- Je m'en fiche ! Crois-tu que la Déesse de la Lune a besoin d'aide pour unir les compagnons, former des couples de loups ? Penses-tu vraiment qu'elle a besoin d'être aidée au travers de cette grosse mascarade ? Pourquoi ne pas laisser le destin décider pour chacun ? Aussi, laisse-moi te dire que le fait qu'une chose se produise depuis des siècles ne veut pas forcément dire que c'est une bonne chose. Le monde évolue, l'époque a changé. Les hommes eux-mêmes ainsi que leurs croyances ont changé. Les méthodes peuvent donc aussi changer s'ils le souhaitent.
Là, mon frère m'a regardée avec tout son sérieux et m'a dit :
- Nous ne pouvons pas totalement dépendre de notre destin. Je pense qu'il est parfois préférable de prendre les choses en main, de forcer les portes. De plus, nous les hommes aimons bien chasser, même s'il n'est pas question ici de gibiers, mais de nos compagnes. Sur ces mots, il m'a fait un clin d'œil amusant.
Cependant, moi, je n'étais pas amusée du tout. J'ai donc continué mon argumentaire avec amertume.
- Pourquoi personne n'essaie de demander aux femmes ce qu'elles veulent ? Vous autres hommes, vous aimez chasser vos compagnes, mais vous demandez-vous si elles aiment être chassées ? Savez-vous à quel point c'est dangereux d'être une proie au cours de cette chasse ridicule ? L'année dernière, deux femelles avaient été violées pendant le rassemblement par leurs propres compagnons, mais tout le monde avait négligé cette situation horrible comme si ce n'était rien de grave. Même les anciens n'avaient pas réagi. Ramenons le sujet à moi. Que ferais-tu si mon compagnon me viole ? Absolument rien. Même si tu voulais réagir, papa ou les anciens ne te laisseraient jamais le faire. Ils passeront cela sous silence, me laissant seule face à mon sort.
Sur ces mots, je me suis levée sans attendre sa réponse et me suis mise à marcher pour la maison. Sans même regarder derrière, j'ai senti qu'il a tendu la main pour me retenir dans l'espoir de dire quelque chose qui m'aiderait peut-être à comprendre, mais j'ai continué d'avancer. À quoi bon discourir quand on connaît d'avance l'issue de la situation ? D'ailleurs, même si je restais sur place, il allait me dire la même chose qu'il avait l'habitude de me dire, à savoir que la Déesse de la Lune s'en était remise par le passé au destin et que les partenaires n'arrivaient pas à se trouver. Et qu'à cause de cela, beaucoup de couples de loups-garous avaient été formés sur le tas et étaient de ce fait, faibles, ce qui les rendait susceptibles de devenir solitaires plus tard.
Je sais que mes parents et lui se soucient de moi, mais je ne compte pas rester assise et laisser ma vie entière être décidée. Je ne suis plus une gamine et je veux qu'ils le comprennent. En rentrant chez moi, je savais d'avance ce qui m'attend. Les mêmes mots, la même conférence ainsi que le même drame seront encore mon partage pour un bon moment. Toutefois, je ne me suis pas focalisée sur tout ça. Je laisse mon esprit vagabonder en me demande si je serai vraiment retrouvée par mon partenaire cette année. Là, je décide que même s'il est présent au rassemblement, je ferai tout mon possible pour qu'il ne me trouve pas. Au fil des années, j'avais appris à masquer mon odeur ou à confondre quelqu'un en l'amenant dans la mauvaise direction. Eh oui, je me suis préparée depuis longtemps.
Sur cette réflexion, je me suis mise à ricaner et j'ai marmonné :
- Tu ne perds rien à attendre, mon soi-disant futur compagnon. Je ne me soumettrai pas à toi aussi facilement.
Chapitre 3
Cela fait une semaine que je n'ai ni parlé à mes parents, ni à mon frère, or le rassemblement commence dans deux jours. Je voulais juste leur faire comprendre que j'avais besoin d'être comprise, que je ne voulais pas être chassée. Je me disais que l'un d'entre eux viendrait vers moi et surtout que mon mutisme les toucherait. Mais contre toute attente, aucun d'entre eux ne m'avait approchée ni parlé. C'était comme si je n'existais pas. Tout le monde était certes occupé à préparer la chasse à venir et il y avait peut-être beaucoup de choses à faire, mais était-ce une raison pour me délaisser à ce point ?
Depuis que je m'étais enfermée dans ma chambre la semaine dernière, je n'ai personne à qui parler. Je m'ennuie à mourir et ma louve me démange à l'intérieur de ma tête, car elle ressent la même chose que moi. En passant, je dis merci à la déesse, car Rhea est le plus beau cadeau qu'elle m'ait fait. Elle est belle, elle est courageuse, elle est forte et une coureuse extrêmement rapide. J'aime sa fourrure, car, elle est unique. Et je suis sûre qu'elle peut facilement défier un alpha avec sa taille et sa force.
Je m'étais enfermée dans ma chambre et ne sortais que lorsque j'avais besoin de manger quelque chose ou de me dégourdir les jambes. Cela m'épargnait d'ailleurs les sermons incessants de mon père. Sentant mon estomac gronder bruyamment, je me retourne pour allumer mon téléphone. Sur l'écran, je vois qu'il sonne 16 heures déjà. Il y a tant de choses que j'ai envie de manger, mais ce n'est pas encore le moment pour moi de festoyer. Je me promets donc de manger tout ce dont j'ai envie quand j'aurai réussi à ne pas me faire retrouver par mon soi-disant compagnon.
Toutefois, sur le moment, je ne peux pas ignorer les gargouillements de mon ventre. Malgré moi, je me lève donc et descends à la cuisine pour voir ma mère, qui cuisine pour tous les chefs dans le packhouse. Elle est douée pour ce genre de choses et il faut dire qu'elle m'a aussi bien formée. Elle ne cessait de me dire que je serais une parfaite Luna si Céleste (déesse de la Lune) m'accouplait avec un alpha. Depuis que nous étions enfants, elle nous a appris à tous les deux comment traiter nos compagnons et elle m'a aussi appris les devoirs d'une Luna. Son intuition lui disait que je serais la compagne d'un alpha. En vrai, ma mère est une romantique désespérée qui a plus de fantasmes pour nos futurs compagnons que nous n'en avons nous-mêmes.
J'entre dans la cuisine aussi silencieusement que possible. En tournant la tête, elle me voit soudainement et sursaute légèrement. Ensuite, elle s'avance vers moi d'un pas décidé et me prend immédiatement dans ses bras, disant :
- Je suis vraiment désolée, ma chérie. Je sais à quel point tu détestes ça, mais il faut que tu le fasses.
Cependant, je fais abstraction du reste du discours et la repousse doucement. Ensuite, je me dirige vers le garde-manger pour trouver quelque chose pouvant améliorer mon humeur et calmer mon estomac, puis je quitte la cuisine avec ses doux sanglots résonnants dans mon dos. Je peux sentir ma louve gémir aux pleurs de ma mère, mais cela ne me fait pas faiblir. Je ne compte pas me faire attraper comme une vulgaire viande par un inconnu. Et si cela arrivait vraiment dans ces conditions-là, je les renierai en tant que parents. D'ailleurs, ce n'était pas comme s'ils s'en souciaient de toute façon, alors pourquoi me donnerais-je cette peine ?
Je n'avais pas non plus l'intention de la blesser, mais je n'avais vraiment rien à lui dire à elle ou à qui que ce soit, rien d'autre que ce que je disais jusque-là. Une fois dans ma chambre, j'entends quelqu'un entrer et je me retournai légèrement, m'attendant à voir ma mère.
J'avais même déjà ouvert la bouche pour lui présenter des excuses pour mon agissement. Mais sur qui tombai-je ? Mon père. L'homme était debout dans l'embrasure de la porte. Il avait l'air fatigué et j'étais sûre que cinquante pour cent de cette fatigue était causée par moi, tandis que les cinquante autres pour cent provenaient des préparatifs du rassemblement. Tranquillement, je soupirai et posai ma nourriture sur le sol. Ensuite, je me dirigeai vers le tabouret, y pris place et attendis le discours qui me serait adressé. Mais à ma grande surprise, il ne dit rien. Il resta là à me regarder ou plutôt à m'observer. J'essayai de déchiffrer son expression faciale, mais en tant qu'Alpha expérimenté et bon en plus, il savait cacher ses émotions.
- Tu sais, je t'aime plus que ton frère parce que tu es exactement comme ta mère, me dit-il.
- Aimer ! Ouais, c'est ça ! grogne-je légèrement en entendant cela.
- Pour de vrai, tu me rappelles ta mère quand elle était jeune, continue-t-il.
Je ne m'attendais pas à entendre pareille chose, mais je ne réponds pas. Cette conversation prenait définitivement un chemin différent de celui auquel je m'attendais et ça me rendait perplexe.
- Elle était aussi très opposée à l'idée de la chasse. Je me souviens qu'à la seconde où j'ai senti son odeur dans les cabanes, j'ai été instantanément amoureux d'elle. Je n'oublierai jamais le premier mot qu'elle m'a dit. Elle m'a échappé dans la forêt pendant 3 heures et je pensais que je devrais attendre l'année suivante pour la voir. J'avais déjà été renvoyé chez moi les 5 années précédentes, car elle était trop jeune pour y assister, et je pensais déjà que cette année-là serait mon sixième échec. Mais lorsque je l'ai enfin vue, j'avais l'impression que le temps s'était arrêté. Elle était et est toujours la plus belle personne du monde. Et je suis encore plus tombé amoureux d'elle lorsqu'elle m'a donné mes deux enfants magnifiques.
À ce niveau, il cesse de parler un instant, comme s'il se revoyait dans la forêt avec elle, puis continue :
- Je l'ai attrapée et elle m'a regardé avec un tel feu dans les yeux que j'ai presque tressailli. Ensuite, elle m'a dit que si je n'enlevais pas mes mains d'elle, elle ne me laisserait jamais la toucher et encore moins la marquer. Mais finalement, elle a cédé à l'attraction du partenaire et c'était la meilleure chose qui nous soit jamais arrivée. Tout ceci pour te faire comprendre que le rassemblement n'est pas si mauvais. S'il te plaît, laisse-toi aller.
Après son discours, il se retourne simplement et s'en va, me laissant stupéfaite. Je n'arrive pas à croire à ce qu'il vient de me dire. Ma mère était-elle donc aussi contre l'idée du rassemblement à son époque ? Je ne l'aurais jamais imaginé. Toutefois, je n'ai toujours pas changé ma décision. Par ailleurs, mon intuition me dit que quelque chose de nouveau se passera cette année, quelque chose qui changera ma vie pour toujours.