Chapitre 4
« Tu es ici pour quelque chose ? »
Autrefois, quand Pascal venait spontanément me parler pour engager la conversation, je me sentais toujours très flattée. N’ayant sans doute pas prévu ma froideur, il a été surpris pendant un instant.
Son visage a trahi un certain embarras.
« Oui, j’ai quelque chose à te dire. »
« Anne vient de terminer un projet d'envergure, je prévois de la promouvoir pour encourager le reste des employés. Qu’en penses-tu ? »
Pascal m’a regardée.
Il me demandait mon avis, mais je savais bien qu’il ne faisait que m’informer d'une décision déjà prise.
J’ai tout de même hoché la tête : « Je n’ai pas d’avis là-dessus. »
« Il faut récompenser les bons éléments et punir les mauvais, sinon il est difficile de gérer l’équipe », a-t-il poursuivi.
« Tu n’as pas terminé de projet depuis longtemps, je veux donc te transférer temporairement à un poste de base, je te rapatrierai plus tard. »
« Ne t’inquiète pas, ce ne sera pas long. C’est pour l’intérêt général, tu es ma fiancée, tu devrais me soutenir, non ? »
J’ai ri intérieurement avec amertume.
En réalité, il ignorait toujours que j’avais déjà démissionné.
Il était capable de deviner l’humeur d’Anne au moindre petit détail, mais il n'avait pas réalisé qu'il avait lui-même signé ma démission de sa propre main.
L’attention, comme l’indifférence, se lisait dans ce genre de détails.
Voyant que je restais silencieuse, Pascal a pensé que j’allais protester comme autrefois, et son visage s’est assombri.
« Cela n’a aucune importance si tu n’es pas d’accord, j’ai déjà envoyé les annonces et ton bureau a déjà été attribué à Anne. »
« Soit tu acceptes ce transfert, soit tu pars », a-t-il menacé. « Mais je te conseille de bien réfléchir, l’entreprise prépare son entrée en bourse. »
Son ton montrait qu'il était convaincu que je ne partirais pas.
Cela s’était déjà produit bien trop souvent : en seulement un an, à cause de quelques remarques d’Anne, ma position dans l’entreprise avait été réduite encore et encore.
J’avais tout supporté à l’époque, et Pascal était certain que je serais encore plus réticente à l’idée de partir aujourd’hui.
J’ai esquissé un sourire triste :
« Je n’ai pas dit que je refusais. »
« Alors, c’est réglé », a-t-il conclu, soulagé.
Je n’avais pas protesté, ce qui, à ses yeux, revenait à accepter.
Il était sur le point de sortir quand, apercevant quelque chose, il est revenu sur ses pas :
« Je me souviens qu’il y avait notre photo sur ta table, où est-elle passée ? »
J’ai enfin réalisé.
En réalité, il n’y en avait pas que sur la table : il y avait nos photos partout — sur l’écran d’accueil de mon téléphone, au mur de ma chambre, dans mon portefeuille…
Pascal s'était déjà plaint que je ne pensais qu'à ces futilités, mais il ignorait que c'était ma façon de me rappeler constamment que, peu importe son comportement, il m’aimait.
Mais j’avais fini par comprendre à quel point j’étais ridicule.
Chacune de ces photos me ridiculisait comme un clown.
Je n'ai pas voulu m'expliquer davantage et j’ai répondu froidement : « Le cadre s’est cassé par accident, alors je l’ai rangé. »
« Comment peux-tu être aussi maladroite ? »
Pascal a froncé les sourcils avec dégoût et a immédiatement baissé la tête pour vérifier s’il y avait des éclats de verre sous ses pieds.
« Prends le temps de bien nettoyer plus tard, ne blesse personne. »
Voyant peut-être que je n’étais plus en colère, son ton s’était un peu adouci. Après avoir dit cela, il s’est levé et a quitté le bureau.
En regardant son dos s'éloigner, j'ai eu un rire amer.
En réalité, il voulait simplement dire qu’il ne fallait surtout pas blesser Anne.
C’était pourtant notre maison, et c’était moi qui gérais tout. Jusqu’à il y a quelques mois, alors que je nettoyais son bureau, j’ai trouvé une barrette tombée par terre. J’ai remarqué aussi que l’oreiller, dans notre chambre à coucher, avait été déplacé. C’est à cet instant que j’ai réalisé qu’il avait amené Anne chez nous de nombreuses fois.
Chapitre 5
Je n’avais pas pu m’empêcher de lui poser des questions. Il avait semblé deviner ce que j’allais demander et avait immédiatement sorti des preuves pour démontrer que leurs relations étaient purement professionnelles. Il en avait même profité pour me blâmer, m'accusant d'être jalouse et d'avoir l'esprit étroit. Pour se venger de mes prétendues divagations, il avait fini par amener Anne chez nous en toute impunité, par pur défi.
Je percevais vaguement la provocation et l’hostilité d’Anne en ma présence.
Pourtant, leur relation paraissait normale, sans la moindre transgression visible.
Au fil du temps, j’avais fini par douter de moi-même.
Chaque jour, je me demandais si j’avais tort. Quand j’y repense aujourd’hui, je me dis qu’avec tout ce temps perdu à me torturer, j’aurais pu accomplir n’importe quoi.
Le lendemain matin, Pascal a annoncé la promotion d’Anne, ainsi que mon transfert au poste le plus bas de l'échelle.
Lors de l’annonce, il se montrait vigilant, mais il n’a compris que j’acceptais vraiment qu’en voyant mon visage rester impassible, du début à la fin.
Il était de bonne humeur, et moi aussi.
Les jours suivants, alors que Pascal organisait une fête en l’honneur d’Anne, je m'occupais de mes démarches de visa.
Lorsqu'ils sont allés se détendre au parc d’attractions, j'étais en train de ranger mes affaires ; ce que j’emportais ne remplissait même pas une valise.
Quand ils se sont rendus dans un club pour un dîner d’affaires et qu’on les a poussés à boire verre après verre, j’ai effectué la passation complète de mes dossiers.
......
Deux jours plus tard, pour mon dernier jour au sein de l’entreprise, j’ai terminé les dernières formalités auprès du service du personnel.
« Avant de partir, passez au bureau du PDG, Monsieur Pascal vous cherche », a déclaré l'employé sans même lever la tête.
J’ai eu envie de refuser, puis je me suis ravisée : je partais ce soir-là. Si Pascal sortait avec Anne comme à son habitude et ne rentrait pas, c’était notre ultime rencontre.
Après tout, nous avions passé cinq ans ensemble, une séparation méritait bien une forme de cérémonie.
Habitée par cette pensée, je suis montée à l’étage.
Je m’apprêtais à pousser la porte quand, à travers la paroi de verre, j’ai aperçu Pascal assis sur le canapé, le dos incliné en arrière. Anne, vêtue d’une robe longue, était allongée, la tête posée sur ses genoux, dans une posture intime.
Je ne savais pas ce que Pascal lui racontait, mais Anne couvrait sa bouche en riant à gorge déployée.
Je me suis immobilisée.
Je me demandais si je devais m’éclipser quand Anne m’a vue la première. Elle a poussé un cri de surprise et s’est levée précipitamment.
« Louise, qu’est-ce que tu fais ici ? »
Une pointe de nervosité a traversé le visage de Pascal. Il a ajusté son costume un peu froissé, puis m’a fustigée : « Louise, qui t’a permis d’entrer ?! »
« Ne t’ai-je pas dit que personne n’avait le droit de monter ici pour me déranger sans ma permission ? »
Pascal avait instauré cette règle autrefois.
Mais la règle originale était la suivante : « Sauf Anne, personne n'a le droit de monter me déranger. »
À l'époque, je pensais qu’il lui accordait un traitement spécial, mais j’en comprenais enfin le sens réel.
Cependant, comme je partais, je n’en ai pas été affectée.
J’ai répondu froidement : « Le chef du personnel m’a dit que tu me cherchais. »
Pascal a ricané. Il a marché d’un pas vif jusqu’à son bureau et a appuyé violemment sur l’interphone. En moins de deux minutes, le chef du personnel est monté.
« Est-ce toi qui as dit à Louise que je la cherchais ? » a demandé Pascal d’un ton glacial.
Le chef du personnel a senti que l’atmosphère était anormale. Il a observé le visage fermé de Pascal, puis Anne qui jouait l’offensée. Terrorisé, il a bégayé après un long silence : « Je... je ne m’en souviens pas. »
« Tu vois ? » a lancé Pascal avec l'air d'un général vainqueur.
Il m’a jeté un regard méprisant avant de lancer d’un ton railleur :
« Est-ce que tout cela a un sens, Louise ? »
« J’ai cru que tu étais enfin devenue raisonnable, mais tu es toujours aussi calculatrice. Si tu tiens tant à m'épier, veux-tu emménager ici pour me surveiller jour et nuit ? »
« Ou bien dois-je porter une caméra sur moi pour satisfaire ta curiosité ? »
Chapitre 6
Je m’étais rendu compte que je n’avais rien à dire — aucune explication ne pourrait changer son avis, elle ne serait qu’un prétexte de plus pour lui.
« Pascal, ne soyez pas en colère. Je suis sûre que Louise s’est simplement trop souciée de toi. Elle a perdu son calme un instant, mais elle ne voulait pas te déranger volontairement. »
Anne s’est approchée de Pascal doucement, caressant son dos tendu avec une tendresse feinte. En disant cela, elle s’est tournée vers moi. Son regard cachait une satisfaction évidente, mais sa voix restait innocente : « Louise, ne vous faites pas d'idées. J’étais trop fatiguée tout à l’heure, j’avais un mal de tête terrible. Pascal avait seulement pitié de moi, il voulait m’aider à me détendre afin que je puisse continuer à traiter les affaires de l’entreprise. »
« Tout ce que nous faisions était pour la société, n’allez pas mal interpréter Monsieur Pascal, je vous en prie. »
J’observais son air hypocrite et la provocation qui se dégageait de son regard. J’ai compris immédiatement qu’elle espérait précisément me voir souffrir et perdre patience sur-le-champ.
Même si je ne connaissais pas toute la vérité, j’étais certaine que tout cela était un piège élaboré par Anne.
Le chef du personnel se tenait à côté. Il était astucieux ; comment n’aurait-il pas vu qu’Anne était la personne la plus chère au cœur de Pascal ? L’atmosphère était tendue à l’extrême, il n’osait naturellement pas dire la vérité et restait silencieux.
Mais je savais bien que même s’il osait parler, Pascal ne l’aurait pas cru.
J’ai décidé de garder le silence. Mais Pascal n’avait pas encore calmé sa colère. Son ton restait abrupt lorsqu'il a dit froidement à Anne :
« Pas la peine de lui expliquer, elle ne mérite pas de l’entendre. »
« La vie privée est une chose, l’entreprise en est une autre ! Puisque nous sommes ici, nous devons absolument suivre les règles de la société ! »
« Louise, tu t'es introduite sans autorisation dans le bureau du PDG, tu as violé le règlement. Toutes tes primes de ce mois sont annulées, et ton salaire est réduit de moitié ! »
Le chef s’est avancé rapidement, la voix tremblante : « Monsieur, Louise avait déjà… »
Il n’a pas pu terminer sa phrase. Un regard glacial de Pascal l’a coupé net.
« Je ne veux entendre aucune excuse. Fais ce que je t’ai dit. »
Paralysé de peur, le chef n’a plus dit un mot avant de dévaler précipitamment l’escalier.
J’ai respiré profondément, et je me suis tournée pour partir. Mais Pascal m’a appelée brusquement : « Louise, arrête-toi. »
Peut-être avait-il épuisé sa colère, car son ton s’est adouci. « Je ne veux pas te cibler intentionnellement, mais ce sont les règles de l’entreprise. Si je ne te punissais pas, comment pourrais-je faire respecter mon autorité ? »
Anne a immédiatement hoché la tête, affectant une mine compréhensive : « Louise. La prochaine fois, tu pourrais d’abord demander à Pascal. S’il était occupé, tu pourrais me demander, je t’aiderais avec plaisir. »
À ces mots, Pascal a regardé Anne avec approbation.
« Regarde Anne, elle consacre tout son temps à l’entreprise. »
Quand il s’est tourné vers moi à nouveau, son regard est redevenu méprisant : « Et toi, tu ne fais rien d’autre que me suivre partout et faire des scènes. Ne peux-tu pas apprendre d’elle ? »
Apprendre quoi ?
Apprendre à porter un masque pour s’immiscer dans la vie des autres ? À être hypocrite et à tendre des pièges ?
Un sourire amer a effleuré mes lèvres. Je ne voulais rien révéler.
Voyant mon silence, Pascal a pensé que j’avais réalisé mes torts.
Son ton est devenu encore plus doucereux. Il s’est approché de moi, a tendu la main et a arrangé maladroitement mon col.
« Je sais que tu faisais tout cela parce que tu tiens à moi, j’étais vraiment déçu de toi », a-t-il dit avec sollicitude.
« À vrai dire, depuis mon retour, tu es devenue plus studieuse. Pour te récompenser, demain, nous irons prendre des photos de mariage. Mais ne sois pas trop fière, tu dois encore corriger ton caractère et apprendre d’Anne. »
« Le mariage ? »
Avant qu’il ne termine, j’ai laissé échapper un petit rire ironique.
J’ai repoussé sa main.
Ensuite, j’ai sorti la lettre de démission que j’avais préparée depuis longtemps et je la lui ai tendue.
« Pascal, nous avons rompu. »
« De plus, j’ai déjà démissionné. À compter d’aujourd’hui, il n’y a plus aucun lien entre nous. »