Chapitre 3
« Moi, j'en ai une, d'objection. »
Ariane a relevé légèrement les sourcils, un sourire au coin des lèvres.
Le visage de Michel s'est assombri. Il ne s'attendait visiblement pas à un refus aussi direct.
« Ariane, papa sait ce qu'il fait. Écoute-le, d'accord ? » a soufflé Bastien, presque gêné.
« Ah oui ? Et je peux savoir ce qu'il sait, exactement ? »
Bastien est resté figé. Ariane n'avait jamais contesté comme ça. Normalement, elle disait toujours oui, sans discuter.
« Tu dois être fatiguée, on pourra parler de ça demain au bureau... »
« Fatiguée, oui. Négocier, convaincre un partenaire, courir à droite à gauche, tout ça pour rentrer vite et te faire une surprise, alors forcément. »
« Alors... »
« Mais malgré la fatigue, j'aimerais bien entendre son explication. »
Ariane souriait toujours, la voix douce, mais elle ne bougeait pas d'un millimètre.
Michel a lâché un petit grognement contrarié.
Ariane s'est tournée vers lui.
« J'ai porté ce projet pendant plus de six mois. La moitié du temps, j'étais en déplacement. J'ai fait des nuits blanches, je dormais même au bureau pour que tout avance. Et maintenant que le contrat arrive enfin au bout, vous voulez me remplacer ? Je peux au moins savoir pourquoi, non ? »
« Ariane, voyons, il faut apprendre à regarder plus loin que ça. »
« Plus loin ? Comment ça, plus loin ? »
Michel a soupiré, comme s'il lui expliquait une évidence.
« Tu fais partie de la famille Sorel. Un jour, tout ça reviendra à toi et à Bastien. Alors un projet de plus ou de moins, ce n'est pas ce qui compte. Je fais ça pour t'aider, pour t'intégrer davantage. »
Ariane n'a pas pu s'empêcher de rire. Le grand patron du Groupe Celeste qui mentait en gardant un calme parfait, ça, c'était impressionnant.
« Tu trouves ça drôle ?! »
Mireille s'est enfin lâchée, incapable de se contenir plus longtemps.
« Si tu n'étais pas la belle-fille de cette maison, il n'aurait même pas essayé de te ménager ! Il t'aurait déjà mise dehors ! Tu crois que tu peux te permettre de démissionner ? Tu n'oses pas ! »
« Maman ! »
Bastien a grondé, tentant de la calmer.
« Oh, ça va ! Ça fait longtemps que je me retiens ! »
Mireille a frappé la table d'un coup sec.
« Quelle belle-fille passe ses journées à disparaître, sans jamais être là pour ses beaux-parents, incapable de s'occuper de son mari ? À quoi tu sers, exactement ? »
Ariane a claqué la langue, un sourire presque amusé aux lèvres.
« À rien ? L'an dernier, j'ai signé deux contrats qui ont rapporté quoi ?Une centaine de millions au Groupe Celeste ? »
« Et tu crois que sans toi, la boîte s'écroule ?! »
Mireille lui a pointé un doigt au visage.
« Si tu as signé ces contrats, c'est parce que Michel et Bastien étaient derrière toi ! Et en plus, il faut encore te donner une prime énorme ! C'est toi qui profites de tout ici, alors arrête de te prendre pour le centre du monde ! »
« Ça suffit ! »
La voix de Michel a claqué dans la pièce.
« On est une famille, pas un champ de bataille. Calmez-vous. »
« Papa, maman, ne vous énervez pas. Je parlerai à Ariane plus tard... »
« Pas la peine. »
Ariane l'a coupé net.
« Je suis d'accord pour me retirer du projet. »
Bastien a soufflé, soulagé, et il l'a entourée d'un bras avec un sourire.
« Je savais que tu ferais ce qu'il faut. Tu as toujours été raisonnable. »
Ariane s'est dégagée et a laissé échapper un rire bref.
« Raisonnable, oui. Donc facile à avoir aussi. »
Bastien a froncé les sourcils.
« Ça veut dire quoi, ça ? »
Elle l'a regardé droit dans les yeux.
« Que tu m'as menti. »
« Moi ? Quand ça ? »
Ariane a fait une petite moue, faussement vexée.
« Le jour où on est allés enregistrer notre mariage, tu m'avais promis une grande cérémonie. Trois ans ont passé, Bastien. Trois ans. Et j'attends toujours. »
« Tu... tu veux une vraie cérémonie ? »
« Ce n'est pas trop demander, non ? »
« Bien sûr que si ! »
Mireille a coupé sans réfléchir.
« Vous êtes déjà mariés. Depuis trois ans ! Faire une cérémonie maintenant, c'est du gaspillage pur et simple ! »
Ariane s'est tournée vers elle, toujours souriante.
« Sans cérémonie, les gens sont censés deviner comment que je suis la belle-fille de cette maison ? La femme de Bastien ? Imagine quelqu'un qui se fait passer pour moi et moi, je fais quoi ? Je ravale tout en silence ? »
« Mais qu'est-ce que tu racontes encore ?! »
« Bon, je peux me retirer du dossier. Mais je veux une vraie cérémonie. Une grande, une qui fasse parler tout Montbrume. Sinon, inutile d'en discuter. »
« Non mais on te donne un doigt, tu prends le bras ! Tu te rends compte de ce que tu demandes ?! »
Ariane ne l'a même pas laissée finir. Elle a balancé ses couverts sur la table. Le bruit a coupé net la conversation. Les trois Sorel se sont figés, la mine soudain fermée.
Trop longtemps, elle leur avait laissé la place de lui marcher dessus. Trop longtemps, elle avait avalé leurs humiliations sans rien dire.
« Toi... toi... toi... »
« J'ai plus faim. Je monte. »
Ariane s'est levée sans un regard de plus et a pris la direction de l'escalier. Plus question de jouer la parfaite belle-fille : finies les assiettes qu'elle aidait à débarrasser, les fruits qu'elle coupait pour chacun, les soirées où elle restait éveillée malgré la fatigue juste pour leur tenir compagnie.
En arrivant à l'étage, Ariane a aperçu Françoise, une clé à la main, en train d'essayer d'ouvrir la porte de sa chambre avec Bastien.
Un sourire lui a effleuré les lèvres. Elle s'est avancée tranquillement.
« Françoise, qu'est-ce que vous faites ? »
La domestique a sursauté, puis a caché la clé derrière son dos.
« Oh ! Je... je voulais juste nettoyer votre chambre. Mais la porte est bizarrement fermée à clé. »
« Normal. C'est moi qui l'ai verrouillée. »
« Ah... ? »
Ariane a sorti la clé de sa poche et a ouvert la porte devant elle.
« Laissez, allez plutôt vous asseoir dans le petit salon. Je m'en occupe. »
Françoise a fait un pas pour entrer.
Ariane l'a devancée, passant le seuil avant elle, puis s'est tournée pour bloquer l'entrée.
« Je suis épuisée. Je vais me coucher tôt. Pas besoin de nettoyer ce soir. »
Elle n'a pas laissé le temps à Françoise de répondre. La porte s'est refermée d'un coup sec.
Elle s'est retournée et, avec la faible lumière venant de la fenêtre, elle a aperçu une silhouette affolée filer droit vers le dressing.
Amusant.
Très amusant.
Comme quoi, même avec un certificat de mariage en règle, il y en a qui doivent se cacher comme des souris.
Ariane n'a pas allumé la lumière. Elle a traîné volontairement dans le dressing, allant et venant, obligeant la « souris » à se recroqueviller dans l'armoire, sans un souffle, sans un bruit.
Même sous la douche, elle a laissé la porte entrouverte.
Quand elle est ressortie, les cheveux encore humides, elle a remarqué que la porte de l'armoire était légèrement ouverte.
Visiblement, la « souris » avait dû manquer d'air et profiter du moment pour reprendre son souffle.
Elle a mis son pyjama, s'est allongée sur le lit et a simplement fixé l'armoire dans le silence de la pièce.
Elles s'étaient connues au lycée.
Au début, Ariane et Noémie étaient assises côte à côte en cours, puis elles étaient devenues amies, et, au fil des années, leur lien s'était resserré.
Elles avaient passé le bac ensemble, rejoint la même université, partagé des galères, des secrets, et traversé côte à côte toutes leurs années d'études.
Plus tard, quand Ariane était entrée en stage au Groupe Celeste, parmi les stagiaires de sa promotion se trouvait Bastien. À l'époque, elle ne savait pas qu'il était l'héritier de la famille Sorel, pour elle, il n'était qu'un garçon normal, comme elle, comme les autres.
Ils avaient été affectés au même projet, passé leurs journées à courir après les échéances, et parfois leurs soirées à rire bêtement de fatigue. Petit à petit, ils s'étaient rapprochés, jusqu'à tomber amoureux.
Pendant trois ans, leur relation avait avancé sans heurts, jusqu'à cet accident de voiture.
Ce n'est qu'à ce moment-là qu'Ariane avait découvert que Bastien appartenait à la grande famille Sorel.
En pensant à tout ça, Ariane a posé une main sur son bas-ventre.
Sous ses doigts, il y avait cette cicatrice profonde qu'elle connaissait par cœur.
Ce jour-là, ils étaient assis à l'arrière d'un taxi. Quand les barres métalliques, tombées du camion devant, avaient traversé le pare-brise,
elle s'était jetée devant Bastien sans réfléchir. L'une des tiges l'avait transpercée, atteignant son utérus.
Pendant qu'Ariane se remettait de l'opération, c'est elle qui avait fait entrer Noémie au Groupe Celeste.
Et six mois plus tard à peine, c'était Noémie qui se retrouvait à la mairie avec Bastien. Pour une « meilleure amie », elle avait vraiment de la technique.
Tok, tok, tok.
Bastien frappait à la porte.
« Ariane, ouvre la porte. Je te parle ! »
Chapitre 4
« Je suis désolé pour tout à l'heure, je n'aurais pas dû te parler comme ça. »
La voix de Bastien était presque suppliante derrière la porte.
« Chérie, tu vas vraiment me laisser dormir dans la chambre d'ami ?
Laisse-moi entrer, j'ai juste envie de te prendre dans mes bras. »
Ariane a senti une vague de dégoût remonter. Il pensait qu'elle allait le laisser la toucher. Lui, qui avait passé la soirée à se coller contre Noémie, et qui croyait encore qu'elle allait lui donner un bébé.
« Je suis épuisée. On verra ça demain. »
« Chérie, ça fait une semaine que je ne t'ai pas serrée contre moi. Tu n'en as pas envie, toi ? »
Ariane a eu un haut-le-cœur. Elle a dû respirer un instant pour ne pas rendre son dîner.
« Toi, tu fais toujours ce que tes parents te disent, non ? Alors va dormir avec eux ce soir. »
Un silence a suivi, puis elle a entendu ses pas s'éloigner dans le couloir.
Bastien avait du caractère. Avant, quand ils n'étaient pas d'accord, c'était presque toujours elle qui cédait.
Et s'ils se disputaient, c'était elle qui finissait par baisser la tête.
Elle l'avait tellement aimé...
Aujourd'hui, il ne restait que le ridicule.
Ariane a dit qu'elle voulait se reposer, alors elle s'est allongée et a fermé les yeux, comme si elle s'était vraiment endormie.
Mais Noémie, elle, restait sur ses gardes. Ce n'est qu'en pleine nuit qu'elle a osé sortir du placard, tout doucement, en retenant presque son souffle.
Ses jambes étaient engourdies après être restée si longtemps enfermée, elle a failli tomber en posant le pied au sol.
Elle s'est retenue de justesse, une main sur la bouche pour ne pas faire un bruit, et s'est traînée jusqu'à la porte qu'elle a ouverte très lentement.
Dès que la porte s'est refermée derrière elle, Ariane a ouvert les yeux.
Dans le petit salon du deuxième étage, Mireille a fait asseoir Noémie, lui a tenu le bras et a commencé à lui masser les jambes, visiblement inquiète.
« Ma pauvre chérie, tu as dû souffrir. Qui aurait cru qu'elle rentrerait à l'improviste ? »
À ces mots, Mireille a soufflé, visiblement agacée.
« Je vais bien, vraiment. Ne vous inquiétez pas. »
Noémie disait ça, mais elle a posé une main sur son ventre, comme si quelque chose la gênait.
En voyant Noémie comme ça, Mireille s'est affolée d'un coup.
« Et le bébé, il va bien ? On devrait peut-être aller à l'hôpital ? »
« Non, non, ça va. Laissez-moi juste un peu de temps, ça va passer. »
Noémie parlait d'une voix douce.
« Si jamais il arrive quelque chose à mon futur petit-fils, je jure que cette Ariane, je... je la dépèce vivante ! »
« Ça suffit. Ce n'est vraiment pas le moment d'aller la provoquer. »
Michel, assis sur le canapé en face, a levé la main pour calmer le jeu.
« Mais enfin, c'est Noémie la belle-fille de notre famille, surtout maintenant qu'elle est enceinte. On ne va pas continuer à la laisser vivre dehors, alors qu'une intruse prend sa place ici ! »
« C'est temporaire », a répondu Michel.
« Dès que le contrat avec le Groupe Duval sera signé, on la mettra dehors. »
Mireille a soufflé, satisfaite.
« Très bien. Qu'elle profite de ces derniers jours, alors. »
Un léger sourire a glissé sur les lèvres de Noémie. Quand elle a regardé Bastien, elle a vu son front toujours plissé, il n'avait clairement pas l'air d'accord.
« Ariane est mon amie. Si je dois supporter un peu d'inconfort, ce n'est pas grave. Laissez-la rester encore un peu. »
Noémie a dit ça en baissant la tête.
« Toi, tu l'as toujours traitée comme une vraie amie, mais elle ? Elle n'en avait rien à faire de toi. Sinon elle ne t'aurait jamais arraché ce projet. »
Mireille, en voyant Noémie la tête toujours baissée, a finalement tourné les yeux vers son fils.
« Bastien, et toi ? Tu en penses quoi ? »
Il a passé une main sur son front, visiblement épuisé.
« J'aime Ariane, je ne veux pas lui faire du mal. »
« Mais Noémie est ta femme ! »
Mireille a presque crié.
« Et j'ai déjà été injuste avec elle. Je ne veux pas faire souffrir Ariane aussi. »
« Non, ce n'est pas ta faute. »
Noémie s'est levée précipitamment, la voix douce mais pleine d'émotion.
Bastien a fait un pas vers elle et l'a serrée dans ses bras.
« Laisse-moi un peu de temps. Je parlerai à Ariane. Elle m'aime tellement, elle finira par accepter toi et le bébé. »
Noémie a hoché la tête.
« Je n'ai jamais voulu détruire ce que vous avez. Je veux juste un peu d'attention, pour moi et pour l'enfant. C'est tout. »
« Merci d'essayer de me comprendre. »
Mireille et Michel regardaient Noémie avec une satisfaction évidente, un mélange d'approbation et de tendresse. Rien à voir avec la sévérité qu'ils réservaient toujours à Ariane.
Ariane s'est appuyée contre le mur du couloir, le souffle court, comme si le sol venait de se dérober sous ses pieds.
Elle n'arrivait pas à croire ce qu'elle venait d'entendre. On était censé vivre dans un monde moderne et pourtant, certains trouvaient normal qu'un homme soit accompagné de deux femmes.
Pire encore, ils n'en parlaient pas seulement. Ils le faisaient vraiment.
Un rire incrédule lui a échappé. Dans quel genre de famille avait-elle mis les pieds ?
Une famille pareille, c'était pas une famille, c'était un nid de fous.
Un, deux, trois... pas un seul avec l'esprit clair.
« Mais le ventre de Noémie grossit de jour en jour. Clio finira bien par le remarquer », s'inquiétait Mireille, la voix pleine d'angoisse.
Michel a réfléchi un instant puis il a soufflé tranquillement :
« Je vais d'abord la muter dans une autre ville. Ce sera plus simple. »
Cette nuit-là, Ariane n'a pas dormi. La colère tournait en elle comme une flamme qu'elle n'arrivait pas à étouffer.
Le lendemain matin, à peine Ariane descendait-elle les escaliers que Bastien entrait avec un énorme bouquet de roses dans les bras.
« Chérie, t'es magnifique au réveil. »
Il a glissé les fleurs dans les bras d'Ariane avant de passer un bras autour de ses épaules pour l'embrasser.
Elle s'est dérobée d'un petit mouvement.
« Tu n'as pas changé de vêtements ? Tu sens la transpiration. »
Il avait raccompagné Noémie la veille au soir, et Ariane devinait très bien qu'il était resté chez elle jusqu'à l'aube. Ensuite, il avait dû acheter ce bouquet en passant, histoire de couvrir ce petit reste de culpabilité qui lui traînait au fond du cœur.
« Ah... vraiment ? »
Bastien a senti sa chemise avant de se racler la gorge.
« Oh, oui... j'ai passé la nuit à attendre l'ouverture d'une base horticole, en périphérie, pour te ramener des roses fraîchement coupées. »
Ariane a failli lever les yeux au ciel.
Les fleurs venaient clairement de la boutique d'en face, on voyait encore le nom du fleuriste sur l'emballage.
Elle n'a pourtant rien dit. Elle a simplement offert un sourire tout doux.
« Merci, mon amour. »
« Attends-moi une minute, je monte prendre une douche. Après, je t'emmène quelque part », a dit Bastien.
« Mais je dois aller au bureau aujourd'hui. »
« Le travail passera très bien sans toi, mais nous deux, ça fait un moment qu'on n'a pas pris du temps rien que pour nous. »
« Mais aujourd'hui... »
« Attends-moi. »
Il n'a pas laissé à Ariane le temps de protester et il est déjà monté à l'étage.
Elle a regardé son dos disparaître en haut des marches, un coin des lèvres légèrement relevé.
Il faisait exprès. Il voulait juste la retenir pour l'empêcher d'aller travailler.
Très bien. Elle allait entrer dans leur petit jeu, voir jusqu'où ils comptaient aller et quelles nouvelles cartes ils pensaient sortir.
Une heure plus tard, Bastien conduisait Ariane dans une ruelle de la vieille ville.
Pour être gentils, on pouvait dire que l'endroit avait du charme et de la vie. Pour être honnêtes, c'était surtout un enchevêtrement de constructions sauvages, sans hygiène correcte et sans aucune règle de circulation.
Mais trois ans plus tôt, ils avaient vécu ici.
À cette époque, Ariane ne connaissait pas encore la véritable identité de Bastien. Ils travaillaient tous les deux au sein de l'équipe projet du Groupe Celeste, payés comme n'importe quel employé.
Pour économiser, ils avaient loué un petit appartement dans ce vieux quartier, très loin du bureau.
Un deux-pièces.
Huit cents euros de loyer.
Simple, serré, mais c'était leur nid d'alors.
C'était dans cette ruelle désordonnée qu'ils avaient couru des dizaines, des centaines de matins, main dans la main, en direction du soleil levant. Ils se dépêchaient pour aller travailler, mais dans leur cœur, ils couraient plutôt vers un avenir beau et clair.
Du moins, Ariane l'avait vraiment cru.
À cette époque, elle se battait avec une énergie inépuisable pour construire une vie avec Bastien dans cette ville, acheter un jour un appartement rien qu'à eux, poser enfin leurs racines.
La voiture s'est arrêtée et Bastien a entraîné Ariane vers un petit immeuble donnant sur la rue.
Pas d'ascenseur. Juste un escalier sombre, dont la rampe était couverte d'une couche de graisse accumulée depuis des années.
Les murs étaient défraîchis, la peinture s'écaillait par plaques.
Arrivés au quatrième étage, Bastien a sorti une clé de sa poche.
Il lui a lancé un sourire mystérieux avant d'ouvrir la porte.
L'intérieur n'avait presque pas changé. En entrant, Ariane a eu l'impression de retomber trois ans en arrière.
À l'époque, elle adorait décorer ce petit appartement.
Mais un logement aussi vieux, sans une rénovation complète, tout avait toujours l'air un peu abîmé.
En réalité, elle n'avait jamais vraiment considéré cet endroit comme leur « chez-eux ».
Elle croyait dur comme fer qu'avec ses propres efforts, elle pourrait un jour s'offrir un grand appartement, bien situé, dans les meilleurs quartiers de la ville.
« Je l'ai acheté », a dit Bastien en la regardant.
« Hein ? »
L'acheter... ce taudis-là ?
« C'est pour toi. »
Ariane : « ... »
Bastien est entré et s'est installé sur le petit canapé où il aimait toujours s'asseoir.
« Tu te souviens ? Toi qui préparais le repas, moi posé ici avec un livre. On faisait chacun notre petite vie, mais dès qu'on se regardait, on souriait. C'était notre bonheur à nous. »
Il parlait avec cet air profondément satisfait, comme s'il repassait un souvenir parfait dans sa tête.
« J'aimerais que notre avenir ressemble encore à ça. »
Ariane a laissé échapper un rire froid.
Le matin, elle se levait à l'aube pour faire à manger.
Lui, il dormait.
Elle préparait le petit-déjeuner, et Bastien l'attendait déjà à table, prêt à ce qu'elle lui pose carrément l'assiette dans les mains.
Après le repas, il allait se changer, elle nettoyait toute la cuisine, les casseroles, les poêles.
La journée, elle courait partout au bureau, submergée, épuisée, tandis que Bastien, avec son statut d'héritier du groupe, se retrouvait dans un service tranquille, à passer la journée à siroter du café.
Le soir, elle rentrait vidée et devait encore préparer le dîner, pendant que Bastien, comme il venait de le dire, restait tranquille sur le canapé avec son livre.
Et quand elle pouvait enfin s'allonger dans le lit, Bastien revenait la coller. Et il trouvait encore le moyen de lui reprocher de ne pas être assez enthousiaste.
En repensant à tout ça, Ariane avait presque envie de se mettre deux claques.
Elle devait vraiment avoir perdu la tête à l'époque pour accepter que Bastien la traite de cette façon.
Et maintenant ? Il avait largement les moyens de lui offrir un grand appartement flambant neuf, une maison même, mais non.
Il avait choisi de lui racheter ce taudis, tout fier, tout ému par sa propre générosité.
« J'aime pas cet endroit. Si tu l'aimes, garde-le pour toi. »
Après ces mots, Ariane s'est retournée et elle est partie sans hésiter.
À peine arrivée en bas de l'immeuble, son téléphone a sonné.
C'était Léa, une collègue de son équipe.
« Ariane, qu'est-ce qui se passe ? On vient de nous dire que Noémie est mutée chez nous et qu'elle reprend ton poste ? »
Chapitre 5
Bastien était vraiment énervé qu'Ariane refusait cet appartement.
Sur le chemin du retour, il n'a pas prononcé un seul mot.
Une fois rentrées, Mireille a tout de suite lancé un regard noir à Ariane en voyant la mine fermée de son fils. Ariane ne lui a même pas accordé un regard et elle est montée se changer.
Quand elle est redescendue pour le dîner, ni Michel ni Bastien n'étaient à la maison. Mireille, quant à elle, était assise seule à table, mais aucune assiette n'était dressée pour Ariane.
« Je me suis dit qu'avec un caractère pareil, tu ne devais pas avoir très faim. Alors je n'ai pas demandé à Françoise de te préparer quoi que ce soit. »
« Ah oui ? »
Ariane venait justement d'apercevoir Françoise sortir de la cuisine avec un plat encore fumant. Elle s'est avancée vivement pour le lui prendre des mains, comme elle le faisait autrefois quand elle aidait Françoise à préparer les repas.
Françoise, croyant qu'Ariane voulait l'aider comme à son habitude, lui a tendu le plat d'un geste naturel.
Ariane a alors feint de mal le saisir. D'un geste brusque, elle a retiré sa main, et le plat s'est écrasé sur le sol dans un bruit sourd.
En voyant la scène, Mireille a explosé.
« Mais enfin, qu'est-ce qui te prend ? Même porter un plat, tu n'en es pas capable ! La famille Sorel a vraiment fait une mauvaise affaire en t'accueillant comme belle-fille ! »
« J'ai pas fait exprès... »
Ariane a feint un air blessé, les lèvres presque tremblants, puis elle s'est hâtée d'aller chercher une assiette propre dans la cuisine. Elle a ramassé prestement la nourriture tombée à terre avec les doigts, l'a déposait dans l'assiette, et a posé l'assiette devant Mireille.
« Qu'est-ce que tu fais ?! »
« Mange. Faut pas gaspiller. »
« Tu veux que je mange des ordures ramassées au sol ?! »
« Ça te correspond bien, non ? »
« Espèce de... ! »
Rien d'étonnant, sa belle-mère était déjà une ordure.
Mireille devenait rouge de colère, et Ariane s'est contentée de se laver les mains avant de monter à l'étage, visiblement très satisfaite de ses actions.
Le lendemain, en arrivant au bureau, Ariane a trouvé Léa qui l'attendait juste devant l'ascenseur.
« Ariane, qu'est-ce qui se passe ? Je flippe, là ! Noémie n'était pas censée être ta copine ? Pourquoi elle te pique ton projet ? Et pile au moment où on doit signer le contrat. C'est vraiment dégueulasse ! »
Léa, c'était sa protégée, la fille qu'elle avait personnellement fait intégrer dans son équipe ; elle est toujours du même côté qu'Ariane.
Ariane lui a tapoté l'épaule.
« T'inquiète pas, j'ai tout prévu. »
« Prévu quoi ? »
Ariane lui a lancé un petit sourire malicieux, sans rien ajouter.
Léa lui a attrapé le bras en chouinant :
« Quoi qu'il arrive, tu m'abandonneras pas, hein ! »
Elle avait trois ans de moins qu'Ariane. Et à côté d'elle, Léa était vraiment comme une petite sœur, toujours à venir se coller à Ariane pour se plaindre ou réclamer un câlin.
Ariane lui a donné une petite tape affectueuse sur le front.
« Oui, oui, j'ai compris. »
En arrivant dans l'équipe projet, Ariane a senti tous les regards se tourner vers elle. Les collègues attendaient visiblement qu'elle leur explique ce qui se passait.
Elle leur a simplement souri pour les rassurer.
« Ariane, tu es enfin arrivée, viens vite avec moi voir Monsieur Sorel. »
Noémie portait un tailleur strict, mais avec des chaussures plates qui la rendaient nettement plus petite lorsqu'elle s'est plantée devant Ariane.
Elle lui a attrapé le bras et a voulu l'entraîner vers le bureau du Directeur Général.
« Il m'a demandé de reprendre le projet d'un coup. Je peux pas accepter un truc pareil, c'est ton travail ! J'ai voulu refuser, vraiment, mais il a insisté tellement fort. J'ai dû dire oui en attendant que tu arrives. On ira lui parler ensemble. »
Noémie faisait exprès de parler assez fort pour que tout le monde entende. Dans sa version, elle n'était pas du genre à trahir une amie, elle faisait toujours passer ses proches avant ses propres intérêts.
Et comme prévu, les collègues autour d'elles ont aussitôt affiché un air admiratif.
Ariane a fixé Noémie. Elle se demandait depuis quand sa meilleure amie avait changé ou si, finalement, elle ne l'avait jamais vraiment connue.
Si Ariane suivait Noémie pour aller voir Michel, le résultat serait évident : il prendrait immédiatement le parti de Noémie, l'écarterait du projet sans hésiter, et Noémie serait obligée de reprendre le dossier à contre-cœur.
De cette façon, personne dans l'équipe ne penserait qu'elle avait volé le travail de sa meilleure amie. Ce serait forcément Ariane la fautive, celle que le directeur avait dû retirer du projet pour des « raisons sérieuses ».
Cette famille savait vraiment comment jouer la comédie.
« Ah, l'entreprise veut juste se débarrasser de moi une fois le travail fini. Bien sûr que je ne suis pas d'accord. Mais si c'est toi qui reprends le projet, ça me console un peu », a dit Ariane en prenant la main de Noémie.
« Après tout, on est de très bonnes amies. Si quelqu'un doit récolter les fruits de mon travail, autant que ce soit toi. Au moins, tu sauras reconnaître d'où vient le mérite. »
Avec un simple « se débarrasser de moi une fois le travail fini », Ariane venait de sceller toute l'interprétation de l'affaire.
Et le « récolter les fruits de mon travail » était suffisamment explicite pour que tout le monde comprenne qu'Ariane avait tout construit. Noémie, elle, ne ferait que tendre la main pour cueillir le fruit mûr.
Et franchement, qui peut respecter une collègue qui ne fait que ramasser ce que les autres ont accompli ?
Le sourire de Noémie s'est figé.
« Je... je peux pas reprendre ce projet. »
« Alors tu démissionnes ? »
« Je... »
« Bien sûr que non, je sais que tu n'en as pas envie. »
Ariane a souri avec une douceur, affichant un air généreux, ce qui rendait Noémie terriblement petite et mesquine à côté d'elle.
Ariane n'a pas permis à Noémie de la suivre. Elle est allée seule au bureau de Michel.
Il savait très bien qu'elle viendrait, et il avait déjà préparé son petit discours.
« Ariane, tu le sais, je t'ai toujours beaucoup appréciée. Plus tard, quand je passerai la main et que Bastien reprendra l'entreprise, tu seras forcément son soutien, sa force, sa partenaire la plus fiable.
Alors tant que je suis encore là pour tenir la barre, j'aimerais que tu partes ouvrir la voie pour la famille Sorel. Les jeunes doivent se frotter au terrain pour pouvoir assumer de grandes responsabilités. »
Un discours parfait pour manipuler une stagiaire qui vient d'arriver. Dommage pour lui, elle, ça faisait longtemps qu'elle n'était plus une débutante crédule.
« Je comprends pas bien, Monsieur Sorel. Qu'est-ce que vous voulez dire exactement ? »
« Il y a un projet à Méran. Je voudrais que tu y ailles pour le piloter. C'est un dossier très important, et je ne fais confiance qu'à toi. »
Bien sûr. L'envoyer loin, la mettre hors jeu, pendant que Noémie retournerait tranquillement à la maison pour sa grossesse.
Une belle petite famille soudée...
Pendant qu'elle, toujours dans l'ignorance, travaillerait comme une bête pour leur ouvrir la route.
Franchement, leur plan était tellement parfait qu'Ariane aurait presque eu envie d'applaudir.
« Méran ou n'importe quelle autre ville, j'irai pas. Comme je l'ai déjà dit, si vous voulez que j'abandonne le projet avec le Groupe Duval, très bien, mais donnez-moi un vrai mariage. Un grand. »
Michel a froncé les sourcils.
« Je te parle gentiment parce que tu es la femme de mon fils. Sinon... hm ! »
Ariane a levé un sourcil.
« Sinon quoi ? »
« Je peux très bien te licencier directement ! »
La licencier ?
Ariane a ricané.
« Parfait. Alors licenciez-moi. Le mariage, je demanderai à Bastien de l'organiser, mais la prime du projet, vous allez me la verser tout de suite. Sinon, je ne transmets rien. »
Michel a poussé un long soupir.
« Ariane, tu es devenue tellement égoïste ; tu me déçois énormément. »
Ariane s'est levée.
« Si je réclame ce que j'ai gagné, c'est pas de l'égoïsme. C'est ce que je mérite. »
Pour que la transition du projet se fasse sans accroc, Michel a finalement demandé au service comptable de virer la prime à Ariane sur-le-champ.
Ce n'était pas une petite somme, et son visage s'est encore plus assombri.
Mais plus le visage de Michel s'assombrissait, plus celui d'Ariane s'illuminait.
En sortant du bureau de Michel, Ariane est montée sur la terrasse et a appelé le manager en charge du projet du Groupe Duval.
« Monsieur Duval vous a déjà prévenu, non ? »
« Oui, tout à fait. À partir de maintenant, vous êtes la cheffe principale du projet. Tout notre service suivra vos directives. »
« Demain, l'équipe du Groupe Celeste viendra signer le contrat. »
« Le contrat est déjà prêt. »
« Déchirez-le. »
« Pardon ? »
« Leur design a encore des lacunes. Relevez quelques points à corriger, n'importe lesquels, et demandez-leur de revoir leur copie. »
« Compris, je vois très bien ce que vous voulez dire. Je m'en occupe. »
Ariane a raccroché, un sourire narquois aux lèvres.
Manipuler ces gens-là, c'était franchement amusant.