Chapitre 5

Elle avait repris ses livres après ce jour-là. Elle cherchait seulement à glisser un peu d'air dans sa vie trop pâle, à se donner une petite échappatoire en douce. Tant qu'elle avait quelque chose à faire, elle n'aurait plus le loisir de se laisser atteindre chaque fois que cette phrase lui revenait en tête.

Elle n'aurait jamais imaginé que ces instants à elle, ces heures passées à s'accrocher à ses études, deviendraient un jour sa planche de salut.

Demain, elle voulait vraiment réussir son examen.

Elle voulait partir d'ici, très loin, le plus loin possible.

Rien qu'en y pensant, son cœur se serrait encore, douloureusement.

Elle n'arrivait même plus à savoir si cette douleur venait de lui, ou de ces cinq années qu'elle avait gâchées pour rien.

Mais ça n'avait plus d'importance. Ce qui comptait maintenant, c'était qu'elle refusait de s'enfoncer encore dans cette peine. Même si cette douleur mettrait longtemps à s'apaiser, elle voulait se tendre la main, se sortir elle-même du gouffre.

Elle a commandé quelque chose à manger, un dîner léger, un kit de vêtements jetables.

Puis elle a appelé la réception pour demander un service de réveil pour le lendemain matin.

Ensuite, elle s'est forcée à aller dormir.

Et peut-être parce qu'elle n'avait pas fermé l'œil la nuit précédente, cette nuit-là, elle a dormi étonnamment bien.

Le lendemain, elle s'est réveillée à l'heure prévue et a rallumé son téléphone.

Une avalanche de messages a défilé aussitôt, la vibration ne s'arrêtait plus, et tous venaient de la même personne : Clément.

Elle ne les a pas lus. Elle avait peur que ça lui brouille l'esprit avant l'examen.

Elle a pris un petit-déjeuner rapide à l'hôtel, puis, une fois prête, elle est partie en direction du centre d'examen. L'hôtel se trouvait tout près du lieu du test IELTS, à cinq minutes de marche à peine.

À peine sortie, son téléphone s'est mis à vibrer dans sa main.

Clément l'appelait.

La panique l'a saisie. Elle a failli faire tomber son portable, a refusé l'appel en vitesse, puis l'a éteint une nouvelle fois.

Quand elle est sortie du centre d'examen, son cœur battait encore à tout rompre.

Mais cette fois, c'était de la joie.

Elle avait l'impression d'avoir plutôt bien réussi.

L'examinateur de l'oral avait discuté avec elle en souriant du début à la fin, elle avait compris l'essentiel de la partie compréhension orale, et la lecture comme l'écriture s'étaient déroulées sans accroc.

Elle n'osait pas imaginer son score, mais au moins, elle avait tout terminé.

Elle n'était pas aussi nulle qu'elle l'avait cru.

Elle avançait seule sur le trottoir, la tête baissée, repassant mentalement chaque détail de l'examen, jusqu'au moment où une paire de chaussures en cuir est apparue juste devant elle.

Elle ne s'attendait pas à ce que quelqu'un se poste exprès sur son passage, elle n'a pas eu le temps de ralentir et elle lui est rentrée dedans.

Si cette personne ne l'avait pas retenue, elle serait tombée.

Et cette personne était justement celle qu'elle ne voulait absolument pas voir.

Clément.

« Jeanne ! »

Elle voyait bien qu'il était en colère, mais il essayait malgré tout de retenir cette montée de rage.

« Jeanne, pourquoi tu ne rentres pas à la maison ? » a-t-il demandé en posant ses mains sur ses épaules. Il avait adouci sa voix, comme d'habitude, si calme, si douce.

Dans la tête de Jeanne, une seule pensée tournait :

« Pourquoi je ne rentre pas ? Tu ne le sais vraiment pas ? »

Mais elle n'avait pas le temps de s'expliquer. Son sac venait de tomber par terre, le rabat s'était ouvert, et le stylo de son examen IELTS dépassait légèrement.

Elle ne voulait absolument pas qu'il découvre qu'elle passait l'examen IELTS.

Elle a repoussé sa main d'un geste brusque, puis s'est accroupie pour remettre le stylo au fond du sac et refermer celui-ci en vitesse.

« C'était quoi ? » a-t-il demandé en baissant les yeux vers son sac.

« Rien... juste un stylo », a-t-elle répondu, feignant la tranquillité alors que ses doigts blanchissaient autour de la lanière.

« Donne-le-moi. »

Non. Il ne fallait surtout pas qu'il voie ce stylo.

Elle a serré le sac contre elle.

« Pourquoi tu veux un stylo ? »

« Donne-moi ton téléphone. »

Elle est restée figée une seconde, puis elle a pris son portable dans le sac et le lui a tendu.

Le téléphone était éteint.

Il a juste posé les yeux dessus avant de le lui rendre.

« Je t'ai appelé des dizaines de fois, je t'ai envoyé des messages. Pourquoi tu ne répondais pas ? Tu es encore fâchée ? »

Elle a serré son téléphone dans sa paume. Elle s'est dit en silence : « Heureusement... il n'a pas fouillé. Si jamais il tombait sur mes mails, sur la convocation du test... »

Si c'était vraiment juste pour ça...

Elle n'avait même plus envie de se mettre en colère. Elle voulait juste partir, partir très loin.

Et maintenant qu'elle le voyait de nouveau, ce désir de s'éloigner n'en devenait que plus violent.

Il a cru, en la voyant se taire, qu'elle était vraiment encore fâchée. Il a laissé échapper un soupir.

« Jeanne, d'habitude tu es si raisonnable. Pourquoi, cette fois, tu refuses même de rentrer à la maison ? »

Jeanne en aurait juré : elle ne voulait vraiment plus se mettre en colère pour ces histoires. Mais cette phrase-là, même un saint ne l'aurait pas supportée.

« Donc, ce qui s'est passé hier, c'était encore ma faute ? » a-t-elle dit, la voix serrée, prête à éclater. « C'est moi qui ne suis pas raisonnable ? J'aurais dû entrer, applaudir Arnaud et lui dire : bravo, tu imites tellement bien ? »

Une gêne a traversé le visage de Clément.

« Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je veux dire que... tu ne peux pas contrôler ce que les autres racontent. Tu n'as pas à prendre leurs paroles... »

« Moi je ne peux pas, mais toi tu pouvais ? » Elle l'a fixé droit dans les yeux. « Et toi, tu faisais quoi, à ce moment-là ? Toi et ta Clio, enlacés et morts de rire. »

« Jeanne ! »

Son expression a changé brusquement. Pour la première fois, une vraie colère a traversé son regard.

Jeanne a compris.

Le nom Clio, c'était son point faible, son interdiction absolue.

À quoi bon continuer ?

Elle a serré son sac contre elle et l'a dépassé pour reprendre sa route.

Mais il a tendu le bras et l'a enserrée par la taille, la retenant contre lui.

« Je suis désolé, Jeanne... » a-t-il soufflé d'une voix basse. « C'est de ma faute. J'ai parlé trop fort. Je ne veux pas que tu te méprennes sur Clio. On est juste des amis, rien de plus. Je la considère comme une vraie pote, quelqu'un de très proche. Elle n'est même pas encore mariée. Ce que tu as dit... peut lui porter préjudice. »

Jeanne n'y comprenait rien.

Ce n'était pourtant pas elle qui avait posé la tête sur l'épaule de quelqu'un. Claire s'était collée à lui sans la moindre gêne et maintenant ils avaient peur que ça se sache ?

Elle a juste laissé échapper un « oh » sans même lever les yeux.

« Jeanne... » Il sentait son indifférence. « Pourquoi tu restes fâchée ? Tu pars à l'hôtel toute seule, tu ne rentres même pas chez nous. Je n'ai rien dit pourtant. Et toi, tu continues encore ? »

Eh bien oui.

Encore une fois, tout était de sa faute.

« Jeanne, ne te fâche plus. On va d'abord déjeuner, d'accord ? Ensuite je t'accompagne faire quelques courses, si tu veux. »

Jeanne y a pensé une seconde. Pourquoi pas. Elle avait quelque chose à lui dire.

Clément l'a emmenée dans un restaurant tout proche.

En entrant, sous le regard du serveur, son vieux réflexe est revenu. Elle a failli baisser la tête, relever un peu son col, et se glisser derrière lui pour cacher sa démarche irrégulière.

Puis, immédiatement, elle s'est ressaisie.

Inutile.

De toute façon, elle ne comptait plus être « à la hauteur » pour lui.

Ils se sont installés à une table.

La carte était déjà là, et en la parcourant rapidement, Jeanne a compris que presque tous les plats proposés étaient épicés.

Clément, lui, ne s'en rendait même pas compte.

Il a poussé la carte vers elle avec son éternelle douceur.

« Jeanne, choisis ce que tu veux. Ici, tout est bon. »

Un sourire amer lui a effleuré les lèvres.

Clément n'avait jamais su qu'elle ne supportait pas le piment.

Et si, à la maison, les repas étaient toujours épicés, c'était uniquement parce que lui en raffolait.

« Clément, je n'ai pas faim. » Elle n'a pas ouvert la carte. « J'ai quelque chose à te dire. »

« Quoi ? »

Il a esquissé un léger sourire.

« Tu veux aller où ? Je viens avec toi. J'ai toute la journée. Cet après-midi, je t'emmène te promener, et ce soir on passe chez tes parents pour dîner. »

Jeanne a fixé son sourire presque imperceptible. Rien qu'en pensant à ce qu'elle allait lui dire, une amertume sourde lui a serré la poitrine.

Chapitre 6

« Clément... » Sa voix s'est brisée malgré elle.

« Hein ? Jeanne ? »

Il a pris sa main entre les siennes.

« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu veux pleurer ? Pleure si tu en as besoin, ne te retiens pas. »

Sa voix était d'une douceur... une douceur presque irréelle.

La même que ce jour où elle était sortie du bloc opératoire, il l'avait accompagnée jusqu'à sa chambre avec l'infirmière, veillant à son chevet, et lui murmurant, comme une caresse :

« Jeanne, ça fait mal ? Si ça fait trop mal, pleure, ne te retiens pas. »

À l'époque, elle croyait que cette tendresse-là était un baume, un antidouleur. Il lui avait fallu des années pour comprendre que la douceur d'un homme, sa compassion, ne se transformaient jamais en amour.

Jamais.

« Clément, je veux divorcer. »

Elle l'a dit d'une voix basse, en retirant sa main. Le picotement lui a brouillé les yeux.

Il a froncé les sourcils. Il ne s'attendait clairement pas à ça.

Un bref silence est tombé entre eux. Puis Clément a fait signe au serveur d'apporter une carafe d'eau.

Il a rempli lentement le verre posé devant lui, comme s'il voulait se donner une contenance.

Puis, d'une voix douce, il a soufflé :

« Jeanne, je sais que tu es encore énervée, mais parler de divorce, ce n'est pas raisonnable. Si tu divorces, tu vas faire quoi ? Comment tu vas vivre toute seule ? »

La respiration de Jeanne s'est emballée. Depuis cinq ans, aux yeux de tout le monde, elle n'était que son ombre. Sans lui, elle n'était rien.

Et, pire encore, lui aussi pensait la même chose.

« Je peux très bien y arriver ! »

Pour la première fois, elle a relevé la tête devant lui, pour la première fois, elle essayait de défendre sa propre valeur.

Mais Clément s'est contenté d'esquisser un sourire, un sourire qui lui disait qu'elle ne comprenait rien.

Il a poussé doucement le verre vers elle, comme si elle était un enfant qu'on devait calmer.

« Bois un peu. Je veux bien que tu sois fâchée encore un moment, mais après le repas, on passe à autre chose. »

« Je ne suis pas fâchée. Je veux vraiment divorcer ! »

Elle ne trouvait même plus les mots pour lui faire comprendre que ce n'était pas un caprice.

« Jeanne. »

Il a pris une longue inspiration.

« Écoute, j'ai annulé deux réunions et un rendez-vous d'affaires juste pour être avec toi aujourd'hui. Demain et après-demain, je n'aurai peut-être plus autant de temps. Je vais te le redire une fois : Clio est l'amie de tout le groupe. Pour moi, elle vaut autant qu'Arnaud ou les autres. Je la traite comme je traite mes potes, ni plus ni moins. Et elle t'aime bien, elle a toujours voulu être proche de toi.

Avec cette attitude, je fais comment, moi, pour vous mettre en face à face ? »

« Tu n'as pas besoin de le faire. »

Jeanne n'a jamais cru une seconde que Claire voulait vraiment être son amie.

« Jeanne ! »

La voix de Clément a monté d'un cran. Elle le savait bien, dès qu'il s'agissait de Claire, il n'était plus aussi patient.

À ce moment-là, les plats sont arrivés.

Clément avait commandé pour deux, il a fait glisser doucement une assiette jusqu'à Jeanne.

« Mange un peu. Après, on ira faire un tour au centre commercial. On achètera ce que tu veux. Et ce soir, on passe chez tes parents. Ça fait combien de temps que tu n'es pas allée les voir ? »

Jeanne, elle, refusait désormais de se faire du mal.

Elle a pris ses couverts. Quoi qu'il arrive, elle devait au moins bien manger. Ce n'était pas son estomac qui devait payer pour tout ça.

« Voilà. »

La voix de Clément s'est faite douce à nouveau.

« Et ces histoires de divorce, n'en parle plus jamais. »

Elle a marqué une courte pause, puis a baissé la tête et a repris quelques bouchées en silence.

Après le repas, elle n'avait aucune envie de marcher dans les magasins. Mais Clément avait insisté. Il l'a emmenée directement en voiture jusqu'au centre commercial.

En cinq ans de mariage, il ne l'avait presque jamais accompagnée dans les magasins. Et s'ils sortaient ensemble en public, c'était encore plus exceptionnel.

La lumière du centre commercial, même en plein jour, était éblouissante.

Jeanne n'y était pas habituée.

Elle a serré son sac contre elle et a marché prudemment dans l'ombre de Clément.

Le rez-de-chaussée regroupait les stands de maroquinerie de luxe, de montres et de bijoux.

« Tu veux regarder quelque chose ? » a demandé Clément en se tournant vers elle.

Elle, elle ne voulait rien acheter. Elle voulait juste rentrer chez elle.

Mais elle n'avait même pas ouvert la bouche qu'une voix, au loin, a appelé :

« Monsieur Weyland ! »

Clément s'est retourné.

« C'est un nouveau partenaire. Je vais aller le saluer. »

Puis, avant de s'éloigner :

« Promène-toi un peu, d'accord ? Je te retrouve après. »

Les clients de Clément, elle ne les connaissait jamais. Elle l'a regardé serrer la main d'un homme un peu plus loin, puis elle est restée immobile.

Avec toute cette richesse autour d'elle, elle n'avait envie de rien.

« Madame, c'est à vous. »

La vendeuse venait de lui parler.

Jeanne a baissé les yeux : elle s'était retrouvée sans le vouloir dans la file d'attente d'une boutique de luxe.

« Ah... non, merci. » a-t-elle répondu, avant de s'écarter aussitôt.

Elle a marché sans but à travers les galeries lumineuses.

Puis, au détour d'un comptoir de montres de marque, elle a aperçu une silhouette qu'elle connaissait trop bien : Claire.

Son regard s'est accroché au logo du comptoir, et quelque chose en elle est tombé d'un coup, lourdement. Comme tirée par un fil invisible, elle s'est avancée vers le stand.

Claire n'était pas seule. Arnaud se tenait à ses côtés.

Et plus elle s'en approchait, plus leurs voix devenaient claires.

« Si ça te plaît, prends-la. »

C'était la voix d'Arnaud.

Claire a répondu tout de suite :

« Oh non, ça ne se fait pas. Elle est vraiment trop chère. Même si Clément m'a donné sa carte secondaire en me disant d'en profiter, je n'ose pas acheter quelque chose d'aussi cher... »

Jeanne s'est arrêtée net. Impossible de faire un pas de plus. Une lourdeur soudaine lui a envahi la poitrine.

Sa carte secondaire.

La carte secondaire de Clément.

Arnaud a poursuivi :

« S'il te l'a donnée, c'est pour t'en servir. Depuis quand Clément dit une chose et pense l'inverse ? On se connaît depuis des années. Tu sais bien comment il est. S'il te l'a donnée, c'est qu'il le pensait vraiment. »

« C'est vrai... »

Claire a levé le poignet, faisant tourner la montre sous tous les angles pour la montrer à Arnaud.

Jeanne l'a vue, elle aussi.

« Elle est belle, non ? Arnaud ? Je l'adore, vraiment. Déjà à la fac, j'adorais ce modèle. À l'époque, Clément m'avait promis de me l'offrir pour mon diplôme. Et après... »

Après ?

Jeanne a senti un sourire amer lui traverser le cœur.

Après, oui.

Chaque année, pour son anniversaire ou pour leur anniversaire de mariage, Clément lui offrait exactement la même montre.

Elle avait toujours cru qu'il manquait d'attention.

Elle croyait que, même s'il n'y mettait pas d'amour, au moins il se souvenait des dates. Au moins il faisait un effort.

Mais non.

Clément n'était pas inattentif. Il n'était pas distrait.

Au contraire. Il était très attentif. Beaucoup trop attentif.

Seulement ce qu'il gardait en tête, ce qu'il portait dans son cœur, ça n'avait jamais été elle.

« Alors là, Clem tient enfin sa promesse. Tu veux cette montre ? Tu peux l'acheter, peu importe le prix. Tout ce que tu aimes, il peut te l'offrir », a insisté Arnaud.

« Alors, je la prends ? »

Claire est visiblement tentée.

Un peu plus loin, Clément venait de terminer sa conversation avec son partenaire. L'homme expliquait qu'il passait prendre sa femme au centre commercial, et en apprenant que Clément accompagnait lui aussi sa femme, il avait proposé d'aller la saluer.

Jeanne, voyant Clément s'avancer dans sa direction, a aussitôt reculé derrière une colonne en marbre pour se cacher.

Claire, elle, avait déjà repéré Clément. Elle a levé le bras en criant :

« Clem ! Je suis là ! Viens ! »

Depuis sa cachette, Jeanne a vu Clément et son partenaire changer de direction et se diriger droit vers Claire.

Claire a aussitôt attrapé le bras de Clément et s'est mise à le secouer comme une enfant gâtée.

« Clem, je veux cette montre, tu es d'accord ? »

« Bien sûr. »

Le regard de Clément s'est adouci d'un coup, brillant d'une tendresse que Jeanne n'avait jamais vue pour elle.

Ce sourire, cette lumière dans ses yeux, tout son visage semblait revivre. Rien à voir avec la froideur qu'il affichait toujours à la maison.

« Merci, Clem ! Je vais aller payer alors ! »

Claire a agité la carte secondaire qu'il lui avait donnée, fière comme tout.

Le partenaire, témoin de la scène, a éclaté de rire :

« Monsieur Weyland et Madame Weyland, quel couple aimant, c'est beau à voir. »

Monsieur Weyland ? Madame Weyland ?

Clément et Claire ont tous les deux sursauté, mais aucun des deux n'a corrigé.

Chapitre 7

Jeanne a regardé Clément et Claire se remettre de leur gêne en quelques secondes. Très vite, ils ont retrouvé leur aisance, parlant et riant avec leur partenaire comme si ce nouveau statut leur convenait parfaitement.

Ils allaient tellement bien ensemble.

Jeanne a pris une photo en silence. Puis, en se tournant pour partir, la petite épingle qu'elle gardait enfouie au fond du cœur s'est remise à piquer. Une douleur fine lui a serré la poitrine, jusqu'à lui picoter le nez.

« Jeanne ! »

Elle était sur le point de quitter le centre commercial quand une voix l'a appelée.

Elle s'est retournée. Sur l'escalator qui descendait, quelqu'un lui faisait de grands signes.

C'était son professeur !

Son ancienne prof du département de danse.

Élise Chabot.

« Madame Chabot ! »

La surprise a illuminé son visage.

Élise est descendue de l'escalator presque en courant et s'est avancée jusqu'à Jeanne. Elle lui a attrapé les deux mains, tout sourire.

« J'ai cru te reconnaître, je me suis dit : si j'appelle, c'est peut-être elle ! Et c'était bien toi ! Comment tu vas ? Ça fait cinq ans qu'on ne s'est pas vues. »

Le cœur de Jeanne s'est serré.

Cinq ans...

Et elle avait l'impression d'être devenue une coquille vide.

Avec quel visage pouvait-elle revoir sa prof ?

« Tu es pressée ? Si tu as un peu de temps, on peut aller prendre un café. »

Élise lui tenait toujours les mains, douce et chaleureuse.

Elle n'était pas pressée. Autrefois, elle aurait sûrement trouvé une excuse, trop honteuse, trop enfermée dans son propre silence pour revoir les gens du milieu de la danse.

Mais depuis qu'elle avait rouvert cet ancien album de vidéos, on aurait dit qu'une fissure s'ouvrait dans son ciel sombre.

Et à travers cette fissure, elle avait senti la lumière revenir.

Jeanne a hoché la tête.

« D'accord, Madame Chabot. »

Ses yeux se sont légèrement embués, sans qu'elle sache vraiment pourquoi.

Élise l'a entraînée vers un café au centre du rez-de-chaussée.

« Madame Chabot, les camarades, ils vont bien ? »

Cela faisait tellement longtemps qu'elle avait quitté ce monde-là.

Elle avait quitté tous les groupes, effacé tous les contacts, comme si cette partie de sa vie ne lui appartenait plus depuis longtemps.

Élise l'a observée avec une attention aiguë.

« Tu veux vraiment savoir ? »

Élise connaissait son histoire. La jeune fille qui devait être admise en master, et qui, du jour au lendemain, avait renoncé à sa place.

Elle s'en souvenait.

Elle était même allée jusqu'à Merazur pour la voir à l'époque.

Jeanne a hoché la tête avec force.

Alors Élise a commencé à parler.

Cinq ans...

Cinq ans suffisaient largement pour changer une vie.

Les anciens camarades de Jeanne avaient tous avancé. Certains avaient intégré une troupe de danse et étaient devenus solistes, d'autres étaient partis à l'étranger et avaient déjà obtenu leur doctorat, d'autres encore étaient restés à l'école, devenus professeurs à leur tour, transmettant leur passion à une nouvelle génération.

Chacun avait fait un pas décisif sur sa propre trajectoire.

Sauf elle.

Mais aujourd'hui, quelque chose avait bougé en elle. Elle le sentait.

À partir de maintenant, elle ne resterait plus à terre. Même si elle ne pouvait plus danser, elle trouverait sa place. Elle avancerait, coûte que coûte.

« Madame Chabot, moi aussi, j'ai enfin quelque chose à vous dire. »

Ses yeux la brûlaient, et elle avait l'impression de ne pas être à la hauteur des attentes de son enseignante.

« Je t'écoute. »

Le sourire d'Élise était exactement le même qu'autrefois.

Jeanne s'est penchée vers elle pour lui confier qu'elle allait partir étudier à l'étranger.

« Mais c'est formidable ! Je m'y attendais, tu sais. Mes élèves finissent toujours par se relever. »

Élise lui a serré les mains, émue.

« Et ça tombe bien : nous partons bientôt en tournée aux États-Unis.

Viens avec nous. Ça te fera du bien de voir autre chose, et tu t'habitueras un peu à la vie là-bas. »

« Mais... ma jambe... »

Elle n'était même pas sûre de pouvoir suivre le rythme. Danser, c'était impossible. Marcher, elle le faisait déjà plus lentement que les autres. Son master, elle l'avait choisi en théorie justement pour s'adapter.

« Il n'y a rien d'impossible ! »

La voix d'Élise est devenue ferme et sûre.

« Si tu n'avais pas eu cet accident, tu serais aujourd'hui dans la Compagnie des Jeunes Danseurs. Alors cette fois, tu viens quand même. Pas pour danser, pour donner un coup de main. Régie, coulisses, maquillage... ce que tu veux. »

Élise ne l'avait pas regardée comme quelqu'un de diminué.

Jeanne a souri sans le vouloir. Elle aimait qu'on ne la voie plus comme quelqu'un de faible. Elle ne pouvait plus danser, mais elle pouvait encore faire d'autres choses. Ce n'était pas parce que ses jambes étaient blessées qu'elle valait moins.

...

Le téléphone d'Élise a vibré juste après qu'elle a parlé. Elle a regardé l'écran puis a levé les yeux vers Jeanne.

« C'est mon mari. Ça te va s'il nous rejoint pour un café ? »

Jeanne a souri.

« Bien sûr que oui. »

Elle avait pourtant un peu peur. Cinq ans de vie fermée l'avaient coupée du monde et elle n'était plus habituée à rencontrer des inconnus. Mais il fallait bien qu'elle avance.

« Alors je lui dis de venir », a dit Élise en envoyant le message.

Jeanne n'aurait jamais imaginé que le mari d'Élise était en réalité le nouveau partenaire de Clément, celui qu'elle avait vu un peu plus tôt.

« Il est venu à Merazur pour ses affaires. Moi, je suis venue passer quelques jours avec lui. Je ne pensais pas te croiser ici, c'est une vraie surprise pour moi. »

Élise disait cela en présentant son mari, pendant que Jeanne voyait Clément, Claire et le mari d'Élise s'avancer vers leur table.

Ils ont fini par arriver devant elle.

Jeanne est restée assise. Elle a vu les visages de Clément et Claire se tendre d'un coup, comme s'ils ne savaient plus quoi faire.

Laurent Chabot, le mari d'Élise, a tiré une chaise.

« Venez, asseyez-vous. Voici ma femme, Élise Chabot. Elle enseigne la danse. Voici Monsieur Clément Weyland, mon partenaire sur ce projet. Et voici sa femme. »

Le mot « femme » a fait trembler la main de Clément. Claire n'osait plus bouger. Les deux fixaient Jeanne avec un mélange de tension et de panique.

Jeanne les a regardés calmement. Elle a souri, très légèrement.

« Jeanne, je te présente mon mari, Laurent Chabot » a dit Élise en se tournant vers elle. Elle a ensuite montré Jeanne du doigt en souriant. « Et voici mon étudiante. À l'époque, elle était la plus susceptible de gagner le Prix Étoile-Jeunesse »

En entendant le nom du prix, le regard de Clément s'est éteint d'un coup. Il a baissé les yeux, comme s'il voulait regarder les jambes de Jeanne.

Jeanne l'a vu. À ce moment-là, ses yeux à lui ne contenaient que de la douleur.

Bien sûr qu'il avait mal.

Si elle n'avait pas eu cet accident, il ne l'aurait jamais épousée. Et aujourd'hui, la femme à son côté aurait pu être sa vraie épouse.

« Madame Chabot, Monsieur Chabot... en fait, c'est moi qui... »

Jeanne a souri en parlant.

« Ah ! »

Claire a poussé un cri juste au moment où Jeanne allait continuer. Le son était aigu et coupait la phrase net.

Jeanne s'est arrêtée. Claire venait de renverser sa tasse de café, le liquide lui a coulé sur les mains puis sur le devant de son chemisier.

« Je... je suis désolée, vraiment, je suis désolée. »

Elle a attrapé des serviettes et s'est mise à essuyer à la hâte.

« Ce n'est rien », a répondu Élise en lui tendant d'autres serviettes, sans comprendre ce qui se passait.

Une simple tasse de café avait suffi à interrompre Jeanne.

Mais si Jeanne avait voulu continuer, est-ce qu'on aurait vraiment pu l'arrêter ?

En face d'elle, Clément a levé les yeux. Il lui a lancé un regard suppliant, a secoué doucement la tête et a articulé en silence :

« Ne dis rien. Ne dis rien. »

Jeanne, au fond, ne comptait pas vraiment tout avouer. Elle a juste lâché une demi-phrase pour le plaisir de voir Clément et Claire perdre complètement leurs moyens.

Dans ce petit café, certains étaient au bord de l'explosion et d'autres restaient parfaitement tranquilles.

Au moment où Jeanne prenait sa tasse, Élise a soudain remarqué sa main.

« Jeanne, tu portes une alliance ? Tu es déjà mariée ? Ton mari, c'est qui ? »

Cette question est tombée comme une bombe, et l'atmosphère a changé immédiatement. En face, Clément et Claire ont blêmi d'un coup.

Jeanne a baissé les yeux vers la main de Clément, posée près de sa tasse. Un sourire franchement ironique lui a effleuré les lèvres.

Lui, il ne portait jamais son alliance. Après la cérémonie, il l'avait retirée, puis elle avait simplement disparu, sûrement oubliée quelque part, à prendre la poussière depuis des années.

« Oui. Je suis mariée depuis cinq ans », a répondu Jeanne d'un ton calme. « Mon mari s'appelle Weyland. Oui... comme Monsieur Weyland. »

« Quel hasard... »

Clément s'est empressé d'ajouter. Le sous-entendu était évident : Arrête-toi là.

« Oui. Il travaille aussi dans les affaires, mais pas à l'échelle de Monsieur Weyland. »

Jeanne a pris une gorgée de café.

À travers le bord de sa tasse, elle a clairement vu Clément relâcher un souffle qu'il retenait.

« C'est une coïncidence incroyable. Tu n'auras qu'à l'inviter la prochaine fois, ton mari. On prendra un café tous ensemble », a proposé Laurent, très respectueux parce que Jeanne était l'élève d'Élise.

Le visage de Clément a changé une nouvelle fois.

Jeanne, honnêtement, a trouvé tout ça vraiment drôle. En cinq ans de mariage, Clément n'avait jamais montré autant d'expressions qu'en un seul après-midi.

Avec la tension qui montait, Clément ne tenait plus en place. Après quelques échanges, il a prétexté une affaire urgente pour partir.

Mais il ne voulait pas laisser Jeanne seule ici, il avait trop peur qu'elle raconte n'importe quoi. Il lui a lancé un regard appuyé pour qu'elle vienne aussi.

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La Cinquième Année avec Monsieur Weyland

Chapitre 5
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