Chapitre 2
Lucas
Deux années de mission vont arriver à leur conclusion ce soir. Deux années d’espionnage, deux années à vivre entre deux feux. Nous sommes postés à l’extérieur de la baie vitrée, avec une vue imprenable sur l’estrade et ses occupants. La famille royale. Une petite famille parfaite. Si je me laissais à ressentir des émotions pour eux, je dirais que je me sens coupable pour ce qui est sur le point de leur arriver. Surtout vis-à-vis d’Elle. Elle, dont j’ai observé les moindres mouvements durant ces dernières années, sans jamais pour autant avoir aperçu son visage de près. Elle, qui représente l’ombre blonde qui hante la plupart de mes rêves. Et soudain, Elle est là. Toryianna. Elle s’avance avec grâce et légèreté, splendide, laissant entrevoir les prémices de la reine qu’elle aurait pu devenir, si on lui en avait laissé la chance, ce qui ne sera pas le cas. Je secoue la tête, me reconcentrant. Oui c’est ça. Surtout, rester concentré sur l’objectif. Sur la mission. Faire en sorte que justice soit faite et que tous ces sacrifices n’aient pas été faits en vain. C’est l’ennemi, et ils représentent tout ce que je hais. Même elle. Surtout Elle, si je suis tout à fait honnête. Une vie facile de luxe et de pouvoir sans aucun effort ou mérite. Je lève la main et, donnant le signal, mets la roue du destin en marche. Une seconde plus tard, la structure de verre explose, changeant le cours des choses.
Toryianna
De la fumée. De la fumée partout. Ça rend ma vision toute trouble. À moins que ça soit l’effet du coup que j’ai reçu sur la tête quand je suis tombée sur le sol. Aïe ! Ouais, c’est ma tête. Mes oreilles bourdonnent et j’entends vaguement des gens crier, peut-être même que l’on m’appelle, mais tous les sons me parviennent comme étouffés. Me forçant à me relever, je manque de retomber sur le sol tant les vertiges sont violents. Je passe alors la main dans mes cheveux et trouve la plaie. Comme elle ne guérit pas, je suppose qu’il doit y avoir un corps étranger encore enfoncé dans mon crâne. En grimaçant de douleur, j’enfonce mes doigts dans la blessure et en ressors un éclat d’une matière noire et brillante, grand comme l’ongle de mon pouce. Mes doigts se mettent à brûler et à fumer sous son contact, et je le lâche dans un cri, sentant le sang quitter mon visage. Du cristal noir. Comment, aux noms de tous les dieux, ont-ils pu s’en procurer une quantité suffisante pour une bombe sans que nous le remarquions ? L’unique mine en produisant, Stelène, est pourtant sous haute surveillance. Et surtout, pourquoi faire une bombe, puis la faire exploser tout court ? Toutes mes pensées se mêlent et se bousculent, mon cerveau est toujours brumeux, je ne saisis rien de ce qui est en train de se passer. Je suis tellement confuse que je sens à peine que l’on me pousse, même si cela me fait baisser la tête. La vision de la robe bleue déchirée et couverte de sang me fait l’effet d’un électrochoc et des bribes de mon rêve me reviennent en mémoire, faisant monter mon anxiété à un tout autre niveau. Réalisant que je me trouve au milieu des décombres de l’estrade, je me décide enfin à bouger. Autour de moi, il y a principalement de la fumée résiduelle due à l’explosion, des morceaux de bois, de pierre et… de… des corps. Des frissons de peur me parcourent tandis que je note mentalement le nombre de morts autour de moi. À vue de nez, il y en a au moins une cinquantaine, dont certains ont été violemment piétinés. Je sens la nausée monter mais j’essaie de la réprimer et de ne pas penser au fait que j’ai probablement des bouts de cadavres sur moi. L’angoisse prenant le pied sur l’horreur, je scanne la pièce à la recherche de ma famille. Mais non, pas de trace de mes sœurs, ni de mon frère et encore moins de mes parents dans le chaos ambiant. Non, ni les pointes vertes d’Émeraude ni les mèches couleur feu de ma mère ne sont visibles, pourtant ce sont les traits les plus voyants parmi eux, ceux que j’aurais pu remarquer le plus facilement. Effectuant un autre scan, mental cette foi, je me concentre sur chacune de leur signature psychique. Je peux le faire. Je les connais aussi bien que la mienne. S’ils sont présents, je les sentirais. Blanc, doux et cotonneux. Rouge, jaune, rose, et violet vif, intense et extravagant. Vert Émeraude, pointu, piquant et ordonné. Or intense, chaleureux et scintillant. Rouge Bordeaux, empreint de pouvoir, confiant et victorieux. Argenté, délicat, froid et noble. Pétillant, violet et extravagant. Majestueux, soyeux et pastelle. Nuances de vert, force, courage. Agathe. Ambre. Émeraude. Ash. Papa. Maman. Tante Helvétia. Tante Héra. Green. J’ai beau me concentrer, mettant tant de force dans la recherche que mon esprit est à deux doigts de se disloquer, je ne les trouve pas. Je sens cette fois le désespoir m’envahir, brûlant et dévastant. Non, je me rassure, ils ne sont ni morts ni disparus. On a dû les emmener ailleurs. Oui c’est ça, ils ont été évacués ! Maintenant il faut réfléchir. Réfléchis Toriyanna. Malgré mes propres vociférations mentales, je me suis dirigée sans y penser jusqu’à l’entrée du jardin, là où une vitre aurait dû se trouver. Ô mes dieux. Je suis complètement, ridiculement, stupide. Si la bombe et les connards qui l’ont déclenchée étaient quelque part, c’est peut-être à l’endroit du trou béant se trouvant à présent dans la baie vitrée. Comme une imbécile, je me suis jetée dans la gueule du loup. Une pointe de douleur venant de mes pieds, apparemment nus, m’envoie de nouveaux pics d’angoisse le long de l’échine. Dans mon rêve, j’étais dehors. Si je veux qu’il ne se réalise pas complètement, je dois impérativement retourner à l’intérieur. Mes pieds me font un mal de chien car à chaque pas, je marche sur du verre : les coupures se referment juste à temps pour que d’autres apparaissent dès que je pose le pied sur le sol. Et malgré tout, je persévère. Malheureusement, a peine ais je retraversé le portail de verre improvisé qu’une main m’agrippe le poignet. Que la déesse soit bénie pour le flot d’adrénaline qui parcourt mes veines lorsque je me retourne, bien décidée à en découdre. Mais là, je reste figée à observer l’inconnu, brun aux yeux bleus sous son masque noir et qui, par miracle, semble aussi paralysé que moi. Trois longues secondes passent, pendant lesquelles nous restons, les yeux dans les yeux, bizarrement immobiles. Le coup que je me suis prise sur la tête devait être plus sérieux que ce que je pensais. Grâce aux dieux, la seule partie de mon cerveau encore utile se met à agir, bien que je n’aie aucune foutue idée de ce que je suis en train de faire. Et c’est comme ça que, comme si j’assistais à la scène de l’extérieur, prisonnière de mon propre corps, je me vois l’embrasser et passer les mains autour de son cou et dans ses cheveux. Encore plus bizarre, il ne se tend qu’un dixième de seconde avant de me rendre mon baiser. Sans perdre une minute, j’agrippe ses mèches courtes et éclate sa tête sur le sol, l’assommant. Oh merci, cerveau en étrange pilote automatique ! OK. D’accord. J’ai assommé le méchant. Maintenant il faut que je bouge parce que vu son odeur – délicieuse, à mon grand regret – c’est un loup-garou, et je n’ai que quelques précieuses minutes dans le meilleur des cas avant qu’il ne reprenne connaissance. Il faut vraiment que je me mette en mouvement. Que je trouve ma famille. Et une paire de chaussures. Je retourne vers l’estrade détruite, évitant les gens qui fuient, ayant vaguement conscience des gardes royaux se battant contre d’autres hommes masqués dans le fond de la salle. Et là, je bute contre quelque chose, mes pieds se couvrant d’un liquide visqueux. Un pressentiment affreux me prend aux tripes et tremblant de tout mon corps, je baisse les yeux. Mon cœur sombre dans ma poitrine. Des cheveux roux, des yeux violets mais pas ma mère. Non le cadavre à mes pieds est celui de ma tante, Helvétia, la sœur de ma génitrice. Une larme coule le long de ma joue, me laissant une sensation brûlante. Je secoue la tête : il faut que je garde la tête froide. J’aurais tout le temps de pleurer plus tard. Malgré ma poitrine lourde et les fissures qui s’agrandissent dans mon cœur, une lueur d’espoir y rejaillit lorsque je capte une signature psychique. Or intense, chaleureux et scintillant : Ashonyx. Je redresse immédiatement la tête et l’oriente dans le sens de la trace psychique. Et la lueur d’espoir disparu.
Chapitre 3
Toryianna
Ils sont morts. Tous morts. Ils ne peuvent pas avoir survécu, il y a tellement de sang et ils ne bougent plus… Je ne perçois plus leurs esprits, juste quelques relents de l’empreinte psychique d’Ash. Ils ne sont plus perceptibles. Je ne les ressentais plus parce qu’ils sont morts. Mon souffle se bloque dans ma poitrine et mes jambes refusent de bouger. Comment ? Pourquoi ? Qui ? Je… Il n’y a pas de mot pour décrire ce qu’il se trouve devant moi. Leurs corps brisés, mutilés et en sang sont empilés les uns sur les autres, comme de vulgaires bouts de bois. Ma tête se remet à tourner violemment, de même que la nausée me reprend. Ce n’est pas possible… Soudain les yeux de mon frère s’ouvrent, dévoilant ses prunelles multicolores, nos regards se rencontrent et mes jambes se débloquent d’un coup. Je me précipite à ses côtés, alors qu’il se traîne hors de la pile que forment les restes de notre famille et s’appuie dessus, la main pressée contre sa poitrine, d’où s’échappe un flot de sang assez épais. Je tombe à genoux à côté de lui en sanglotant, priant pour ne pas être arrivée trop tard.
« Ash ! Ash, Ash, Ash ! Ça va aller, d’accord ? Je vais t’aider, je vais te guérir, je te promets. Surtout, surtout tu ne bouges pas trop et tu ne fermes pas les yeux ! s’il te plaît… Je t’en supplie ne ferme pas les yeux. Reste avec moi. Ne me laisse pas toute seule, OK ? »
Mon frère me regarde tristement, les yeux remplis de douleur, et esquisse un pitoyable sourire en laissant éclater un rire sans joie :
« Tory… Je crois qu’on sait tous les deux que c’est trop tard, Chaton. Alors il va falloir que tu m’écoutes très, très attentivement. Ce que je vais te dire va décider de ton avenir, et de celui de beaucoup de gens, OK ? Il ne me reste pas beaucoup de temps… »
Mes sanglots redoublent, et je pose mes mains sur son cœur, appelant de toutes mes forces la lumière guérisseuse dans mes mains. J’ai déjà guéri des blessures. À quoi servent ces foutus pouvoirs si je ne peux pas m’en servir dans des moments comme ceux-là ? Mais la magie ne semble pas se décider à fonctionner et mon bracelet me brûle le poignet. Une plainte s’échappe de mes lèvres alors que je regarde désespérément mes mains, encore plus désespérément vides de toute lumière.
« Pourquoi ça ne fonctionne pas ? Ne me laisse pas ! Ça ne peut pas se finir comme ça ! S’il vous plaît, aidez-moi, n’importe qui ! » je hurle.
« Chaton, ça ne sert à rien. C’est comme si j’étais déjà mort. Il faut que… »
« Non, non, NON ! Tu vas vivre ! Ash ! »
Mon frère m’a attrapé le bras, sa main laissant une empreinte ensanglantée sur ma peau.
« Écoute-moi maintenant. Ça va être dur pour toi, alors il faut que tu m’écoutes. Tu dois trouver Léro. Pas de nom de famille. Green s’en est sorti. Il te donnera le nom de sa ville. Un plan d’exfiltration a déjà été planifié. Il faudra que tu le suives et que tu sois courageuse. D’accord ? Tes pouvoirs… Tes pouvoirs sont très précieux et très convoités… Par de mauvaises personnes. Ceux qui ont fait ça… Ceux qui ont fait ça… On les appelle la Guilde d’Ealaa. Leur chef s’appelle Valentin. Il… ne faut pas qu’il mette la main sur toi. À aucun prix, tu m’entends ? »
« Quoi ? Je ne comprends pas ! Ça n’a pas de sens ! Qu’est-ce qu’il se passe ? »
Tout va trop vite, tout s’embrouille et pourtant, au milieu de toute cette confusion, ses mots se gravent dans un recoin de mon esprit, comme au fer rouge. Il maintient mes mains contre la bouillie sanguinolente qu’est devenu son plexus solaire. Sa voix devient de plus en plus faible, sa respiration de plus en plus laborieuse mais il continue à parler :
« Je sais… On pensait avoir plus de temps… Du temps pour t’expliquer tout ça… Pour… Pour te préparer… Et te convaincre de t’entraîner… »
« Quoi ? Mais pourquoi ? Expl… »
Il embrasse ma main et y glisse quelque chose de froid en m’adressant de nouveau un sourire triste.
« Je t’aime, petite sœur. Je suis fier de toi. N’oublie jamais qui tu es, ou combien tu as été aimée. Je t’aime… »
Et juste comme ça, l’être incroyable qu’était mon frère rend son dernier soupir, mes mains pressées contre ses lèvres. Le vide se fait dans mon esprit, percé par un hurlement inhumain résonnant dans l’espace. Il me faut quelques secondes pour me rendre compte qu’il est sorti de ma propre gorge. Et au son de ce cri de bête blessée, l’atrocité de la situation me saute aux yeux du fond de mon brouillard teinté de rouge : je suis orpheline. De père, de mère, de sœurs et de frère. Ils ont été assassinés. Mes sœurs, si aimantes, qui ont partagé ma vie et qui m’ont élevée pendant quatorze années, disparues. Mon père et ma mère qui, même à l’autre bout du continent, étaient en contact avec nous et s’assuraient que nous ne manquions de rien, évanouis dans le néant. Et là, là dans mes bras, me trempant de sang, se trouve le corps de mon Ash. Ash, mon frère adoré, celui qui a rempli le rôle de père bien plus que mon actuel géniteur. Celui qui m’a encouragée, qui a soufflé sur mes paupières pour chasser mes cauchemars, celui qui était toujours là pour moi, pour me réconforter ou pour m’aider à faire des bêtises. Me penchant, je le sers contre moi et le berce, pleurant et poussant des lamentations. Mon monde vient de s’écrouler. Je ne vais pas y arriver. Faites que je meure. Pitié. Tuez-moi et laissez-moi prendre leur place. Je ne peux pas être reine. Je suis trop irresponsable. Pitié. Je me détruirais, je laisserais le monde me piétiner et je m’arracherais volontiers le cœur si cela peut les ramener. Pitié. Je ne veux pas être seule. Pitié. Ne me laissez pas…
Une main sur mon épaule. Il y a une main sur mon épaule. Et quelqu’un me parle. Gentiment. Doucement. Comme à un animal blessé qu’on essaie d’approcher sans se faire arracher la tête. Et on me secoue légèrement. Une voix familière transperce le brouillard régnant dans mon esprit. Green.
« Cousine ? Tory ? Toryianna ? C’est fini maintenant… Il faut que tu le lâches, tu comprends ? Viens avec moi, Tory-jolie. Lâche-le. Allez, suis-moi. »
C’est vrai, je tiens encore son cadavre dans les bras. Je le pose doucement sur le sol, embrassant une toute dernière fois son front et repoussant ses cheveux poissés et rouges en arrière. Tremblante, je laisse mon cousin m’aider à me relever, et il passe un bras autour de mon épaule en signe de soutien (et probablement pour m’empêcher de tomber). Devant moi, un attroupement de personnes en piteux état (et qui pourtant doivent renvoyer une bien meilleure image que moi – moins de sang sur eux – ce qui en dit long sur mon aspect) me fixent en silence pendant quelques secondes, avant de lancer en cœur et d’une voix forte, telle une sinistre chorale :
— Le roi est mort ! Vive la reine ! Le roi est mort ! Vive la reine ! le roi est mort ! Vive la rei…
Un calme surnaturel se répand dans mon corps et dans mon cerveau. Mes pensées sont bien ordonnées. Et mes émotions sont anesthésiées. Bien. Cela va être utile dans les prochaines heures. Je laisse docilement Green me guider à travers la pièce ravagée, l’objet qu’Ash m’a donné toujours serré dans le creux de ma main. Et alors que nous passons la porte, j’entends encore résonner leurs paroles, qu’ils récitent comme une litanie, qui s’enfonce profondément et douloureusement dans mon cœur, encore insensible :
« Le roi est mort ! Vive la reine ! »
Lucas
Un cri horrible me réveille. Un tel cri n’a pu être poussé que par un être dont le cœur vient d’être brisé. Mais où est-ce que je suis, putain ? Peut-être que je suis au repaire et que je me suis endormi pendant une garde ? Parfois il arrive qu’on torture des prisonniers dans les geôles et que de tels cris résonnent dans tout le bâtiment. Mais non, je réalise en ouvrant les yeux. Je suis couché sur le sol, parmi les cendres, les débris et le sang. Une douleur lancinante me vrille le crâne et tout me revient : la mission, la bombe, le baiser… Ô putain de merde, la garce ! Elle m’a assommé ! Et aucun de mes hommes n’a pensé à me réveiller ! Alors là, c’est la meilleure ! Je fais une sieste pendant l’une des nuits les plus décisives de ma vie ! La réalisation de ce qui s’est passé achève de me réveiller tout à fait, m’ancrant violemment dans la réalité. Ça doit être cette putain de princesse qui a crié. Me relevant, je l’aperçois. Elle est à genoux dans une flaque de sang, au milieu des cadavres de sa famille, et elle pleure en berçant doucement le corps de son frère, pressé contre son cœur. Je ricane, et, ignorant la pointe de culpabilité dans ma poitrine devant ce triste spectacle, je hurle pour annoncer le repli. Après tout, la nuit est loin d’être finie et nous avons beaucoup à faire avant que le soleil ne se lève. Jetant un dernier regard en arrière sur la princesse éplorée, je me transforme, savourant la brève douleur du changement et m’élance dans la nuit, suivi par mes compagnons.