Chapitre 2

Pascal avait trouvé que j'étais mesquine. Dans un accès de colère, il avait muté Anne à ses côtés sous un prétexte fallacieux : « Puisque tu doutes déjà de moi, autant confirmer notre relation directement. »

Plus ma colère grandissait, plus il se montrait intentionnellement partial envers Anne. Il l’emmenait à toutes sortes de réceptions mondaines et, même lors des dîners d’entreprise, il lui servait à manger et lui essuyait la bouche en public.

Quand je me disputais avec lui, il s'enfermait dans un silence glacial ; quand je finissais par demander pardon, il en profitait pour réunir ses amis afin de m’humilier et de me réprimander.

J'avais souvent fini par culpabiliser : « n'étais-je vraiment pas assez généreuse pour en arriver là ? »

Mais c’était au troisième jour de ce silence, alors que j’étais malade au point de ne plus pouvoir quitter le lit, qu'il a agi comme s'il ne m'avait pas vue. Il a fait ses bagages sous mes yeux pour partir en voyage avec sa jeune assistante.

Ce jour-là, j’ai été définitivement déçue. J'avais enfin compris qu'il utilisait l'excuse de mon manque de grandeur d'âme comme une façon de m’habituer progressivement à ses écarts, afin de justifier ses comportements immoraux.

Même si je n'avais pas découvert ses messages à l'époque, Pascal aurait trouvé un autre prétexte pour s'afficher avec Anne.

Quand ils sont revenus récemment de leur voyage d’affaires, j'ai senti que leur complicité était devenue plus feutrée, bien qu'ils continuent à dîner, boire et jouer au tennis ensemble.

Mais heureusement, je m'en foutais.

Notre relation de cinq ans était terminée.

Cette farce devait s'achever.

Après avoir terminé le plan, j'étais la dernière personne dans l'entreprise. J'ai ouvert mon téléphone et j'ai découvert qu'Anne avait publié plusieurs posts.

Le décor était celui d’un restaurant gastronomique, avec un dîner romantique à la lumière des bougies.

Sur l'image, Pascal maniait gracieusement ses couverts pour couper le steak d'Anne.

La légende disait : « Un steak coupé par le PDG en personne ne peut qu’être délicieux. »

Beaucoup de partenaires d'affaires avaient laissé un commentaire pour dire qu'ils étaient mignons ; ceux qui ignoraient tout de notre situation demandaient même quand aurait lieu le mariage. Pascal avait laissé planer le doute avec trois petits points et Anne par un émoji coquin.

Comme à leur habitude, ils n'avaient rien démenti.

Mais cette fois, contrairement à autrefois, je n’ai pas ressenti de colère face à leur ambiguïté — j'avais appelé Pascal plus tôt, mais il m’avait réprimandée, me reprochant de perdre mon calme pour « une simple phrase ».

J'ai envoyé un message pour lui dire que le projet était fini, j'ai déposé les documents dans son bureau, changé son eau comme il l'avait exigé, puis j'ai pris ma voiture pour rentrer chez moi.

Je venais à peine de rentrer chez moi quand mon téléphone a sonné. C’était l'appareil de Pascal.

« Chère Louise, c'est Anne ! Merci beaucoup pour le projet, je t'invite à dîner bientôt. »

À peine avais-je décroché que la voix douce d’Anne a résonné à l’autre bout du fil.

Avant que je ne puisse réagir, la voix de Pascal s'est fait entendre en arrière-plan : « Pourquoi la remercier ? C'est son travail, c'est tout. »

« Pascal, Louise est votre fiancée, parlez-lui avec plus de douceur », a chuchoté Anne en feignant de se plaindre.

Leur complicité était telle qu'on aurait dit un couple.

J'ai eu un rire moqueur.

Pascal, qui gardait toujours son téléphone sur lui et qui entrait dans une rage folle si j'osais regarder l'heure sur son écran — m’accusant de fouiner dans sa vie privée —, avait confié son appareil à Anne sans la moindre hésitation. La distance entre nous, et celle entre eux, était claire depuis longtemps.

Pourtant, mon cœur était incroyablement calme.

Ce qui me semblait être la fin du monde auparavant n’était plus rien aujourd'hui.

Après avoir échangé deux mots avec Anne, Pascal a sans doute réalisé que j'écoutais toujours. Il a ajouté d'un ton évasif : « Je rentre bientôt. Ne m’attends pas, dors tôt. »

Puis il a raccroché.

Son « bientôt » signifiait au moins quatre ou cinq heures. Avant, je l'aurais attendu, anxieuse et agitée.

Cette fois, je n’en ai rien fait. J'ai marché calmement vers mon bureau.

Et puis, j'ai jeté un coup d'œil au calendrier posé sur la table.

Chapitre 3

Récemment, Pascal et Anne étaient partis en voyage sous le prétexte d’un déplacement d’affaires. Profitant de cette occasion, j’avais soumis ma demande de démission. Comme je l’avais prévu, toute son attention était portée sur elle ; il l’avait approuvée sans même la lire.

Désormais, il ne restait plus que trois jours.

Il me suffisait d’achever la passation de mes dossiers sous soixante-douze heures pour pouvoir disparaître définitivement.

Après mûre réflexion, j’ai appelé mon ancien tuteur de l’institut de recherche, à l’étranger.

Dès l’obtention de mon diplôme, j’avais été admise dans cet établissement en tant qu'étudiante d'exception et j'avais bénéficié de conditions de travail privilégiées. Mais quand Pascal m’avait confié qu’il avait besoin de renforts pour fonder son entreprise, j’avais démissionné sans hésiter. Mon tuteur avait tenté de me dissuader à plusieurs reprises, mais j’étais rentrée en France, résolue à l’aider à bâtir sa société à partir de rien.

En y repensant, je me trouvais vraiment stupide.

Les sentiments pouvaient changer en un instant ; seuls les efforts ne nous trahissaient jamais.

Une fois qu’il a décroché, je lui ai expliqué la raison de mon appel.

Je pensais qu'il me ferait des reproches, mais au contraire, mon tuteur a soupiré. Il m’a confié qu’il connaissait déjà ma situation et qu’il avait l’intention de me faire revenir.

« Mais cette fois, es-tu vraiment prête ? » m’a-t-il demandé.

J’ai hoché la tête : « Oui, j’ai déjà réglé toutes les formalités de ma démission. »

« Démission ? Quelle démission ? »

Un cri de surprise a retenti.

J’ai tourné la tête et j’ai vu Pascal pousser la porte.

J’ai baissé les yeux sur mon écran : l’appel de mon tuteur avait été coupé.

J’ai éteint mon téléphone avec naturel.

Alors que je réfléchissais à une explication, son propre téléphone a vibré. C’était un message d’Anne. Elle racontait qu’elle avait croisé un petit chat errant sur le chemin du retour et qu’elle était allée lui acheter une boîte de pâtée.

« Trop mignon », a écrit Pascal.

La réponse est tombée dans la seconde : « Le chat est-il mignon, ou est-ce moi qui suis la plus mignonne ? »

Elle a ensuite envoyé une photo d’elle tenant le chat dans ses bras, faisant une moue boudeuse et le signe de la victoire.

Un sourire involontaire a étiré les lèvres de Pascal : « Le chat est mignon, mais tu es plus mignonne que lui. »

Semblant réaliser que j’étais encore là, Pascal a réprimé son sourire. Il a froncé les sourcils et m’a dévisagée : « Je ne t’ai pas dit de te coucher tôt ? Pourquoi es-tu encore là ? »

Son ton froid n’avait absolument rien à voir avec celui qu’il utilisait avec Anne. Il avait déjà complètement oublié ce que je venais de dire à propos de ma démission.

J’ai ri doucement, évitant de m’expliquer : « J’ai encore quelque chose à faire. »

« Il était déjà si tard, qu’est-ce que tu avais encore à faire à une heure pareille ? » a-t-il rouspété. « Pourquoi ne pouvais-tu pas organiser ton temps plus tôt, Louise ? Je ne voulais pas te faire de reproches, mais ta procrastination devenait insupportable. »

Pascal a froncé les sourcils plus fort encore.

Je n’ai pas expliqué que mon retard venait de ses propres demandes imprévues. Je n’avais plus envie de me disputer avec lui pour justifier mon impuissance.

Voyant que je restais silencieuse, Pascal n’a rien ajouté et est entré directement dans la chambre.

Peu après, des éclats de rire joyeux se sont fait entendre. Je l’avais rarement vu rire ainsi ; il n’y avait qu’avec Anne qu’il pouvait être aussi heureux.

Sans y prêter davantage attention, je me suis assise à table et j’ai repris mes documents en anglais.

Cinq ans avaient passé, et la direction de l'institut n'était plus la même. Pour y retourner, même avec l'appui de mon tuteur, je devais prouver que mes compétences étaient restées intactes.

Heureusement, j'avais une base solide et il ne me fallait pas longtemps pour me remettre à niveau.

« Tu lisais une revue en anglais ? »

Alors que j’étais absorbée par mes documents, Pascal est soudainement réapparu derrière moi.

Il a levé la main, m'a arraché le document, l'a feuilleté deux fois avant de le repousser vers moi avec dédain.

Il a ricané : « Pourquoi tu lisais ça ? Qu’est-ce que tu espérais y comprendre ? »

« C’était juste pour passer le temps », ai-je répondu d’un ton indifférent en rangeant mes papiers.

Chapitre 4

« Tu es ici pour quelque chose ? »

Autrefois, quand Pascal venait spontanément me parler pour engager la conversation, je me sentais toujours très flattée. N’ayant sans doute pas prévu ma froideur, il a été surpris pendant un instant.

Son visage a trahi un certain embarras.

« Oui, j’ai quelque chose à te dire. »

« Anne vient de terminer un projet d'envergure, je prévois de la promouvoir pour encourager le reste des employés. Qu’en penses-tu ? »

Pascal m’a regardée.

Il me demandait mon avis, mais je savais bien qu’il ne faisait que m’informer d'une décision déjà prise.

J’ai tout de même hoché la tête : « Je n’ai pas d’avis là-dessus. »

« Il faut récompenser les bons éléments et punir les mauvais, sinon il est difficile de gérer l’équipe », a-t-il poursuivi.

« Tu n’as pas terminé de projet depuis longtemps, je veux donc te transférer temporairement à un poste de base, je te rapatrierai plus tard. »

« Ne t’inquiète pas, ce ne sera pas long. C’est pour l’intérêt général, tu es ma fiancée, tu devrais me soutenir, non ? »

J’ai ri intérieurement avec amertume.

En réalité, il ignorait toujours que j’avais déjà démissionné.

Il était capable de deviner l’humeur d’Anne au moindre petit détail, mais il n'avait pas réalisé qu'il avait lui-même signé ma démission de sa propre main.

L’attention, comme l’indifférence, se lisait dans ce genre de détails.

Voyant que je restais silencieuse, Pascal a pensé que j’allais protester comme autrefois, et son visage s’est assombri.

« Cela n’a aucune importance si tu n’es pas d’accord, j’ai déjà envoyé les annonces et ton bureau a déjà été attribué à Anne. »

« Soit tu acceptes ce transfert, soit tu pars », a-t-il menacé. « Mais je te conseille de bien réfléchir, l’entreprise prépare son entrée en bourse. »

Son ton montrait qu'il était convaincu que je ne partirais pas.

Cela s’était déjà produit bien trop souvent : en seulement un an, à cause de quelques remarques d’Anne, ma position dans l’entreprise avait été réduite encore et encore.

J’avais tout supporté à l’époque, et Pascal était certain que je serais encore plus réticente à l’idée de partir aujourd’hui.

J’ai esquissé un sourire triste :

« Je n’ai pas dit que je refusais. »

« Alors, c’est réglé », a-t-il conclu, soulagé.

Je n’avais pas protesté, ce qui, à ses yeux, revenait à accepter.

Il était sur le point de sortir quand, apercevant quelque chose, il est revenu sur ses pas :

« Je me souviens qu’il y avait notre photo sur ta table, où est-elle passée ? »

J’ai enfin réalisé.

En réalité, il n’y en avait pas que sur la table : il y avait nos photos partout — sur l’écran d’accueil de mon téléphone, au mur de ma chambre, dans mon portefeuille…

Pascal s'était déjà plaint que je ne pensais qu'à ces futilités, mais il ignorait que c'était ma façon de me rappeler constamment que, peu importe son comportement, il m’aimait.

Mais j’avais fini par comprendre à quel point j’étais ridicule.

Chacune de ces photos me ridiculisait comme un clown.

Je n'ai pas voulu m'expliquer davantage et j’ai répondu froidement : « Le cadre s’est cassé par accident, alors je l’ai rangé. »

« Comment peux-tu être aussi maladroite ? »

Pascal a froncé les sourcils avec dégoût et a immédiatement baissé la tête pour vérifier s’il y avait des éclats de verre sous ses pieds.

« Prends le temps de bien nettoyer plus tard, ne blesse personne. »

Voyant peut-être que je n’étais plus en colère, son ton s’était un peu adouci. Après avoir dit cela, il s’est levé et a quitté le bureau.

En regardant son dos s'éloigner, j'ai eu un rire amer.

En réalité, il voulait simplement dire qu’il ne fallait surtout pas blesser Anne.

C’était pourtant notre maison, et c’était moi qui gérais tout. Jusqu’à il y a quelques mois, alors que je nettoyais son bureau, j’ai trouvé une barrette tombée par terre. J’ai remarqué aussi que l’oreiller, dans notre chambre à coucher, avait été déplacé. C’est à cet instant que j’ai réalisé qu’il avait amené Anne chez nous de nombreuses fois.

Nulle rencontre à la chute des fleurs

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