Chapitre 1

Le jour où Jeanne Vidal et Clément Weyland ont fêté leurs cinq ans de mariage, Claire Lefèvre, la femme que Clément n'avait jamais vraiment oubliée, est rentrée de l'étranger.

Le soir même, Jeanne a trouvé Clément enfermé dans la salle de bain, en train de se caresser en chuchotant le prénom de Claire.

Là, elle a compris pourquoi, en cinq ans, il ne l'avait jamais touchée.

« Jeanne, Clio est revenue seule. Elle traverse une période difficile. Je fais juste ce qu'un ami ferait. »

Elle : « D'accord. »

« Jeanne, j'ai promis à Claire de l'accompagner sur une île pour son anniversaire. Je respecte juste ce que j'ai dit à l'époque. »

Elle : « Très bien. »

« Jeanne, pour ce gala, j'ai besoin de quelqu'un qui tienne vraiment la route. Et Clio correspond mieux à ce rôle que toi. »

Elle : « Vas-y. »

Quand Jeanne n'a plus crié, n'a plus pleuré, n'a plus fait le moindre reproche, c'est là que Clément a commencé à s'inquiéter.

« Jeanne, pourquoi tu ne te mets plus en colère ? »

Pourquoi ?

Parce qu'elle allait partir.

Fatiguée d'un mariage qui ne menait plus à rien, Jeanne a appris l'anglais en secret, a passé l'IELTS en cachette et a envoyé ses dossiers de candidature pour partir étudier à l'étranger.

Le jour où son visa a été validé, elle a posé un dossier de divorce sur la table.

« Ne plaisante pas, Jeanne. Sans moi, tu comptes survivre comment ? »

Elle n'a rien répondu. Elle a pris son billet d'avion dans la foulée et a disparu de la vie de Clément.

La seule nouvelle qu'il a eue d'elle, c'était une vidéo qui faisait le buzz sur les réseaux : Jeanne, en rouge vif, dansant sous le ciel d'un autre pays.

Il a serré les dents.

« Jeanne, même au bout du monde, je viendrai te récupérer. »

La salle de bain résonnait du bruit léger de l'eau.

Clément Weyland était sous la douche.

Il était trois heures du matin.

Il venait tout juste de rentrer.

Jeanne Vidal se tenait devant la porte, les doigts légèrement serrés contre le chambranle. Elle voulait lui parler d'une chose importante. Elle était un peu nerveuse, ne sachant pas s'il accepterait ce qu'elle s'apprêtait à lui dire.

Alors qu'elle réfléchissait encore comment aborder le sujet, des bruits étranges lui sont parvenus de l'intérieur.

Elle a tendu l'oreille. Et elle a compris.

Il se faisait plaisir lui-même.

Chaque souffle, chaque gémissement étouffé tombait comme un coup de masse sur sa poitrine, l'un après l'autre, jusqu'à ce que la douleur s'étende en elle comme une marée sombre. Elle avait l'impression de s'y noyer, incapable de reprendre son souffle.

Ce jour-là marquait pourtant leur anniversaire de mariage.

Cinq ans qu'elle avait épousé Clément.

Et ils n'avaient jamais partagé la moindre intimité de couple.

Alors, il préférait ça, plutôt que de la toucher ?

À mesure que sa respiration à lui devenait plus pressante, il a soudain laissé échapper un souffle brûlant, arraché à une retenue trop longue :

« Clio... »

Ce simple prénom l'a brisée net.

Un fracas muet a explosé dans sa tête, quelque chose en elle s'effondrait, se réduisant en une poussière invisible.

Elle a posé une main sur sa bouche pour étouffer le sanglot qui montait, puis elle a tourné les talons pour fuir. Mais à peine avait-elle fait un pas qu'elle a trébuché, heurtant le meuble du lavabo avant de s'effondrer au sol.

« Jeanne ? »

La voix de Clément venait encore du fond de la salle de bain. On sentait qu'il essayait de reprendre le contrôle, mais son souffle restait lourd, saccadé.

« Je... je voulais juste aller aux toilettes. Je ne savais pas que tu prenais ta douche... »

Elle a lâché ce mensonge maladroit en s'accrochant au lavabo, tentant de se relever dans la panique.

Plus elle se dépêchait, plus elle paraissait misérable. Le sol était trempé, le bord du lavabo aussi. Elle a fini par se mettre debout avec peine, juste au moment où Clément sortait.

Une bouffée de vapeur s'est échappée derrière Clément lorsqu'il est apparu. Son peignoir blanc était mal ajusté, passé à la hâte, mais la ceinture restait nouée avec une rigueur presque excessive.

« Tu es tombée ? Laisse-moi. »

Il a voulu la prendre dans ses bras.

Les larmes lui montaient aux yeux à cause de la douleur, mais elle a repoussé sa main, l'air embarrassé mais résolu.

« Non... non, ça va. Je peux marcher. »

Mais dès le pas suivant, elle a manqué de glisser encore une fois. Elle s'est alors réfugiée dans la chambre, boitant, trébuchant, presque en fuite.

Oui, fuite. Le mot convenait parfaitement.

Depuis cinq ans qu'elle était devenue Madame Weyland, elle ne faisait que ça : fuir.

Fuir le monde extérieur. Fuir les regards qui la jugeaient en silence. Fuir la compassion lourde comme du plomb, cette compassion qu'elle lisait dans les yeux de Clément — parce que la femme de Clément n'était qu'une boiteuse.

Comment une femme comme elle pouvait-elle être digne d'un homme comme lui, si brillant, si impeccable ?

Pourtant, autrefois, elle aussi avait eu deux belles jambes bien droites...

Clément est sorti à son tour, adoucissant la voix, visiblement inquiet :

« Tu t'es fait mal ? Montre-moi. »

« Non, vraiment. »

Elle s'est glissée sous la couette, recouvrant son corps et sa honte d'un même geste.

« Tu es sûre ? »

Il était sincèrement préoccupé.

« Oui. »

Elle a hoché la tête, toujours dos à lui.

« Tu dors déjà ? Tu voulais aller aux toilettes pourtant. »

« Ce n'est plus urgent... On se couche ? » a-t-elle murmuré.

« D'accord. Au fait, aujourd'hui, c'est notre anniversaire. Je t'ai acheté un cadeau. Tu verras demain si ça te plaît. »

« D'accord. »

Le cadeau était posé sur la table de chevet. Elle l'avait vu tout à l'heure. Elle n'avait même pas besoin de l'ouvrir pour savoir ce qu'il contenait.

Chaque année, la même boîte.

La même taille.

Et à l'intérieur, la même montre.

Dans son tiroir, avec les présents d'anniversaire, il y en avait déjà neuf.

Celle-ci serait la dixième.

La conversation s'est éteinte là. Il a éteint la lumière et s'est allongé à son tour.

Dans l'air flottait encore l'odeur humide de son gel de douche, une senteur tiède qui enveloppait la pièce. Mais Jeanne ne sentait presque pas le matelas s'affaisser. Sur un lit de deux mètres, elle occupait un bord, lui s'est installé tout au bout de l'autre côté, et entre eux, il restait assez d'espace pour qu'une troisième personne puisse dormir.

Personne n'a prononcé le nom de Clio. Personne n'a parlé de ce qui s'était passé dans la salle de bain. Comme si rien, absolument rien n'avait existé.

Elle est restée allongée sur le dos, raide, et sentait ses yeux la brûler douloureusement.

Clio. Claire Lefèvre. Celle qui avait partagé les années d'université de Clément. Son premier amour. La fille qu'il avait idéalisée.

Quand ils avaient obtenu leur diplôme, Claire était partie à l'étranger. Leur histoire s'était terminée là. Et Clément, lui, s'était effondré après leur rupture, passant ses nuits à boire, incapable de se relever.

Jeanne et Clément avaient été camarades au lycée. Elle l'admettait sans honte : à cette époque, elle l'aimait déjà en secret.

Lui, c'était le garçon le plus courtisé du lycée, brillant dans toutes les matières, ce prodige froid et impeccable dont tout le monde parlait.

Elle, de son côté, suivait un parcours de danse au conservatoire en parallèle du lycée. Jolie, bien sûr, mais dans un environnement où l'excellence académique attirait tous les regards, une fille absorbée par la danse pouvait facilement passer à côté de la lumière. Certaines la regardaient même avec une légère distance, comme si sa voie artistique la plaçait un peu « à part ».

Alors, son amour n'avait été qu'un secret bien gardé. Elle n'avait jamais imaginé qu'un jour, elle pourrait réellement se tenir devant lui.

Jusqu'à cet été-là.

Elle venait tout juste d'obtenir sa licence de danse à l'université et était rentrée chez elle pour les vacances, lorsqu'elle était tombée sur un Clément brisé, perdu dans l'alcool.

Ce soir-là, il était complètement ivre.

Il marchait en zigzag sur le trottoir, et en traversant la rue sans regarder les feux, une voiture avait surgi sans ralentir. Jeanne, qui le suivait de loin avec une inquiétude sourde, l'avait repoussé de toutes ses forces.

C'était elle qui avait reçu le choc.

Elle était l'étudiante en danse qui venait d'être admise en master. Elle, qui avait tout son avenir devant elle.

Cet accident avait brisé sa jambe.

Elle n'avait plus jamais pu danser.

Plus tard, Clément avait arrêté de boire. Puis il l'avait épousée.

Reconnaissant. Coupable. Toujours doux, toujours poli, toujours distant.

Toujours généreux aussi : des cadeaux, de l'argent, des compensations de toutes sortes.

Mais jamais... jamais d'amour.

Jeanne avait cru que le temps guérirait tout, qu'il adoucirait les blessures, qu'il effacerait les ombres.

Elle n'aurait jamais imaginé qu'après cinq ans, il porterait encore le prénom « Clio » si profondément en lui, au point que ce soit ce nom-là qui lui échappe quand il se donnait du plaisir.

Elle avait été naïve. Bien trop naïve.

Jeanne n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Elle avait relu au moins une centaine de fois ce mail dans son téléphone : l'offre d'admission d'une université étrangère pour un master.

C'était ce dont elle voulait parler à Clément ce soir-là — lui demander s'il accepterait qu'elle parte étudier à l'étranger.

Mais maintenant, il n'y avait plus rien à lui demander.

Cinq ans de mariage. Des nuits à se retourner sans trouver sa place. Et, à partir de ce moment-là, elle sentait que le compte à rebours pouvait commencer.

Quand il s'est levé, elle faisait semblant de dormir.

Elle l'a entendu dire à Monique, dans l'entrée :

« Ce soir j'ai un dîner. Dites à Madame de ne pas m'attendre, qu'elle se couche tôt. »

Après l'avoir prévenue, il était revenu dans la chambre jeter un dernier regard.

Sous la couette, le visage de Jeanne était caché, mais son oreiller, lui, était trempé.

Habituellement, avant qu'il parte au travail, elle préparait toujours sa tenue du jour : chemise, cravate, veste, tout soigneusement posé pour lui.

Mais pas aujourd'hui.

Il est parti choisir ses vêtements dans le dressing, puis il est sorti pour rejoindre l'entreprise.

Ce n'est qu'une fois la porte refermée qu'elle a ouvert les yeux. Ses paupières la brûlaient tant elles étaient gonflées.

L'alarme de son téléphone s'est mise à sonner.

Son rappel quotidien : l'heure de lire un peu d'anglais.

Depuis le mariage, à cause de sa jambe, elle passait près de 90 % de son temps enfermée. Elle ne sortait presque plus. Ses journées étaient découpées en petites tranches, chacune remplie de quelques activités pour ne pas sentir le vide.

Elle a éteint l'alarme, puis elle a commencé à faire défiler les applications, sans but, sans attention. Sa tête bourdonnait, une masse confuse où rien n'arrivait à se fixer.

Jusqu'au moment où elle est tombée sur une vidéo, sur TikTok.

Le visage dans l'écran...

Trop familier.

Elle a regardé le nom du compte :

ClioCC.

La vidéo avait été publiée la veille.

Jeanne a appuyé pour l'ouvrir. La musique festive a éclaté d'un coup, puis des voix ont crié :

« Un, deux, trois... Bienvenue à Clio pour son retour ! Santé ! »

Et cette voix-là, celle qui lançait le toast, était la voix de Clément.

Chapitre 2

Il avait replongé dans l'alcool.

On entendait facilement qu'il était un peu ivre.

Mais Clément pouvait-il vraiment crier comme ça ?

Dans les souvenirs de Jeanne, Clément, au lycée, était un garçon froid et intouchable. Il était le premier de la classe, toujours concentré, sérieux même sur le terrain de sport. Quand une fille intéressée venait lui tendre une bouteille d'eau, il ne la regardait même pas.

Plus tard, devenu son mari, Clément se montrait encore plus mesuré : poli, irréprochable, d'une stabilité presque trop lisse.

Il ne riait jamais, ne s'énervait jamais. Toujours calme, toujours distant.

Parfois, quand elle effleurait par accident ses doigts, elle avait l'impression que sa peau était froide.

Dans la vidéo, la caméra glissait d'un visage à l'autre.

Et elle l'a vu, lui.

Clément, les joues légèrement rosies par l'alcool, les yeux brillants, a levé son verre en riant devant l'objectif :

« Bienvenue à Clio pour son retour ! »

Alors... il savait rire.

Il pouvait être chaleureux.

Il pouvait appeler une fille par un petit surnom.

Simplement, ce n'était jamais pour elle. Jamais de rire pour elle. Jamais de chaleur pour elle. Jamais un surnom murmuré pour elle.

« Madame, vous vous levez maintenant ? »

La voix de Monique résonnait devant la porte.

Le quotidien de Jeanne était si régulier que, lorsqu'elle ne se levait pas à l'heure habituelle, Monique s'inquiétait toujours un peu. Sa jambe restait fragile, et c'était une réalité dont personne dans la maison ne doutait.

Jeanne a posé son téléphone sur la table de nuit.

« Oui, j'arrive. »

Sa voix était rauque, presque brisée.

Au petit-déjeuner, Monique avait préparé des pains au lait. Jeanne en a mangé un. Ensuite, elle n'avait vraiment plus d'appétit.

« Madame, vous voulez quoi pour le déjeuner ? Et pour ce soir ? »

Monique lui a tendu un verre de lait chaud.

« Comme vous voulez, je... »

Elle allait répondre comme d'habitude : « Prépare ce que Monsieur aime ». Mais les mots se sont arrêtés au bord de ses lèvres.

Monique, elle, avait compris. Après tout, c'était presque la même conversation chaque matin.

« Monsieur a dit qu'il ne rentrerait pas pour dîner aujourd'hui. Il a un dîner d'affaires. »

Jeanne a hoché la tête. Bien sûr qu'il ne rentrerait pas. Elle venait de le voir sur TikTok, Claire avait publié une liste des dîners prévus pour la semaine.

Son commentaire brillait sous la vidéo : Les sentiments les plus sincères naissent toujours pendant les années d'études. Tous mes amis d'études me chouchoutent tellement !

La matinée de Jeanne suivait toujours le même rythme : deux heures d'anglais, puis quelques heures de théorie artistique.

Sans ces petites occupations, ses journées auraient été interminables.

Comment aurait-elle pu vivre si elle passait toute son existence à attendre qu'un homme rentre le soir ?

Elle avait déjà attendu autrefois.

Et elle savait combien cette attente pouvait faire mal.

Mais aujourd'hui, tout était différent. Son offre de master était sans doute dans la dernière vague d'admissions. Elle devait confirmer sa place au plus vite.

Alors, ce matin, la première chose qu'elle a faite a été de payer les frais d'inscription. Quand la notification bancaire est apparue sur l'écran, elle a laissé échapper un souffle long et tremblant.

Encore un jour de moins avant de quitter Clément.

En fin d'après-midi, Jeanne s'est changée pour sortir.

Monique l'a regardée avec étonnement :

« Madame, vous allez quelque part ? »

Sans Clément à ses côtés, Jeanne ne mettait presque jamais un pied dehors.

« Oh, une amie de la fac donne un spectacle dans le coin. Elle m'a proposé qu'on se voie. »

C'était faux. En réalité, elle comptait simplement aller à l'hôtel, près du centre d'examen.

Elle passait l'IELTS demain matin, et la session commençait tôt. Elle avait peur que les bouchons l'empêchent d'arriver à l'heure.

La dernière fois, quelques mois plus tôt, elle n'avait pas obtenu le score espéré. Quand l'échéance des candidatures était arrivée, elle avait tout de même soumis son dossier. Elle ne s'attendait pas à être acceptée, alors elle avait repris une date d'examen, fixée justement à demain.

Heureusement, l'université acceptait les résultats d'anglais après confirmation.

« Mais... » Monique a jeté un coup d'œil à sa jambe, inquiète. « Je peux vous accompagner ? »

« Non, ce n'est qu'une soirée entre amies. Une personne de plus, ce serait compliqué. »

Jeanne avait répondu d'un ton parfaitement neutre.

« Alors je préviens Monsieur. »

Monique paraissait réellement inquiète : elle craignait qu'il lui arrive quelque chose.

« Non. Laissez-le profiter de sa soirée. Ne le dérangez pas. Quand j'aurai fini, je l'appellerai pour qu'il vienne me chercher. »

Jeanne a attrapé son sac et elle est sortie.

Parce que ses déplacements étaient difficiles, Clément avait acheté pour elle un grand appartement de plain-pied. Jeanne a pris l'ascenseur pour aller en bas.

Dès qu'elle a mis un pied dehors, sous la lumière du jour, son corps s'est instinctivement contracté. Elle a baissé la tête, a relevé le col de sa veste et a enfoncé sa casquette.

Depuis son accident, la Jeanne rayonnante qui dansait sur scène n'était plus là. La Jeanne boiteuse n'avait plus le courage de se montrer.

Monique répétait toujours qu'elle devait sortir accompagnée de Monsieur. Clément, lui aussi, disait qu'elle était plus en sécurité quand il l'accompagnait.

Mais aucun des deux ne savait la vérité.

Ce qu'elle redoutait le plus, ce n'était pas de sortir seule. C'était de sortir avec Clément.

Parce que chaque regard croisé dans la rue semblait dire : Comment un homme aussi remarquable peut-il avoir une femme comme elle ?

Jeanne a appelé un taxi et s'est dirigée vers l'hôtel.

Assise à l'arrière, elle regardait la rue défiler derrière la vitre, quand une silhouette familière a attiré son attention.

La voiture de Clément, garée sur une place au bord du trottoir.

« Attendez, pouvez-vous vous arrêter ici ? » a-t-elle demandé au chauffeur.

La voiture de Clément était arrêtée devant un restaurant. D'après ce qu'elle avait vu sur TikTok, l'un des amis d'enfance de Clément avait invité tout le monde hier ; ce soir, c'était au tour de Clément de recevoir.

Exactement comme Claire l'avait posté.

Sans réfléchir, Jeanne est descendue du taxi.

À l'entrée du restaurant, elle s'est approchée de l'accueil :

« Je rejoins un groupe, au nom de Weyland. »

Le serveur l'a accompagnée jusqu'à une porte de salle privée.

« C'est ici, Madame. »

« Merci. »

Jeanne l'a remercié d'une voix douce.

En réalité, elle ne savait même pas pourquoi elle était venue. Chez elle, la colère et la douleur l'avaient poussée à sortir. Mais maintenant qu'elle se trouvait devant la porte, elle n'avait plus le courage d'entrer.

De l'autre côté, des voix animées retentissaient.

« Ce soir, je ne peux pas rentrer trop tard et je ne bois pas. Hier j'ai trop bu : ma femme m'a fait passer un sale quart d'heure. »

C'était l'un des amis proches de Clément.

« Mec, t'es toujours le même ou quoi ? Avant, tu disais que j'étais ta petite priorité, même si le Président débarquait ! Et maintenant, tu te fais mener par le bout du nez ? Heureusement que Clem, lui, reste un vrai pote. »

C'était Claire, sa voix douce et mielleuse.

Alors, Claire était ce genre de fille.

Et Clément aimait ce genre de douceur-là.

Quel dommage.

Jeanne ne l'avait jamais été.

Et même en jouant un rôle, elle n'aurait jamais pu l'être.

À l'intérieur, l'un des amis de Clément a repris, hilare :

« Hé, avec Clem c'est pas pareil ! Vous savez très bien que Jeanne n'oserait jamais lui répondre. »

« Ah au fait... »

La voix de Claire s'est élevée.

« C'est vrai ce qu'on m'a dit ? Que ta femme est boiteuse ? Pourquoi ? »

Personne n'a répondu à Claire.

Mais le cœur de Jeanne s'est serré d'un coup.

Les garçons se sont mis à parler entre eux, sans la moindre gêne.

« Sérieux, Clem, on comprend pas. Toi, t'as tout : l'argent, la gueule, la classe. Tu aurais pu choisir n'importe qui. Pourquoi avoir épousé une femme qui boite ? »

« Et franchement, Clem, t'es le meilleur d'entre nous. Avec une femme pareille, tu fais comment dans les réunions, les dîners, les conférences de presse ? Tous ces endroits où l'on attend une épouse à ton bras, tu ne pourras jamais la présenter. Tu trouves pas que tu y perds un peu, là ? »

Alors c'était ça...

Voilà pourquoi il lui disait toujours de ne pas s'en mêler, de rester à la maison, de ne pas se montrer.

Ses parents à elle n'arrêtaient pas de dire que Clément était un homme extraordinaire, qu'elle avait vraiment de la chance de l'avoir épousé...

Mais en réalité, c'était simplement parce qu'il pensait qu'elle ne valait pas la peine d'être présentée au monde.

Dans la salle, Clément a laissé échapper un rire amer :

« Elle m'a sauvé la vie. Je lui dois quelque chose. »

« Tu lui dois quoi ? Tu lui as déjà donné un paquet d'argent, ça suffit largement ! »

« Exactement ! T'aurais dû faire ça dès le début : payer, dire merci, et ça suffit ! Pas sacrifier ta vie entière ! »

« Franchement, Clem, même une plante verte serait plus utile à la maison, au moins, ça fait joli. Elle, elle te sert à quoi ? »

« Voilà ! Elle peut rien t'aider, même te servir un verre, tu dois flipper qu'elle le renverse. Clem, ta femme elle te donne l'eau, comme ça ? Comme ça ? C'est ça ? Hein ? Comme ça ? »

Les rires avaient explosé derrière la porte, gras, méchants, sans pitié.

Au milieu des voix, celle de Claire s'est mêlée aux autres, aiguë, presque hystérique :

« Sérieusement, Clem ? Ta femme marche vraiment comme ça ? »

Collée contre la porte, Jeanne a senti tout son sang monter d'un coup à la tête.

La honte. La colère.

Tout s'est mélangé, au point où ses jambes ont vacillé.

La porte du salon privé s'est ouverte sous la pression de son épaule.

À l'intérieur, c'était un chaos de rires.

L'un des amis de Clem, un certain Arnaud, tenait un verre d'eau à la main et imitait une démarche boiteuse, de façon grotesque.

Il traînait une jambe, exagérait chaque pas, et prenait une voix aiguë et ridicule :

« Clem, Clem, tu veux de l'eau ? Clem, aaaaah— je tombe ! Clem, rattrape-moi ! »

Jeanne a regardé droit vers Clément. Elle attendait, espérait encore que son mari, l'homme qu'elle aimait plus que tout, réagirait enfin.

Qu'il dirait un mot.

Qu'il ferait quelque chose.

Chapitre 3

Pourtant, cette imitation grotesque faisait hurler de rire toute la table.

Claire, assise juste à côté de Clément, riait tellement qu'elle s'était effondrée contre son épaule.

Et Clément... lui, ne disait absolument rien.

Arnaud s'est retourné en riant :

« Clem, c'est bien comme ça que... »

Il n'a même pas fini sa phrase. Son regard venait de tomber sur Jeanne, debout dans l'embrasure de la porte.

Le sourire s'est figé net sur son visage.

« Jea... Jeanne... »

Toutes les têtes se sont tournées vers l'entrée. Le silence est tombé d'un coup.

Claire s'est redressée du bras de Clément et a souri :

« Oh, mais bonsoir ! C'est donc vous, la fameuse épouse de Clem ? Entrez, installez-vous, je suis une très bonne amie de Clem. »

Jeanne a balayé la pièce du regard.

Son cœur, lui, était déjà glacé.

Clément s'est enfin levé et s'est dirigé vers elle.

« Jeanne, qu'est-ce que tu fais ici ? Ils plaisantaient, tu sais. Ne le prends pas mal. »

Elle l'a regardé, et tout ce qu'elle voyait, c'était un étranger.

Jamais il ne lui avait semblé aussi lointain.

Alors quand les autres se moquaient de sa femme, lui, il se rangeait de leur côté ?

« Jeanne, je... suis vraiment désolé, c'était pour rire, j'voulais pas te vexer... »

Arnaud s'est précipité pour poser son verre et s'excuser.

« Jeanne ! »

Clément venait d'arriver juste devant elle, les bras légèrement ouverts, prêt à la prendre contre lui.

Mais Jeanne, elle, a eu un flash : Claire riant contre son épaule, sa main à lui dans la salle de bain, et cette voix étouffée quand il avait murmuré « Clio » au moment où il perdait le contrôle.

D'un coup, elle a trouvé son geste sale. Insupportablement sale.

Elle a reculé d'un pas, presque avec dégoût.

« Jeanne... »

Clément a baissé les yeux vers sa main restée en suspens, surpris.

Puis il a soupiré, comme s'il essayait de la calmer :

« Je leur présente mes excuses. Ne t'énerve pas, d'accord ? En rentrant, je t'offre quelque chose. Tu veux quoi ? Je t'achète tout ce que tu veux. »

Claire a lancé un regard faussement fâché vers Arnaud :

« Hé, t'as fait râler Jeanne, tu vas t'excuser correctement, oui ? Tout le monde n'est pas comme moi... Moi je suis un peu brute, un peu trop cool, vous pouvez vous moquer de moi tant que vous voulez ! »

Jeanne a laissé échapper un sourire glacé.

Cette douceur en trompe-l'œil... quelle hypocrisie sucrée.

Et pourtant, les hommes autour de la table avalaient ça comme du miel.

Arnaud a répliqué :

« Mais je me suis déjà excusé ! Je savais pas que Jeanne allait débarquer comme ça, c'était vraiment une blague ! »

« Une blague, ça s'appelle une blague seulement si la personne visée en rit aussi. »

Jeanne l'a dit en tremblant, comme si chaque mot lui coûtait une partie de sa force. C'était tout son courage qui parlait d'un coup.

Elle était une boiteuse. Et cette pensée la rongeait depuis cinq ans, collée à elle comme une ombre.

Chaque regard méprisant, chaque doute lancé contre elle, la renvoyait dans son terrier, seule, en train de recoller ses morceaux pendant des jours.

Arnaud a marmonné :

« Mais... je me suis excusé... »

« Je... je n'accepte pas. »

La voix de Jeanne tremblait encore plus. C'était la première fois qu'elle répondait directement à une moquerie.

« Mais tu veux quoi de plus ? »

Arnaud parlait encore à mi-voix, sans comprendre.

Jeanne elle-même ne savait pas ce qu'elle voulait. Elle secouait juste la tête. Elle ne voulait pas accepter qu'on se moque d'elle. Elle ne voulait pas accepter que son propre mari se rangeait du côté de ceux qui riaient.

« Ça suffit. On arrête là. »

Clément s'est levé d'un coup et s'est placé entre Jeanne et Arnaud.

Il était le chef de ce groupe. Depuis la fac, c'était lui qui avait mené cette petite équipe, c'était sur son talent et sa vision que leur entreprise avait grandi.

Alors, quand il parlait, personne n'osait en rajouter une seule phrase.

« Jeanne. »

Le regard de Clément restait d'un calme parfait, si différent de celui si brillant qu'il avait dans les vidéos de Claire.

« Ce sont mes amis de longue date. Ils n'avaient aucune mauvaise intention. C'était juste pour plaisanter. Pardonne-les, d'accord ? Je demande au chauffeur de te ramener ? »

« Jeanne... »

Claire s'est avancée en faisant la moue, la voix douce comme du miel.

« Si tu dois en vouloir à quelqu'un, en veux-moi. C'est parce que je suis revenue qu'ils ont organisé ce soir. Clem, demande à ta femme de rester dîner avec nous. Je lui offrirai un verre pour me faire pardonner. »

Quelle petite scène mielleuse...

Jeanne en aurait presque ri.

« Désolée. »

Elle a planté son regard dans celui de Clément. Claire osait ainsi parler, uniquement parce qu'il la laissait faire.

Elle a ravalé l'amertume qui lui montait à la gorge.

« Je ne bois pas d'alcool. Surtout pas les verres trop... mielleux. »

La phrase a claqué comme une gifle. Claire a écarquillé les yeux, presque prête à pleurer.

« Clem, elle vient de m'insulter ? Je... c'est pas grave, hein, Jeanne m'a juste mal comprise. Tu ne lui en veux pas, d'accord ? »

Le visage de Clément s'est durci.

« Jeanne, Clio avait de bonnes intentions. Tu n'as pas besoin d'être aussi agressive. »

De bonnes intentions ?

Il fallait être stupide pour y croire.

Et Clément ne l'était pas.

Non...

Il choisissait simplement son camp.

Jeanne regardait le groupe devant elle, Claire, Clément... ainsi que plusieurs personnes derrière eux, et elle a soudain eu l'impression qu'un gouffre infranchissable la séparait d'eux.

C'étaient eux qui étaient du même côté, qui formaient un groupe solide, et elle, elle n'était qu'une étrangère qui s'était introduite dans leur monde. Non, même pas. Elle n'avait jamais réussi à entrer dans leur monde. Même en gravitant à la périphérie, elle était celle de trop.

Elle a inspiré profondément, retenant ses larmes, puis a laissé échapper un léger rire glacé.

Elle s'est retournée et a marché vers la sortie.

Derrière elle, Claire chuchotait déjà :

« Clem, Jeanne, elle... »

« Laisse. Elle se calmera. Je m'en occuperai plus tard. Allez, on reprend. Oubliez ça. »

En cachette, il a jeté un regard vers la silhouette de Jeanne qui s'éloignait et a envoyé un message au chauffeur pour qu'il la raccompagne.

Jeanne aurait voulu partir avec un minimum de dignité, calmement, sans précipitation.

Mais elle n'en était pas capable.

Plus elle était émue, plus sa jambe tremblait, plus sa démarche devenait instable.

À cet instant, alors qu'elle se voyait fuir ainsi, boitant et paniquée, elle n'a pas pu s'empêcher de penser qu'Arnaud venait précisément d'imiter cela devant tout le monde.

Ils allaient sûrement rire encore plus après son départ, n'est-ce pas ?

Elle a essuyé violemment ses larmes et a accéléré le pas, sa démarche devenait encore plus chancelante.

Quand le chauffeur de Clément est sorti en courant pour la rattraper,

il n'y avait déjà plus de trace de Jeanne devant le restaurant.

Le chauffeur est revenu prévenir Clément.

Clément a légèrement froncé les sourcils. Il a appelé Jeanne. Elle n'a pas répondu.

Il a rappelé. Elle a raccroché.

À la troisième tentative, le téléphone était éteint.

Arnaud, qui était déjà mal à l'aise, en rajoutait une couche :

« Franchement, Clem, ta femme... seul toi peux supporter ça. Avec ton statut, ton image, n'importe quelle autre femme serait à genoux pour t'avoir. Et elle, elle t'envoie balader ? T'es trop gentil, mec. »

Clément est resté silencieux.

Les autres ont renchéri, comme si chacun attendait son tour :

« Arnaud n'a pas tort. Tu fais tout pour elle, pour votre foyer, tu bosses comme un malade et elle, au lieu de comprendre, elle te fait une scène pour une broutille. Tu mérites mieux que ça. »

« Exactement ! Être mariée avec toi, c'est déjà une chance immense pour elle. Sérieux, Clem, une fille avec sa jambe, qui d'autre voudrait d'elle ? Personne. Elle finirait avec un autre infirme, au mieux. »

La Cinquième Année avec Monsieur Weyland

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