Chapitre 2

Marc est rentré très tard ce soir-là, vers onze heures passées, et l'odeur d'alcool sur lui était mêlée à un parfum féminin bon marché.

Je l'attendais sur le canapé du salon, sans lumière, et le son de la clé tournant dans la serrure m'a fait sursauter.

Il a allumé la lumière du couloir, m'a vue et a semblé surpris.

Il a souri de manière un peu forcée.

« Tu ne dors pas encore ? »

Je n'ai pas répondu, je l'ai juste regardé, et son sourire s'est figé sur son visage.

Il a changé de chaussures en silence, a posé sa mallette et s'est approché.

« J'avais une réunion importante ce soir, un dîner avec des clients, je n'ai pas pu m'échapper. »

Sa voix était basse, comme s'il avait peur de réveiller notre fille, Léa, qui dormait dans sa chambre.

Mais je savais qu'il mentait.

Marc est chercheur en littérature comparée, il ne rencontre jamais de "clients".

J'ai fixé le col de sa chemise. Il y avait une légère trace de rouge à lèvres, très discrète, presque invisible.

« Une réunion ? »

Ma voix était calme, mais elle tremblait un peu.

Il a suivi mon regard, a baissé la tête et a vu la trace. Son visage a légèrement changé.

Il a toussoté, essayant de paraître naturel.

« Oui, c'était un peu chaotique. Je suis fatigué, Camille. On peut en parler demain ? »

Il a essayé de me prendre dans ses bras, mais je l'ai évité.

Le contact de sa peau me donnait la nausée.

Je me sentais piégée dans cette maison, dans ce mariage de dix ans qui n'avait plus aucun sens.

Son attitude fuyante et son mensonge maladroit ont confirmé mes doutes.

« Marc, je suis fatiguée de tout ça. »

Il a froncé les sourcils, l'air agacé.

« Fatiguée de quoi ? Je travaille dur pour cette famille. Tu pourrais être un peu plus compréhensive. »

C'était sa phrase habituelle, l'arme qu'il utilisait chaque fois que je me plaignais.

Il a soupiré, comme s'il faisait un effort énorme.

« D'accord, d'accord. Ce week-end, on emmène Léa au parc, d'accord ? Juste nous trois. »

Son sourire était faux, calculé, il essayait de calmer le jeu rapidement. Mais au lieu de me rassurer, cela m'a oppressée. C'était une sensation poisseuse, comme si l'air de la pièce devenait lourd et irrespirable.

Je n'ai rien dit et je suis allée dans ma chambre. Depuis six mois, nous dormions séparément. C'était ma décision, et il ne s'y était jamais vraiment opposé.

Plus tard dans la nuit, j'ai entendu la porte de ma chambre s'ouvrir doucement.

Je me suis figée, faisant semblant de dormir.

Il s'est glissé dans mon lit, son corps chaud contre mon dos.

Sa main s'est posée sur ma taille, lentement, avec une hésitation calculée.

« Camille, » sa voix était moite, un murmure dans le noir. « Nous sommes mari et femme. Nous ne devrions pas être comme ça. »

Son contact me dégoûtait. Ce n'était pas de l'amour, ni même du désir. C'était une tentative de reprendre le contrôle, de m'apaiser avec un geste physique pour ne pas avoir à affronter la vraie conversation. C'était une sorte de concession, une aumône pour que je me taise.

Je suis restée immobile, mon corps raide comme une planche.

Le silence a duré longtemps, seulement brisé par nos respirations.

Finalement, j'ai parlé, ma voix était un murmure glacé.

« C'est à cause de Sophie Bernard, n'est-ce pas ? »

Son corps s'est tendu d'un coup. La main sur ma taille s'est crispée.

Il s'est redressé brusquement, allumant la lampe de chevet. La lumière crue a inondé la pièce.

« De quoi tu parles ? »

Son visage était déformé par la colère.

« Ne prononce pas son nom ! Tu es folle ou quoi ? »

Sa voix était devenue stridente, accusatrice. Il ne niait pas, il m'attaquait.

Et à ce moment-là, j'ai su que tout était vrai.

Chapitre 3

Je ne suis pas une folle.

Je ne suis pas une femme jalouse et hystérique.

Pendant des années, j'ai été une épouse dévouée, une mère aimante. J'ai tout sacrifié pour lui, pour sa carrière, pour notre famille. Et il m'a trahie de la manière la plus humiliante qui soit.

Quand j'ai rencontré Marc à l'université, il était brillant, passionné par la littérature, mais terriblement maladroit socialement. J'étais traductrice littéraire, extravertie, et je suis tombée amoureuse de son esprit.

Nous nous sommes mariés jeunes. Il poursuivait son doctorat, et moi je travaillais à plein temps pour nous faire vivre. Nous vivions dans un petit appartement, mais nous étions heureux. Je croyais en lui, en son talent.

Sa carrière ne décollait pas. Il était excellent dans son domaine, mais il ne savait pas comment naviguer dans le monde académique, comment se faire des relations.

Un jour, j'ai appris que le directeur de la maison d'édition pour laquelle je travaillais parfois en freelance était un homme très influent dans son domaine. J'ai commencé à lui apporter des desserts que je faisais moi-même, des gâteaux, des tartes. Chaque fois que je livrais une traduction, j'ajoutais une petite boîte.

Marc trouvait ça ridicule.

« C'est une perte de temps, Camille. On ne gagne pas le respect avec du sucre. »

Mais le directeur, un homme plus âgé et gourmand, a adoré. Il a commencé à me parler, à me poser des questions sur mon mari. Je lui ai parlé de la recherche de Marc, de ses idées novatrices.

Quelques mois plus tard, Marc a été invité à une conférence prestigieuse. C'était le directeur qui l'avait recommandé. Sa carrière a enfin décollé.

Il n'a jamais vraiment reconnu mon rôle. Pour lui, c'était la juste reconnaissance de son génie.

Quand notre fille Léa est née, j'ai décidé de mettre ma propre carrière entre parenthèses. Marc était souvent en déplacement, il publiait, il devenait une figure respectée. J'ai choisi de travailler à mi-temps, depuis la maison, pour m'occuper de Léa, pour gérer notre foyer.

Et j'étais heureuse. Vraiment. Voir Marc réussir, voir Léa grandir, cela me comblait. J'étais fière de la vie que nous avions construite.

La première fois que j'ai entendu le nom de Sophie Bernard, c'était il y a environ deux ans. Marc travaillait sur un article et il m'a demandé de relire ses notes.

À la fin d'un document, il y avait une note de bas de page : "Remerciements à Sophie Bernard pour sa relecture pertinente."

J'ai demandé, sans y penser.

« Qui est Sophie Bernard ? »

Il a levé les yeux de son ordinateur, et j'ai vu quelque chose que je n'avais jamais vu auparavant. Une lueur de tendresse, presque de dévotion, a traversé son regard.

« Oh, juste une jeune éditrice de la maison d'édition. Très intelligente. Elle comprend vraiment mon travail. »

Il l'a dit nonchalamment, mais son ton était différent. Il y avait une chaleur, une intimité qui m'a mise mal à l'aise.

Je n'ai rien dit. J'ai chassé ce sentiment, je me suis dit que j'étais paranoïaque.

Mais le nom est revenu, encore et encore. Sophie Bernard par-ci, Sophie Bernard par-là. Elle avait suggéré un livre, elle avait fait une remarque brillante, elle était la seule à comprendre la complexité de sa pensée.

Lentement, insidieusement, un mur s'est construit entre nous. Un mur invisible fait de non-dits et de conversations intellectuelles qu'il avait avec une autre.

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