Chapitre 2

II

Trois ans plus tard

Ginger observe la jeune patiente.

Éva, dix-huit ans. Une fille qui a la vie devant elle…

Enfin, non.

Éva, dix-huit ans. Une fille qui n’a plus la vie devant elle. Atteinte d’un ostéosarcome depuis plus d’un an, elle s’est battue…battue…et battue…pour finalement s’incliner face à la maladie. Le cancer s’est métastasé.

La Mort ne va pas tarder à frapper à la porte de sa chambre.

— N’hésite pas à sonner si tu as besoin.

Ginger est infirmière au service oncologie d’un grand hôpital parisien. Des patients, elle en a vu défiler. Beaucoup.

Même si elle côtoie la mort, elle aime son métier comme au premier jour.

Son regard noisette ne peut se détacher de la frêle silhouette d’Éva. La Mort ne va pas tarder à frapper à la porte de sa chambre.

Et la Mort, elle l’a déjà rencontrée. En personne. Ce n’est pas une blague. C’est la réalité…

Il y a trois ans de cela, elle a fait la rencontre de Tivilanadocé, Chevalier de la Mort par maladie du royaume de Macabacia. Il y a trois ans, elle a découvert l’envers du décor.

La Mort a besoin de serviteurs pour pouvoir faire tourner l’Univers. Et ses serviteurs, on peut les trouver quelque part dans l’espace. Quelque part dans la Voie Lactée.

Quatre planètes. Quatre royaumes de Faucheurs. Tivilanadocé est l’un des ministres de la Mort de Macabacia.

— Merci…

Elle sait que les faucheurs gravitent dans cet hôpital. Elle sait que les faucheurs passent beaucoup de temps dans les services de cet hôpital.

Depuis sa rencontre avec l’au-delà, elle est capable de ressentir certaines choses. Notamment quand les Macabaciens sont là pour faucher…

Comme aujourd’hui…

— Tu sais pourquoi je suis là…

Ginger ne prend pas la peine de se retourner. Elle sait qui est dans son dos. Elle sait qui lui parle dans le creux de l’oreille.

Sous son voile d’invisibilité, le Chevalier de la Mort observe Éva. Éva qui est si pâle. Éva qui ne peut plus rien faire pour retenir la vie.

— Je le sais…

Tivilanadocé est là pour emmener Éva dans une autre dimension, mais…pourquoi s’est-elle déplacée en personne ? Elle a des faucheurs sous ses ordres. Elle n’a pas besoin de…

— Pour répondre à ta question, ma vieille, j’avais envie de me faire un petit trip sur la planète bleue…euh, plutôt grise vu la pollution qui y règne.

— Un petit trip ?

Connaissant Tivilanadocé, elle a une idée en tête. Ou plutôt une connerie en tête.

— Ouais, je sais. Vu ce qu’il s’est passé il y a trois ans, j’aurais pu garder mes distances avec la Terre.

Ginger décide de s’isoler dans une chambre vide. Ce serait dommage que ses collègues la voient parler au mur.

La faucheuse demeure invisible.

— C’est pour ça que tu reviens régulièrement me voir chez moi.Parce que tu ne supportes plus la Terre et les êtres humains…

— Faut quand même avouer que vous, les humains, vous êtes chiants !

À cette réflexion, la jeune rousse sourit. Tivilanadocé est comme ça…un peu tarée sur les bords. Impulsive, enquiquineuse, extravagante mais tout de même adorable…

Tivilanadocé est comme ça. Au départ, elle ne supportait pas les humains…et puis, au fur et à mesure, du temps…

Elle a changé d’avis. Bon, elle aime toujours autant les critiquer mais elle arrive à les supporter.

— Bon, revenons à nos moutons. C’est quoi cette histoire de trip ?

— Tu vas voir, cocotte. J’ai eu une idée trop cool ! Ça déchire grave !

Tivilanadocé est une grosse gamine. Impulsive, enquiquineuse, extravagante mais adorable quand même. Une personnalité très attachiante.

— Vas-y, je t’écoute…

— Ta petite Éva…j’ai vu sa vie…j’ai vu son existence. Elle ne s’est pas beaucoup amusée…

— Tu as vu sa vie ?

— Ouais, que des putains de souvenirs tristes à mourir…pardonne-moi l’expression…

L’infirmière s’attend à tout de la part de la faucheuse car la faucheuse est capable de faire n’importe quoi.

— Donc, j’ai décidé de m’occuper d’elle avant, pendant et après sa mort…

— C’est-à-dire ?

— Ça veut dire qu’elle ne va pas crever dans un lit d’hôpital…

Chapitre 3

III

« Mais oui on se connaît bien! T’as même voulu t’faire ma mère hein? T’as commencé par ses seins. Et puis du poumon à mon père. Tu t’en souviens? »

« Cancer, cancer, dis-moi quand c’est? Cancer, cancer, qui est le prochain? Cancer, cancer, oh dis-moi quand c’est ».

Elle écoute en boucle cette chanson de Stromaé. « Quand c’est ?».

Et cette phrase qui lui brise le cœur : « Qui est le prochain ? »…ben, malheureusement, c’est elle.

Malgré l’amputation d’une partie de sa jambe gauche (cas extrême!), le cancer a envahi les autres parties de son corps. Les os, les poumons…

Tout est gangrené. Tout est pourri. Elle n’est plus qu’un amas de cellules et d’organes pourris. Bref, une triste fin pour une jeune femme de dix-huit ans.

« Quand c’est ? Cancer…»

Le cancer aime tout le monde, malheureusement. Les bébés, les enfants, les adultes plus ou moins vieux…

« Qui est le prochain ? »

Le cancer a gagné la guerre. Complètement. La Mort va très prochainement prendre le thé avec elle. Dans les prochains jours, quoi…

Comment le sait-elle ?

C’est simple. Son état s’est amélioré d’un coup ! Comme ça ! Après des semaines de déchéance !

Et généralement, c’est ce qui se passe quelques jours ou quelques heures avant le décès. Hop, on va mieux et puis on crève ! Ironie du sort, non ?

— Éva, tu as de la visite.

De la visite ? Sans rire ? Ses parents sont morts dans un accident de voiture il y a dix ans. Elle n’a pas de frère ou de sœur…et le reste de la famille…inexistant.

Alors, de la visite ! À part les infirmières, elle ne voit pas beaucoup de monde qui pourrait lui…

— Salut! C’est toi, Éva ?

Cette présence…cette…

Cela fait des jours qu’elle sent des trucs bizarres, mais vraiment bizarres ! Encore un signe…elle va embrasser la mort. Très prochainement.

— Qui êtes-vous ?

Les yeux fatigués de la malade détaillent le visiteur. Ou plutôt la visiteuse.

Un petit bout de femme haut comme trois pommes. Avec des cheveux très courts et…bleus ? Apparemment oui…bleus comme le bleu des rois de France. En parfait accord avec ses yeux bleu foncé…

— Tu dois le savoir, non ?

L’inconnue porte un jean déchiré au niveau des genoux et une veste courte en cuir noir. Un piercing…ouais, un anneau…dans son nez, comme les taureaux. Et n’oublions pas son irrésistible paire de santiags rouges.

Pas banale, la fille !

— Je…je…

Éva hésite. Elle sent que cette femme a un lien avec…non, elle a complètement perdu la tête ! Le cancer lui a rongé le cerveau ! Ou l’a réduite en bouillie ! Au choix…

— Vas-y, crache le morceau.

Non, ce n’est pas possible ! La fille ne peut pas être…elle est en train de faire des bulles avec son chewing-gum, là ! Elle mâche comme une vache et elle fait des bulles !

Rien à voir avec la…celle qu’on appelle la…

— Je suis arrivée trop tard ? Le cancer t’a bouffé la langue ?

Non. Ce ne peut être elle ! Elle serait bien plus délicate que ça, non ? Elle lui dirait d’une façon plus sympatoche, non ?

— Non, je peux encore te cracher des insultes à la gueule, Grande Faucheuse.

Un sourire amusé étire les lèvres de Tivilanadocé. Cette Éva a son petit caractère. Cool…

— Je ne suis pas la Grande Faucheuse.

Le regard de la malade se fait plus insistant. La Grande Faucheuse, pas elle ? Ah ouais? Ben, son instinct lui dit le contraire !

— Je suis une de ses représentantes. T’imagines si elle devait se déplacer à chaque fois qu’une humaine crève ? Elle n’aurait pas fini, la pauvre !

Éva ignore qui est ce Talyandre, mais ce qui est sûr, c’est que cette folle a l’intention de l’emmener de l’autre côté.

— Donc, c’est pour aujourd’hui ? Il me reste combien de temps ? J’aimerais bien passer le maximum de niveaux sur Farm Heroes Super Saga avant de clamser.

Caractérielle et sarcastique. Décidément, Tivilanadocé adore cette humaine !

— Pas aujourd’hui, ma vieille. Pas aujourd’hui, je suis en RTT.

Les RTT existent chez les Faucheurs ? Première nouvelle !

— RTT ? Sans rire…alors, qu’est-ce que tu fiches ici ? Tu contemples l’œuvre de ton seigneur ? siffle Éva.

— Les feux de l’amour, c’est pas trop mon truc, tu vois, mais 24h chrono, oui !

Hein, c’est quoi cette métaphore ? Pourquoi mettre « les feux de l’amour » et « 24h Chrono » dans le même sac ?

À moins que…oh… oh, d’accord.

— Cool, il me reste vingt-quatre heures…je vais pouvoir passer une trentaine de niveaux…

— J’ai un autre truc à te proposer.

Sans crier gare, le Chevalier de la Mort jette un sac à dos sur le lit d’hôpital. Éva la dévisage.

— C’est quoi ? Une collection de films cochons ?

— Nan, pour ta dernière journée de vivante, j’ai mieux. Cela te dit de te barrer de ce mouroir ?

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Les chroniques de Macabacia

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