Chapitre 2

Le lendemain matin, je suis allée travailler au café comme si de rien n'était. L'odeur familière des grains torréfiés et du lait vapeur était un étrange réconfort.

J'avais gardé ce travail, même après que Damien ait réussi. Il m'avait demandé d'arrêter une douzaine de fois.

« Tu n'as plus besoin de faire ça, Blanche. Je peux m'occuper de toi. »

Mais j'avais toujours refusé. Ce café était près de l'université où nous nous étions rencontrés. C'était le dernier vestige de mon ancienne vie, la vie avant lui, et je ne pouvais pas le laisser partir. C'était aussi une ancre, un rappel de ses origines, un endroit où je pensais bêtement qu'il pourrait avoir besoin de revenir un jour.

J'avais prévu de donner mon préavis de deux semaines aujourd'hui. Ma responsable, une femme plus âgée et gentille nommée Mme Gable, était triste de l'apprendre.

« Tu es sûre, ma chérie ? Tu vas nous manquer. Tu es la meilleure barista que j'aie jamais eue. »

Sa gentillesse me serra la gorge. « Je dois rentrer chez moi », dis-je, le mensonge ayant un goût de cendre.

« Eh bien, pourrais-tu me rendre un dernier service ? Nous avons une grosse commande pour une conférence tech au centre-ville. Mon autre employée s'est déclarée malade. Je te paierai le double. »

J'ai accepté. J'avais besoin de l'argent.

La conférence se tenait dans un bâtiment élégant et moderne avec des murs de verre et des accents d'acier froid. C'était le monde de Damien. Alors que j'installais les percolateurs et les plateaux de viennoiseries dans un salon annexe, je l'ai vu.

Sur un panneau d'affichage numérique qui faisait défiler les photos des intervenants de l'événement, il y avait une photo de Damien et Camille.

Ils se tenaient côte à côte, souriants. Il avait l'air détendu, heureux. Un sourire sincère, pas celui, fatigué et forcé, qu'il m'adressait désormais. Camille était radieuse, sa main reposant légèrement sur son bras, un geste à la fois désinvolte et possessif. Ils avaient l'air d'être faits l'un pour l'autre.

« Ils forment un beau couple, n'est-ce pas ? »

Je me suis retournée pour voir deux femmes en tailleur regarder la même photo.

« C'est Damien Lefèvre, le génie d'Apex Innovations. Et elle, c'est Camille de la Roche. Son père est un magnat de la tech, un gros investisseur dans son entreprise. »

Ma main tremblait en versant le café. J'ai gardé la tête baissée, espérant qu'elles ne me remarqueraient pas.

« Il est vraiment avec elle ? » demandai-je, en essayant de garder ma voix stable.

« Oh, complètement », dit la première femme, sans même me regarder. « Il est obsédé par elle. Il ne venait jamais à ces événements de networking, mais maintenant il se montre à tout ce où elle est. Il a même repensé toute l'interface de son laboratoire sur la base d'une de ses suggestions. »

« J'ai entendu dire qu'il lui achète même son café tous les matins, le genre cher de ce petit café d'artisan », ajouta l'autre. « Mon Dieu, ce que je ne donnerais pas pour un homme comme ça. »

Une douleur aiguë, plus froide et plus intense que mon mal d'estomac chronique, me saisit. Il lui achète son café tous les matins. Il se souvenait de sa commande de café mais oubliait toujours mon anniversaire.

« Et la femme avec qui il vit ? » une autre collègue les rejoignit. « Celle de sa ville natale ? »

La première femme ricana. « Oh, elle ? C'est juste une sangsue. J'ai entendu dire qu'elle travaille comme serveuse ou quelque chose comme ça. Vous imaginez ? Damien Lefèvre, un homme en couverture des magazines de tech, avec une serveuse ? C'est embarrassant. »

« Quelqu'un devrait lui dire de la payer pour s'en débarrasser. Elle le tire vers le bas. »

Les mots étaient comme des pierres, me frappant, me meurtrissant. Je sentis mon visage rougir de honte.

Je voulais crier que je n'étais pas une sangsue. C'est moi qui l'avais élevé. Mais à quoi bon ? Dans leur monde, je n'étais rien.

« Ça va, mademoiselle ? » demanda l'une des femmes, remarquant enfin mon visage pâle.

Je forçai un sourire. « Oui. Je pense que vous avez raison. Ils forment un couple parfait. »

J'ai terminé mon travail dans un état second, mes mains bougeant en pilote automatique. J'ai emballé les récipients vides et j'ai poussé le chariot, désespérée de m'échapper.

Je me suis dépêchée de traverser le hall, la tête baissée, ne voulant que disparaître dans l'anonymat des rues de la ville.

Puis je me suis figée.

À travers les portes tournantes en verre, je les ai vus. Damien et Camille, debout sur le trottoir.

Elle riait de quelque chose qu'il disait, la tête renversée en arrière. Elle a tendu la main et a ajusté le nœud de sa cravate, ses doigts s'attardant sur sa poitrine un instant de trop. Il ne s'est pas écarté. Il la regardait simplement, un doux sourire sur son visage.

« La fréquence de résonance du processeur quantique est instable », disait-il, sa voix animée d'une manière que je n'avais pas entendue depuis des années. « Mais si nous dévions le système de refroidissement à travers un collecteur tertiaire... »

Camille hocha la tête, ses yeux brillants de compréhension. « Tu pourrais créer un état quantique stable sans sacrifier la vitesse de traitement. Brillant. »

Ils parlaient de son travail, de sa passion. Ils parlaient une langue que je ne comprendrais jamais.

Le fossé entre nous n'avait jamais semblé si vaste, si insurmontable. Ce n'était pas seulement une question d'argent ou de statut. C'était une question de connexion, de rencontre des esprits. Il avait trouvé son égale.

Et moi, je n'étais qu'un fantôme d'un passé qu'il était désespéré d'oublier.

Je me suis retournée et j'ai fui, sans regarder en arrière.

Quand je suis rentrée à l'appartement, il était déjà là. Il se tenait dans le salon, entouré de cartons de déménagement.

Il avait trouvé la boîte du gâteau dans la poubelle. La seule bougie brûlée était encore là.

« C'était ton anniversaire hier », dit-il, la voix basse. Il avait l'air coupable.

J'ai juste hoché la tête, la gorge trop serrée pour parler.

« Je suis désolé, Blanche. J'ai... j'ai oublié. Il y a eu une crise au travail. »

« Ce n'est pas grave », dis-je.

« Je me rattraperai », promit-il, la même promesse vide qu'il faisait toujours. « On ira dîner dans un bon restaurant la semaine prochaine. »

« Ne t'en fais pas pour ça, Damien. Tu devrais te concentrer sur ton travail. C'est plus important. » Je le laissais déjà partir. Je lui facilitais la tâche.

Il parut soulagé. « D'accord. Si tu es sûre. »

Il me regarda, une lueur indéchiffrable dans les yeux. « Qu'est-ce que tu as souhaité ? »

Je voulais dire : "J'ai souhaité que tu m'aimes."

Mais avant que je puisse répondre, son téléphone sonna. C'était Camille. Elle avait eu une crevaison en rentrant de la conférence.

« J'arrive tout de suite », dit-il en attrapant ses clés. Il disparut en un éclair, me laissant seule avec mon vœu non exaucé et une maison pleine de cartons.

J'ai mangé le reste du cheesecake pour le dîner. C'était froid et sucré, mais tout ce que je pouvais goûter, c'était l'amertume.

Chapitre 3

Damien n'est pas rentré pendant trois jours.

Je savais où il était. L'Instagram de Camille était un journal intime de leur temps passé ensemble. Une photo de sa voiture avec un pneu crevé, Damien à genoux pour le réparer, avec la légende « Mon héros ». Une photo d'eux partageant un dessert ridiculement cher, son bras nonchalamment drapé sur le dossier de sa chaise. Un selfie d'eux dans ce qui ressemblait à son appartement, son visage plus doux et plus détendu que je ne l'avais vu depuis des années.

J'ai passé ces trois jours à faire mes valises. Ça n'a pas pris longtemps. Ma vie tenait dans deux valises. Toutes mes possessions étaient pratiques, usées. Il n'y avait pas de luxe, pas d'indulgence. Juste les simples nécessités d'une vie vécue pour quelqu'un d'autre.

Cachée dans un coin de mon tiroir se trouvait une petite boîte en velours. À l'intérieur, un médaillon en argent bon marché, un cadeau de Damien de notre première année ensemble. C'était le seul cadeau qu'il m'ait jamais acheté avec son propre argent, gagné grâce à des cours particuliers. Je l'avais chéri. Maintenant, il ressemblait juste à un autre fantôme.

Il est finalement rentré le quatrième jour, l'air fatigué mais content.

Il a vu mes valises près de la porte. « Tu pars quelque part ? »

« Je trie juste de vieilles affaires », mentis-je, incapable de croiser son regard. Je ne pouvais pas supporter qu'il y voie la douleur.

Il hocha la tête, acceptant l'explication sans poser de questions. Il était trop absorbé par son propre monde pour remarquer que le mien s'effondrait.

« Je déménage », annonça-t-il, une étrange excitation dans la voix. « L'entreprise me donne un nouvel appartement, plus près du campus principal. Un penthouse. »

Il décrivit les baies vitrées, la cuisine dernier cri, la vue.

« Tu devrais venir le voir », dit-il, après coup.

Une partie de moi voulait crier, refuser, lui jeter le médaillon à la figure. Mais une autre partie, plus faible, voulait un dernier regard. Une fin définitive.

« D'accord », dis-je doucement.

Je me suis dit que c'était une tournée d'adieu de la vie que je quittais.

Le nouvel immeuble était incroyablement élégant, un monument de verre et de chrome au cœur du quartier le plus cher de la ville. En sortant de l'ascenseur pour entrer dans le penthouse, nous sommes tombés sur Camille. Elle sortait de l'appartement d'à côté.

« Damien ! Blanche ! Quelle coïncidence », dit-elle, son sourire éclatant et accueillant. Il n'atteignait pas ses yeux.

« Nous sommes voisins ! » gazouilla-t-elle. « N'est-ce pas merveilleux ? »

Elle insista pour nous montrer son appartement. « Il faut que vous voyiez ça. Nous avons exactement les mêmes goûts. »

Je suis entrée et mon souffle s'est coupé. C'était une image miroir du nouvel appartement de Damien. Les mêmes meubles minimalistes, la même palette de couleurs de gris et de bleus froids, le même art abstrait sur les murs.

« Damien m'a aidée à tout choisir », expliqua Camille, rayonnante. « On se disait, puisque les agencements sont identiques, qu'on pourrait même abattre le mur entre les salons. Faire un immense espace ouvert. »

Le message était clair. Une vie partagée. Un avenir commun.

Damien se contenta de sourire, l'air satisfait. « Camille a beaucoup de goût. »

J'ai ressenti une douleur familière et aiguë dans mon estomac, mais cette fois, c'était différent. C'était la douleur de la finalité.

C'était presque l'heure du déjeuner. Camille suggéra un restaurant à proximité, un endroit avec des nappes blanches et une carte des vins plus longue que mon bras. Elle me tendit le menu, un geste subtil et cruel. Je fixai les mots français, sentant mes joues brûler d'humiliation. Je ne pouvais en prononcer aucun, et encore moins savoir ce que c'était.

Damien remarqua ma détresse et me prit le menu des mains. « Blanche n'aime pas la nourriture riche », dit-il à Camille, comme pour expliquer les caprices d'un enfant.

« Oh, bien sûr », dit Camille, sa voix dégoulinant d'une fausse sympathie. « On devrait lui prendre quelque chose de simple. »

Il se tourna vers moi. « Qu'est-ce que tu veux, Blanche ? Une salade ? »

Il connaissait la commande de café de Camille, ses goûts en matière de mobilier, les subtilités de son travail. Il avait passé dix ans avec moi et ne connaissait pas mon plat préféré.

« N'importe quoi, ça ira », marmonnai-je.

Mes mains semblaient maladroites et grandes alors que j'essayais de naviguer parmi les couverts. J'ai renversé mon verre d'eau, le cristal se brisant sur le sol en marbre. Le bruit était assourdissant. Tout le monde me regardait. J'ai vu la pitié et le mépris dans leurs yeux.

J'ai fui aux toilettes, le visage en feu. Je pouvais entendre leurs chuchotements alors que je partais. « Qui est cette femme ? Elle n'a clairement pas sa place ici. »

Je me suis aspergée le visage d'eau froide, fixant mon reflet dans le miroir orné. La femme qui me regardait était une étrangère. Pâle, fatiguée, avec des yeux tristes et des vêtements qui criaient "déplacée".

Ce n'était pas mon monde. Ça ne l'avait jamais été.

Soudain, une alarme incendie retentit dans le restaurant. La panique éclata. Les gens criaient, couraient vers les sorties.

Ma première et unique pensée fut : Damien.

Je suis retournée en courant à notre table, me frayant un chemin à travers la foule paniquée. Mais il était parti.

La table était vide. Sa chaise était repoussée. Il était parti.

Il m'avait laissée.

J'ai été emportée par la foule, trébuchant, ma cheville se tordant douloureusement. Je suis tombée par terre, la fumée me piquant les yeux.

À travers la brume, je l'ai vu. Il était dehors, à une distance de sécurité. Il tenait Camille, qui toussait de façon dramatique dans son épaule. Il regardait le restaurant, son visage un masque d'inquiétude.

« Blanche est encore à l'intérieur ! » dit-il, mais il ne bougea pas. Il serra Camille plus fort.

« C'est une grande fille, Damien », dit Camille, sa voix étouffée contre son costume. « Elle peut prendre soin d'elle-même. J'ai mal à la cheville. »

Il regarda de l'immeuble en feu à elle, le visage déchiré. Mais ce ne fut qu'une seconde. Il souleva Camille dans ses bras et la porta vers une voiture qui attendait.

Il m'a laissée là, par terre, au milieu du chaos, sans un second regard.

J'ai réussi à ramper dehors, le corps meurtri, ma cheville hurlant de douleur. J'ai regardé sa voiture s'éloigner, disparaissant dans le trafic de la ville.

Il avait fait son choix.

Et à ce moment-là, moi aussi.

J'ai boité jusqu'à l'hôpital le plus proche, je me suis fait bander la cheville, puis je suis rentrée directement à la maison. J'ai sorti mon téléphone et j'ai réservé un billet de TGV aller simple pour ma ville natale rouillée et oubliée.

Cette nuit-là, j'ai rêvé des dix dernières années. J'ai vu Damien sur le toit, jeune et brisé. Je l'ai vu dans nos appartements exigus, étudiant tard dans la nuit. J'ai vu son visage sur les couvertures de magazines. Je l'ai vu sourire à Camille.

Je l'ai vu s'éloigner d'un immeuble en feu, me laissant derrière.

Je me suis réveillée en sursaut. Il se tenait près de mon lit, une silhouette se découpant sur la lumière de l'aube.

Dans sa main, il tenait mon billet de TGV.

« Tu pars ? » demanda-t-il, sa voix un grondement sourd d'incrédulité et d'autre chose. De trahison.

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Le Coût Invisible de l'Amour

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