Chapitre 2

Le vent sifflait entre les roches du col, soulevant des tourbillons de neige et de poussière. Perchée sur un éperon rocheux, Sélène observait la vallée en contrebas, scrutant l'obscurité pour détecter le moindre mouvement. L'odeur du froid, du métal et du sang flottait dans l'air, annonçant l'inévitable.

Derrière elle, dissimulés dans l'ombre, Darius et Thoran attendaient en silence, prêts à bondir à son signal. Plus loin, Kael et le reste des soldats étaient postés, encerclant discrètement la zone. Tout devait se dérouler selon le plan.

Sélène inspira profondément, calant son cœur sur le rythme du vent. Elle posa une main sur le manche de sa dague, sentant la morsure du cuir contre sa paume. L'heure approchait.

Puis, enfin, ils apparurent.

Des silhouettes mouvantes, furtives, se glissant entre les rochers avec l'aisance de chasseurs aguerris. Leurs capes sombres se fondaient dans l'obscurité, ne révélant que l'éclat furtif de leurs armes. Ils étaient six... non, huit. Un groupe d'éclaireurs, comme prévu.

Sélène desserra sa prise sur son arme et fit un pas en avant, laissant son ombre se découper sous la lumière froide de la lune.

- Vous avez mis du temps.

Sa voix brisa le silence, claire et tranchante. En contrebas, les assaillants s'immobilisèrent, comme des prédateurs ayant flairé une proie plus coriace que prévu.

L'un d'eux, plus grand, plus imposant, fit un pas en avant. Sa capuche masquait son visage, mais son aura suffisait à faire frissonner l'air autour de lui.

- Sélène Veyrac, murmura-t-il, amusé. J'aurais dû deviner que tu serais là.

Elle haussa un sourcil, croisant les bras.

- Je pourrais dire la même chose. Qui envoie ses hommes mourir dans un col piégé ?

L'homme rit doucement.

- Ceux qui savent que tu n'as pas envie d'être ici.

Son ton était calculé, chaque mot pesé pour la déstabiliser. Il voulait l'amener à douter, à hésiter. Mais Sélène n'avait ni le temps ni l'envie de jouer à ce jeu.

Elle fit un pas de plus, le défiant du regard.

- Et toi, qui es-tu ?

L'homme retira lentement sa capuche, révélant un visage anguleux, des traits marqués par des cicatrices anciennes. Ses yeux, d'un gris perçant, la fixèrent avec intensité.

- Callan.

Un murmure glacé parcourut la colonne vertébrale de Sélène. Ce nom... Elle l'avait déjà entendu. Un guerrier légendaire, un mercenaire redouté, un fantôme du passé que peu osaient affronter.

Un frisson imperceptible la traversa.

- Alors c'est toi, souffla-t-elle.

Callan esquissa un sourire.

- Je suppose qu'il est trop tard pour discuter ?

Sélène lui rendit son sourire.

- Beaucoup trop tard.

Et elle attaqua.

Le silence explosa en un tourbillon de lames et d'ombres.

Sélène se propulsa en avant, sa dague fendant l'air dans un éclat d'acier. Callan esquiva d'un mouvement fluide, pivotant sur lui-même pour riposter d'un coup rapide. Elle para de justesse, sentant la force brute derrière son attaque. Cet homme n'était pas seulement un mercenaire – c'était un tueur né.

Derrière elle, le combat éclata. Darius et Thoran jaillirent des ombres, leurs lames mordant la chair des assaillants. Le bruit du métal s'entrechoquant résonna dans la vallée, mêlé aux grognements de douleur et aux cris des combattants.

Mais Sélène ne pouvait pas se permettre de détourner son attention.

Callan attaqua de nouveau, son épée traçant un arc meurtrier dans l'air. Elle bondit en arrière, évitant de justesse la lame qui siffla à quelques centimètres de son ventre. Il enchaîna sans lui laisser le temps de reprendre son souffle, forçant Sélène à reculer encore, jusqu'à sentir la roche glacée contre son dos.

Un sourire narquois étira les lèvres du mercenaire.

- Tu es rapide, admit-il. Mais pas assez.

Il abattit son épée.

Sélène plongea sur le côté, roulant dans la neige juste à temps. L'impact fit jaillir des étincelles contre la pierre, et avant qu'il ne puisse se repositionner, elle pivota et lui asséna un coup de pied brutal dans les côtes.

Callan recula sous le choc, mais au lieu de s'effondrer, il éclata de rire.

- Pas mal. Vraiment pas mal.

Elle se redressa lentement, sa dague toujours prête.

- Arrête de parler et bats-toi.

Son sourire s'élargit.

- Avec plaisir.

Il se jeta sur elle.

Cette fois, ce fut un véritable déferlement. Callan attaquait avec une précision mortelle, chaque coup visant une ouverture, chaque feinte cherchant à la piéger. Sélène esquivait, parait, contrait, mais elle savait qu'elle ne pourrait pas tenir éternellement. Il était plus fort, plus expérimenté.

Elle devait trouver une faille.

Un cri déchira la nuit.

Darius.

Elle tourna la tête une fraction de seconde – assez pour voir l'un des hommes de Callan planter une lame dans l'épaule de son compagnon.

Assez pour donner une ouverture.

Callan frappa.

La douleur explosa dans son flanc.

Sélène chancela, son souffle coupé par l'impact. Son sang coula sur la neige, un rouge vif éclatant sous la lumière de la lune.

Mais elle ne tomba pas.

Elle leva les yeux vers Callan, qui la fixait, surpris. Il s'attendait à la voir s'effondrer. À la voir faiblir.

Il ne comprenait pas encore.

Sélène serra les dents, ignorant la brûlure dans son côté. Et avec une vitesse fulgurante, elle se jeta sur lui.

Son poing percuta sa mâchoire avec une force inhumaine, et cette fois, ce fut Callan qui recula, déséquilibré.

- Tu...

Il n'eut pas le temps de finir. Sélène bondit sur lui, sa dague visant son cou.

Mais il n'était pas un simple guerrier.

D'un mouvement fluide, il attrapa son poignet et la fit pivoter, la forçant à lâcher son arme. Avant qu'elle ne puisse réagir, il l'avait plaquée contre la roche, sa lame appuyée contre sa gorge.

Un silence pesant s'abattit sur eux.

Autour, le combat s'était ralenti. Les hommes de Callan et ceux de Sélène s'étaient figés, attendant le dénouement.

Sélène sentit la pointe froide de la lame contre sa peau, mais elle ne détourna pas le regard.

- Vas-y, murmura-t-elle. Termine.

Callan la regarda un instant, son souffle court. Puis, lentement, il abaissa son arme.

- Pas ce soir, souffla-t-il.

Il recula d'un pas, relâchant sa prise.

Sélène fronça les sourcils.

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Il y a une différence entre un contrat et une vendetta, répondit-il. Ce n'est pas une vengeance que je cherche. Pas encore.

Elle comprit alors.

Ce combat n'était qu'un test.

Il n'avait jamais eu l'intention de la tuer.

Mais alors... pourquoi ?

Avant qu'elle ne puisse poser la question, Callan siffla un ordre et ses hommes se replièrent, disparaissant dans la nuit comme s'ils n'avaient jamais été là.

Sélène resta immobile, le souffle court, regardant son ennemi disparaître dans l'ombre.

Quelque chose lui disait que ce n'était pas leur dernière rencontre.

La neige était rouge de sang.

Sélène resta figée un instant, son regard fixé sur l'endroit où Callan avait disparu. Son cœur battait encore trop vite, l'adrénaline pulsait dans ses veines, mais elle savait qu'elle n'avait pas le luxe de s'attarder.

Un grognement de douleur la ramena à la réalité.

- Darius !

Elle se précipita vers lui. Le guerrier était à genoux, une main pressée contre la blessure béante à son épaule. Son visage était crispé de douleur, mais il ne laissa échapper aucun gémissement. Thoran se tenait à côté de lui, le souffle court, les traits tirés.

- Ce n'est qu'une égratignure, gronda Darius en tentant de se relever.

Sélène posa une main ferme sur son épaule pour le forcer à rester immobile.

- Ne joue pas les durs, souffla-t-elle. Laisse-moi voir.

Il hésita, mais finit par céder. Le tissu de son manteau était trempé de sang. Sélène inspecta la blessure – profonde, mais pas mortelle. Il fallait agir vite pour éviter que l'hémorragie ne s'aggrave.

- Thoran, de l'eau et des bandages.

L'homme hocha la tête et s'éloigna vers les chevaux, laissant Sélène seule avec Darius.

- Qu'est-ce que c'était, bordel ? demanda-t-il entre deux respirations saccadées.

Sélène serra les dents.

- Une mise en garde.

Darius la regarda, incrédule.

- Une mise en garde ? On s'est fait massacrer !

- Ils auraient pu nous tuer, coupa-t-elle. Mais ils ne l'ont pas fait.

Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais Thoran revint avec les bandages et une gourde d'eau. Sélène s'attela à nettoyer la plaie de Darius, ignorant ses grognements de douleur.

- Callan est un mercenaire, poursuivit-elle. Il ne fait rien sans raison. S'il nous a laissés en vie, c'est qu'il y a autre chose derrière tout ça.

- Comme quoi ?

Elle ne répondit pas immédiatement. Une fois la plaie bandée, elle s'écarta et croisa les bras, son regard perdu dans l'obscurité de la forêt.

- Il voulait voir ce dont j'étais capable.

Darius et Thoran échangèrent un regard inquiet.

- Tu crois qu'il te teste ? demanda Thoran.

- J'en suis sûre.

Un silence pesant s'abattit sur eux. Le vent s'était levé, faisant danser les ombres des arbres autour d'eux.

- Alors la question est, souffla Darius, pourquoi ?

Sélène n'avait pas encore la réponse. Mais une chose était certaine : Callan n'était pas seulement un adversaire. Il était un joueur dans cette partie d'échecs sanglante qui se dessinait dans l'ombre.

Et elle allait devoir découvrir ses véritables intentions avant qu'il ne soit trop tard.

♦♦♦

Le voyage jusqu'à la forteresse fut long et éprouvant. Ils chevauchèrent en silence, les blessures et la fatigue pesant sur leurs épaules comme un fardeau invisible.

Lorsque les murailles massives de Noctis, le bastion des Loups de l'Ombre, apparurent au loin, Sélène sentit un poids s'alléger dans sa poitrine.

Le château s'élevait tel un monstre de pierre et de fer, ses tours griffant le ciel noir. Des torches éclairaient les remparts, projetant une lumière vacillante sur la neige glacée.

Les sentinelles postées à l'entrée se raidirent à leur approche, mais dès qu'elles reconnurent Sélène, elles s'écartèrent immédiatement.

- Ouvrez les portes !

Un grincement sinistre résonna lorsque les immenses portes de bois et de fer pivotèrent lentement.

Dès qu'ils pénétrèrent dans la cour principale, une agitation se répandit autour d'eux. Les guerriers, les serviteurs, tous s'arrêtaient pour les observer.

- Sélène !

Une silhouette fendit la foule. Lyana, une jeune guérisseuse, se précipita vers eux, son visage marqué d'inquiétude.

- Vous êtes blessés ?

- Darius a besoin de soins, répondit Sélène en descendant de cheval.

Lyana hocha la tête et fit signe à deux guérisseurs d'emmener le blessé à l'infirmerie.

Alors que Sélène s'apprêtait à les suivre, une voix grave et autoritaire retentit derrière elle.

- Veyrac !

Elle se figea.

Tous les regards convergèrent vers l'homme qui avançait vers eux. Rowan, le commandant des Loups de l'Ombre, se tenait droit, sa haute silhouette imposante sous son manteau noir. Ses yeux perçants la fixaient avec intensité.

- Dans mon bureau. Tout de suite.

Il tourna les talons sans attendre de réponse.

Sélène expira lentement avant de le suivre, sentant les murmures s'élever derrière elle.

La tempête ne faisait que commencer.

Chapitre 3

Les couloirs du château étaient sombres, éclairés uniquement par les torches accrochées aux murs. L'air était froid, empreint d'une lourde atmosphère, comme si les pierres elles-mêmes étaient imprégnées des secrets et des conspirations qui s'y déroulaient depuis des siècles. Sélène avançait avec une détermination silencieuse, mais son esprit tournait à toute vitesse. Rowan n'était pas du genre à faire des mondanités, et cette urgence dans sa voix... Elle savait qu'il n'était pas content.

Ils atteignirent finalement une porte massive en bois noir, marquée du sigle des Loups de l'Ombre. Rowan l'ouvrit d'un geste brusque et entra sans attendre qu'elle le suive. Sélène se sentit immédiatement envahie par l'atmosphère de la pièce. Il n'y avait pas de fenêtres, seulement des murs ornés de cartes, de plans de bataille et d'armures. Une grande table en chêne occupait le centre, sur laquelle reposait une carte du royaume, marquée de plusieurs points rouges.

- Ferme la porte, dit Rowan, sa voix tranchante.

Sélène s'exécuta sans un mot. Elle savait que la réunion allait être sérieuse. Son regard se fixa un instant sur les différentes épées accrochées aux murs, un héritage de nombreux combats passés. Puis elle se tourna vers lui, croisant ses bras comme pour se donner une contenance.

- Pourquoi cette urgence ? demanda-t-elle, une pointe de défi dans la voix.

Rowan la regarda, ses yeux sombres glissant sur elle avec une froideur qu'elle connaissait bien.

- Parce que tu as été mise à l'épreuve ce soir, Veyrac, dit-il lentement. Et tu n'as pas réagi comme je l'espérais.

Elle sentit un frisson d'agacement parcourir son échine, mais elle ne laissa rien transparaître.

- Que veux-tu dire ? répondit-elle d'une voix plus calme, mais tout aussi incisive.

Rowan se détourna de la carte, son regard se posant sur elle avec une intensité presque palpable.

- Tu as montré de l'hésitation. Ce n'est pas acceptable.

Il marcha lentement autour de la table, ses pas résonnant sur le sol en pierre. Sélène ne bougea pas, ne le quittant pas des yeux.

- Je ne comprends pas. Nous avons survécu, c'est tout ce qui compte.

Rowan s'arrêta, se tournant brusquement vers elle.

- Ce n'est pas suffisant. Tu n'as pas tué Callan.

Les mots frappèrent Sélène comme un coup de poing dans l'estomac. Son visage se dura, mais elle ne céda pas.

- Callan est un mercenaire, un homme qui ne respecte aucune règle. Le tuer sans raison ne servirait à rien.

Rowan fixa Sélène, une lueur de mépris dans ses yeux.

- Tu ne comprends pas, n'est-ce pas ? Ce n'est pas une question de raison. C'est une question de pouvoir, de domination. Il faut faire respecter notre autorité. Il faut montrer qu'il y a des conséquences.

Sélène serra les poings.

- Nous ne sommes pas des bêtes de guerre, Rowan. Nous sommes des humains.

Rowan la fixa un instant, puis il s'approcha lentement d'elle. La tension entre eux était palpable, comme une corde tendue prête à se rompre.

- C'est exactement ce que j'ai voulu dire. Tu n'as pas la froideur nécessaire. Tu hésites. Et ça, Veyrac, ça peut coûter la vie à toute la meute.

Il s'éloigna d'un pas.

- Tu as intérêt à faire en sorte que cela ne se reproduise plus.

Il tourna les talons, traversant la pièce sans un regard pour elle. Sélène resta là, les yeux rivés sur la carte du royaume, son esprit en ébullition. Elle savait qu'il n'avait pas tort sur certains points, mais la question de tuer sans raison... Elle ne pouvait pas l'accepter si facilement.

Elle entendit les bruits des pas de Rowan s'éloigner, mais elle resta immobile, fixant les points rouges sur la carte, comme pour y chercher un sens.

La guerre ne faisait que commencer. Et elle allait devoir choisir son camp.

♦♦♦

Quelques heures plus tard, dans la chambre austère qui lui avait été assignée, Sélène s'assit sur le lit, son regard tourné vers la fenêtre donnant sur la cour du château. La neige continuait de tomber en silence, recouvrant tout d'un manteau blanc, comme si elle voulait effacer les traces du passé.

Le doux éclat des torches projetait des ombres dansantes sur les murs. Elle s'appuya contre le dos du lit, fermant les yeux un instant. Le murmure du vent et des bruits lointains du château étaient presque apaisants, mais il n'avait pas de prise sur ses pensées. Callan. Rowan. Lyana. Et cette promesse qu'elle s'était faite, de tout comprendre.

Elle prit la médaille que sa mère lui avait donnée, la caressant du bout des doigts. Ses pensées revinrent à cette nuit fatidique, lorsque tout avait basculé. À Kael. À ses promesses. Et à la douleur qui avait forgé la femme qu'elle était devenue.

Elle se leva soudainement, décidée. Elle n'allait pas se laisser dicter sa conduite. Pas cette fois. Elle allait enquêter, découvrir ce que Callan voulait vraiment, et comment tout cela s'entrelait avec les manœuvres obscures au sein de son propre camp. Le royaume n'était plus aussi simple que tout ce qu'elle avait cru connaître.

Elle enfila son manteau et se dirigea vers la porte. Il était temps de prendre des décisions. Mais le chemin qu'elle allait emprunter serait semé d'embûches et de trahisons, et elle n'était pas sûre de pouvoir en sortir indemne. Mais une chose était certaine : elle ne se laisserait pas écraser. Pas encore. Pas sans avoir révélé la vérité.

Elle franchit la porte avec une détermination nouvelle, prête à faire face à ce qui l'attendait.

Les couloirs du château étaient silencieux, mais Sélène sentait le poids de chaque pas résonner dans l'air glacial qui semblait s'épaissir à chaque mouvement. Elle s'était habituée à ces lieux froids et impersonnels, mais cette nuit-là, chaque recoin semblait lui murmurer des avertissements qu'elle ne pouvait ignorer. Alors qu'elle se dirigeait vers la salle des archives, un endroit qu'elle connaissait bien mais qu'elle n'avait que rarement fréquenté, l'idée qu'elle était sur le point de briser un secret qui pourrait tout changer la taraudait.

Les archives du château étaient vastes, un dédale de pièces humides où les rayonnages en bois croulaient sous des parchemins jaunis par le temps. C'était là que les histoires du royaume étaient consignées, des événements anciens aux rapports de surveillance les plus récents. Et dans ces murs emplis de poussière, Sélène espérait trouver des indices qui expliqueraient les agissements de Callan, mais aussi les mouvements mystérieux de Rowan. Elle savait qu'un complot se tramait, que son instinct ne la trompait pas. Et cela la perturbait profondément.

Elle entra dans la grande salle, éclairée seulement par les faibles lueurs des chandelles disposées sur les murs. Des piles de vieux livres et de parchemins traînaient, comme si les derniers archivistes avaient laissé leur travail en suspens dans un effort de fuite désespéré. Sélène s'avança vers une grande table en bois, et en inspectant le premier document qu'elle attrapa, un nom lui sauta aux yeux : "Kael Veyrac."

Elle haussait à peine un sourcil, mais ce nom, son propre nom, écrit noir sur blanc, éveilla en elle une profonde curiosité. Ce n'était pas rare que les Veyrac apparaissent dans les archives du royaume, mais le document était récent, bien plus récent que tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il s'agissait d'un rapport détaillant une mission secrète, menée par Kael lui-même. Mais ce n'était pas tout. À mesure qu'elle parcourait les lignes, elle découvrit que le rapport ne mentionnait pas seulement des actes de guerre, mais des pactes... des alliances avec des forces extérieures.

Elle se stoppa net. Son cœur se serra.

Des alliances avec des créatures magiques.

Sélène n'en croyait pas ses yeux. Les Veyrac avaient toujours été des protecteurs des traditions anciennes, mais jamais ils n'avaient envisagé de pactiser avec des êtres surnaturels. Pourtant, ce rapport allait bien dans ce sens. Des promesses, des engagements, des serments échangés dans l'ombre, en échange d'une alliance contre leurs ennemis. Les Loups de l'Ombre avaient été associés à des sorciers, à des créatures plus anciennes que les loups-garous eux-mêmes. Ce document était une bombe à retardement. Et la question qui lui brûlait les lèvres était : Pourquoi Kael n'en avait-il jamais parlé ?

Un bruit sourd la fit sursauter. Un léger bruit de pas se rapprocha, brisant le silence absolu de la pièce. Elle tourna brusquement la tête, se préparant à affronter l'imprévu. Mais ce ne fut pas un garde, ni même Rowan. C'était lui.

Kael.

Elle sentit son cœur se serrer encore un peu plus en le voyant apparaître dans l'encadrement de la porte, une silhouette imposante dans l'obscurité. Il ne semblait pas surpris de la trouver ici, ce qui, en soi, était une première. Ses yeux sombres, d'habitude si impassibles, trahissaient quelque chose d'incertain. Quelque chose qu'elle n'arrivait pas à déchiffrer.

- "Tu as trouvé quelque chose, n'est-ce pas ?" sa voix était calme, mais une tension palpable émanait de lui.

Sélène hésita un instant, serrant le rapport entre ses mains. Son regard se fixa sur lui.

- "Tu m'as menti," dit-elle, ses mots percutants comme des éclats de verre. "Tu nous as tous trompés."

Kael haussait à peine un sourcil, mais son visage restait fermé.

- "Je n'ai rien à te cacher, Sélène." Il s'avança d'un pas, ses chaussures grinçant légèrement sur le sol froid. "Je fais ce que je dois faire pour protéger ce royaume."

Mais Sélène, profondément secouée par la découverte, ne pouvait plus le laisser passer.

- "Et tu penses que pactiser avec des forces obscures, avec des créatures que nous avons toujours combattues, est la meilleure façon de protéger le royaume ?!" Sa voix monta d'un ton. "Tu as pris des décisions sans nous en informer ! Tu as fait des choix... sans tenir compte des conséquences."

Kael s'arrêta devant elle, son regard ancré dans le sien, et pendant un instant, tout sembla suspendu. Mais il ne broncha pas. Il lui répondit d'une voix grave, mais étrangement douce.

- "Je sais ce que tu penses. Et tu as raison, dans une certaine mesure." Il marqua une pause. "Mais tu ne connais pas tout. Ce pacte, c'est notre seule chance de survie."

Elle secoua la tête, désemparée.

- "Notre seule chance de survie ?" répéta-t-elle. "Kael, ce n'est pas en marchandant avec l'ennemi que nous allons survivre. C'est en restant fidèles à nos principes. C'est ça, la véritable force d'une lignée."

Mais Kael lui adressa un sourire ironique, presque triste.

- "Fidèles à nos principes ? Mais quels principes, Sélène ? Ceux qui nous ont menés à notre perte ? Ceux qui ont tué nos parents ?" Sa voix se fit plus dure. "Tu crois vraiment que ceux qui nous entourent, ceux qui nous manipulent dans l'ombre, se soucient de principes ? Nous n'avons pas le luxe de la morale, pas cette fois. Si tu veux réellement sauver ce royaume, tu dois être prête à faire des sacrifices."

Les mots frappèrent Sélène comme un coup de poing, mais elle garda son calme. Elle savait, au fond d'elle, que Kael n'était pas l'homme qu'elle avait connu autrefois. Celui qu'il était devenu n'était plus qu'une ombre, une version déformée de l'héritier qu'il avait été. Un héritier prêt à tout sacrifier, à tout vendre pour la survie du royaume.

Elle se redressa, le regard déterminé.

- "Je suis prête à tout sacrifier, mais pas mon âme. Pas mes principes."

Elle tourna les talons, décidée à quitter la pièce. Mais avant de franchir la porte, elle se tourna une dernière fois. Kael la regardait toujours, les yeux emplis d'une tristesse qui lui était étrangère.

- "Tu vas regretter cela," dit-il doucement. "Un jour, tu verras. Peut-être trop tard."

Sélène resta un instant silencieuse, puis, d'un geste ferme, elle sortit de la pièce, laissant derrière elle une question qui allait marquer son destin à jamais.

La guerre entre loyauté et trahison ne faisait que commencer.

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Le clan des héritiers

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