Chapitre 4
Claire, qui observait chaque expression de Clément, est intervenue pile au bon moment :
« Clem, sois pas fâché à cause de ce qu'ils ont dit sur Jeanne. Ils pensent vraiment à ton bien. Tu le sais, non ? On se connaît depuis des années. Même s'ils ont dépassé les limites, laisse passer, ne te prends pas la tête. »
« Je ne suis pas fâché. »
Clément a rangé son téléphone.
« Peu importe. Elle n'ira nulle part. Allez, on continue. »
Après tout, depuis cinq ans, Jeanne n'avait jamais quitté leur appartement. Elle n'avait nulle part où aller.
Arnaud a lancé un regard vers Claire et a soufflé :
« Franchement, Clio reste la plus classe d'entre nous. Si vous ne vous étiez pas séparés à l'époque... »
« Tu racontes quoi, toi ? »
Claire l'a fusillé du regard.
« Tu pourrais te retenir cinq minutes, non ? Clem est marié maintenant, ça ne se dit pas ! »
Elle a baissé les yeux une seconde, puis son regard est revenu vers Clément, chargé d'une douceur un peu plaintive.
« Je ne demande rien. Je veux juste que vous me laissiez une place... que vous soyez encore là pour moi. C'est tout. »
Arnaud, tout de suite loyal, a tapé la table d'un geste assuré :
« Arrête, tu sais très bien que t'as toujours été notre chouchoute ! Personne n'oserait te faire du mal. Hein, Clem ? Tu confirmes ? »
Clément n'a presque rien dit. Il faisait juste tourner son verre, lentement.
Cette image, il la connaissait bien.
Des années plus tôt, c'était pareil : il aimait les regarder rire, chahuter autour de Claire, et il n'intervenait que lorsque ça partait trop loin. Alors on lui demandait d'y mettre un peu d'ordre, et lui, avec ce calme qui était le sien, rétablissait tout en deux mots.
Là, on venait de nouveau lui demander son avis. Il a esquissé le même sourire, très léger.
« Bien sûr. »
...
Jeanne n'est pas rentrée chez elle. Elle s'est installée dans l'hôtel qu'elle avait réservé.
Et au moment où la porte de la chambre s'est refermée, tout ce qu'elle retenait depuis des heures a explosé d'un coup.
L'image d'Arnaud imitant sa démarche boiteuse revenait en boucle, et les rires cruels tournaient dans sa tête comme une malédiction.
En réalité, elle savait depuis longtemps que les amis de Clément parlaient d'elle dans son dos. Elle l'avait toujours deviné. Mais elle n'en avait jamais rien dit à Clément.
C'étaient ses amis d'enfance. Elle comprenait. Il travaillait dur dehors. Elle comprenait aussi.
Alors elle n'avait jamais voulu être une source de problèmes, jamais voulu lui faire porter un conflit supplémentaire, jamais voulu qu'il se fâche avec ses amis à cause d'elle.
Mais maintenant, elle voyait bien qu'elle s'était trompée.
Jamais il ne se brouillerait avec eux pour elle.
C'étaient ses amis.
Et elle... elle n'était rien.
Juste une dette qu'il avait voulu rembourser. Un poids qu'il traînait. Une femme qu'il avait épousée par obligation. Sans elle, sa vie serait plus simple, plus brillante, plus heureuse.
Les phrases résonnaient encore dans sa tête, brutales, acérées :
« C'est une boiteuse ! Sans toi, qui voudrait d'elle ? »
« Une fille comme elle, mariée à un type comme toi, elle devrait te remercier à genoux. »
« Si j'étais toi, Clem, franchement, j'aurais préféré être celui que la voiture avait percuté, plutôt que d'épouser une infirme et de me taper la honte. »
« Tous les PDG sortent avec des femmes élégantes, présentables, mais toi, Clem, t'as même pas quelqu'un que tu peux emmener à un seul événement. »
...
Toutes les remarques qu'elle avait entendues ces cinq dernières années, les soupirs compatissants, les moqueries à peine voilées, les jugements lâchés dans son dos, ont afflué d'un coup, comme une vague sombre qui montait sans fin. Elles tournaient dans sa tête, se mêlaient, et formaient un tourbillon prêt à l'engloutir.
Jeanne n'arrivait plus à respirer, la douleur lui serrait la poitrine au point de lui donner la sensation qu'elle se fissurait de l'intérieur.
Les mains tremblantes, elle a ouvert un dossier de son téléphone qu'elle n'avait pas eu la force d'affronter depuis cinq ans : un album verrouillé où elle avait enfermé chaque trace de sa vie d'avant, ses répétitions, ses spectacles, tout ce qu'elle avait été.
Depuis qu'elle ne pouvait plus monter sur scène, elle avait tout rangé là-dedans, comme si ces images appartenaient à une existence trop lointaine pour être regardée en face.
Elle a appuyé au hasard sur une vidéo, et la musique a envahi la chambre. Là, sur l'écran, elle tournoyait, virevoltait, s'élançait dans un grand écart aérien.
À cette époque, elle rayonnait encore, elle était souple et gracieuse, et elle recevait, elle aussi, des applaudissements qui faisaient vibrer la salle...
Alors, sauver quelqu'un était une erreur ?
Elle ne s'était jamais imaginé l'épouser, même au moment où elle l'avait poussé pour lui sauver la vie.
C'était lui qui avait parlé de mariage, lui qui avait organisé une demande grandiose : il s'était agenouillé devant elle avec une bague trop grande pour être vraie.
Et lui qui, ce jour-là, lui avait donné une espérance dont elle ne s'était jamais remise.
Les mains tremblantes, elle a refermé son téléphone d'un geste brutal, puis s'est effondrée sur le lit.
Pour la première fois en cinq ans, les sanglots ont éclaté, profonds, incontrôlés, arrachés à tout ce qu'elle avait retenu.
Elle a pleuré longtemps, si longtemps qu'elle en a eu le souffle court, si longtemps que ses larmes se sont taries, ne laissant que cette douleur dans sa poitrine, brûlante comme une flamme qui ne cessait de la dévorer.
Et paradoxalement, c'est cette brûlure qui, au cœur du tourbillon, lui a remis les idées claires.
Plus ça faisait mal, plus elle y voyait net.
Elle s'est levée, a marché jusqu'à la salle de bain et s'est aspergé le visage d'eau froide, presque violemment.
Dans le miroir, elle a vu un visage vidé de toute lumière. Alors, très doucement, elle s'est parlé à elle-même :
« Jeanne, tu pleures une fois. Une seule. Maintenant tu vas manger quelque chose, te reposer, et demain, tu vas passer cet examen. »
La seule chose dont elle pouvait se réjouir, au milieu de ces cinq longues années de mariage, c'était d'avoir continué à étudier jour après jour, simplement pour occuper le temps.
Ce n'était pas par ambition, mais parce que les heures étaient interminables, vides, silencieuses.
Attendre que Clément rentre était devenu toute sa vie. Mais Clément rentrait toujours très tard.
Au début, elle avait cru qu'il travaillait trop. Plus tard, elle avait compris qu'il ne voulait simplement pas rentrer trop tôt pour ne pas avoir à lui faire face.
Elle l'avait découvert un soir, tout à fait par hasard.
À cette époque-là, elle voulait prendre soin de lui, et, avec tout le courage qu'elle avait pu trouver, elle lui avait préparé un petit dîner fait maison, plein de bonne volonté. Elle était allée le lui apporter au bureau. Et là, juste devant sa porte, elle avait entendu ce qu'elle n'aurait jamais dû entendre.
Clément parlait avec un de ses amis.
Son ami lui demandait pourquoi il ne rentrait toujours pas, alors que tout le monde était déjà parti et qu'un PDG n'avait aucune raison de faire des heures aussi tardives.
Et Clément avait répondu, calmement :
« Je ne sais pas comment affronter l'enthousiasme de Jeanne quand je rentre. »
À l'époque, c'était elle qui n'en avait pas compris le sens. Mais son ami, lui, avait compris immédiatement.
Il avait laissé échapper un cri à moitié amusé, à moitié stupéfait :
« Sérieux, Clem ? Ne me dis pas que vous n'avez encore jamais couché ensemble ? »
Clément était resté silencieux.
C'était un fait : il ne la touchait jamais.
Elle avait déjà laissé entendre, à plusieurs reprises, qu'elle en avait envie, elle avait même, un soir, rassemblé tout son courage pour faire le premier pas.
Mais chaque fois, il l'avait repoussée avec une excuse différente — « tu n'es pas en forme », « je suis trop fatigué », « ce n'est pas le moment ».
Elle n'était pas naïve.
À force, elle avait compris : s'il refusait, c'était tout simplement parce qu'il ne l'aimait pas.
Et donc, il n'en avait aucune envie.
Mais le jour où elle avait entendu ces mots sortir de sa bouche, une douleur aiguë lui avait envahi la poitrine, si violente qu'elle ne pouvait plus respirer.
Son ami avait d'abord plaisanté, à moitié sérieux :
« Clem, tu vas quand même pas me dire que tu n'as aucun désir en la voyant ? Elle est jolie, quand même. »
Et la phrase que Clément avait prononcée ensuite, elle s'était fichée en elle comme une épingle fine, impossible à retirer.
Pendant des années, elle était restée là, à piquer, encore et encore, chaque fois qu'elle y repensait.
Il avait dit :
« J'ai essayé, vraiment. Je voulais qu'on ait une vie de couple normale. Mais dès que je vois sa jambe... je... je perds tout désir. »
Voilà donc la vérité.
Cette jambe, avec ses cicatrices, ses déchirures et sa chair abîmée pour l'avoir sauvé, n'était, dans ses yeux, rien d'autre qu'une gêne, un dégoût, quelque chose qui lui coupait tout désir.
Elle n'avait finalement jamais frappé à la porte de son bureau ce soir-là. Le repas qu'elle avait préparé avait fini à la poubelle de la société.
Et, depuis ce soir-là, elle n'avait plus jamais remis les pieds dans son entreprise.
Chapitre 5
Elle avait repris ses livres après ce jour-là. Elle cherchait seulement à glisser un peu d'air dans sa vie trop pâle, à se donner une petite échappatoire en douce. Tant qu'elle avait quelque chose à faire, elle n'aurait plus le loisir de se laisser atteindre chaque fois que cette phrase lui revenait en tête.
Elle n'aurait jamais imaginé que ces instants à elle, ces heures passées à s'accrocher à ses études, deviendraient un jour sa planche de salut.
Demain, elle voulait vraiment réussir son examen.
Elle voulait partir d'ici, très loin, le plus loin possible.
Rien qu'en y pensant, son cœur se serrait encore, douloureusement.
Elle n'arrivait même plus à savoir si cette douleur venait de lui, ou de ces cinq années qu'elle avait gâchées pour rien.
Mais ça n'avait plus d'importance. Ce qui comptait maintenant, c'était qu'elle refusait de s'enfoncer encore dans cette peine. Même si cette douleur mettrait longtemps à s'apaiser, elle voulait se tendre la main, se sortir elle-même du gouffre.
Elle a commandé quelque chose à manger, un dîner léger, un kit de vêtements jetables.
Puis elle a appelé la réception pour demander un service de réveil pour le lendemain matin.
Ensuite, elle s'est forcée à aller dormir.
Et peut-être parce qu'elle n'avait pas fermé l'œil la nuit précédente, cette nuit-là, elle a dormi étonnamment bien.
Le lendemain, elle s'est réveillée à l'heure prévue et a rallumé son téléphone.
Une avalanche de messages a défilé aussitôt, la vibration ne s'arrêtait plus, et tous venaient de la même personne : Clément.
Elle ne les a pas lus. Elle avait peur que ça lui brouille l'esprit avant l'examen.
Elle a pris un petit-déjeuner rapide à l'hôtel, puis, une fois prête, elle est partie en direction du centre d'examen. L'hôtel se trouvait tout près du lieu du test IELTS, à cinq minutes de marche à peine.
À peine sortie, son téléphone s'est mis à vibrer dans sa main.
Clément l'appelait.
La panique l'a saisie. Elle a failli faire tomber son portable, a refusé l'appel en vitesse, puis l'a éteint une nouvelle fois.
Quand elle est sortie du centre d'examen, son cœur battait encore à tout rompre.
Mais cette fois, c'était de la joie.
Elle avait l'impression d'avoir plutôt bien réussi.
L'examinateur de l'oral avait discuté avec elle en souriant du début à la fin, elle avait compris l'essentiel de la partie compréhension orale, et la lecture comme l'écriture s'étaient déroulées sans accroc.
Elle n'osait pas imaginer son score, mais au moins, elle avait tout terminé.
Elle n'était pas aussi nulle qu'elle l'avait cru.
Elle avançait seule sur le trottoir, la tête baissée, repassant mentalement chaque détail de l'examen, jusqu'au moment où une paire de chaussures en cuir est apparue juste devant elle.
Elle ne s'attendait pas à ce que quelqu'un se poste exprès sur son passage, elle n'a pas eu le temps de ralentir et elle lui est rentrée dedans.
Si cette personne ne l'avait pas retenue, elle serait tombée.
Et cette personne était justement celle qu'elle ne voulait absolument pas voir.
Clément.
« Jeanne ! »
Elle voyait bien qu'il était en colère, mais il essayait malgré tout de retenir cette montée de rage.
« Jeanne, pourquoi tu ne rentres pas à la maison ? » a-t-il demandé en posant ses mains sur ses épaules. Il avait adouci sa voix, comme d'habitude, si calme, si douce.
Dans la tête de Jeanne, une seule pensée tournait :
« Pourquoi je ne rentre pas ? Tu ne le sais vraiment pas ? »
Mais elle n'avait pas le temps de s'expliquer. Son sac venait de tomber par terre, le rabat s'était ouvert, et le stylo de son examen IELTS dépassait légèrement.
Elle ne voulait absolument pas qu'il découvre qu'elle passait l'examen IELTS.
Elle a repoussé sa main d'un geste brusque, puis s'est accroupie pour remettre le stylo au fond du sac et refermer celui-ci en vitesse.
« C'était quoi ? » a-t-il demandé en baissant les yeux vers son sac.
« Rien... juste un stylo », a-t-elle répondu, feignant la tranquillité alors que ses doigts blanchissaient autour de la lanière.
« Donne-le-moi. »
Non. Il ne fallait surtout pas qu'il voie ce stylo.
Elle a serré le sac contre elle.
« Pourquoi tu veux un stylo ? »
« Donne-moi ton téléphone. »
Elle est restée figée une seconde, puis elle a pris son portable dans le sac et le lui a tendu.
Le téléphone était éteint.
Il a juste posé les yeux dessus avant de le lui rendre.
« Je t'ai appelé des dizaines de fois, je t'ai envoyé des messages. Pourquoi tu ne répondais pas ? Tu es encore fâchée ? »
Elle a serré son téléphone dans sa paume. Elle s'est dit en silence : « Heureusement... il n'a pas fouillé. Si jamais il tombait sur mes mails, sur la convocation du test... »
Si c'était vraiment juste pour ça...
Elle n'avait même plus envie de se mettre en colère. Elle voulait juste partir, partir très loin.
Et maintenant qu'elle le voyait de nouveau, ce désir de s'éloigner n'en devenait que plus violent.
Il a cru, en la voyant se taire, qu'elle était vraiment encore fâchée. Il a laissé échapper un soupir.
« Jeanne, d'habitude tu es si raisonnable. Pourquoi, cette fois, tu refuses même de rentrer à la maison ? »
Jeanne en aurait juré : elle ne voulait vraiment plus se mettre en colère pour ces histoires. Mais cette phrase-là, même un saint ne l'aurait pas supportée.
« Donc, ce qui s'est passé hier, c'était encore ma faute ? » a-t-elle dit, la voix serrée, prête à éclater. « C'est moi qui ne suis pas raisonnable ? J'aurais dû entrer, applaudir Arnaud et lui dire : bravo, tu imites tellement bien ? »
Une gêne a traversé le visage de Clément.
« Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je veux dire que... tu ne peux pas contrôler ce que les autres racontent. Tu n'as pas à prendre leurs paroles... »
« Moi je ne peux pas, mais toi tu pouvais ? » Elle l'a fixé droit dans les yeux. « Et toi, tu faisais quoi, à ce moment-là ? Toi et ta Clio, enlacés et morts de rire. »
« Jeanne ! »
Son expression a changé brusquement. Pour la première fois, une vraie colère a traversé son regard.
Jeanne a compris.
Le nom Clio, c'était son point faible, son interdiction absolue.
À quoi bon continuer ?
Elle a serré son sac contre elle et l'a dépassé pour reprendre sa route.
Mais il a tendu le bras et l'a enserrée par la taille, la retenant contre lui.
« Je suis désolé, Jeanne... » a-t-il soufflé d'une voix basse. « C'est de ma faute. J'ai parlé trop fort. Je ne veux pas que tu te méprennes sur Clio. On est juste des amis, rien de plus. Je la considère comme une vraie pote, quelqu'un de très proche. Elle n'est même pas encore mariée. Ce que tu as dit... peut lui porter préjudice. »
Jeanne n'y comprenait rien.
Ce n'était pourtant pas elle qui avait posé la tête sur l'épaule de quelqu'un. Claire s'était collée à lui sans la moindre gêne et maintenant ils avaient peur que ça se sache ?
Elle a juste laissé échapper un « oh » sans même lever les yeux.
« Jeanne... » Il sentait son indifférence. « Pourquoi tu restes fâchée ? Tu pars à l'hôtel toute seule, tu ne rentres même pas chez nous. Je n'ai rien dit pourtant. Et toi, tu continues encore ? »
Eh bien oui.
Encore une fois, tout était de sa faute.
« Jeanne, ne te fâche plus. On va d'abord déjeuner, d'accord ? Ensuite je t'accompagne faire quelques courses, si tu veux. »
Jeanne y a pensé une seconde. Pourquoi pas. Elle avait quelque chose à lui dire.
Clément l'a emmenée dans un restaurant tout proche.
En entrant, sous le regard du serveur, son vieux réflexe est revenu. Elle a failli baisser la tête, relever un peu son col, et se glisser derrière lui pour cacher sa démarche irrégulière.
Puis, immédiatement, elle s'est ressaisie.
Inutile.
De toute façon, elle ne comptait plus être « à la hauteur » pour lui.
Ils se sont installés à une table.
La carte était déjà là, et en la parcourant rapidement, Jeanne a compris que presque tous les plats proposés étaient épicés.
Clément, lui, ne s'en rendait même pas compte.
Il a poussé la carte vers elle avec son éternelle douceur.
« Jeanne, choisis ce que tu veux. Ici, tout est bon. »
Un sourire amer lui a effleuré les lèvres.
Clément n'avait jamais su qu'elle ne supportait pas le piment.
Et si, à la maison, les repas étaient toujours épicés, c'était uniquement parce que lui en raffolait.
« Clément, je n'ai pas faim. » Elle n'a pas ouvert la carte. « J'ai quelque chose à te dire. »
« Quoi ? »
Il a esquissé un léger sourire.
« Tu veux aller où ? Je viens avec toi. J'ai toute la journée. Cet après-midi, je t'emmène te promener, et ce soir on passe chez tes parents pour dîner. »
Jeanne a fixé son sourire presque imperceptible. Rien qu'en pensant à ce qu'elle allait lui dire, une amertume sourde lui a serré la poitrine.
Chapitre 6
« Clément... » Sa voix s'est brisée malgré elle.
« Hein ? Jeanne ? »
Il a pris sa main entre les siennes.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu veux pleurer ? Pleure si tu en as besoin, ne te retiens pas. »
Sa voix était d'une douceur... une douceur presque irréelle.
La même que ce jour où elle était sortie du bloc opératoire, il l'avait accompagnée jusqu'à sa chambre avec l'infirmière, veillant à son chevet, et lui murmurant, comme une caresse :
« Jeanne, ça fait mal ? Si ça fait trop mal, pleure, ne te retiens pas. »
À l'époque, elle croyait que cette tendresse-là était un baume, un antidouleur. Il lui avait fallu des années pour comprendre que la douceur d'un homme, sa compassion, ne se transformaient jamais en amour.
Jamais.
« Clément, je veux divorcer. »
Elle l'a dit d'une voix basse, en retirant sa main. Le picotement lui a brouillé les yeux.
Il a froncé les sourcils. Il ne s'attendait clairement pas à ça.
Un bref silence est tombé entre eux. Puis Clément a fait signe au serveur d'apporter une carafe d'eau.
Il a rempli lentement le verre posé devant lui, comme s'il voulait se donner une contenance.
Puis, d'une voix douce, il a soufflé :
« Jeanne, je sais que tu es encore énervée, mais parler de divorce, ce n'est pas raisonnable. Si tu divorces, tu vas faire quoi ? Comment tu vas vivre toute seule ? »
La respiration de Jeanne s'est emballée. Depuis cinq ans, aux yeux de tout le monde, elle n'était que son ombre. Sans lui, elle n'était rien.
Et, pire encore, lui aussi pensait la même chose.
« Je peux très bien y arriver ! »
Pour la première fois, elle a relevé la tête devant lui, pour la première fois, elle essayait de défendre sa propre valeur.
Mais Clément s'est contenté d'esquisser un sourire, un sourire qui lui disait qu'elle ne comprenait rien.
Il a poussé doucement le verre vers elle, comme si elle était un enfant qu'on devait calmer.
« Bois un peu. Je veux bien que tu sois fâchée encore un moment, mais après le repas, on passe à autre chose. »
« Je ne suis pas fâchée. Je veux vraiment divorcer ! »
Elle ne trouvait même plus les mots pour lui faire comprendre que ce n'était pas un caprice.
« Jeanne. »
Il a pris une longue inspiration.
« Écoute, j'ai annulé deux réunions et un rendez-vous d'affaires juste pour être avec toi aujourd'hui. Demain et après-demain, je n'aurai peut-être plus autant de temps. Je vais te le redire une fois : Clio est l'amie de tout le groupe. Pour moi, elle vaut autant qu'Arnaud ou les autres. Je la traite comme je traite mes potes, ni plus ni moins. Et elle t'aime bien, elle a toujours voulu être proche de toi.
Avec cette attitude, je fais comment, moi, pour vous mettre en face à face ? »
« Tu n'as pas besoin de le faire. »
Jeanne n'a jamais cru une seconde que Claire voulait vraiment être son amie.
« Jeanne ! »
La voix de Clément a monté d'un cran. Elle le savait bien, dès qu'il s'agissait de Claire, il n'était plus aussi patient.
À ce moment-là, les plats sont arrivés.
Clément avait commandé pour deux, il a fait glisser doucement une assiette jusqu'à Jeanne.
« Mange un peu. Après, on ira faire un tour au centre commercial. On achètera ce que tu veux. Et ce soir, on passe chez tes parents. Ça fait combien de temps que tu n'es pas allée les voir ? »
Jeanne, elle, refusait désormais de se faire du mal.
Elle a pris ses couverts. Quoi qu'il arrive, elle devait au moins bien manger. Ce n'était pas son estomac qui devait payer pour tout ça.
« Voilà. »
La voix de Clément s'est faite douce à nouveau.
« Et ces histoires de divorce, n'en parle plus jamais. »
Elle a marqué une courte pause, puis a baissé la tête et a repris quelques bouchées en silence.
Après le repas, elle n'avait aucune envie de marcher dans les magasins. Mais Clément avait insisté. Il l'a emmenée directement en voiture jusqu'au centre commercial.
En cinq ans de mariage, il ne l'avait presque jamais accompagnée dans les magasins. Et s'ils sortaient ensemble en public, c'était encore plus exceptionnel.
La lumière du centre commercial, même en plein jour, était éblouissante.
Jeanne n'y était pas habituée.
Elle a serré son sac contre elle et a marché prudemment dans l'ombre de Clément.
Le rez-de-chaussée regroupait les stands de maroquinerie de luxe, de montres et de bijoux.
« Tu veux regarder quelque chose ? » a demandé Clément en se tournant vers elle.
Elle, elle ne voulait rien acheter. Elle voulait juste rentrer chez elle.
Mais elle n'avait même pas ouvert la bouche qu'une voix, au loin, a appelé :
« Monsieur Weyland ! »
Clément s'est retourné.
« C'est un nouveau partenaire. Je vais aller le saluer. »
Puis, avant de s'éloigner :
« Promène-toi un peu, d'accord ? Je te retrouve après. »
Les clients de Clément, elle ne les connaissait jamais. Elle l'a regardé serrer la main d'un homme un peu plus loin, puis elle est restée immobile.
Avec toute cette richesse autour d'elle, elle n'avait envie de rien.
« Madame, c'est à vous. »
La vendeuse venait de lui parler.
Jeanne a baissé les yeux : elle s'était retrouvée sans le vouloir dans la file d'attente d'une boutique de luxe.
« Ah... non, merci. » a-t-elle répondu, avant de s'écarter aussitôt.
Elle a marché sans but à travers les galeries lumineuses.
Puis, au détour d'un comptoir de montres de marque, elle a aperçu une silhouette qu'elle connaissait trop bien : Claire.
Son regard s'est accroché au logo du comptoir, et quelque chose en elle est tombé d'un coup, lourdement. Comme tirée par un fil invisible, elle s'est avancée vers le stand.
Claire n'était pas seule. Arnaud se tenait à ses côtés.
Et plus elle s'en approchait, plus leurs voix devenaient claires.
« Si ça te plaît, prends-la. »
C'était la voix d'Arnaud.
Claire a répondu tout de suite :
« Oh non, ça ne se fait pas. Elle est vraiment trop chère. Même si Clément m'a donné sa carte secondaire en me disant d'en profiter, je n'ose pas acheter quelque chose d'aussi cher... »
Jeanne s'est arrêtée net. Impossible de faire un pas de plus. Une lourdeur soudaine lui a envahi la poitrine.
Sa carte secondaire.
La carte secondaire de Clément.
Arnaud a poursuivi :
« S'il te l'a donnée, c'est pour t'en servir. Depuis quand Clément dit une chose et pense l'inverse ? On se connaît depuis des années. Tu sais bien comment il est. S'il te l'a donnée, c'est qu'il le pensait vraiment. »
« C'est vrai... »
Claire a levé le poignet, faisant tourner la montre sous tous les angles pour la montrer à Arnaud.
Jeanne l'a vue, elle aussi.
« Elle est belle, non ? Arnaud ? Je l'adore, vraiment. Déjà à la fac, j'adorais ce modèle. À l'époque, Clément m'avait promis de me l'offrir pour mon diplôme. Et après... »
Après ?
Jeanne a senti un sourire amer lui traverser le cœur.
Après, oui.
Chaque année, pour son anniversaire ou pour leur anniversaire de mariage, Clément lui offrait exactement la même montre.
Elle avait toujours cru qu'il manquait d'attention.
Elle croyait que, même s'il n'y mettait pas d'amour, au moins il se souvenait des dates. Au moins il faisait un effort.
Mais non.
Clément n'était pas inattentif. Il n'était pas distrait.
Au contraire. Il était très attentif. Beaucoup trop attentif.
Seulement ce qu'il gardait en tête, ce qu'il portait dans son cœur, ça n'avait jamais été elle.
« Alors là, Clem tient enfin sa promesse. Tu veux cette montre ? Tu peux l'acheter, peu importe le prix. Tout ce que tu aimes, il peut te l'offrir », a insisté Arnaud.
« Alors, je la prends ? »
Claire est visiblement tentée.
Un peu plus loin, Clément venait de terminer sa conversation avec son partenaire. L'homme expliquait qu'il passait prendre sa femme au centre commercial, et en apprenant que Clément accompagnait lui aussi sa femme, il avait proposé d'aller la saluer.
Jeanne, voyant Clément s'avancer dans sa direction, a aussitôt reculé derrière une colonne en marbre pour se cacher.
Claire, elle, avait déjà repéré Clément. Elle a levé le bras en criant :
« Clem ! Je suis là ! Viens ! »
Depuis sa cachette, Jeanne a vu Clément et son partenaire changer de direction et se diriger droit vers Claire.
Claire a aussitôt attrapé le bras de Clément et s'est mise à le secouer comme une enfant gâtée.
« Clem, je veux cette montre, tu es d'accord ? »
« Bien sûr. »
Le regard de Clément s'est adouci d'un coup, brillant d'une tendresse que Jeanne n'avait jamais vue pour elle.
Ce sourire, cette lumière dans ses yeux, tout son visage semblait revivre. Rien à voir avec la froideur qu'il affichait toujours à la maison.
« Merci, Clem ! Je vais aller payer alors ! »
Claire a agité la carte secondaire qu'il lui avait donnée, fière comme tout.
Le partenaire, témoin de la scène, a éclaté de rire :
« Monsieur Weyland et Madame Weyland, quel couple aimant, c'est beau à voir. »
Monsieur Weyland ? Madame Weyland ?
Clément et Claire ont tous les deux sursauté, mais aucun des deux n'a corrigé.