Chapitre 1

Après trois ans de mariage, Ariane Lenoir a découvert que son certificat de mariage avec Bastien Sorel n'était qu'un faux.

La véritable « Madame Sorel » n'est autre que sa meilleure amie, Noémie Vallon.

Pendant trois ans, Bastien et toute sa famille l'avaient traitée comme une dupe.

La raison ?

Une terrible accident, celui-là même où elle avait failli perdre la vie pour sauver Bastien, l'avait privée à jamais de la possibilité d'enfanter.

Et quand elle demandait pourquoi :

Bastien : « Je t'aime. Je voulais juste un enfant. »

Noémie : « Je ne veux pas vous séparer, je veux juste faire partie de votre vie à deux. »

Ariane : « Vous êtes complètement malades ! »

...

Ils voulaient jouer ce jeu pervers ?

Parfait. Ariane allait désormais mener la partie.

Ils lui avaient volé son avenir ?

Elle a épousé l'héritier et est devenue leur cliente.

Ils lui avait refusé un vrai mariage ?

Sa nouvelle belle-famille lui a offert un cérémonie somptueuse à plusieurs centaines de millions.

Ils la croyaient stérile, une femme incompétente ?

Elle attendait désormais des jumeaux, et savoura à l'avance leur rage impuissante.

...

La nouvelle du mariage de l'héritier s'était répandue comme une traînée de poudre, et tout le monde semblait plaindre sa nouvelle épouse.

Dans les salons chuchotait-on qu'il gardait au cœur une « femme de sa vie », un premier amour inoubliée, même après son propre mariage.

Certains assuraient, qu'il avait frôlé l'irréparable le jour où elle avait dit « oui » à un autre.

D'autres juraient l'avoir surpris, les yeux embués devant les films où elle jouait, qu'il revisionnait inlassablement.

Alors, quand après la naissance des jumeaux, Ariane, feignant la résignation, a murmuré qu'elle « devait les réunir, lui et son grand amour », il l'a serrée férocement contre lui, paniqué.

« C'est quoi ces conneries ? Mon cœur, tu DOIS me croire ! »

« Madame Lenoir, le numéro d'enregistrement figurant sur votre certificat de mariage ne correspond à aucun acte dans nos archives. »

La voix de l'hôtesse était polie, mais son sourire en coin trahissait déjà un jugement évident.

Ariane Lenoir a attrapé le papier, un rire sec lui échappant.

« Et pourquoi, selon vous, j'aurais fabriqué un faux certificat de mariage ? »

« Notre offre spéciale pour les anniversaires de mariage est très prisée. »

L'hôtesse a rétorqué en pinçant les lèvres.

Ariane est restée un instant interdite.

Une promotion ? Elle n'en avait pas la moindre idée. Si elle avait choisi ce restaurant pour fêter ses trois ans de mariage avec Bastien Sorel, c'était simplement parce qu'elle aimait leur restaurant avec jardin.

« Vous ne pouvez pas affirmer comme ça que mon certificat de mariage est faux. Je peux porter plainte pour diffamation. »

La voix d'Ariane s'était faite plus ferme.

L'hôtesse a esquissé un sourire narquois, comme face à une plaisanterie de mauvais goût.

Ariane a légèrement froncé les sourcils.

« Et comment vous en êtes aussi sûre ? »

L'hôtesse a baissé les yeux, a tapé quelques touches sur son clavier, puis a pivoté l'écran vers Ariane.

« Quand j'ai saisi les informations que vous m'avez données sur votre mari, notre système a immédiatement affiché son profil. »

« Et alors ? »

« Il a lui aussi réservé notre formule spéciale pour les anniversaires de mariage. »

Un léger choc a parcouru Ariane.

« Lui aussi ? »

L'hôtesse la regardait comme si elle observait quelqu'un qui ne comprenait vraiment rien.

« Monsieur Sorel l'a bien réservée, oui. Mais pas avec vous. »

« Comment ça ? »

« Ça veut dire que l'épouse de Monsieur Sorel, dans notre système, porte un autre nom que le vôtre. »

Stupéfaite, presque amusée par l'absurdité de la situation. Ariane s'est penchée pour vérifier à nouveau, mais son regard s'est figé, dans le champ « épouse de Monsieur Sorel » s'affichait, en lettres nettes : Noémie Vallon.

Noémie Vallon.

Sa meilleure amie.

Le monde semblait vaciller autour d'elle.

« Et Monsieur Sorel est actuellement sur la terrasse panoramique avec sa femme, en train de célébrer leur troisième anniversaire de mariage... »

Ariane ne l'a pas laissée finir. Elle était déjà en route vers l'escalier.

Son mari. Et sa meilleure amie.

En train de célébrer trois ans de mariage?

Il devait forcément y avoir un malentendu. Forcément.

Mais dès qu'elle est arrivée sur la terrasse et qu'elle a aperçu les deux personnes enlacées, son sang s'est glacé.

Le homme grand, vêtu d'un smoking impeccable, l'air assuré et tendre. La femme, elle, dans une robe de soirée rouge, ravissante et lumineuse. Ils se regardaient avec une tendresse profonde.

Derrière eux, un immense écran occupait le fond de la terrasse.

Quand la musique s'est élevée, des mots se sont affichés : notre album du temps.

Puis les photos ont défilé.

La première était prise en secret : Noémie tenait son téléphone, le visage légèrement timide, et Bastien apparaissait en arrière-plan, dans le même cadre.

Ensuite, une photo de leur première rencontre : ils posaient côte à côte, avec une petite gêne dans le sourire.

Puis une autre, lors d'un dîner qu'ils avaient partagé, les deux semblaient très heureux.

Et encore une dans la voiture de Bastien : Noémie, sur le siège passager - son siège, avait toujours cru Ariane.

Les images suivantes montraient un déplacement professionnel,

puis un voyage, et même une visite dans la famille de Noémie.

Et elle, Ariane, épouse de Bastien depuis trois ans, meilleure amie de Noémie, elle ne savait rien. Absolument rien.

Ils s'embrassaient sous le soleil couchant, des rires ensommeillés sur un lit, et il y avait même une photo prise au réveil :

Noémie, le regard encore voilé, allongée dans les bras de Bastien,

tous les deux à moitié nus...

La dernière image, où Bastien glissait une bague en diamant au doigt de Noémie.

Et à l'instant même, sur la terrasse, il a pris un énorme bouquet de roses posé sur la table, puis s'est mis à genoux devant elle.

« Madame Sorel, ce soir, t'es magnifique. »

Noémie a accepté les fleurs, puis dès que Bastien s'est relevé, elle s'est jetée dans ses bras, levant son visage pour déposer un baiser sur son menton.

Lui, il caressait doucement le haut de sa tête, les yeux pleins de tendresse.

Ce n'est pas eux. Ce ne peut pas être eux.

Mais son cœur, déjà, savait. Elle n'était pas aveugle.

À quelques mètres seulement, les deux personnes étaient bien Bastien et Noémie. L'homme qu'elle aimait et sa meilleure amie !

Les jambes flageolantes, Ariane a forcé sa respiration à se calmer avant de s'éloigner dans le couloir pour composer un numéro d'un main tremblante.

Quelques instants plus tard, son téléphone a vibré et on l'a rappelée.

« Madame Lenoir, c'est bien confirmé. Monsieur Bastien Sorel a effectivement été enregistré comme marié le 6 juin, il y a 3 ans. »

Le 6 juin ?

Mais elle et Bastien, leur mariage avait été enregistré le 16 juin.

« Et dans la rubrique conjointe ? »

« Noémie Vallon. »

La gorge d'Ariane s'est serrée à l'étouffe.

« Aucune… possibilité d'erreur ? »

« Aucune, madame. »

Quelque chose en Ariane s'est brisée, nette et précise. Un cristal qui aurait cédé sous une pression trop forte.

Donc, son mari n'était pas son mari. Il était le mari de sa « meilleure » amie.

Les notes langoureuses d'un violon surgiraient soudain. Ariane a tourné la tête avec lenteur vers l'extérieur.

Sous les étoiles, entourés de fleurs et accompagnés du violon, Bastien a pris la main de Noémie. Avec la musique qui s'élevait autour d'eux, ils ont commencé à danser.

Sur le grand écran, une nouvelle photo est apparue : prise sur un bateau de croisière.

Elle avait, elle aussi, cette photo. Mais dans la version qu'elle connaissait, ils étaient trois. Et elle avait été coupée du cadre.

Ridicule.

C'était même elle qui avait organisé ce voyage.

Mon Dieu...

Une colère noire, brûlante, est montée en elle. Ariane a fermé le poing et s'est avancée d'un pas décidé. Elle voulait les démasquer et leur demander pourquoi ils lui faisaient ça.

À cet instant, Noémie a sorti quelque chose de son sac et l'a agité devant Bastien.

Bastien a écarquillé les yeux, a attrapé l'objet et l'a regardé de près. Une seconde plus tard, son visage s'est illuminé d'un bonheur presque irréel.

Ariane s'est arrêtée net. Dans la main de Noémie, il y avait un test de grossesse. Elle a senti son cœur se serrer en pensant à toutes les fois où elle, de son côté, avait essayé, sans jamais voir la moindre bonne nouvelle.

« Je vais être papa ! Je vais être papa ! »

La voix de Bastien, d'ordinaire si calme, criait presque de joie, comme s'il voulait l'annoncer à toute la planète.

Et là... Ariane a enfin compris.

Deux heures plus tard, Ariane a suivi en voiture Bastien et Noémie jusqu'à la maison familiale des Sorel.

À peine Bastien et Noémie étaient-ils descendus que Mireille Sorel, la mère de Bastien, s'est précipitée sur le perron, le visage rayonnant, sans même remarquer Ariane qui se tenait un peu plus loin.

« Noémie, ma belle, Bastien vient de m'annoncer que tu attendais un bébé ! Oh, quelle merveille ! Tu sais, si je n'ai jamais laissé Bastien épouser Ariane, c'est à cause de son accident. Son utérus est endommagé, elle ne pourra jamais donner d'enfant à notre famille. »

Noémie a serré la main de Mireille avec un petit sourire.

« Ne vous inquiétez pas, Mireille, tout va bien pour moi. »

« Ma belle, tu as toujours été si raisonnable, c'est ce que j'apprécie le plus chez toi. »

Ariane observait, immobile. Cette femme qui ne lui avait jamais adressé un mot gentille, cette belle-mère qui n'avait pour elle que des critiques, maintenant elle tenait la main de Noémie avec tendresse, comme si elle parlait à sa propre fille, et elle la faisait entrer dans la maison.

Alors voilà.

Voilà la raison de tous les regards en coin, des silences pesants, de l'exclusion subtile mais constante. Elle était stérile. Une femme incomplète aux yeux de ce clan.

Et cela, après avoir sauvé la vie de Bastien.

Pour éviter le scandale d'une ingratitude trop criante, on lui avait offert un leurre : un faux mariage.

Trois ans.

Pendant trois ans, ils l'avaient tous prise pour une idiote.

À ce moment-là, son téléphone a commencé à sonner.

Le nom qui s'affichait appartenait à quelqu'un qu'elle avait toujours pris pour un fou.

Ariane a pris une longue inspiration avant de décrocher.

« Vous saviez déjà que mon mariage avec Bastien était faux, n'est-ce pas ? »

L'appel venait d'Armand Duval, le patriarche de la famille Duval, l'empire le plus puissant et le plus insondable de Montbrume.

Elle l'avait croisé qu'une seule fois, lors d'un partenariat entre le Groupe Duval et le Groupe Celeste, l'entreprise où elle travaillait.

Elle avait cru, à l'époque, qu'il voulait simplement parler affaires.

Mais non. Armand la souhaitait marier à son fils.

« Tant que vous acceptez d'épouser mon fils et de donner un héritier à la famille Duval, tout ce que possède notre maison vous reviendra un jour. »

La première fois qu'elle avait entendu ça, Ariane avait cru qu'il avait perdu la tête. Comment un homme aussi puissant pouvait-il sérieusement demander à une femme mariée d'épouser son fils ? C'était complètement dingue.

Mais maintenant, tout prenait un sens. Avant de lui faire cette proposition, Armand avait sûrement déjà enquêté sur elle.

Il savait.

Il savait qu'elle avait été trompée.

« Madame Lenoir, je regrette que la vérité vous atteigne de cette manière. Mais entre un mensonge doré et la réalité amère, vous auriez fini par choisir la seconde. »

« Vous avez fait des recherches sur moi. Vous savez donc que mon accident a rendu toute grossesse improbable. »

« Je connais un expert d'exception. Il vous a déjà examinée – à votre insu, je l'admets – et il m'assure pouvoir vous aider. Je lui fais une confiance absolue. »

Ariane n'avait aucune idée de qui était cet homme ni quand il aurait pu l'examiner. Mais après tout ce qu'il venait de lui révéler, elle n'avait plus aucun doute sur les moyens d'Armand.

Son regard s'est porté une dernière fois vers les fenêtres illuminées de la maison Sorel. Ce foyer qu'elle avait cru sien n'était qu'une cage dorée.

« Très bien. J'accepte d'épouser votre fils. »

« Parfait ! »

« Et je veux un mariage. Un vrai. Grandiose. Et le plus vite possible. »

« Évidemment ! Quand la famille Duval célèbre une union, toute la ville doit en retenir son souffle ! »

Les préparatifs demandaient du temps. La date a donc été fixée un mois plus tard.

Chapitre 2

Elle avait un mois devant elle. Un mois pour s'amuser un peu avec la famille Sorel.

Ariane a rangé son téléphone et s'est dirigée d'un pas déterminé vers la maison.

Elle a pressé la sonnette.

Quelques secondes plus tard, la porte s'est ouverte sur Françoise, la femme de maison. En apercevant Ariane sur le perron, la domestique a sursauté, une lueur de panique traversant son regard.

« Vous...Madame ? Vous n'étiez pas en déplacement ? Pourquoi ce retour, sans prévenir ? »

Sans répondre, Ariane a contourné Françoise et a pénétré dans le hall d'entrée d'un pas ferme.

« Madame ! Madame ! Madame Lenoir est de retour ! » s'est écriée Françoise, incapable de la retenir, sa voix montant dans l'escalier.

Ariane venait d'atteindre le bas de l'escalier quand Mireille est sortie précipitamment de la cuisine, une bolée de bouillon de poule entre les mains.

« Tu... tu fais quoi ici... ? »

« Bastien est à l'étage, n'est-ce pas ? »

« Non, il... il n'est pas à la maison... »

« Je monte. »

Ariane n'a même pas pris la peine d'écouter la suite. Elle a contourné Mireille et a commencé à monter les marches sans hésiter.

« Ariane, Ariane ! Ne monte pas ! »

Mireille, paniquée, s'est mise à la suivre en vitesse.

Ariane a avalé les marches trois par trois, directement vers leur chambre. Elle voulait voir de ses propres yeux comment ces deux-là comptaient s'expliquer, pris ensemble dans la même pièce.

Ariane a poussé la porte d'un geste sec. Bastien venait justement de sortir du dressing.

En la voyant entrer, il a eu un mouvement de panique, ses yeux se sont écartés, et il a fait un pas en arrière, comme s'il essayait de cacher quelque chose derrière lui.

« Ariane, tu... »

« Tu te demandes pourquoi je rentre d'un coup, c'est ça ? »

Elle s'est approchée de lui en quelques pas, les sourcils légèrement relevés.

« Pourquoi tout le monde me pose cette question en premier ? Je ne suis pas censée rentrer chez moi ? »

Bastien a pincé les lèvres.

« Tu aurais dû me prévenir avant. »

Ariane a laissé échapper un petit rire.

« Je voulais te faire une surprise. »

« ... »

« J'espérais un sourire, mais visiblement je me suis trompée. »

Bastien a soufflé longuement.

« Mais non... tu m'as manqué. »

Il a voulu s'avancer pour la prendre dans ses bras.

Ariane s'est écartée avant même qu'il ne la touche, puis elle a tourné les talons vers le dressing.

« Ariane ! »

La voix de Bastien avait changé, remplie de panique. Il a essayé de lui attraper le poignet.

Trop tard.

Elle était déjà à l'intérieur. Il n'y avait personne en vue, mais un pan de robe dépassait de l'armoire, coincé dans la porte.

Et Noémie s'y cachait vraiment.

Quelle blague. Pour la tromper, elle était prête à tout.

Pendant trois ans, elle n'avait rien vu, mais maintenant, elle voyait parfaitement clair.

Ariane a marché droit vers l'armoire, la main refermée sur la poignée.

« Ariane ! »

Bastien a attrapé son poignet dans la précipitation.

« Je... j'ai entendu Noémie dire que tu préparais notre anniversaire de mariage... »

À ces mots, Ariane s'est retournée.

Évidemment.

Ces deux-là se racontaient tout.

Jouer avec le cœur de quelqu'un, l'avoir baladée pendant des années, ils devaient être fiers d'eux, non ?

Mais là, Bastien était complètement paniqué. Son regard restait fixé sur la main d'Ariane, serrée sur la poignée de l'armoire.

Sa respiration s'accélérait, une fine pellicule de sueur lui montait au front.

Il avait peur qu'Ariane découvre la vérité. Et les Sorel ne voulaient surtout pas que ça arrive.

Ariane a resserré légèrement sa prise, comme si elle allait ouvrir la porte.

Bastien a blêmi encore plus.

Finalement, voir la réaction d'un menteur pris à son propre piège, c'était presque drôle.

Ariane a relâché la poignée en soupirant, feignant l'agacement.

« C'était censé être un secret, non ? Comment elle a pu t'en parler ? »

« Elle l'a laissé échapper sans faire exprès. Mais tu sais... je n'aime pas trop le Jardin Serein. »

Bien sûr qu'il ne l'aimait pas. Il savait que s'il remettait les pieds là-bas, Ariane finirait par découvrir que leur mariage n'existait pas.

« Alors on choisira un autre restaurant. Mais c'est une surprise, tu n'as pas le droit de chercher. »

« D'accord. »

Bastien a enfin soufflé un peu.

« Au fait, mon manteau Camel... je suis presque sûre de l'avoir pris pour mon déplacement, mais il n'était plus dans ma valise. Il a peut-être été oublié ici. »

En disant ça, Ariane a de nouveau avancé la main vers l'armoire.

« Lequel ? »

Bastien a sursauté et l'a retenue aussitôt.

« Celui que Mireille m'a offert. Je l'adore. Il ne faut surtout pas le perdre. »

« Il n'est pas dans l'armoire, il doit être à mon bureau. »

« Ah oui ? »

« Oui, je l'ai vu là-bas. »

Bastien a glissé un bras autour d'Ariane pour l'éloigner du dressing et ils sont tombés nez à nez avec Mireille, qui arrivait en toute hâte.

« Tu... tu... »

« Maman, Ariane cherche le manteau Camel que tu lui avais offert. Tu l'as vu ? »

Mireille a cligné des yeux plusieurs fois avant de retrouver ses mots.

« Ah... le manteau... euh... tu le cherches ? »

« Tu l'as vu ? »

Ariane a demandé avec un calme impeccable.

« Non, non, jamais vu. Enfin, c'est qu'un manteau. Je t'en rachèterai un autre. »

Ariane a esquissé un sourire.

« T'es vraiment trop gentille avec moi, Mireille. »

Le visage de Mireille s'est crispé une seconde, on voyait bien qu'elle cherchait quoi répondre.

« C'est le bouillon que tu as préparé pour moi, Mireille ? Merci. »

Ariane s'est avancée avec un sourire et lui a pris le bol des mains.

« Je... euh... »

« Ce n'était pas pour moi ? »

Mireille a remué les lèvres plusieurs fois avant de lâcher un bref :

« Si... oui. »

Ariane a bu la soupe devant eux, tranquillement, en lançant même quelques compliments par-ci par-là :

« Tu cuisines vraiment bien. »

Une fois le bol vide, Ariane n'est pas partie. Elle a simplement annoncé qu'elle était fatiguée et a fait sortir Bastien de la chambre avant de s'étendre sur le lit.

Ses yeux se sont posés sur l'armoire. À l'intérieur, Noémie devait être recroquevillée dans l'espace minuscule, les jambes pliées, le souffle coupé. Elle devait souffrir le martyre.

Rien que d'y penser, ça lui a tiré un sourire.

Oui... ça devenait presque amusant.

Un mois.

Elle avait un mois pour jouer à ce petit jeu avec eux.

Le soir, quand Michel Sorel est rentré, Ariane est descendue pour dîner avec toute la famille.

Le Groupe Celeste, c'était son œuvre à lui. Il y avait consacré sa vie. À peine la soixantaine, mais ses cheveux étaient déjà entièrement blancs.

Ariane lui avait toujours porté beaucoup de respect. Pour elle, Michel était non seulement un homme d'affaires redoutable, mais aussi quelqu'un de droit, quelqu'un de bien.

Mais il savait, lui aussi. Il savait très bien ce que Bastien et Noémie faisaient dans son dos.

« Où en est le projet du centre commercial avec le Groupe Duval ? »

Il s'est tourné vers Ariane en posant la question.

C'était pour ce projet qu'elle était partie en déplacement. Un partenariat essentiel pour le Groupe Celeste. Et c'était là, à cause de ce même projet, qu'elle avait croisé Armand et que tout le reste avait commencé à déraper.

« On touche au but », a répondu Ariane calmement.

« On passe maintenant aux détails du contrat, puis à la signature. »

Michel a hoché la tête, visiblement satisfait.

Mais Michel semblait réfléchir à quelque chose. Il a gardé le silence un instant, puis a ajouté :

« Ce projet, tu y as énormément contribué. On te versera une prime. Demain, quand tu passeras au bureau, tu le transmettras à quelqu'un d'autre. J'ai autre chose en tête pour toi. »

Ariane a légèrement froncé les sourcils. Des mois entiers à porter ce projet et au moment où tout avançait enfin, on voulait le lui retirer ?

« Je le transfère à qui ? » a-t-elle demandé.

« À Noémie. Elle aussi a travaillé dessus, et puis, c'est ta meilleure amie, non ? Ça ne devrait pas poser de problème. »

Un éclat froid a traversé le regard d'Ariane. Bien sûr. Pour eux, seule la femme avec un vrai certificat de mariage comptait comme « famille ».

Un projet aussi important, entre les mains d'Ariane, ça ne les rassurait pas.

Ce qu'ils ignoraient, c'était que bientôt, tout le Groupe Duval passerait sous le contrôle d'Ariane.

Si elle décidait que ce projet avançait, ça avancerait. Sinon, tout resterait bloqué.

Chapitre 3

« Moi, j'en ai une, d'objection. »

Ariane a relevé légèrement les sourcils, un sourire au coin des lèvres.

Le visage de Michel s'est assombri. Il ne s'attendait visiblement pas à un refus aussi direct.

« Ariane, papa sait ce qu'il fait. Écoute-le, d'accord ? » a soufflé Bastien, presque gêné.

« Ah oui ? Et je peux savoir ce qu'il sait, exactement ? »

Bastien est resté figé. Ariane n'avait jamais contesté comme ça. Normalement, elle disait toujours oui, sans discuter.

« Tu dois être fatiguée, on pourra parler de ça demain au bureau... »

« Fatiguée, oui. Négocier, convaincre un partenaire, courir à droite à gauche, tout ça pour rentrer vite et te faire une surprise, alors forcément. »

« Alors... »

« Mais malgré la fatigue, j'aimerais bien entendre son explication. »

Ariane souriait toujours, la voix douce, mais elle ne bougeait pas d'un millimètre.

Michel a lâché un petit grognement contrarié.

Ariane s'est tournée vers lui.

« J'ai porté ce projet pendant plus de six mois. La moitié du temps, j'étais en déplacement. J'ai fait des nuits blanches, je dormais même au bureau pour que tout avance. Et maintenant que le contrat arrive enfin au bout, vous voulez me remplacer ? Je peux au moins savoir pourquoi, non ? »

« Ariane, voyons, il faut apprendre à regarder plus loin que ça. »

« Plus loin ? Comment ça, plus loin ? »

Michel a soupiré, comme s'il lui expliquait une évidence.

« Tu fais partie de la famille Sorel. Un jour, tout ça reviendra à toi et à Bastien. Alors un projet de plus ou de moins, ce n'est pas ce qui compte. Je fais ça pour t'aider, pour t'intégrer davantage. »

Ariane n'a pas pu s'empêcher de rire. Le grand patron du Groupe Celeste qui mentait en gardant un calme parfait, ça, c'était impressionnant.

« Tu trouves ça drôle ?! »

Mireille s'est enfin lâchée, incapable de se contenir plus longtemps.

« Si tu n'étais pas la belle-fille de cette maison, il n'aurait même pas essayé de te ménager ! Il t'aurait déjà mise dehors ! Tu crois que tu peux te permettre de démissionner ? Tu n'oses pas ! »

« Maman ! »

Bastien a grondé, tentant de la calmer.

« Oh, ça va ! Ça fait longtemps que je me retiens ! »

Mireille a frappé la table d'un coup sec.

« Quelle belle-fille passe ses journées à disparaître, sans jamais être là pour ses beaux-parents, incapable de s'occuper de son mari ? À quoi tu sers, exactement ? »

Ariane a claqué la langue, un sourire presque amusé aux lèvres.

« À rien ? L'an dernier, j'ai signé deux contrats qui ont rapporté quoi ?Une centaine de millions au Groupe Celeste ? »

« Et tu crois que sans toi, la boîte s'écroule ?! »

Mireille lui a pointé un doigt au visage.

« Si tu as signé ces contrats, c'est parce que Michel et Bastien étaient derrière toi ! Et en plus, il faut encore te donner une prime énorme ! C'est toi qui profites de tout ici, alors arrête de te prendre pour le centre du monde ! »

« Ça suffit ! »

La voix de Michel a claqué dans la pièce.

« On est une famille, pas un champ de bataille. Calmez-vous. »

« Papa, maman, ne vous énervez pas. Je parlerai à Ariane plus tard... »

« Pas la peine. »

Ariane l'a coupé net.

« Je suis d'accord pour me retirer du projet. »

Bastien a soufflé, soulagé, et il l'a entourée d'un bras avec un sourire.

« Je savais que tu ferais ce qu'il faut. Tu as toujours été raisonnable. »

Ariane s'est dégagée et a laissé échapper un rire bref.

« Raisonnable, oui. Donc facile à avoir aussi. »

Bastien a froncé les sourcils.

« Ça veut dire quoi, ça ? »

Elle l'a regardé droit dans les yeux.

« Que tu m'as menti. »

« Moi ? Quand ça ? »

Ariane a fait une petite moue, faussement vexée.

« Le jour où on est allés enregistrer notre mariage, tu m'avais promis une grande cérémonie. Trois ans ont passé, Bastien. Trois ans. Et j'attends toujours. »

« Tu... tu veux une vraie cérémonie ? »

« Ce n'est pas trop demander, non ? »

« Bien sûr que si ! »

Mireille a coupé sans réfléchir.

« Vous êtes déjà mariés. Depuis trois ans ! Faire une cérémonie maintenant, c'est du gaspillage pur et simple ! »

Ariane s'est tournée vers elle, toujours souriante.

« Sans cérémonie, les gens sont censés deviner comment que je suis la belle-fille de cette maison ? La femme de Bastien ? Imagine quelqu'un qui se fait passer pour moi et moi, je fais quoi ? Je ravale tout en silence ? »

« Mais qu'est-ce que tu racontes encore ?! »

« Bon, je peux me retirer du dossier. Mais je veux une vraie cérémonie. Une grande, une qui fasse parler tout Montbrume. Sinon, inutile d'en discuter. »

« Non mais on te donne un doigt, tu prends le bras ! Tu te rends compte de ce que tu demandes ?! »

Ariane ne l'a même pas laissée finir. Elle a balancé ses couverts sur la table. Le bruit a coupé net la conversation. Les trois Sorel se sont figés, la mine soudain fermée.

Trop longtemps, elle leur avait laissé la place de lui marcher dessus. Trop longtemps, elle avait avalé leurs humiliations sans rien dire.

« Toi... toi... toi... »

« J'ai plus faim. Je monte. »

Ariane s'est levée sans un regard de plus et a pris la direction de l'escalier. Plus question de jouer la parfaite belle-fille : finies les assiettes qu'elle aidait à débarrasser, les fruits qu'elle coupait pour chacun, les soirées où elle restait éveillée malgré la fatigue juste pour leur tenir compagnie.

En arrivant à l'étage, Ariane a aperçu Françoise, une clé à la main, en train d'essayer d'ouvrir la porte de sa chambre avec Bastien.

Un sourire lui a effleuré les lèvres. Elle s'est avancée tranquillement.

« Françoise, qu'est-ce que vous faites ? »

La domestique a sursauté, puis a caché la clé derrière son dos.

« Oh ! Je... je voulais juste nettoyer votre chambre. Mais la porte est bizarrement fermée à clé. »

« Normal. C'est moi qui l'ai verrouillée. »

« Ah... ? »

Ariane a sorti la clé de sa poche et a ouvert la porte devant elle.

« Laissez, allez plutôt vous asseoir dans le petit salon. Je m'en occupe. »

Françoise a fait un pas pour entrer.

Ariane l'a devancée, passant le seuil avant elle, puis s'est tournée pour bloquer l'entrée.

« Je suis épuisée. Je vais me coucher tôt. Pas besoin de nettoyer ce soir. »

Elle n'a pas laissé le temps à Françoise de répondre. La porte s'est refermée d'un coup sec.

Elle s'est retournée et, avec la faible lumière venant de la fenêtre, elle a aperçu une silhouette affolée filer droit vers le dressing.

Amusant.

Très amusant.

Comme quoi, même avec un certificat de mariage en règle, il y en a qui doivent se cacher comme des souris.

Ariane n'a pas allumé la lumière. Elle a traîné volontairement dans le dressing, allant et venant, obligeant la « souris » à se recroqueviller dans l'armoire, sans un souffle, sans un bruit.

Même sous la douche, elle a laissé la porte entrouverte.

Quand elle est ressortie, les cheveux encore humides, elle a remarqué que la porte de l'armoire était légèrement ouverte.

Visiblement, la « souris » avait dû manquer d'air et profiter du moment pour reprendre son souffle.

Elle a mis son pyjama, s'est allongée sur le lit et a simplement fixé l'armoire dans le silence de la pièce.

Elles s'étaient connues au lycée.

Au début, Ariane et Noémie étaient assises côte à côte en cours, puis elles étaient devenues amies, et, au fil des années, leur lien s'était resserré.

Elles avaient passé le bac ensemble, rejoint la même université, partagé des galères, des secrets, et traversé côte à côte toutes leurs années d'études.

Plus tard, quand Ariane était entrée en stage au Groupe Celeste, parmi les stagiaires de sa promotion se trouvait Bastien. À l'époque, elle ne savait pas qu'il était l'héritier de la famille Sorel, pour elle, il n'était qu'un garçon normal, comme elle, comme les autres.

Ils avaient été affectés au même projet, passé leurs journées à courir après les échéances, et parfois leurs soirées à rire bêtement de fatigue. Petit à petit, ils s'étaient rapprochés, jusqu'à tomber amoureux.

Pendant trois ans, leur relation avait avancé sans heurts, jusqu'à cet accident de voiture.

Ce n'est qu'à ce moment-là qu'Ariane avait découvert que Bastien appartenait à la grande famille Sorel.

En pensant à tout ça, Ariane a posé une main sur son bas-ventre.

Sous ses doigts, il y avait cette cicatrice profonde qu'elle connaissait par cœur.

Ce jour-là, ils étaient assis à l'arrière d'un taxi. Quand les barres métalliques, tombées du camion devant, avaient traversé le pare-brise,

elle s'était jetée devant Bastien sans réfléchir. L'une des tiges l'avait transpercée, atteignant son utérus.

Pendant qu'Ariane se remettait de l'opération, c'est elle qui avait fait entrer Noémie au Groupe Celeste.

Et six mois plus tard à peine, c'était Noémie qui se retrouvait à la mairie avec Bastien. Pour une « meilleure amie », elle avait vraiment de la technique.

Tok, tok, tok.

Bastien frappait à la porte.

« Ariane, ouvre la porte. Je te parle ! »

Mariage bidon ? Je deviens la femme de l'héritier

Chapitre 1
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