Chapitre 1

Trois jours après le début de notre silence glacial, mon fiancé a accepté sans hésiter la proposition de sa jeune assistante : partir sillonner le pays en voiture.

Il était convaincu que je réagirais comme à mon habitude : jalouse, colérique, prête à tout pour le retenir. Mais il n'avait pas imaginé qu'à son retour, un mois plus tard, il me trouverait totalement changée.

Lorsqu'il a aidé son assistante à s'emparer du projet que j'avais moi-même développé, je n'ai pas démissionné par dépit comme je l'aurais fait autrefois. Au contraire, je me suis montrée d’un sérieux irréprochable ; j'ai pris soin de chaque détail et j’ai même peaufiné le plan pour elle avec le plus grand soin, comme si cela ne me faisait rien.

Pour que son assistante obtienne la prime annuelle, il a détruit le projet sur lequel j'avais travaillé dur pendant de nombreuses nuits. Je n'ai pas cherché à me justifier, je n'ai pas tenté de prouver mon innocence ; au contraire, j’ai encaissé les reproches sans un mot, telle une étrangère indifférente.

Même lorsqu'il a annoncé qu'il allait la promouvoir au poste de directrice générale, je n'ai montré aucun signe de colère. J’ai même cédé toutes mes actions, le laissant les répartir à sa guise.

L'assistante, de plus en plus arrogante, s'est blottie contre lui pour se vanter :

« Tu vois, j'avais raison », a-t-elle glissé d'un ton suffisant. « On ne peut pas s'y prendre par la force avec Louise, il faut la traiter par l'indifférence. C'est ton absence d'un mois qui a porté ses fruits ; elle a tellement peur de te perdre qu'elle est devenue parfaitement docile. »

Mon fiancé la croyait sur parole, ne cessant de vanter son intelligence et sa finesse. Plus tard, il est venu me trouver pour me faire des promesses empreintes d'une fausse bienveillance : non seulement il m'offrait une promotion et une augmentation, et il me promettait aussi, pour la première fois, un mariage inoubliable que le monde entier nous envierait.

Il avait complètement oublié que, pendant son voyage, il avait déjà signé la démission que je lui avais remise.

Et moi, j'avais déjà rompu avec lui, définitivement.

C'est à ce moment-là que tout s'est terminé entre nous.

« Chère Louise, Pascal a un besoin urgent du plan de ce projet, il faut absolument que tu le termines avant de quitter le bureau ce soir. »

C'était l'assistante de Pascal, Anne Martin. Elle a jeté un épais dossier sur mon bureau.

J'ai ramassé les documents avec calme, habituée à ce genre de provocations : « D'accord. »

Mais elle n'avait pas fini de s'amuser. Elle a ajouté en riant : « Pascal et moi avons un dîner d'affaires ce soir. Louise, tu déposeras le plan sur son bureau quand tu auras fini. Oh, et n'oublie pas de nettoyer son bureau avant de partir. »

Après avoir dit cela, elle a tourné les talons et s'en est allée, d'excellente humeur.

Autour de moi, mes collègues me regardaient avec pitié, sans même savoir comment me réconforter.

Tout le monde savait que le PDG, Pascal Thomas, était mon fiancé, mais il se montrait d'une partialité révoltante envers Anne.

Non seulement il l'avait recrutée dans une autre entreprise pour la nommer directrice du département des projets, mais il lui avait aussi confié mon projet à dix millions d'euros— celui pour lequel j'avais enchaîné les nuits blanches pendant un mois.

À l'époque, j'avais exprimé mon mécontentement. Pascal avait alors organisé un vote public pour décider à qui appartenait le projet.

Il était persuadé que tout le monde le soutiendrait. Mais le résultat avait été sans appel : tout le monde avait voté pour moi. Anne n'avait récolté qu'une seule voix, la sienne ; c'était misérable.

Pascal était immédiatement entré dans une colère noire, m'accusant de former des clans au sein de l'entreprise.

Non seulement il ne m'avait pas rendu le projet, mais il avait annoncé publiquement ma destitution et le gel du salaire de tous les collègues qui m'avaient soutenue.

Tout le monde avait de la colère dans le cœur, mais personne n'avait osé exprimer son mécontentement.

Après cela, il était venu me demander pardon. Il m'avait expliqué qu'il voulait simplement éviter tout conflit d'intérêts et craignait qu'Anne ne soit marginalisée.

Au début, j'avais cru en lui, mais à présent, je n'avais trouvé que ça ridicule.

Les compétences d'Anne étaient inférieures à celles de notre dernier stagiaire.

Était-ce par souci d'équité ou par pure préférence ? Tout le monde le savait, sauf lui.

Des pas ont retenti à l’étage. J'ai levé les yeux et j'ai aperçu la silhouette élancée de Pascal à l'entrée de l'escalier.

Il a jeté un regard froid vers mon bureau, puis est sorti sans se retourner. Il portait un costume décontracté et, même d'ici, je reconnaissais son parfum au cèdre.

Pascal détestait le parfum, d'ordinaire. Mais celui-ci lui avait été offert par Anne.

Je savais qu'il le faisait exprès.

C'était devenu une habitude ces dernières années.

Tout avait commencé le jour où j'avais découvert leurs messages de bonne nuit, et que je n'avais pu m'empêcher de lui demander des comptes.

Chapitre 2

Pascal avait trouvé que j'étais mesquine. Dans un accès de colère, il avait muté Anne à ses côtés sous un prétexte fallacieux : « Puisque tu doutes déjà de moi, autant confirmer notre relation directement. »

Plus ma colère grandissait, plus il se montrait intentionnellement partial envers Anne. Il l’emmenait à toutes sortes de réceptions mondaines et, même lors des dîners d’entreprise, il lui servait à manger et lui essuyait la bouche en public.

Quand je me disputais avec lui, il s'enfermait dans un silence glacial ; quand je finissais par demander pardon, il en profitait pour réunir ses amis afin de m’humilier et de me réprimander.

J'avais souvent fini par culpabiliser : « n'étais-je vraiment pas assez généreuse pour en arriver là ? »

Mais c’était au troisième jour de ce silence, alors que j’étais malade au point de ne plus pouvoir quitter le lit, qu'il a agi comme s'il ne m'avait pas vue. Il a fait ses bagages sous mes yeux pour partir en voyage avec sa jeune assistante.

Ce jour-là, j’ai été définitivement déçue. J'avais enfin compris qu'il utilisait l'excuse de mon manque de grandeur d'âme comme une façon de m’habituer progressivement à ses écarts, afin de justifier ses comportements immoraux.

Même si je n'avais pas découvert ses messages à l'époque, Pascal aurait trouvé un autre prétexte pour s'afficher avec Anne.

Quand ils sont revenus récemment de leur voyage d’affaires, j'ai senti que leur complicité était devenue plus feutrée, bien qu'ils continuent à dîner, boire et jouer au tennis ensemble.

Mais heureusement, je m'en foutais.

Notre relation de cinq ans était terminée.

Cette farce devait s'achever.

Après avoir terminé le plan, j'étais la dernière personne dans l'entreprise. J'ai ouvert mon téléphone et j'ai découvert qu'Anne avait publié plusieurs posts.

Le décor était celui d’un restaurant gastronomique, avec un dîner romantique à la lumière des bougies.

Sur l'image, Pascal maniait gracieusement ses couverts pour couper le steak d'Anne.

La légende disait : « Un steak coupé par le PDG en personne ne peut qu’être délicieux. »

Beaucoup de partenaires d'affaires avaient laissé un commentaire pour dire qu'ils étaient mignons ; ceux qui ignoraient tout de notre situation demandaient même quand aurait lieu le mariage. Pascal avait laissé planer le doute avec trois petits points et Anne par un émoji coquin.

Comme à leur habitude, ils n'avaient rien démenti.

Mais cette fois, contrairement à autrefois, je n’ai pas ressenti de colère face à leur ambiguïté — j'avais appelé Pascal plus tôt, mais il m’avait réprimandée, me reprochant de perdre mon calme pour « une simple phrase ».

J'ai envoyé un message pour lui dire que le projet était fini, j'ai déposé les documents dans son bureau, changé son eau comme il l'avait exigé, puis j'ai pris ma voiture pour rentrer chez moi.

Je venais à peine de rentrer chez moi quand mon téléphone a sonné. C’était l'appareil de Pascal.

« Chère Louise, c'est Anne ! Merci beaucoup pour le projet, je t'invite à dîner bientôt. »

À peine avais-je décroché que la voix douce d’Anne a résonné à l’autre bout du fil.

Avant que je ne puisse réagir, la voix de Pascal s'est fait entendre en arrière-plan : « Pourquoi la remercier ? C'est son travail, c'est tout. »

« Pascal, Louise est votre fiancée, parlez-lui avec plus de douceur », a chuchoté Anne en feignant de se plaindre.

Leur complicité était telle qu'on aurait dit un couple.

J'ai eu un rire moqueur.

Pascal, qui gardait toujours son téléphone sur lui et qui entrait dans une rage folle si j'osais regarder l'heure sur son écran — m’accusant de fouiner dans sa vie privée —, avait confié son appareil à Anne sans la moindre hésitation. La distance entre nous, et celle entre eux, était claire depuis longtemps.

Pourtant, mon cœur était incroyablement calme.

Ce qui me semblait être la fin du monde auparavant n’était plus rien aujourd'hui.

Après avoir échangé deux mots avec Anne, Pascal a sans doute réalisé que j'écoutais toujours. Il a ajouté d'un ton évasif : « Je rentre bientôt. Ne m’attends pas, dors tôt. »

Puis il a raccroché.

Son « bientôt » signifiait au moins quatre ou cinq heures. Avant, je l'aurais attendu, anxieuse et agitée.

Cette fois, je n’en ai rien fait. J'ai marché calmement vers mon bureau.

Et puis, j'ai jeté un coup d'œil au calendrier posé sur la table.

Chapitre 3

Récemment, Pascal et Anne étaient partis en voyage sous le prétexte d’un déplacement d’affaires. Profitant de cette occasion, j’avais soumis ma demande de démission. Comme je l’avais prévu, toute son attention était portée sur elle ; il l’avait approuvée sans même la lire.

Désormais, il ne restait plus que trois jours.

Il me suffisait d’achever la passation de mes dossiers sous soixante-douze heures pour pouvoir disparaître définitivement.

Après mûre réflexion, j’ai appelé mon ancien tuteur de l’institut de recherche, à l’étranger.

Dès l’obtention de mon diplôme, j’avais été admise dans cet établissement en tant qu'étudiante d'exception et j'avais bénéficié de conditions de travail privilégiées. Mais quand Pascal m’avait confié qu’il avait besoin de renforts pour fonder son entreprise, j’avais démissionné sans hésiter. Mon tuteur avait tenté de me dissuader à plusieurs reprises, mais j’étais rentrée en France, résolue à l’aider à bâtir sa société à partir de rien.

En y repensant, je me trouvais vraiment stupide.

Les sentiments pouvaient changer en un instant ; seuls les efforts ne nous trahissaient jamais.

Une fois qu’il a décroché, je lui ai expliqué la raison de mon appel.

Je pensais qu'il me ferait des reproches, mais au contraire, mon tuteur a soupiré. Il m’a confié qu’il connaissait déjà ma situation et qu’il avait l’intention de me faire revenir.

« Mais cette fois, es-tu vraiment prête ? » m’a-t-il demandé.

J’ai hoché la tête : « Oui, j’ai déjà réglé toutes les formalités de ma démission. »

« Démission ? Quelle démission ? »

Un cri de surprise a retenti.

J’ai tourné la tête et j’ai vu Pascal pousser la porte.

J’ai baissé les yeux sur mon écran : l’appel de mon tuteur avait été coupé.

J’ai éteint mon téléphone avec naturel.

Alors que je réfléchissais à une explication, son propre téléphone a vibré. C’était un message d’Anne. Elle racontait qu’elle avait croisé un petit chat errant sur le chemin du retour et qu’elle était allée lui acheter une boîte de pâtée.

« Trop mignon », a écrit Pascal.

La réponse est tombée dans la seconde : « Le chat est-il mignon, ou est-ce moi qui suis la plus mignonne ? »

Elle a ensuite envoyé une photo d’elle tenant le chat dans ses bras, faisant une moue boudeuse et le signe de la victoire.

Un sourire involontaire a étiré les lèvres de Pascal : « Le chat est mignon, mais tu es plus mignonne que lui. »

Semblant réaliser que j’étais encore là, Pascal a réprimé son sourire. Il a froncé les sourcils et m’a dévisagée : « Je ne t’ai pas dit de te coucher tôt ? Pourquoi es-tu encore là ? »

Son ton froid n’avait absolument rien à voir avec celui qu’il utilisait avec Anne. Il avait déjà complètement oublié ce que je venais de dire à propos de ma démission.

J’ai ri doucement, évitant de m’expliquer : « J’ai encore quelque chose à faire. »

« Il était déjà si tard, qu’est-ce que tu avais encore à faire à une heure pareille ? » a-t-il rouspété. « Pourquoi ne pouvais-tu pas organiser ton temps plus tôt, Louise ? Je ne voulais pas te faire de reproches, mais ta procrastination devenait insupportable. »

Pascal a froncé les sourcils plus fort encore.

Je n’ai pas expliqué que mon retard venait de ses propres demandes imprévues. Je n’avais plus envie de me disputer avec lui pour justifier mon impuissance.

Voyant que je restais silencieuse, Pascal n’a rien ajouté et est entré directement dans la chambre.

Peu après, des éclats de rire joyeux se sont fait entendre. Je l’avais rarement vu rire ainsi ; il n’y avait qu’avec Anne qu’il pouvait être aussi heureux.

Sans y prêter davantage attention, je me suis assise à table et j’ai repris mes documents en anglais.

Cinq ans avaient passé, et la direction de l'institut n'était plus la même. Pour y retourner, même avec l'appui de mon tuteur, je devais prouver que mes compétences étaient restées intactes.

Heureusement, j'avais une base solide et il ne me fallait pas longtemps pour me remettre à niveau.

« Tu lisais une revue en anglais ? »

Alors que j’étais absorbée par mes documents, Pascal est soudainement réapparu derrière moi.

Il a levé la main, m'a arraché le document, l'a feuilleté deux fois avant de le repousser vers moi avec dédain.

Il a ricané : « Pourquoi tu lisais ça ? Qu’est-ce que tu espérais y comprendre ? »

« C’était juste pour passer le temps », ai-je répondu d’un ton indifférent en rangeant mes papiers.

Nulle rencontre à la chute des fleurs

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