Chapitre 2
La sonnette retentit deux jours plus tard.
Julien, l'artiste sensible du trio, bondit pratiquement du canapé pour aller ouvrir.
« Elle est là ! » cria-t-il, la voix éclatante d'excitation.
J'étais assise dans un fauteuil près de la fenêtre, faisant semblant de lire. Mes yeux, cependant, étaient fixés sur l'entrée, mon estomac se tordant en un nœud froid et dur.
La fille qui entra était exactement comme dans mes souvenirs.
Chloé Martin.
Elle portait une robe simple, légèrement usée, destinée à souligner son statut de boursière. Ses cheveux étaient tirés en une modeste queue de cheval, et son visage était un masque parfait de douce innocence aux yeux écarquillés.
Elle était l'image même de la pauvre fille reconnaissante qui n'en croyait pas sa chance.
Elle était aussi le serpent le plus impitoyable et ambitieux que j'aie jamais connu.
« Alexandre ! Matthieu ! Julien ! » dit-elle, sa voix une chose douce et mélodieuse.
« Chloé ! Tu as pu venir ! » l'accueillit Alexandre, son sourire plus large et plus sincère que tous ceux qu'il m'avait jamais donnés.
« Je suis venue dès que j'ai appris ! » dit-elle, les yeux brillants de larmes non versées. Elle brandit un petit objet scintillant. « J'ai gagné ! Le Grand Prix de la Tech Française ! Mon projet a remporté la première place ! »
Son visage était une image parfaite d'incrédulité joyeuse.
Depuis mon fauteuil, je regardais mes trois frères se pâmer devant elle.
Je me souvenais des vœux qu'ils m'avaient murmurés au fil des ans.
« Je te protégerai toujours, Cam. »
« Tes rêves sont mes rêves. »
« Personne ne comptera jamais plus que toi. »
Maintenant, ces vœux étaient offerts à une autre.
« C'est incroyable, Chloé ! » dit Matthieu en lui tapant sur l'épaule. « On savait que tu pouvais le faire ! »
« Laisse-moi voir », dit Julien, prenant la médaille d'or de sa main avec une révérence qu'il réservait habituellement aux œuvres d'art inestimables. « Elle est magnifique. Tout comme toi. »
Chloé rougit, un rose délicat colorant ses joues. « Je n'aurais pas pu le faire sans votre soutien. La fondation qui m'a donné la bourse, vous tous qui m'avez encouragée... »
Sa voix se brisa, et une seule larme parfaite roula sur sa joue.
« Hé, ne pleure pas », dit instantanément Alexandre, sa voix un grondement bas et réconfortant. Il la prit dans une douce étreinte. « Tu l'as mérité. Tu es brillante. »
La scène était si écœurante de familiarité.
Toutes ces années où ils m'avaient couverte de louanges, ce n'était que de l'entraînement. De l'entraînement pour elle.
L'amour que je croyais mien n'avait été qu'un prêt, en attendant que sa véritable propriétaire arrive.
Chloé se dégagea d'Alexandre, essuyant ses yeux, puis elle se tourna vers moi. Son sourire était doux, mais ses yeux brillaient d'un éclat de triomphe.
« Camille, je voulais que tu sois la première à le savoir. Tu as toujours été si gentille avec moi. »
Elle s'approcha et me tendit la médaille.
« Je voulais te la donner. En guise de remerciement. »
Mes yeux se posèrent sur la médaille dans sa main. J'ai vu la gravure.
Grand Prix de la Tech Française - Première Place
Je connaissais bien le concours. J'y avais moi-même soumis un projet.
Mon regard passa de la médaille au petit certificat plié derrière elle.
Projet Gagnant : 'AURA' - Une IA prédictive pour l'allocation des aides sociales
Créatrice : Chloé Martin
Mais la créatrice n'était pas Chloé Martin.
La créatrice, c'était moi.
'AURA' était mon projet de fin d'études, le projet dans lequel j'avais mis tout mon cœur et toute mon âme pendant plus d'un an. J'avais montré la proposition finale à Alexandre le mois dernier, si fière de mon travail. Il avait été si encourageant.
Il avait dû le lui donner.
Ma main, cachée dans les plis de mon livre, se resserra sur mon téléphone. Mes jointures étaient blanches.
« Cette médaille », dis-je, ma voix dangereusement calme. « M'appartient. »
Mes mots tombèrent dans la pièce comme une pierre.
La médaille glissa des doigts soudainement inertes de Chloé. Elle heurta le sol en marbre avec un cliquetis, un petit morceau s'ébréchant sur le côté.
Chloé fixa la médaille brisée, son visage se décomposant.
« Camille... je... je ne comprends pas », balbutia-t-elle, la voix lourde de peine. « Je voulais juste partager mon bonheur avec toi. Si... si tu n'aimes pas, tu n'étais pas obligée de... »
« Chloé, arrête », dit Alexandre, se précipitant à ses côtés et l'éloignant du prix brisé sur le sol. « N'essaie même pas de le ramasser. Tu vas te couper. »
« Ce n'est qu'une stupide médaille », dit Matthieu en me foudroyant du regard. « On peut t'en acheter une centaine, Chloé. »
Julien la prit dans ses bras. « Ce n'est pas grave. Nous savons à quel point tu as travaillé dur. Tu es la personne la plus talentueuse que nous connaissions. »
Il me lança un regard de pur venin.
« Camille, qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? Chloé vient partager une bonne nouvelle, et tu fais une crise de nerfs comme une enfant ? »
Chloé, blottie dans les bras de Julien, leva les yeux vers eux avec des yeux larmoyants et reconnaissants. Un petit sourire triomphant joua sur ses lèvres une fraction de seconde avant qu'elle n'enfouisse son visage dans son épaule.
Je me sentais comme une étrangère dans ma propre maison.
Une intruse dans leur parfaite petite histoire d'amour.
Ils pensaient que j'étais juste jalouse. Ils n'avaient aucune idée.
Ce n'était pas Chloé qui avait volé mon projet. Elle n'était pas assez intelligente.
C'étaient eux. Ça devait être Alexandre. Il était le seul à avoir l'accès et les connaissances techniques pour le soumettre à nouveau sous son nom. Ils avaient volé mon travail, mon rêve, et le lui avaient servi sur un plateau d'argent.
« Excuse-toi auprès de Chloé », dit Alexandre, sa voix tombant dans ce ton bas et menaçant qu'il utilisait quand il était vraiment en colère. « Tout de suite. »
Il fit un pas vers moi.
« Si tu ne t'excuses pas, Camille, je te jure que c'est fini entre toi et moi. »
Dans ma vie passée, je me serais effondrée. J'aurais sangloté et supplié son pardon, terrifiée à l'idée de perdre son amour.
Je me serais excusée pour un crime que je n'avais pas commis, juste pour maintenir la paix.
Je me souvenais de cette fille. Je me souvenais de sa faiblesse.
Elle était morte.
« Non », dis-je, rencontrant son regard furieux sans ciller.
Les frères me fixèrent tous, leur choc palpable. Je n'avais jamais, pas une seule fois dans ma vie, défié Alexandre.
Chloé jeta un coup d'œil par-dessus l'épaule de Julien, son jeu d'actrice lui échappant un instant. Elle avait l'air sincèrement surprise.
Puis elle se reprit rapidement, sa voix tremblant à nouveau.
« C'est de ma faute », murmura-t-elle en tirant sur leurs manches. « Je n'aurais pas dû venir. Je ne suis qu'une pauvre fille boursière. Je ne suis pas... je ne suis pas l'une des vôtres. Je ne suis pas digne de votre gentillesse. »
C'était une performance magistrale.
« Ne dis pas ça ! » dit immédiatement Matthieu.
« Tu vaux plus que n'importe qui, Chloé », ajouta Julien en la serrant plus fort.
Les yeux d'Alexandre s'adoucirent en la regardant, puis se durcirent à nouveau en se tournant vers moi.
La douleur dans ma poitrine était une douleur sourde et familière.
Je me souvenais de mon dix-huitième anniversaire. J'avais remporté mon premier grand prix de design. Ils avaient organisé une fête immense pour moi.
« Tu es un génie, Cam », avait dit Alexandre en m'embrassant sous les feux d'artifice. « Notre génie. »
Maintenant, leur génie était quelqu'un d'autre.
Chapitre 3
Se souvenaient-ils seulement ?
Est-ce que toutes ces promesses avaient la moindre signification ?
Je me suis retournée pour partir. Je ne supportais plus d'être dans la même pièce qu'eux, avec leur affection suffocante et fausse pour elle.
« Où crois-tu aller comme ça ? »
La main d'Alexandre se referma sur mon bras, ses doigts s'enfonçant dans ma peau.
« Je t'ai dit de t'excuser. »
Ses yeux étaient froids, remplis d'une colère vive et tranchante que je n'avais vue dirigée que contre des rivaux en affaires.
Jamais contre moi. Pas jusqu'à maintenant.
Une vague de nausée me submergea.
Je me souvins d'une autre fois où il m'avait attrapée par le bras comme ça. C'était après que j'aie accidentellement renversé du café sur l'un des manuels de Chloé. Elle avait pleuré, et il m'avait forcée à m'agenouiller pour m'excuser, pour supplier son pardon devant tout le personnel de la maison.
Le souvenir, l'humiliation, me brûlait les entrailles.
J'en avais assez. Tellement assez d'être leur pion.
« Laisse-les s'avoir l'un l'autre », murmura une voix froide dans ma tête. « Laisse-les tout avoir. »
Avec une force que je ne me connaissais pas, j'arrachai mon bras de sa poigne.
« J'ai dit non. »
La main d'Alexandre resta suspendue dans les airs. Son visage était un masque d'incrédulité.
Je ne m'étais jamais éloignée de lui auparavant. J'avais toujours fondu à son contact, désiré son attention.
Son expression s'assombrit.
« Avons-nous été trop gentils avec toi, Camille ? » dit-il, la voix dangereusement basse. « C'est ça le problème ? »
Je laissai échapper un rire court et sans humour.
« Trop gentils avec moi ? Non, Alexandre. Je pense que c'est moi qui ai été trop gentille avec vous tous. »
Depuis que Chloé était arrivée, c'était comme si un interrupteur avait été actionné.
Les petites attentions, les affections désinvoltes, les blagues entre nous – tout allait vers elle maintenant.
Il ne me restait que les miettes.
Dans ma première vie, j'avais essayé si désespérément de les reconquérir. J'avais avalé chaque insulte, ignoré chaque affront, enduré chaque humiliation.
Je m'étais battue pour un amour qui n'avait jamais vraiment été le mien.
Et ça m'a tuée. Brûlée vive dans un incendie qu'ils avaient eux-mêmes allumé.
Le souvenir de la douleur cuisante, de ma peau qui fondait, traversa mon esprit.
« Tu n'es qu'une gamine pourrie gâtée », gronda Alexandre, son visage tordu par la rage. « Tu es notre sœur adoptive. Nous t'avons tout donné. Une maison, une vie dont tu n'aurais jamais pu rêver. »
Il fit un autre pas, me coinçant contre le mur.
« Tu n'as droit à rien. Tu devrais être reconnaissante que nous te considérions même. Le testament dit que tu dois épouser l'un de nous. Tu devrais être à genoux, me suppliant de te choisir. »
Il me crachait pratiquement les mots au visage.
« Non », dis-je à nouveau, ma voix tremblante mais ferme. « Je ne le ferai pas. »
Chloé choisit ce moment pour jouer son rôle. Elle tira sur la manche de Matthieu, les yeux écarquillés de fausse détresse.
« Peut-être... peut-être que je devrais juste partir », murmura-t-elle.
« Non, tu ne vas nulle part ! » dirent-ils tous les trois en quasi-unisson, se tournant pour la réconforter.
C'était une pièce bien répétée.
« On t'aime, Chloé », dit doucement Matthieu en lui caressant les cheveux. Les mots lui étaient destinés, mais ils étaient un couteau dans mon cœur.
Ils ont essayé d'expliquer. Ils ont essayé de me dire que leurs sentiments pour Chloé étaient différents, qu'elle n'était qu'une amie qu'ils aidaient.
Mensonges.
Une froideur se répandit en moi, si profonde qu'elle en était presque paisible. J'en avais enfin, vraiment fini.
Soudain, il y eut un fort gémissement venant d'en haut. Ma tête se releva brusquement, le souvenir de la lumière vacillante et de l'avertissement de la gouvernante me revenant en mémoire. Le lustre massif en cristal dans le hall d'entrée se balançait violemment. Un épais nuage de poussière tomba du plafonnier.
« CHLOÉ ! » crièrent les trois frères en même temps.
Ils se jetèrent sur elle, créant un mur humain entre elle et le danger, bloquant mon chemin vers la sécurité.
J'étais piégée.
La dernière chose que je vis fut le lustre se détachant, plongeant vers moi.
Puis, un univers de douleur. Une sensation vive et craquante dans le côté.
Ma vision se brouilla. Je luttai pour lever les yeux, ma tête tombant sur le côté.
À travers un brouillard d'agonie, je les vis.
Ils étaient blottis autour de Chloé, qui était parfaitement indemne, pas une égratignure sur elle.
« Ça va ? Tu n'es pas blessée ? » demandait Alexandre, ses mains la vérifiant frénétiquement.
Chloé secoua la tête, les yeux écarquillés. Puis son regard se porta sur moi, gisant brisée sur le sol.
Ce n'est qu'à ce moment-là qu'ils semblèrent se souvenir de mon existence.
Ils se précipitèrent, leurs visages un mélange confus d'alarme et d'agacement.
« Camille ? Mon Dieu, on est désolés », dit Matthieu en s'agenouillant à côté de moi. « On pensait que c'était... on vous a confondues. »
Ils m'avaient confondue.
Je n'étais que des dommages collatéraux dans leur obsession pour elle.
Moi, qui avais été leur soleil, leur lune, leurs étoiles.
Je me mis à rire, un son humide et gargouillant qui envoya une nouvelle vague d'agonie à travers ma poitrine. Mes côtes me semblaient en feu.
Des larmes de douleur et de rage piquèrent mes yeux. Je ne pouvais pas me lever. Je ne pouvais même pas respirer correctement.
Le monde commença à s'assombrir sur les bords.
Je perdis connaissance.
La dernière chose que je vis fut le visage d'Alexandre, son front plissé, une expression étrange et indéchiffrable dans les yeux.
La dernière chose que j'entendis fut sa voix, appelant mon nom dans une panique qui semblait presque réelle.
« Camille ! »