Chapitre 2
Elle avait un mois devant elle. Un mois pour s'amuser un peu avec la famille Sorel.
Ariane a rangé son téléphone et s'est dirigée d'un pas déterminé vers la maison.
Elle a pressé la sonnette.
Quelques secondes plus tard, la porte s'est ouverte sur Françoise, la femme de maison. En apercevant Ariane sur le perron, la domestique a sursauté, une lueur de panique traversant son regard.
« Vous...Madame ? Vous n'étiez pas en déplacement ? Pourquoi ce retour, sans prévenir ? »
Sans répondre, Ariane a contourné Françoise et a pénétré dans le hall d'entrée d'un pas ferme.
« Madame ! Madame ! Madame Lenoir est de retour ! » s'est écriée Françoise, incapable de la retenir, sa voix montant dans l'escalier.
Ariane venait d'atteindre le bas de l'escalier quand Mireille est sortie précipitamment de la cuisine, une bolée de bouillon de poule entre les mains.
« Tu... tu fais quoi ici... ? »
« Bastien est à l'étage, n'est-ce pas ? »
« Non, il... il n'est pas à la maison... »
« Je monte. »
Ariane n'a même pas pris la peine d'écouter la suite. Elle a contourné Mireille et a commencé à monter les marches sans hésiter.
« Ariane, Ariane ! Ne monte pas ! »
Mireille, paniquée, s'est mise à la suivre en vitesse.
Ariane a avalé les marches trois par trois, directement vers leur chambre. Elle voulait voir de ses propres yeux comment ces deux-là comptaient s'expliquer, pris ensemble dans la même pièce.
Ariane a poussé la porte d'un geste sec. Bastien venait justement de sortir du dressing.
En la voyant entrer, il a eu un mouvement de panique, ses yeux se sont écartés, et il a fait un pas en arrière, comme s'il essayait de cacher quelque chose derrière lui.
« Ariane, tu... »
« Tu te demandes pourquoi je rentre d'un coup, c'est ça ? »
Elle s'est approchée de lui en quelques pas, les sourcils légèrement relevés.
« Pourquoi tout le monde me pose cette question en premier ? Je ne suis pas censée rentrer chez moi ? »
Bastien a pincé les lèvres.
« Tu aurais dû me prévenir avant. »
Ariane a laissé échapper un petit rire.
« Je voulais te faire une surprise. »
« ... »
« J'espérais un sourire, mais visiblement je me suis trompée. »
Bastien a soufflé longuement.
« Mais non... tu m'as manqué. »
Il a voulu s'avancer pour la prendre dans ses bras.
Ariane s'est écartée avant même qu'il ne la touche, puis elle a tourné les talons vers le dressing.
« Ariane ! »
La voix de Bastien avait changé, remplie de panique. Il a essayé de lui attraper le poignet.
Trop tard.
Elle était déjà à l'intérieur. Il n'y avait personne en vue, mais un pan de robe dépassait de l'armoire, coincé dans la porte.
Et Noémie s'y cachait vraiment.
Quelle blague. Pour la tromper, elle était prête à tout.
Pendant trois ans, elle n'avait rien vu, mais maintenant, elle voyait parfaitement clair.
Ariane a marché droit vers l'armoire, la main refermée sur la poignée.
« Ariane ! »
Bastien a attrapé son poignet dans la précipitation.
« Je... j'ai entendu Noémie dire que tu préparais notre anniversaire de mariage... »
À ces mots, Ariane s'est retournée.
Évidemment.
Ces deux-là se racontaient tout.
Jouer avec le cœur de quelqu'un, l'avoir baladée pendant des années, ils devaient être fiers d'eux, non ?
Mais là, Bastien était complètement paniqué. Son regard restait fixé sur la main d'Ariane, serrée sur la poignée de l'armoire.
Sa respiration s'accélérait, une fine pellicule de sueur lui montait au front.
Il avait peur qu'Ariane découvre la vérité. Et les Sorel ne voulaient surtout pas que ça arrive.
Ariane a resserré légèrement sa prise, comme si elle allait ouvrir la porte.
Bastien a blêmi encore plus.
Finalement, voir la réaction d'un menteur pris à son propre piège, c'était presque drôle.
Ariane a relâché la poignée en soupirant, feignant l'agacement.
« C'était censé être un secret, non ? Comment elle a pu t'en parler ? »
« Elle l'a laissé échapper sans faire exprès. Mais tu sais... je n'aime pas trop le Jardin Serein. »
Bien sûr qu'il ne l'aimait pas. Il savait que s'il remettait les pieds là-bas, Ariane finirait par découvrir que leur mariage n'existait pas.
« Alors on choisira un autre restaurant. Mais c'est une surprise, tu n'as pas le droit de chercher. »
« D'accord. »
Bastien a enfin soufflé un peu.
« Au fait, mon manteau Camel... je suis presque sûre de l'avoir pris pour mon déplacement, mais il n'était plus dans ma valise. Il a peut-être été oublié ici. »
En disant ça, Ariane a de nouveau avancé la main vers l'armoire.
« Lequel ? »
Bastien a sursauté et l'a retenue aussitôt.
« Celui que Mireille m'a offert. Je l'adore. Il ne faut surtout pas le perdre. »
« Il n'est pas dans l'armoire, il doit être à mon bureau. »
« Ah oui ? »
« Oui, je l'ai vu là-bas. »
Bastien a glissé un bras autour d'Ariane pour l'éloigner du dressing et ils sont tombés nez à nez avec Mireille, qui arrivait en toute hâte.
« Tu... tu... »
« Maman, Ariane cherche le manteau Camel que tu lui avais offert. Tu l'as vu ? »
Mireille a cligné des yeux plusieurs fois avant de retrouver ses mots.
« Ah... le manteau... euh... tu le cherches ? »
« Tu l'as vu ? »
Ariane a demandé avec un calme impeccable.
« Non, non, jamais vu. Enfin, c'est qu'un manteau. Je t'en rachèterai un autre. »
Ariane a esquissé un sourire.
« T'es vraiment trop gentille avec moi, Mireille. »
Le visage de Mireille s'est crispé une seconde, on voyait bien qu'elle cherchait quoi répondre.
« C'est le bouillon que tu as préparé pour moi, Mireille ? Merci. »
Ariane s'est avancée avec un sourire et lui a pris le bol des mains.
« Je... euh... »
« Ce n'était pas pour moi ? »
Mireille a remué les lèvres plusieurs fois avant de lâcher un bref :
« Si... oui. »
Ariane a bu la soupe devant eux, tranquillement, en lançant même quelques compliments par-ci par-là :
« Tu cuisines vraiment bien. »
Une fois le bol vide, Ariane n'est pas partie. Elle a simplement annoncé qu'elle était fatiguée et a fait sortir Bastien de la chambre avant de s'étendre sur le lit.
Ses yeux se sont posés sur l'armoire. À l'intérieur, Noémie devait être recroquevillée dans l'espace minuscule, les jambes pliées, le souffle coupé. Elle devait souffrir le martyre.
Rien que d'y penser, ça lui a tiré un sourire.
Oui... ça devenait presque amusant.
Un mois.
Elle avait un mois pour jouer à ce petit jeu avec eux.
Le soir, quand Michel Sorel est rentré, Ariane est descendue pour dîner avec toute la famille.
Le Groupe Celeste, c'était son œuvre à lui. Il y avait consacré sa vie. À peine la soixantaine, mais ses cheveux étaient déjà entièrement blancs.
Ariane lui avait toujours porté beaucoup de respect. Pour elle, Michel était non seulement un homme d'affaires redoutable, mais aussi quelqu'un de droit, quelqu'un de bien.
Mais il savait, lui aussi. Il savait très bien ce que Bastien et Noémie faisaient dans son dos.
« Où en est le projet du centre commercial avec le Groupe Duval ? »
Il s'est tourné vers Ariane en posant la question.
C'était pour ce projet qu'elle était partie en déplacement. Un partenariat essentiel pour le Groupe Celeste. Et c'était là, à cause de ce même projet, qu'elle avait croisé Armand et que tout le reste avait commencé à déraper.
« On touche au but », a répondu Ariane calmement.
« On passe maintenant aux détails du contrat, puis à la signature. »
Michel a hoché la tête, visiblement satisfait.
Mais Michel semblait réfléchir à quelque chose. Il a gardé le silence un instant, puis a ajouté :
« Ce projet, tu y as énormément contribué. On te versera une prime. Demain, quand tu passeras au bureau, tu le transmettras à quelqu'un d'autre. J'ai autre chose en tête pour toi. »
Ariane a légèrement froncé les sourcils. Des mois entiers à porter ce projet et au moment où tout avançait enfin, on voulait le lui retirer ?
« Je le transfère à qui ? » a-t-elle demandé.
« À Noémie. Elle aussi a travaillé dessus, et puis, c'est ta meilleure amie, non ? Ça ne devrait pas poser de problème. »
Un éclat froid a traversé le regard d'Ariane. Bien sûr. Pour eux, seule la femme avec un vrai certificat de mariage comptait comme « famille ».
Un projet aussi important, entre les mains d'Ariane, ça ne les rassurait pas.
Ce qu'ils ignoraient, c'était que bientôt, tout le Groupe Duval passerait sous le contrôle d'Ariane.
Si elle décidait que ce projet avançait, ça avancerait. Sinon, tout resterait bloqué.
Chapitre 3
« Moi, j'en ai une, d'objection. »
Ariane a relevé légèrement les sourcils, un sourire au coin des lèvres.
Le visage de Michel s'est assombri. Il ne s'attendait visiblement pas à un refus aussi direct.
« Ariane, papa sait ce qu'il fait. Écoute-le, d'accord ? » a soufflé Bastien, presque gêné.
« Ah oui ? Et je peux savoir ce qu'il sait, exactement ? »
Bastien est resté figé. Ariane n'avait jamais contesté comme ça. Normalement, elle disait toujours oui, sans discuter.
« Tu dois être fatiguée, on pourra parler de ça demain au bureau... »
« Fatiguée, oui. Négocier, convaincre un partenaire, courir à droite à gauche, tout ça pour rentrer vite et te faire une surprise, alors forcément. »
« Alors... »
« Mais malgré la fatigue, j'aimerais bien entendre son explication. »
Ariane souriait toujours, la voix douce, mais elle ne bougeait pas d'un millimètre.
Michel a lâché un petit grognement contrarié.
Ariane s'est tournée vers lui.
« J'ai porté ce projet pendant plus de six mois. La moitié du temps, j'étais en déplacement. J'ai fait des nuits blanches, je dormais même au bureau pour que tout avance. Et maintenant que le contrat arrive enfin au bout, vous voulez me remplacer ? Je peux au moins savoir pourquoi, non ? »
« Ariane, voyons, il faut apprendre à regarder plus loin que ça. »
« Plus loin ? Comment ça, plus loin ? »
Michel a soupiré, comme s'il lui expliquait une évidence.
« Tu fais partie de la famille Sorel. Un jour, tout ça reviendra à toi et à Bastien. Alors un projet de plus ou de moins, ce n'est pas ce qui compte. Je fais ça pour t'aider, pour t'intégrer davantage. »
Ariane n'a pas pu s'empêcher de rire. Le grand patron du Groupe Celeste qui mentait en gardant un calme parfait, ça, c'était impressionnant.
« Tu trouves ça drôle ?! »
Mireille s'est enfin lâchée, incapable de se contenir plus longtemps.
« Si tu n'étais pas la belle-fille de cette maison, il n'aurait même pas essayé de te ménager ! Il t'aurait déjà mise dehors ! Tu crois que tu peux te permettre de démissionner ? Tu n'oses pas ! »
« Maman ! »
Bastien a grondé, tentant de la calmer.
« Oh, ça va ! Ça fait longtemps que je me retiens ! »
Mireille a frappé la table d'un coup sec.
« Quelle belle-fille passe ses journées à disparaître, sans jamais être là pour ses beaux-parents, incapable de s'occuper de son mari ? À quoi tu sers, exactement ? »
Ariane a claqué la langue, un sourire presque amusé aux lèvres.
« À rien ? L'an dernier, j'ai signé deux contrats qui ont rapporté quoi ?Une centaine de millions au Groupe Celeste ? »
« Et tu crois que sans toi, la boîte s'écroule ?! »
Mireille lui a pointé un doigt au visage.
« Si tu as signé ces contrats, c'est parce que Michel et Bastien étaient derrière toi ! Et en plus, il faut encore te donner une prime énorme ! C'est toi qui profites de tout ici, alors arrête de te prendre pour le centre du monde ! »
« Ça suffit ! »
La voix de Michel a claqué dans la pièce.
« On est une famille, pas un champ de bataille. Calmez-vous. »
« Papa, maman, ne vous énervez pas. Je parlerai à Ariane plus tard... »
« Pas la peine. »
Ariane l'a coupé net.
« Je suis d'accord pour me retirer du projet. »
Bastien a soufflé, soulagé, et il l'a entourée d'un bras avec un sourire.
« Je savais que tu ferais ce qu'il faut. Tu as toujours été raisonnable. »
Ariane s'est dégagée et a laissé échapper un rire bref.
« Raisonnable, oui. Donc facile à avoir aussi. »
Bastien a froncé les sourcils.
« Ça veut dire quoi, ça ? »
Elle l'a regardé droit dans les yeux.
« Que tu m'as menti. »
« Moi ? Quand ça ? »
Ariane a fait une petite moue, faussement vexée.
« Le jour où on est allés enregistrer notre mariage, tu m'avais promis une grande cérémonie. Trois ans ont passé, Bastien. Trois ans. Et j'attends toujours. »
« Tu... tu veux une vraie cérémonie ? »
« Ce n'est pas trop demander, non ? »
« Bien sûr que si ! »
Mireille a coupé sans réfléchir.
« Vous êtes déjà mariés. Depuis trois ans ! Faire une cérémonie maintenant, c'est du gaspillage pur et simple ! »
Ariane s'est tournée vers elle, toujours souriante.
« Sans cérémonie, les gens sont censés deviner comment que je suis la belle-fille de cette maison ? La femme de Bastien ? Imagine quelqu'un qui se fait passer pour moi et moi, je fais quoi ? Je ravale tout en silence ? »
« Mais qu'est-ce que tu racontes encore ?! »
« Bon, je peux me retirer du dossier. Mais je veux une vraie cérémonie. Une grande, une qui fasse parler tout Montbrume. Sinon, inutile d'en discuter. »
« Non mais on te donne un doigt, tu prends le bras ! Tu te rends compte de ce que tu demandes ?! »
Ariane ne l'a même pas laissée finir. Elle a balancé ses couverts sur la table. Le bruit a coupé net la conversation. Les trois Sorel se sont figés, la mine soudain fermée.
Trop longtemps, elle leur avait laissé la place de lui marcher dessus. Trop longtemps, elle avait avalé leurs humiliations sans rien dire.
« Toi... toi... toi... »
« J'ai plus faim. Je monte. »
Ariane s'est levée sans un regard de plus et a pris la direction de l'escalier. Plus question de jouer la parfaite belle-fille : finies les assiettes qu'elle aidait à débarrasser, les fruits qu'elle coupait pour chacun, les soirées où elle restait éveillée malgré la fatigue juste pour leur tenir compagnie.
En arrivant à l'étage, Ariane a aperçu Françoise, une clé à la main, en train d'essayer d'ouvrir la porte de sa chambre avec Bastien.
Un sourire lui a effleuré les lèvres. Elle s'est avancée tranquillement.
« Françoise, qu'est-ce que vous faites ? »
La domestique a sursauté, puis a caché la clé derrière son dos.
« Oh ! Je... je voulais juste nettoyer votre chambre. Mais la porte est bizarrement fermée à clé. »
« Normal. C'est moi qui l'ai verrouillée. »
« Ah... ? »
Ariane a sorti la clé de sa poche et a ouvert la porte devant elle.
« Laissez, allez plutôt vous asseoir dans le petit salon. Je m'en occupe. »
Françoise a fait un pas pour entrer.
Ariane l'a devancée, passant le seuil avant elle, puis s'est tournée pour bloquer l'entrée.
« Je suis épuisée. Je vais me coucher tôt. Pas besoin de nettoyer ce soir. »
Elle n'a pas laissé le temps à Françoise de répondre. La porte s'est refermée d'un coup sec.
Elle s'est retournée et, avec la faible lumière venant de la fenêtre, elle a aperçu une silhouette affolée filer droit vers le dressing.
Amusant.
Très amusant.
Comme quoi, même avec un certificat de mariage en règle, il y en a qui doivent se cacher comme des souris.
Ariane n'a pas allumé la lumière. Elle a traîné volontairement dans le dressing, allant et venant, obligeant la « souris » à se recroqueviller dans l'armoire, sans un souffle, sans un bruit.
Même sous la douche, elle a laissé la porte entrouverte.
Quand elle est ressortie, les cheveux encore humides, elle a remarqué que la porte de l'armoire était légèrement ouverte.
Visiblement, la « souris » avait dû manquer d'air et profiter du moment pour reprendre son souffle.
Elle a mis son pyjama, s'est allongée sur le lit et a simplement fixé l'armoire dans le silence de la pièce.
Elles s'étaient connues au lycée.
Au début, Ariane et Noémie étaient assises côte à côte en cours, puis elles étaient devenues amies, et, au fil des années, leur lien s'était resserré.
Elles avaient passé le bac ensemble, rejoint la même université, partagé des galères, des secrets, et traversé côte à côte toutes leurs années d'études.
Plus tard, quand Ariane était entrée en stage au Groupe Celeste, parmi les stagiaires de sa promotion se trouvait Bastien. À l'époque, elle ne savait pas qu'il était l'héritier de la famille Sorel, pour elle, il n'était qu'un garçon normal, comme elle, comme les autres.
Ils avaient été affectés au même projet, passé leurs journées à courir après les échéances, et parfois leurs soirées à rire bêtement de fatigue. Petit à petit, ils s'étaient rapprochés, jusqu'à tomber amoureux.
Pendant trois ans, leur relation avait avancé sans heurts, jusqu'à cet accident de voiture.
Ce n'est qu'à ce moment-là qu'Ariane avait découvert que Bastien appartenait à la grande famille Sorel.
En pensant à tout ça, Ariane a posé une main sur son bas-ventre.
Sous ses doigts, il y avait cette cicatrice profonde qu'elle connaissait par cœur.
Ce jour-là, ils étaient assis à l'arrière d'un taxi. Quand les barres métalliques, tombées du camion devant, avaient traversé le pare-brise,
elle s'était jetée devant Bastien sans réfléchir. L'une des tiges l'avait transpercée, atteignant son utérus.
Pendant qu'Ariane se remettait de l'opération, c'est elle qui avait fait entrer Noémie au Groupe Celeste.
Et six mois plus tard à peine, c'était Noémie qui se retrouvait à la mairie avec Bastien. Pour une « meilleure amie », elle avait vraiment de la technique.
Tok, tok, tok.
Bastien frappait à la porte.
« Ariane, ouvre la porte. Je te parle ! »
Chapitre 4
« Je suis désolé pour tout à l'heure, je n'aurais pas dû te parler comme ça. »
La voix de Bastien était presque suppliante derrière la porte.
« Chérie, tu vas vraiment me laisser dormir dans la chambre d'ami ?
Laisse-moi entrer, j'ai juste envie de te prendre dans mes bras. »
Ariane a senti une vague de dégoût remonter. Il pensait qu'elle allait le laisser la toucher. Lui, qui avait passé la soirée à se coller contre Noémie, et qui croyait encore qu'elle allait lui donner un bébé.
« Je suis épuisée. On verra ça demain. »
« Chérie, ça fait une semaine que je ne t'ai pas serrée contre moi. Tu n'en as pas envie, toi ? »
Ariane a eu un haut-le-cœur. Elle a dû respirer un instant pour ne pas rendre son dîner.
« Toi, tu fais toujours ce que tes parents te disent, non ? Alors va dormir avec eux ce soir. »
Un silence a suivi, puis elle a entendu ses pas s'éloigner dans le couloir.
Bastien avait du caractère. Avant, quand ils n'étaient pas d'accord, c'était presque toujours elle qui cédait.
Et s'ils se disputaient, c'était elle qui finissait par baisser la tête.
Elle l'avait tellement aimé...
Aujourd'hui, il ne restait que le ridicule.
Ariane a dit qu'elle voulait se reposer, alors elle s'est allongée et a fermé les yeux, comme si elle s'était vraiment endormie.
Mais Noémie, elle, restait sur ses gardes. Ce n'est qu'en pleine nuit qu'elle a osé sortir du placard, tout doucement, en retenant presque son souffle.
Ses jambes étaient engourdies après être restée si longtemps enfermée, elle a failli tomber en posant le pied au sol.
Elle s'est retenue de justesse, une main sur la bouche pour ne pas faire un bruit, et s'est traînée jusqu'à la porte qu'elle a ouverte très lentement.
Dès que la porte s'est refermée derrière elle, Ariane a ouvert les yeux.
Dans le petit salon du deuxième étage, Mireille a fait asseoir Noémie, lui a tenu le bras et a commencé à lui masser les jambes, visiblement inquiète.
« Ma pauvre chérie, tu as dû souffrir. Qui aurait cru qu'elle rentrerait à l'improviste ? »
À ces mots, Mireille a soufflé, visiblement agacée.
« Je vais bien, vraiment. Ne vous inquiétez pas. »
Noémie disait ça, mais elle a posé une main sur son ventre, comme si quelque chose la gênait.
En voyant Noémie comme ça, Mireille s'est affolée d'un coup.
« Et le bébé, il va bien ? On devrait peut-être aller à l'hôpital ? »
« Non, non, ça va. Laissez-moi juste un peu de temps, ça va passer. »
Noémie parlait d'une voix douce.
« Si jamais il arrive quelque chose à mon futur petit-fils, je jure que cette Ariane, je... je la dépèce vivante ! »
« Ça suffit. Ce n'est vraiment pas le moment d'aller la provoquer. »
Michel, assis sur le canapé en face, a levé la main pour calmer le jeu.
« Mais enfin, c'est Noémie la belle-fille de notre famille, surtout maintenant qu'elle est enceinte. On ne va pas continuer à la laisser vivre dehors, alors qu'une intruse prend sa place ici ! »
« C'est temporaire », a répondu Michel.
« Dès que le contrat avec le Groupe Duval sera signé, on la mettra dehors. »
Mireille a soufflé, satisfaite.
« Très bien. Qu'elle profite de ces derniers jours, alors. »
Un léger sourire a glissé sur les lèvres de Noémie. Quand elle a regardé Bastien, elle a vu son front toujours plissé, il n'avait clairement pas l'air d'accord.
« Ariane est mon amie. Si je dois supporter un peu d'inconfort, ce n'est pas grave. Laissez-la rester encore un peu. »
Noémie a dit ça en baissant la tête.
« Toi, tu l'as toujours traitée comme une vraie amie, mais elle ? Elle n'en avait rien à faire de toi. Sinon elle ne t'aurait jamais arraché ce projet. »
Mireille, en voyant Noémie la tête toujours baissée, a finalement tourné les yeux vers son fils.
« Bastien, et toi ? Tu en penses quoi ? »
Il a passé une main sur son front, visiblement épuisé.
« J'aime Ariane, je ne veux pas lui faire du mal. »
« Mais Noémie est ta femme ! »
Mireille a presque crié.
« Et j'ai déjà été injuste avec elle. Je ne veux pas faire souffrir Ariane aussi. »
« Non, ce n'est pas ta faute. »
Noémie s'est levée précipitamment, la voix douce mais pleine d'émotion.
Bastien a fait un pas vers elle et l'a serrée dans ses bras.
« Laisse-moi un peu de temps. Je parlerai à Ariane. Elle m'aime tellement, elle finira par accepter toi et le bébé. »
Noémie a hoché la tête.
« Je n'ai jamais voulu détruire ce que vous avez. Je veux juste un peu d'attention, pour moi et pour l'enfant. C'est tout. »
« Merci d'essayer de me comprendre. »
Mireille et Michel regardaient Noémie avec une satisfaction évidente, un mélange d'approbation et de tendresse. Rien à voir avec la sévérité qu'ils réservaient toujours à Ariane.
Ariane s'est appuyée contre le mur du couloir, le souffle court, comme si le sol venait de se dérober sous ses pieds.
Elle n'arrivait pas à croire ce qu'elle venait d'entendre. On était censé vivre dans un monde moderne et pourtant, certains trouvaient normal qu'un homme soit accompagné de deux femmes.
Pire encore, ils n'en parlaient pas seulement. Ils le faisaient vraiment.
Un rire incrédule lui a échappé. Dans quel genre de famille avait-elle mis les pieds ?
Une famille pareille, c'était pas une famille, c'était un nid de fous.
Un, deux, trois... pas un seul avec l'esprit clair.
« Mais le ventre de Noémie grossit de jour en jour. Clio finira bien par le remarquer », s'inquiétait Mireille, la voix pleine d'angoisse.
Michel a réfléchi un instant puis il a soufflé tranquillement :
« Je vais d'abord la muter dans une autre ville. Ce sera plus simple. »
Cette nuit-là, Ariane n'a pas dormi. La colère tournait en elle comme une flamme qu'elle n'arrivait pas à étouffer.
Le lendemain matin, à peine Ariane descendait-elle les escaliers que Bastien entrait avec un énorme bouquet de roses dans les bras.
« Chérie, t'es magnifique au réveil. »
Il a glissé les fleurs dans les bras d'Ariane avant de passer un bras autour de ses épaules pour l'embrasser.
Elle s'est dérobée d'un petit mouvement.
« Tu n'as pas changé de vêtements ? Tu sens la transpiration. »
Il avait raccompagné Noémie la veille au soir, et Ariane devinait très bien qu'il était resté chez elle jusqu'à l'aube. Ensuite, il avait dû acheter ce bouquet en passant, histoire de couvrir ce petit reste de culpabilité qui lui traînait au fond du cœur.
« Ah... vraiment ? »
Bastien a senti sa chemise avant de se racler la gorge.
« Oh, oui... j'ai passé la nuit à attendre l'ouverture d'une base horticole, en périphérie, pour te ramener des roses fraîchement coupées. »
Ariane a failli lever les yeux au ciel.
Les fleurs venaient clairement de la boutique d'en face, on voyait encore le nom du fleuriste sur l'emballage.
Elle n'a pourtant rien dit. Elle a simplement offert un sourire tout doux.
« Merci, mon amour. »
« Attends-moi une minute, je monte prendre une douche. Après, je t'emmène quelque part », a dit Bastien.
« Mais je dois aller au bureau aujourd'hui. »
« Le travail passera très bien sans toi, mais nous deux, ça fait un moment qu'on n'a pas pris du temps rien que pour nous. »
« Mais aujourd'hui... »
« Attends-moi. »
Il n'a pas laissé à Ariane le temps de protester et il est déjà monté à l'étage.
Elle a regardé son dos disparaître en haut des marches, un coin des lèvres légèrement relevé.
Il faisait exprès. Il voulait juste la retenir pour l'empêcher d'aller travailler.
Très bien. Elle allait entrer dans leur petit jeu, voir jusqu'où ils comptaient aller et quelles nouvelles cartes ils pensaient sortir.
Une heure plus tard, Bastien conduisait Ariane dans une ruelle de la vieille ville.
Pour être gentils, on pouvait dire que l'endroit avait du charme et de la vie. Pour être honnêtes, c'était surtout un enchevêtrement de constructions sauvages, sans hygiène correcte et sans aucune règle de circulation.
Mais trois ans plus tôt, ils avaient vécu ici.
À cette époque, Ariane ne connaissait pas encore la véritable identité de Bastien. Ils travaillaient tous les deux au sein de l'équipe projet du Groupe Celeste, payés comme n'importe quel employé.
Pour économiser, ils avaient loué un petit appartement dans ce vieux quartier, très loin du bureau.
Un deux-pièces.
Huit cents euros de loyer.
Simple, serré, mais c'était leur nid d'alors.
C'était dans cette ruelle désordonnée qu'ils avaient couru des dizaines, des centaines de matins, main dans la main, en direction du soleil levant. Ils se dépêchaient pour aller travailler, mais dans leur cœur, ils couraient plutôt vers un avenir beau et clair.
Du moins, Ariane l'avait vraiment cru.
À cette époque, elle se battait avec une énergie inépuisable pour construire une vie avec Bastien dans cette ville, acheter un jour un appartement rien qu'à eux, poser enfin leurs racines.
La voiture s'est arrêtée et Bastien a entraîné Ariane vers un petit immeuble donnant sur la rue.
Pas d'ascenseur. Juste un escalier sombre, dont la rampe était couverte d'une couche de graisse accumulée depuis des années.
Les murs étaient défraîchis, la peinture s'écaillait par plaques.
Arrivés au quatrième étage, Bastien a sorti une clé de sa poche.
Il lui a lancé un sourire mystérieux avant d'ouvrir la porte.
L'intérieur n'avait presque pas changé. En entrant, Ariane a eu l'impression de retomber trois ans en arrière.
À l'époque, elle adorait décorer ce petit appartement.
Mais un logement aussi vieux, sans une rénovation complète, tout avait toujours l'air un peu abîmé.
En réalité, elle n'avait jamais vraiment considéré cet endroit comme leur « chez-eux ».
Elle croyait dur comme fer qu'avec ses propres efforts, elle pourrait un jour s'offrir un grand appartement, bien situé, dans les meilleurs quartiers de la ville.
« Je l'ai acheté », a dit Bastien en la regardant.
« Hein ? »
L'acheter... ce taudis-là ?
« C'est pour toi. »
Ariane : « ... »
Bastien est entré et s'est installé sur le petit canapé où il aimait toujours s'asseoir.
« Tu te souviens ? Toi qui préparais le repas, moi posé ici avec un livre. On faisait chacun notre petite vie, mais dès qu'on se regardait, on souriait. C'était notre bonheur à nous. »
Il parlait avec cet air profondément satisfait, comme s'il repassait un souvenir parfait dans sa tête.
« J'aimerais que notre avenir ressemble encore à ça. »
Ariane a laissé échapper un rire froid.
Le matin, elle se levait à l'aube pour faire à manger.
Lui, il dormait.
Elle préparait le petit-déjeuner, et Bastien l'attendait déjà à table, prêt à ce qu'elle lui pose carrément l'assiette dans les mains.
Après le repas, il allait se changer, elle nettoyait toute la cuisine, les casseroles, les poêles.
La journée, elle courait partout au bureau, submergée, épuisée, tandis que Bastien, avec son statut d'héritier du groupe, se retrouvait dans un service tranquille, à passer la journée à siroter du café.
Le soir, elle rentrait vidée et devait encore préparer le dîner, pendant que Bastien, comme il venait de le dire, restait tranquille sur le canapé avec son livre.
Et quand elle pouvait enfin s'allonger dans le lit, Bastien revenait la coller. Et il trouvait encore le moyen de lui reprocher de ne pas être assez enthousiaste.
En repensant à tout ça, Ariane avait presque envie de se mettre deux claques.
Elle devait vraiment avoir perdu la tête à l'époque pour accepter que Bastien la traite de cette façon.
Et maintenant ? Il avait largement les moyens de lui offrir un grand appartement flambant neuf, une maison même, mais non.
Il avait choisi de lui racheter ce taudis, tout fier, tout ému par sa propre générosité.
« J'aime pas cet endroit. Si tu l'aimes, garde-le pour toi. »
Après ces mots, Ariane s'est retournée et elle est partie sans hésiter.
À peine arrivée en bas de l'immeuble, son téléphone a sonné.
C'était Léa, une collègue de son équipe.
« Ariane, qu'est-ce qui se passe ? On vient de nous dire que Noémie est mutée chez nous et qu'elle reprend ton poste ? »