Chapitre 3
LYRIC
« Je suis désolé, madame, mais je suis ici pour chercher quelqu’un. Je ne peux pas vous offrir un trajet gratuit, si c’est ce que vous demandez. »
J’ai dû lutter pour retenir mon rire en écoutant Rufus, l’un des plus anciens gardes de mon père, dont les yeux glissaient par-dessus mon épaule, guettant la personne qu’il avait été chargé de venir chercher à l’aéroport.
« Je sais. Tu es venu chercher Lyric Harper, non ? C’est moi, Rufus. »
Ses yeux se sont plissés, méfiants.
« Vous ne m’avez même pas dit comment vous connaissez mon nom. Et… comment pourriez-vous être Lyric ? Ce n’est pas possible. » Il a secoué la tête. « Lyric est... »
« Moche ? » ai-je complété pour lui, un large sourire sur le visage.
Il a froncé les sourcils en secouant la tête. À l’époque, Rufus était le seul qui n’avait jamais pu me traiter de moche. Il faisait partie des rares qui se souciaient de mes sentiments, et même maintenant, face à une parfaite inconnue, il ne pouvait toujours pas prononcer ce mot.
J’ai ri. « Eh bien, est-ce que ça aiderait si je vous rappelais que votre soupe préférée était celle à la courge butternut, et que vous et la petite Lyric jouiez aux serpents et échelles ? »
Ses yeux se sont illuminés de reconnaissance. Sa mâchoire est tombée sous l’effet du choc.
« Par les Séraphins ! Lyric, c’est vraiment toi ! »
Il a ouvert les bras, et je me suis jetée dans cette étreinte chaleureuse sans hésiter.
À l’époque, Rufus et moi avions à peine du temps ensemble, mais il rendait toujours ces rares moments précieux. Il était ce qui se rapprochait le plus d’un parent pour moi.
« Comment est-ce possible ? » a-t-il demandé après s’être assuré que j’allais bien.
« Ton visage… Par la Lune ! Tu es magnifique ! Tu n’es partie que cinq ans et… je… Je n’arrive pas à y croire. »
« C’est une longue histoire, Rufus. Mais pour l’instant, disons simplement que le destin a décidé de me sourire. »
« Oh, Lyric ! Tu ne sais pas à quel point je suis heureux de te voir. Je suis sûr que ton père doit être ravi de voir que tu n’es plus... pas belle. »
J’ai éclaté de rire devant son effort pour éviter le mot « moche » à mon égard.
Quant à mon père… j’ai roulé des yeux intérieurement.
La vérité, c’est que j’étais obligée de rentrer à cause de lui - alors que ma vie était parfaite à Draconis.
« Tiens. Je vais porter ça à la voiture » a dit Rufus en prenant mes bagages.
« Très bien, et je te rejoins dans la voiture. J’ai besoin de récupérer un autre bagage. Ne t’inquiète pas, je fais vite. »
Je me suis retournée et j’avais à peine fait trois pas quand Rufus m’a appelée :
« Tu as fait tomber quelque chose. »
En regardant par terre, j’ai vu l’image scannée. Mon cœur a bondi dans ma gorge tandis que je me penchais rapidement pour la ramasser.
Rufus m’a observée avec surprise. Il avait évidemment vu de quoi il s’agissait… et il devait se demander pourquoi je portais ce genre de document dans ma poche arrière.
Oh, Lyric. Tu ne pouvais pas faire un peu plus attention ?
« C’est... Ce n’est pas à moi. » ai-je balbutié en me raclant la gorge, en espérant que mon mensonge soit crédible.
Qui garderait une échographie là, franchement ?
Je l’ai glissée d’un geste vif dans ma poche… puis je me suis éloignée à toute vitesse.
…
Bras croisés, j’ai attendu au service de récupération des bagages. On devait m’apporter mon colis supplémentaire d’une minute à l’autre.
Pendant que j’attendais sans rien faire, des pensées troublantes traversaient mon esprit. Mon père me voulait ici pour deux raisons.
La première était de couper complètement les liens avec Roderick.
Dans notre monde, quand deux loups s’unissaient, ils attachaient un ruban comme signe de leur union et le conservaient dans un temple. Donc, quand ils voulaient se séparer, il y avait deux étapes. D’abord, ils devaient se renier mutuellement comme compagnons par des mots, et deuxièmement, couper le ruban ensemble.
Roderick m’avait déjà reniée publiquement. Mais nous n’avions jamais accompli la seconde étape - nous n’avions pas eu l’occasion de nous revoir. Des circonstances m’avaient éloignée.
Et voilà qu’il était désespéré de la finaliser.
Apparemment, il avait choisi une nouvelle compagne mais ne pouvait pas l’accepter tant qu’il était encore partiellement lié à moi.
J’attendais ce jour depuis longtemps, moi aussi.
Ce ruban stupide était la dernière chose qui nous rattachait encore l’un à l’autre.
« Excusez-moi, mademoiselle. Pourriez-vous m’accorder un instant ? » a dit quelqu’un derrière moi.
Je me suis retournée pour voir un homme bien bâti en costume noir et lunettes de soleil sur les yeux. Je n’avais besoin de personne pour me dire qu’il s’agissait d’un garde.
« Y-a un problème ? » ai-je demandé en fronçant les sourcils.
« En quelque sorte. L’Alpha là-bas demande une audience avec vous. »
J’ai regardé dans la direction qu’il indiquait - un mini-bar - mais je n’ai pas pu voir l’homme dont il parlait. Son visage était masqué par un comptoir.
J’ai résisté à l’envie de lever les yeux au ciel.
J’ai lutté contre l’envie de lever les yeux au ciel. Ces jours-ci, c’était fatigant. Il était évident qu’il n’y aurait jamais un jour où je sortirais sans attirer l’attention des hommes.
C’était devenu… lassant.
« Je suis pressée. Dites-lui que je suis désolée. » ai-je répondu.
La mâchoire du garde s’est crispée.
« Vous ne pouvez pas l’ignorer. »
Sous-entendu : Vous ne pouvez pas ignorer un Alpha.
Un Alpha puissant
Mais je n’avais certainement pas l’intention de me plier à son bon plaisir.
« Je suis désolée. Vraiment. »
J’ai détourné le regard. C’était irrespectueux d’ignorer une convocation d’un Alpha. Dans un monde où les rangs comptaient, il pouvait être l’un des puissants et, dangereux même.
Il pouvait me punir sévèrement, peut-être. Mais je n’étais vraiment pas d’humeur à parler à quiconque.
« C’est l’Alpha Roderick, de l’Ombre de Nuit. » a ajouté le garde comme pour m’appâter. Mais il n’avait aucune idée qu’il venait de rouvrir de vieilles blessures.
Mes yeux se sont posés sur lui, puis ont vite glissé vers le bar où l’homme était assis.
Le sol s’est dérobé sous mes pieds.
Roderick ?
Comme mon ex-compagnon Roderick ?
Celui pour qui j’étais venue en finir ?
Impossible…
Une douleur familière m’a poignardé le cœur.
« Raison de plus pour ne pas le voir. » ai-je marmonné en me détournant.
« Vous avez dit quelque chose ? »
« J’ai dit que je ne le verrais pas. » ai-je répondu entre mes dents, mes ongles s’enfonçant dans mes paumes.
Le garde m’a lancé un regard désapprobateur avant de s’éloigner.
J’ai laissé échapper un souffle tremblant.
Où diable était mon bagage ?
J’ai intercepté un employé, réclamé une mise à jour - il a assuré qu’il arrivait d’une minute à l’autre.
Malheureusement, ils n’ont pas été assez rapides car peu après, j’ai vu Roderick s’approcher de moi.
Chapitre 4
LYRIC
Roderick Fletcher.
L’homme que j’espérais qui m’aimerait, mais qui ne l’a jamais fait.
L’esprit est une garce. Je pensais que j’avais surmonté la trahison de Roderick et que je ne ressentirais rien en le revoyant. Mais en le regardant s’approcher de moi, comme s’il était le maître des lieux, mes yeux se sont bordés de larmes.
J’ai reniflé, détourné le regard, priant pour que mes larmes ne coulent pas.
« Alors, j’ai dû venir moi-même pour te parler, » a-t-il dit en s’appuyant contre le comptoir à côté de moi. « Quelle audace. »
Ma gorge s’est serrée, incapable de trouver les mots. J’avais peur que ma voix se brise si j’arrivais à parler.
Trois gardes planaient à ses côtés, leurs yeux balayant les alentours.
Roderick avait l’air sophistiqué, visiblement la vie avait continué d’être plutôt bonne pour lui.
Qu’est-ce qu’il faisait même ici ? Était-il… en train d’attendre quelqu’un ?
« C’est quoi, ton nom ? » a-t-il demandé en penchant la tête.
Je n’ai rien dit, je ne voulais même pas le regarder.
« Allô ? »
« Je n’ai aucune envie de donner mon nom à des inconnus. » ai-je lâché, la voix trop tendue.
Ses yeux ont brillé d’amusement. Et dire que cet homme ne m’avait jamais adressé un sourire durant l’année où j’avais été à ses côtés.
« Disons simplement que je suis surexcité aujourd’hui. » Il a poussé un soupir satisfait, « J’attends ici une certaine salope qui ne devrait plus tarder. »
Voyant mon regard interrogateur, il a ajouté :
« Mon ex-compagne. Nous en avons fini avec la première étape et il ne reste plus que ce petit détail. Je serai enfin libre d’elle. »
J’ai pouffé, un rire amer.
Incroyable.
« Je l’aurais fait plus tôt, tu sais ? Mais cette horrible a disparu pendant des années. Elle nous a foutu un sacré stress à la retrouver. » Il parlait avec un dédain pur.
« Qu’est-ce qui te fait dire qu’elle est horrible ? Une… salope ? » La question m’a échappé sans prévenir.
Il a ricané.
« Crois-moi, chérie : c’est un monstre. Si tu la voyais, tu aurais la même opinion. C’est la chose la plus moche que j’aie jamais vue. »
Quelque chose a explosé dans ma poitrine.
Il a fallu toute ma volonté pour ne pas laisser mes émotions déborder.
Non. Pas ici. Pas maintenant.
Mais Roderick était le vrai monstre. Il n’avait aucune idée qu’il se tenait devant la femme qu’il méprisait.
Que ferait-il, ce fier-à-bras, s’il apprenait la vérité ?
Ça expliquait pourquoi il attendait à l’aéroport.
Il était donc venu m’attendre à l’aéroport pour m’entraîner directement au temple et couper le ruban.
Il voulait encore m’humilier.
Eh bien, je ne le laisserais pas m’humilier en public. Pas une nouvelle fois.
Heureusement, ma valise est enfin arrivée.
« Désolé pour l’attente, madame. » a dit l’employé en me la roulant.
Sans un regard pour Roderick, j’ai tourné les talons.
Ça a dû le surprendre.
« J’aimerais te parler une autre fois. Ton contact, si ça ne te dérange pas. »
Pendant un moment, je suis restée dos à lui, en réfléchissant à mes mots. Je me suis retournée quand j’ai trouvé la réponse la plus polie que je pouvais donner :
« Même si je devais donner mon numéro pour me sauver de toi, je ne le ferais pas. Alpha. »
Quand mes mots ont fait leur chemin, la surprise a dansé dans ses yeux, suivie d’une pointe de blessure.
Quelque chose a éclos en moi. C’était de la fierté.
Alors, j’ai tiré ma valise et je suis partie, le laissant figé, abasourdi.
-
Rufus et moi sommes arrivés chez moi et la maison était… en pleine fête.
C’était l’anniversaire de ma belle-mère.
Je n’avais évidemment aucune intention d’y participer - puisse la Lune m’en préserver - je tombais juste au pire moment.
Je n’étais absolument pas habillée pour la fête. J’avais un simple jean et un T-shirt, avec les cheveux en queue de cheval. Pourtant, quand je suis entrée dans la salle, les têtes se sont tournées vers moi.
Un malaise m’a traversée.
Toute cette attention était encore nouvelle pour moi.
Je ne savais pas qu’un jour… on pourrait me trouver belle.
Depuis que la cicatrice avait disparu, les compliments pleuvaient à chaque sorti, les gens pouvaient à peine me regarder sans me dire à quel point j’étais belle.
Ma demi-sœur, Nora, s’est précipitée vers moi avec un grand sourire.
« Salut ! Tu es un peu en retard pour la fête. C’est quoi, ton nom ? »
Typique de Nora.
Depuis l’enfance, elle voulait se lier d’amitié avec les filles populaires. Elle me méprisait tellement parce que je portais une « tache » sur sa réputation - la demi-sœur au visage abîmé.
Cinq ans plus tôt, elle m’avait claqué la porte au nez, en refusant de me laisser entrer malgré mes supplications.
Maintenant, elle était toute gentille.
« Je ne suis pas ici pour la fête. » ai-je répondu froidement, en détournant le regard, en scrutant les alentours à la recherche de mon père.
Je l’ai repéré près du fond de la salle, aux côtés de ma belle-mère et de quelques invités.
C’était à cause de lui que j’étais là.
Je devais comprendre ce qui était si urgent… en plus de couper les liens avec Roderick.
Il avait les yeux posés sur moi, en me fixant avec suspicion.
Je me suis avancée dans sa direction.
« Hé ! Qui es-tu ? » Nora m’a suivie, en paraissant un peu blessée.
Je l’ai totalement ignorée jusqu’à me planter devant mon père.
Mon père était un Alpha respecté, d’où la fête remplie de dignitaires. J’ai bien fait de baisser la tête devant eux en me tenant devant lui.
« Qui êtes-vous ? » a demandé ma belle-mère.
Je lui ai adressé un sourire.
« Je suis donc si différente que vous ne me reconnaissez pas ? »
Puis j’ai plongé mon regard dans celui de mon père :
« Et toi, père ? Suis-je si méconnaissable ? »
Des exclamations étonnées ont éclaté autour de nous.
Nora a porté sa main à sa bouche.
« Ce n’est pas possible… » a-t-elle soufflé en secouant la tête.
« Lyric ? »
Les yeux de mon père étaient pleins de choc et de reconnaissance.
« Qui est cette impostrice ? » a lancé ma belle-mère. « Vous croyez qu’on ne sait pas à quoi ressemble Lyric ? vous nous prenez pour des idiots ? »
J’ai fixé mon regard sur papa.
« Je suis seulement ici parce que tu as dit qu’il y avait quelque chose d’important dont tu devais me parler. Si ça ne te dérange pas, j’aimerais qu’on règle cela maintenant. »
Mon père m’a emmenée dans son bureau, laissant derrière nous une salle médusée.
Je ne nierais pas à quel point ça faisait du bien de savoir que j’étais la raison de leur silence. Ils ne pouvaient plus me traiter de moche. En fait, je ne serais plus jamais traitée de moche par quiconque.
« Qu’est-ce qui t’est arrivé, Lyric ? Ta cicatrice était… impossible à enlever. » a demandé mon père.
« Je n’ai pas envie d’en parler. »
Ni des horreurs vécues ces cinq dernières années. J’essayais encore d’y échapper.
« Dis-moi seulement ce qui est si urgent, pourquoi tu avais besoin de moi ici. »
« Oui… voilà. » Son visage s’est assombri.
« Tu n’as pas idée à quel point j’étais heureux quand je t’ai retrouvée après des années de recherches. Tu as disparu sans laisser de trace. »
Il a inspiré profondément.
« Nous avons un problème, Lyric. Notre meute est dans une situation catastrophique avec la Noire Flèche. J’ai… commis une erreur. J’ai perdu énormément d’argent - une énorme somme - ce qui m’a endetté envers Noire Flèche. »
D’accord, je n’aimais pas du tout la direction que ça prenait.
La Noire Flèche était une lignée d’Alphas concrètement invincibles, connu pour produire seulement les Alphas les plus forts. Les Alphas qui occupaient toujours la première place dans le classement.
On les évitait autant que possible car ils étaient réputés pour être féroce.
On ne se mêlait pas à eux pour aucune raison.
« Si la nouvelle se répand, nous sommes fichus. Nous descendrons dans les rangs, et crois-moi, tomber après avoir toujours été en haut… ce serait terrible. Mais ils ont proposé une solution. »
J’ai froncé les sourcils.
Ça n’avait aucun sens. Je sentais un énorme « Mais » arriver.
« Mais ils ont besoin d’une Luna de notre famille, pour juste un an. »
Chapitre 5
LYRIC
Ça devait être une mauvaise blague. Ou du moins, pas ce que j’étais préparé.
Les yeux de mon père se sont devenus plus sérieux tandis qu’il s’approchait de moi.
« J’ai d’abord pensé à proposer Nora, mais elle est déjà avec quelqu’un d’autre, et le Roi Alpha pourrait devenir furieux s’il pense qu’on essaie de lui offrir la femme d’un autre. C’est pour ça que tu es le seul choix qui nous reste, Lyric. Et... tu n’as pas idée à quel point c’est parfait que tu aies récupéré ton visage. Au début, je craignais qu’il refuse de t’accepter. Mais maintenant, je suis certain qu’il sera ravi. »
« Attends, » ai-je ricané en posant une main sur ma cuisse. « Ne me dis pas que tu m’as fait traverser tout ce chemin depuis Draconis juste pour m’annoncer que je vais être sacrifiée à un démon. »
Aucun loup n’ignorait le nom de Noire Flèche.
Même moi, qui connaissais peu les affaires de Clans, je savais à quel point ils étaient dangereux et que personne ne voulait avoir affaire à eux ; ni dans cette vie, ni dans une autre.
« Alpha Jaris n’est pas un démon. » a répondu mon père avec surprise.
« C’est exactement ce qu’il est. Tu disais la même chose il y a des années. »
Alpha Jaris Dreadmoor… le plus cruel dirigeant dont j’avais entendu parler.
Les récits de ses conquêtes barbares - ennemis ou même alliés - n’étaient un secret pour personne dans les meutes. Issu d’une famille qui ne produisait que les Alphas les plus forts, il était actuellement le Roi Alpha de Noire Flèche, un homme que tout le monde craignait et que personne ne voulait contrarier.
Je ne savais pas à quoi il ressemblait. Je n’avais jamais eu le privilège de rencontrer quelqu’un comme Jaris Dreadmoor. Pas que j’en aie jamais eu envie.
« On dit qu’il a tué son père et son frère ! » ai-je lancé, levant les mains.
« Et tu veux que je finisse avec quelqu’un comme lui ? »
« Ce ne sont que des rumeurs, Lyric. Et puis, tu ne resteras avec lui qu’un an. »
« Pas besoin d’un an pour mourir, papa. Une minute suffit. Et pour quelqu’un comme Jaris, la moitié suffirait. Et pourquoi seulement un an, d’ailleurs ? »
De mémoire, depuis que Jaris avait pris le pouvoir, Noire Flèche n’avait jamais eu de Luna.
S’il en voulait une… pourquoi si peu de temps ?
« Honnêtement, je n’en sais rien, Lyric. »
« Et tu t’en fiches. » ai-je coupé, sentant la douleur monter.
« Tout ce qui t’importe, c’est de lui donner une Luna pour te débarrasser du problème. Tu te fous totalement du problème que tu mets sur mes épaules. »
Un étonnement fugitif a traversé son regard.
La Lyric qu’il connaissait ne l’aurait jamais contredit.
Elle aurait docilement accepté n’importe quoi.
Cette Lyric-là était morte le jour où elle avait réalisé sa propre valeur.
Je n’étais plus la marionnette de personne.
Mon père s’est approché assez pour prendre ma main. Cette fois, il avait l’air si tourmenté que j’ai craint qu’il se mette à genoux.
« Lyric, s’il te plaît. »
Il a serré ma main, implorant.
« C’est la dernière chose que je te demande en tant que père. Fais-le… juste un an pour moi. Et je te jure que tu rendras ton père le plus heureux du monde. »
…
Quelques heures plus tard, je me suis retrouvée dans ma chambre - ou ce qu’elle avait été autrefois, à fixer mon reflet dans le miroir.
J’étais dans une longue robe rouge, mes cheveux glissant sur mon épaule.
J’étais pleinement prête pour rencontrer Alpha Jaris… même si je préférais mourir.
Quelque chose ne tournait pas rond. Lui qui voulait une Luna pour seulement un an... c’était louche.
Mais mon père avait presque supplié à genoux tout à l’heure.
Et puis… avant qu’il ne se remarie, il avait parfois été bon avec moi.
Je me suis battue avec moi-même, le regard accroché au tiroir.
Mais j’ai cédé.
J’ai tiré le tiroir pour en sortir le scan.
Mon cœur s’est fissuré. Les plaies anciennes se sont rouvertes.
Cette photo avait le pouvoir de me briser à chaque fois… et pourtant, elle était aussi comme une drogue pour moi.
J’étais accro et je pouvais à peine passer une heure sans la toucher. Sans la sentir dans mes doigts.
Une larme a roulé pendant que je passais délicatement mon doigt sur les silhouettes des bébés, dans le ventre.
Cinq ans. Et ça restait la plus belle chose qui me soit arrivée.
Et la pire.
Mais je me raccrochais au fait que c’était la plus belle.
Ça faisait si mal de les regarder, mais je ne pouvais pas m’arrêter.
Le bruit de quelqu’un essayant d’ouvrir ma porte a interrompu mes pensées.
J’ai sursauté et caché précipitamment la photo.
J’avais pris soin de verrouiller la porte plus tôt - personne ne devait voir ça.
En ouvrant la porte, j’ai trouvé Nora, furieuse.
« Comment as-tu fait disparaître ta cicatrice ? »
Sa voix vibrait de jalousie.
« Quel est ton plan, exactement ? Tu veux que tout le monde admire la belle version de toi, c’est ça ? »
J’ai levé les yeux au ciel, ma douleur antérieure se dissipant temporairement.
« S’il te plaît, ne me dis pas que tu as frappé à ma porte juste pour te plaindre de mon apparence. Quoi, tu croyais vraiment que j’aurais l’air aussi affreuse pour toujours ? »
Son regard est devenu encore plus glacial.
« Eh bien, juste pour info, ça ne changera rien entre toi et Roderick. Il va arriver d’une minute à l’autre, et vous irez couper le ruban pour en finir. »
Ça m’a frappée instantanément.
Oh, non.
« Attends, » ai-je cligné des yeux, « toi et Roderick ? »
Un sourire triomphant a joué sur ses lèvres.
« Il y a des années, les choses n’ont pas marché entre nous. Mais maintenant, il est prêt à me choisir. »
Roderick… encore plus salaud que je ne l’imaginais.
« Tu me déçois, Nora. Utiliser mes restes ? » ai-je claqué de la langue.
« Toi qui t’es toujours crue la plus belle… je pensais que tu viserais un minimum au-dessus. »
Ses sourcils se sont resserrés, prête à m’attaquer, mais j’ai pris les devants :
« Tu n’as pas à t’inquiéter. J’en ai fini avec Roderick et j’ai hâte d’en terminer complètement avec lui. »
Je lui ai claqué la porte au nez.
…
Un peu plus tard, mon père et moi sommes arrivés à la Noire Flèche dans l’une de ses voitures de luxe. Cette meute - la plus grande, la plus riche - était aussi majestueuse que le racontaient les rumeurs.
J’ai été éblouie par le spectacle et je n’arrivais pas à croire un instant que j’allais être Luna ici.
À notre arrivée, des domestiques nous ont conduits à l’intérieur du manoir - les gardes de mon père restant dehors.
La Grande Luna - la mère de Jaris - nous attendait dans un vaste salon.
« Bennett ! Je suis si heureuse que tu sois venu. » a-t-elle dit, ses yeux pétillant à peine.
« Mes respects, Luna. » ai-je murmuré en inclinant la tête.
Elle m’a observée avec surprise :
« C’est ta fille ? Eh bien, que Séraphins soit louée… elle est magnifique ! »
J’ai esquissé un sourire. La Luna Isolde, à son époque, avait été une Luna redoutable. Elle avait régné aux côtés de son défunt mari d’une main de fer, en détruisant tous ceux qui osaient se mettre en travers de son chemin. J’avais toujours souhaité la rencontrer.
« Venez, installez-vous. Alpha Jaris nous rejoindra sous peu. » a-t-elle indiqué les canapés.
Sa version de « sous peu » s’est avérée être presque une heure plus tard. Mon père et moi étions déjà épuisés et nous fixions sans cesse la porte, en nous demandant combien de temps il faudrait à l’Alpha pour arriver. N’était-il pas au courant qu’il aurait des invités ? Sa... nouvelle Luna ?
À un moment, Isolde a paru en colère et est partie. Quand elle est revenue, elle nous a rassurés qu’il serait bientôt là. Et en effet, il est arrivé.
L’atmosphère dans la pièce a changé à la seconde où la porte s’est ouverte, révélant un homme et deux autres derrière lui.
Isolde s’est levée d’un souffle de soulagement.
Mon père et moi avons fait de même.
Il était facile de repérer qui était l’Alpha, car les deux autres hommes l’encadraient. Mais au moment où j’ai eu une vue claire de son visage, mon monde s’est effondré.
Non. Non.
L’horreur m’a serré la poitrine, en la comprimant jusqu’à ce que je ressente la douleur. Ça devait être une blague tordue.
Au nom de la Déesse de Lune, ça devait être une hallucination d’épuisement.
Parce que sous mes yeux… se tenait l’homme même qui avait détruit ma vie cinq ans plus tôt.