Chapitre 2
Point de vue d'Éléonore :
L'odeur stérile de l'antiseptique fut la première chose que j'ai enregistrée. Mes paupières se sont ouvertes en tremblant, révélant un plafond d'un blanc aveuglant. J'étais à l'hôpital. Encore. Une douleur familière et froide s'est installée dans ma poitrine. J'ai regardé autour de moi. Vide. Pas un seul visage familier.
Une infirmière est entrée en trombe, son uniforme impeccable.
« Mademoiselle Dubois, vous êtes réveillée. Comment vous sentez-vous ? »
Elle a vérifié mes constantes, son expression neutre.
« Vous avez fait une sacrée chute. Heureusement, pas de dommages majeurs durables, juste une commotion cérébrale et de vilaines contusions. Vous sortirez dans un jour ou deux. »
Un jour ou deux. Ma famille n'avait même pas pris la peine de rester.
Mon téléphone a vibré sur la table de chevet. Un message de Joséphine. Une photo d'elle et de mes parents, riant, dans un restaurant chic. *Tellement contente que tu ailles bien, sœurette ! On était si inquiets de te voir comme ça. Maman et Papa ont insisté pour que j'aie besoin d'un remontant après ton 'accident'. Remets-toi vite !* Les mots, dégoulinant de fausse sollicitude, étaient une nouvelle blessure. Je n'ai pas répondu. Je ne le ferais pas.
Deux jours plus tard, j'ai été autorisée à sortir. Une voiture de l'hôpital m'a déposée au vaste domaine des Dubois. L'entrée majestueuse, autrefois une porte vers la chaleur, ressemblait maintenant à la gueule d'une tombe. En entrant, j'ai entendu des rires venant du salon. La voix chantante de Joséphine, le rire indulgent de ma mère, le rire chaleureux de Charles. Le murmure familier d'Adrien. Ils étaient tous là, une image parfaite de bonheur familial, totalement imperturbables par mon absence. Aucune trace du sang que j'avais laissé dans l'escalier. Il avait été nettoyé.
Je suis allée directement dans ma chambre, une coquille vide de ce qu'elle était autrefois. Le délicat papier peint floral, la coiffeuse antique, les bibelots d'enfance – tout me semblait étranger maintenant. Ce n'était plus mon espace. C'était un musée d'une vie que je ne vivais plus.
J'ai commencé à faire mes bagages. Pas des vêtements, pas des bijoux. J'ai sorti de vieux albums photo. Des photos de moi et Adrien, de moi et Charles, de moi avec mes parents, rayonnants. Un petit chien en bois fait à la main, un cadeau de Charles quand j'avais sept ans, après la mort de mon premier chiot. Un ruban délavé d'une pièce de théâtre scolaire où ma mère avait applaudi le plus fort. Une fleur séchée d'Adrien, offerte lors de notre premier rendez-vous. Chaque objet, un éclat d'un passé brisé.
Je les ai tous rassemblés dans un vieux panier en osier. Puis, je suis sortie dans le vaste jardin arrière, autrefois mon sanctuaire. Le soleil couchant projetait de longues ombres. J'ai sorti une bouteille d'essence à briquet.
La première photo à brûler fut celle d'Adrien et moi, riant, nos bras l'un autour de l'autre. Les flammes ont léché le papier glacé, consumant nos visages heureux. Puis, le chien en bois. Le ruban. La fleur. Chaque scintillement de lumière orange était un adieu silencieux.
« Éléonore ! Mais qu'est-ce que tu fais ? »
La voix horrifiée de ma mère a percé le crépuscule. Toute la famille, attirée par l'odeur de fumée et la lueur du feu, s'était précipitée dehors.
J'ai regardé en silence la dernière braise mourir. Mes yeux étaient secs.
« Tu es sérieuse ? » a exigé Charles, son visage tordu de colère. « Tu brûles de vieux souvenirs ? Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? Tu es toujours en colère pour l'autre soir ? »
Adrien s'est avancé, un étrange mélange d'inquiétude et d'exaspération sur son visage.
« Élo, ce n'était qu'une petite poussée. Joséphine était vraiment bouleversée. Tu fais toujours une montagne d'une taupinière. »
Ma mère s'est tordu les mains.
« Ma chérie, ce ne sont que quelques vieilles photos. Ne sois pas si dramatique. On peut en imprimer de nouvelles. Tu es juste en colère pour une broutille. »
« Une broutille ? » ai-je enfin parlé, ma voix rauque, inconnue. « Mon soi-disant 'mariage arrangé' avec un homme dans le coma était une broutille ? Abandonner mon rein était une broutille ? Être poussée dans les escaliers et laissée pour morte était une broutille ? »
Mon regard a balayé leurs visages stupéfaits.
« Vous avez envoyé Joséphine épouser Kylian de Valois, n'est-ce pas ? Pour protéger votre précieuse réputation. Pour la protéger, elle. »
Mon père s'est avancé.
« Éléonore, tu ne comprends pas. Joséphine essayait juste d'aider. Elle a eu une vie difficile. Nous essayions de réparer les choses pour elle. »
« Réparer les choses pour elle ? » ai-je ricané, un rire amer s'échappant de mes lèvres. « Et pour moi ? Pour votre vraie fille ? »
J'ai secoué la tête, la douleur dans ma poitrine une pulsation sourde.
« Ne prétendez pas que vous vous en êtes jamais souciés. »
Je leur ai tourné le dos, m'éloignant des cendres fumantes de mon passé.
À l'intérieur, ma chambre avait été rangée. Sur mon lit, une pile de sacs de créateurs, des vêtements neufs, un nouveau téléphone. Les tentatives maladroites d'apaisement de mes parents. Une tactique familière. Quand ils me blessaient enfant, ils m'achetaient une nouvelle poupée ou un poney. Maintenant, c'était de la haute couture.
Je les ai tous balayés dans un énorme sac poubelle. Le sac, lourd de leurs excuses creuses, a atterri avec un bruit sourd dans les poubelles extérieures.
Juste à ce moment-là, Joséphine est apparue, ses yeux grands ouverts de choc feint.
« Éléonore ! Qu'est-ce que tu fais ? C'est magnifique ! Maman et Papa viennent de te les acheter ! »
Je l'ai regardée, mon regard froid et stable.
« Ils ne signifient rien pour moi, Joséphine. Tout comme toi. »
Son sourire a vacillé.
« Profite de mon ancienne vie, Joséphine. Tu l'as bien méritée. Chaque morceau toxique et suffocant. »
Je n'ai pas attendu sa réaction. Je suis passée devant elle, par la porte, le son de son silence stupéfait une note finale et délicieuse dans la symphonie de mon départ. Je savais alors qu'il n'y avait plus rien à sauver.
Chapitre 3
Point de vue d'Éléonore :
L'air vif de la Nouvelle-Angleterre me mordait les joues alors que je commençais l'ascension. L'ancien chemin de pierre menant au temple isolé ressemblait à un pèlerinage. Mon cœur, encore à vif des blessures récentes, aspirait à une quiétude, une force que je ne savais pas posséder. Je ne marchais pas seulement ; je laissais derrière moi chaque fantôme de mon passé.
Je portais une petite plaque de bois sans fioritures. Dans la solitude silencieuse de ma chambre avant de partir, j'avais soigneusement gravé un nom dessus : Kylian de Valois. L'homme que j'étais censée épouser, l'homme qui était dans le coma depuis cinq ans, l'homme que j'allais maintenant vraiment épouser. Ma prière était simple, mais profonde. Je priais pour sa guérison, pour sa paix éventuelle, et pour la force d'honorer l'engagement que ma famille avait si négligemment rejeté. Je remplirais ma part du marché, non pas pour eux, mais pour moi-même, et pour la promesse silencieuse faite entre deux familles, il y a longtemps.
À chaque pas, je chantais son nom, me concentrant sur le rythme de ma respiration, repoussant la douleur persistante de la trahison. Mes genoux me faisaient mal, mes muscles brûlaient, mais je continuais, poussée par une résolution féroce. C'était ma pénitence, mon offrande, mon nouveau départ.
À mi-chemin de la montagne, un bavardage familier a brisé le silence. Mon cœur s'est serré. Mes parents, Charles et Adrien. Joséphine, bien sûr, était avec eux, son visage une image de dévotion sereine, bien que son équipement de randonnée de créateur semblait se moquer du cadre spirituel. Ma mère, l'air stressé, s'épongait le front avec un mouchoir en soie. Mon père, sa grandiloquence habituelle remplacée par une solennité forcée, marchait d'un pas sombre.
Joséphine, en me voyant, s'est immédiatement illuminée, une performance pour son public captif.
« Oh, Éléonore ! Sœurette, regarde ! Nous sommes là aussi ! Maman et Papa ont dit que nous devrions prier pour... pour la clarté, après tous les récents... malentendus. »
Sa voix était douce, mais ses yeux contenaient une lueur triomphante.
« Ils se sont tellement inquiétés de tout. Ils ont même décidé de monter tout le chemin à pied, tout comme toi ! »
Elle a montré ma mère, qui haletait maintenant visiblement.
Je n'ai pas rompu mon rythme. Mes yeux sont restés fixés sur le chemin devant moi, mes lèvres formant silencieusement le nom de Kylian. Kylian. Kylian. Kylian.
« Éléonore, ma chérie, ça va ? » La voix de ma mère, empreinte d'une plainte familière, m'a atteinte. « Tu as l'air épuisée. Qu'est-ce que tu fais ici ? Toute cette... dévotion. Ça ne te ressemble pas. »
Charles s'est mis devant moi, me barrant le chemin.
« Élo, allez. C'est ridicule. Pour qui fais-tu tout ça ? Ce n'est qu'une montagne. Tu vas te faire mal. Descendons. La famille est inquiète. »
« Inquiète ? » Je me suis enfin arrêtée, la poitrine haletante. Ma voix était rauque. J'ai regardé Charles, puis mes parents, puis Adrien, qui a détourné le regard. « Vous êtes inquiets maintenant ? Après tout ? »
Je me suis tournée vers Joséphine, une accusation silencieuse. Mes parents se sont agités mal à l'aise.
Mon père, toujours prompt aux grandes déclarations, s'est avancé.
« Éléonore, c'est précisément pourquoi nous sommes ici. Nous essayons de réparer les choses. Joséphine a été si bouleversée, si angoissée. Nous devons nous concentrer sur ce qui compte. Son bien-être est primordial en ce moment. »
Mes oreilles, habituées à ces mots vides, les ont à peine enregistrés. Je me suis souvenue de mon père, des années auparavant, me tenant la main, me promettant une vie de protection. *Ma petite fille, ma précieuse Éléonore, tu seras toujours ma première priorité.* Le souvenir était une blague cruelle.
Une seule larme, née de l'épuisement et d'une profonde déception, a tracé un chemin sur ma joue poussiéreuse.
« Ceci », ai-je dit, ma voix s'élevant, « est ce qui compte. Mon engagement. Mon avenir. L'homme que je vais épouser. »
J'ai dépassé Charles, ignorant son expression choquée.
« C'est pour lui. »
Ils sont restés là, momentanément stupéfaits par mon défi inhabituel. Mais ensuite, comme poussés par une force invisible, ils ont commencé à suivre, leurs pas plus lourds, leurs expressions un mélange de confusion et d'indignation.
L'ascension finale a été brutale. Mes membres criaient de protestation, mais j'ai persévéré, ma résolution brûlant plus fort que n'importe quelle douleur. Finalement, j'ai atteint le petit sanctuaire ancien au sommet. Je me suis agenouillée, mon corps tremblant, et j'ai placé la plaque de bois avec soin parmi des centaines d'autres.
Mes parents, haletant et soufflant, sont finalement arrivés, suivis de Charles, Adrien et d'une Joséphine immaculée. Ma mère, reprenant son souffle, a regardé la plaque. Ses yeux se sont plissés.
« Éléonore, qu'est-ce que... ? »
Le visage de mon père est devenu blanc. Il a vu le nom. Kylian de Valois.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » a-t-il hurlé, sa voix résonnant à travers la montagne silencieuse. Il a attrapé la plaque, son visage tordu dans un masque de fureur. « Tu as fait tout ça... pour lui ? Pour cet homme dans le coma ? Incroyable ! Tu déshonores cette famille ! C'est une insulte ! Tu devrais prier pour nous, pour notre famille, pour notre réputation ! »
Charles, son propre visage pâle, s'est avancé.
« Élo, c'est de la folie. Pourquoi... pourquoi le choisirais-tu lui plutôt que nous ? Plutôt qu'Adrien ? »
Adrien, la mâchoire serrée, a enfin parlé.
« Elle a toujours été dramatique. Toujours voulu être le centre de l'attention. Même maintenant, en essayant de nous faire sentir mal en se sacrifiant pour un étranger. »
Leurs visages se sont tordus, non pas de regret pour ce qu'ils m'avaient fait, mais de fureur que mon sacrifice ne soit pas pour eux.