Chapitre 2

1

Un soir d’avril, comme il y en a trente chaque année, comme ça constitue tout l’ordinaire de ma vie, je m’étais rendu comme quasiment tous les jours, à la salle de sport. J’étais dans la salle des machines, celle du bas, celle qui donne sur la rue. Absorbé par des problèmes qui n’en étaient pas, entouré par des gens qui étaient dans le même état que moi, à transpirer, à façonner, à essayer de ressembler au mieux, à eux-mêmes.

J’ai vu passer cette fille, pas très grande, qui marchait vite mais en toute légèreté. Je l’ai vue comme on remarque quelque chose qui change et qui bouge dans un champ de vision périphérique. Comme on est attiré par une jolie femme aussi. Quand elle a franchi l’accueil, j’ai tout de suite été intrigué par son allure qui me semblait familière. Un bonjour chaleureux et guilleret a retenu mon attention. Je suis retourné à mes efforts, mes poulies, mes poids et à ma sueur.

Ça n’est qu’une bonne heure plus tard que je l’ai croisée physiquement, elle allait vers les vestiaires, j’en sortais. Elle me disait quelque chose, alors qu’un sourire franc et ravageur s’avançait vers moi. Dès ce premier regard, j’ai senti de la chaleur en moi.

« Hey, salut ! vous allez bien ? »

Voilà c’était tout elle, le « sympathique bordé », des nuances plus que des contrastes. J’ai d’abord été surpris, elle a enchaîné : « Alors du coup tu as pris le duplex à Maisons-Alfort ? » Évidemment. L’agent immo. C’était en train de revenir.

Un an avant, nous quittions la province pour une mutation en région parisienne, j’avais initié les visites pour que nous ayons un toit au-dessus de la tête pour la rentrée scolaire et j’étais monté seul car Marine était encore en poste à ce moment-là.

Je me souvenais que j’avais adoré sa voix au téléphone, son assurance et sa convivialité me disaient qu’elle serait belle quand je la verrai. Je n’avais nourri aucune attente au préalable. C’était de l’ordre de la certitude. Ce serait une belle femme qui me ferait visiter cet appartement, ni plus ni moins.

D’ailleurs, elle était sensuelle plus que belle. Elle m’avait plu tout de suite, dès qu’elle était descendue de voiture, je me souviens d’un tailleur jupe blanc, d’une chemise fluide couleur framboise et des talons très hauts. Il émanait d’elle une énergie incroyablement érotique (c’était peu dire qu’elle avait des jambes magnifiques), et à la fois tellement d’empathie. J’avais mis son esprit vif et son sens de la répartie sur une déformation professionnelle. Mais il y’avait chez elle, un peu plus, quelque chose de magnétique, de mystique, d’impertinent, et de particulièrement bienveillant. Oui j’insiste et je me dois d’insister sur ce mot. Peut-être parce qu’elle m’avait cruellement manqué cette douceur, et que je ne l’avais pas mesuré avant de la rencontrer.

« Euh oui, oui finalement, les chambres étaient plus grandes, c’était plus pratique, plus proche de l’école. »

« Bien cool. À très vite alors ».

Ça sonnait comme une promesse. Je ne saurais l’expliquer mais dès ce jour-là, j’ai su qu’on partageait un secret. Je suis sorti un peu décontenancé par sa désinvolture, le tutoiement inattendu, et surtout le fait qu’elle se soit souvenue de moi.

Je n’avais pas fait d’offre pour cet appartement et nous n’étions pas restés en contact. Cette rencontre était donc restée un souvenir agréable, un peu plus qu’agréable.

J’ai vite compris qu’elle venait souvent, déjà parce que son corps en témoignait. J’avais pris deux secondes pour me retourner ce jour-là. Puis les jours suivants. Je n’avais jamais fait très attention à qui m’entourait jusqu’alors.

Je me faisais un petit plaisir à la regarder arriver. Je n’étais pas le seul d’ailleurs. Approbation quasi générale à constater les têtes qui se tournaient quand elle passait pour aller se changer. Talons dorés, peau d’été. Peut-être qu’elle savait ce qu’elle dégageait, pour un public silencieux et un univers testostéroné, mais c’était bien fait.

J’avais pris l’habitude de ses jours et ses horaires, même si elle semblait être moins régulière que moi. En fait, malgré moi je l’attendais. J’avais pris goût à cette démarche souple et féline, j’aimais constater le changement de rouge à lèvres, ses cheveux tantôt libres et bouclés, tantôt épinglés en haut de sa tête. L’alternance de ses tenues toujours élégantes, marquant une distance et une posture, de celles qui sont inatteignables pour le commun des mortels. Elle était plus belle, bien plus belle que la moyenne. Nous sommes toujours considérés en fonction d’un ensemble. Alors oui, elle était au-dessus du lot des femmes qui nous entourent en général. Vous savez, comme il est rare le charisme. Comme certaines personnes ont le pouvoir de concentrer les attentions par leur présence, comme on dit qu’ils peuvent illuminer une pièce juste en la pénétrant.

Elle s’était, simplement, naturellement et sans l’avoir demandé, intégrée à mon quotidien, et j’aimais la voir, j’aimais la croiser, échanger un petit signe de la main, un petit bonjour. J’aimais par-dessus tout son assurance, malgré les regards qui pesaient sur elle. Je me disais, sincèrement, que ça ne devait pas être évident, tous ces hommes qui posaient simultanément leurs yeux insistants sur sa personne.

La trentaine, plutôt au début. Pas grande, certainement ex-gymnaste. Physique méditerranéen. Fine, tonique, nerveuse. Des beaux yeux en amande, des petits segments, de jolies formes.

Elle courait beaucoup et longtemps. On se croisait souvent au tapis, elle arrivait quand je finissais, encore plus souvent dans la petite salle d’entraînement. Est-ce qu’inconsciemment je faisais exprès de rallonger mes entraînements, de m’étirer davantage quand elle était là ? Certainement.

J’étais toujours agréablement surpris qu’elle me salue, et qu’elle n’engage pas de discussion avec les autres. Je me sentais presque sinon l’élu, au moins spécial. Elle savait ce qu’elle faisait, elle était autonome, elle n’allait pas participer aux cours collectifs, j’en déduisais qu’elle n’était pas là pour sociabiliser plus que ça. Je voyais qu’elle parlait avec quelques personnes, elle donnait souvent sa carte en partant. Pas mal pour faire du business une salle de sport. Je n’y avais pas pensé.

Je la regardais de loin, elle me plaisait. Je me le suis avoué un soir, alors qu’elle portait une robe légère de couleur bleue, serrée à la taille. Bleu roi. Une fermeture éclair au niveau du décolleté, qui donnait une envie terrible, irrésistible de jouer avec. Il faisait particulièrement chaud ce jour-là. Le temps qu’elle se change, j’avais presque descendu toute la glissière dans ma tête. Elle est ressortie des vestiaires toute vêtue de noir, Catwoman est montée sur son tapis de course avant d’avoir regroupé ses boucles en une queue de cheval. J’ai divagué.

Je l’ai regardée s’entraîner, je l’ai regardée se faire mal, courir, transpirer à grandes eaux, froncer les sourcils comme si elle se débattait avec de sombres idées. Elle avait l’air triste, et j’ai passé quarante-six minutes à me demander ce qu’elle expiait.

Ça me paraissait inconvenant de l’observer, mais il y avait quelque chose d’émouvant dans ce visage blessé mais déterminé. J’ai eu envie de la toucher. De la prendre dans mes bras, lui dire que tout irait bien, et prendre sur mes épaules ses inquiétudes. Instinct tendre. Bien entendu, je n’ai rien fait, c’était ridicule. Qu’aurais-je fait ? Traverser la salle pour prendre dans mes bras une quasi-inconnue ?

Débile et présomptueux.

Elle m’était devenue familière les semaines passant. Je remarquais une nouvelle paire de baskets, une perte de poids, un sachet de thé à infusion à froid dans sa gourde. Mais je ne me rappelais plus son prénom

En mai, nous sommes sortis quasiment en même temps, et j’ai pu reconnaître son véhicule, un coupé sport. Elle m’a laissé sortir en premier, poliment j’ai dit merci avec mes warnings, elle a emboîté et a pris la même direction que moi. Elle roulait vite, et j’avais presque l’impression qu’elle me suivait. J’ai passé ce court trajet à la regarder dans le rétroviseur. Au dernier rond-point, elle a tourné à droite.

Chapitre 3

2

Je suis rentré chez moi avec le sourire. Impossible d’oublier que l’idée qu’elle me suive m’enchantait.

Après le dîner silencieux avec Marine, je suis monté lire une histoire à Liam. Ne pas manquer à mes devoirs parentaux était ma religion. Liam est un petit bonhomme de cinq ans, déjà grand de taille pour son âge, il tient de moi. Il a les mêmes yeux noirs. Ce petit bonhomme ressemble à sa mère car il est un peu caractériel, à moi pour son hyper sensibilité, sauf que lui ne sait pas encore comment vivre avec.

Quand je suis redescendu, Marine était à son habitude, sur son téléphone, absorbée à vivre une vie par procuration dans l’idéal prôné par les réseaux sociaux.

« T’es bizarre », m’a-t-elle lancé sans lever les yeux de son écran. Je me suis senti accusé. Je voyais la dispute arriver.

Elle s’est levée pour aller chercher de l’eau fraîche dans la cuisine. À son retour vers le divan, j’ai fait glisser son short par terre et j’ai commencé à embrasser le boxer qu’elle portait. Elle ne m’excitait pas, jusqu’à ce que je transpose son corps à celui de cette femme. Elle a déposé la carafe et les verres sur la table basse, elle a pris ma tête dans ses mains et s’est abandonnée à mon souffle chaud. Alors que je m’attendais à un refus, elle descendait son boxer avec envie.

Je ne me rappelais plus la dernière fois qu’elle m’avait autorisé à la voir nue en plein jour.

C’était le commencement des beaux jours ; comme le mois de mai peut en offrir ou nous en priver ; les fenêtres étaient ouvertes et pour un peu, parce qu’il y avait un caractère impromptu, tellement anormal, au sens extraordinaire, j’aurais aimé qu’on nous voie. Que quelqu’un soit témoin de ça, pour que je me conforte dans l’idée que c’était vrai, et non par perversion ou demande d’approbation de ma virilité. Elle s’est allongée sur le canapé, offerte, m’invitant à rejoindre son entrejambe.

Elle s’est finalement retournée, pour éviter qu’on ne se regarde, comme à son habitude. Comme si les coussins, en étouffant ses gémissements, lui feraient oublier sa nudité ou ce qui la retenait. Je savais qu’elle avait du mal à accepter les changements que notre enfant avait infligé à son corps.

Douche. Pour m’isoler. Pour permettre à Marine de se rhabiller et de rejoindre la chambre comme si de rien était. C’était toujours difficile pour moi de voir que ma femme agissait dans l’intimité avec culpabilité, honte ou évitement. Cela faisait longtemps que nous ne restions plus allongés, l’un près de l’autre, à savourer le moment qu’on venait de partager.

Je prenais mon temps, la tête posée sur la paroi, à me faire marteler le crâne par une eau trop chaude par temps d’été avancé.

J’ai pensé à elle. J’ai pensé à elle au-dessus de moi, me fixant du regard, poitrine offerte, ses mains dans ses cheveux. Je savais que ça n’était pas bien, j’ai tourné le mitigeur sur l’eau froide, pour me ressaisir.

Short passé, je suis retourné au salon, j’ai allumé le ventilateur et la télé, comme chaque soir, j’ai écumé les chaînes d’infos et les chaînes sportives, en attendant que le sommeil me cueille. Un soir de plus, je m’endormirais là, loin de ma femme.

Ça non plus, je ne saurais vous dire quand ça avait commencé.

3

Une somme indéfinie de jours plus tard, je comprenais que j’étais passé d’une pratique sportive pour moi, à l’espoir qu’elle soit là. Au début ce n’était que de la curiosité. Et un léger contentement. C’est finalement devenu une attente puisque je n’avais aucune certitude. Et quand elle était là, j’étais… soulagé, apaisé, content, parfois galvanisé

Au fur et à mesure, nous avions créé une discrète complicité. Des trucs cons mais mignons. Beaucoup de sourires. Un jour, elle était venue me demander comment appairer son téléphone au rameur, si j’en avais fini avec le kettlebell de 16 kg, une autre fois je lui avais demandé ce qu’elle écoutait pour se motiver.

Des petits échanges par ci par la, signes de reconnaissance. Elle me demandait mon aide et me rendait utile, et je m’intéressais à elle. Elle me donnait un petit goût de nouveau, dans un lieu repère qui me permettait de m’évader.

Plus tard, alors qu’on descendait l’escalier en même temps, on a commencé à échanger davantage.

« Tu viens souvent ? » ce qui était une question à laquelle nous avions déjà tous les deux la réponse, et d’ailleurs je ne me souviens plus lequel de nous deux l’avait posée à l’autre.

Elle m’a expliqué sans gêne qu’elle était véritablement addict. Bigorexique. Oui ça portait un nom. Que ça lui permettait de « débrancher son cerveau ». Nuance, ça n’était en rien un défouloir ni une façon d’évacuer du stress. Elle aimait juste arrêter de penser, c’était le seul endroit où ça lui était possible. Elle a dû se sentir vulnérable à cet instant, alors elle a rajouté des arguments.

Certes elle avait toujours fait du sport, depuis l’enfance. Et elle était ravie de pouvoir encore pratiquer, alors que tant de gens n’en faisaient pas ou plus. D’ailleurs, elle avait changé de travail quelques mois auparavant. Une prise de poste importante pour elle, une véritable dévotion au boulot, elle avait des choses à prouver. Chez elle, elle avait pratiqué pendant le confinement, mais en étant honnête, elle passait plus de temps à chanter dans sa bouteille d’eau qu’à vraiment « se faire mal ». Et puis l’endroit n’était pas neutre. Son appartement était sa bulle, un synonyme de confort, ça ne lui paraissait pas compatible. « Ça ne peut pas être un endroit dans lequel je me dépasse, puisque c’est un endroit dans lequel je me retrouve. »

Je me taisais, je buvais ses paroles. J’étais impressionné par cette fragilité et cette force mêlées. Par sa désinvolture, à parler si librement de faiblesses, de douleur, de douceur. Ça pourrait paraître ordinaire comme conversation, mais c’était aussi profond que fluide pour moi. Elle me donnait beaucoup d’explications sur son être, sur sa psychologie. Des tas de gens établissent des légendes autour d’eux, alors qu’elle était un miroir.

La conversation avait continué sur le parking. J’ai parlé de moi, j’ai fait vite sur le sport études basket, ma blessure au genou et ma carrière avortée. Je lui disais qu’au fond j’avais eu la chance de me blesser très tôt. Trop tard pour revenir, trop de concurrence, un trop grand vivier. Ma peur de me blesser à nouveau. Et donc la chance d’arrêter et de poursuivre des études. Malgré les espoirs déchus, les regrets de mon père. Je la rejoignais sur la notion d’élévation, d’évasion intellectuelle. Elle a ensuite fait un peu de cynisme sur la condescendance, regard des sédentaires intellos sur les sportifs.

Elle me plaisait. Elle avait un vocabulaire précis, étudié. Elle employait des mots, des syntaxes, des tournures et des métaphores que je n’avais plus entendues depuis… trop longtemps. J’ai soupiré.

Nonchalamment, presque ressentant mon malaise, ou inversement parce qu’elle était en plein confort qu’elle voulait élargir, parce qu’elle n’avait pas peur de me décevoir, elle a sorti une cigarette. Elle a ri, seule, et m’a dit : « Il faut bien que j’aie des contradictions. »

« Et ton boulot, tu m’en parles ? »

Elle a regardé ses portables instantanément. Comme si j’avais fermé la parenthèse de ce moment et l’avait raccroché à sa réalité. Son regard fixé sur son écran m’aurait fait dire « cruelle réalité ». Elle a relevé le regard vers moi, j’ai eu l’impression d’être un géant.

« La prochaine fois, il est tard là », a-t-elle soufflé.

« J’ai froid et j’ai faim », comme justification supplémentaire.

J’ai regardé ma montre connectée. Marine. Six appels en absence. Et merde. Je n’avais pas vu le temps passer mais nous avions discuté au moins une heure.

J’ai regardé fixement son visage, et j’ai dit : « À bientôt alors, j’espère ».

Mon regard a dévalé la pente de son petit nez, jusqu’à son cou, tout droit vers ce petit bijou qu’elle portait où était suspendue son initiale : L. ELLE. LESLIE.

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