Chapitre 2

Il avait replongé dans l'alcool.

On entendait facilement qu'il était un peu ivre.

Mais Clément pouvait-il vraiment crier comme ça ?

Dans les souvenirs de Jeanne, Clément, au lycée, était un garçon froid et intouchable. Il était le premier de la classe, toujours concentré, sérieux même sur le terrain de sport. Quand une fille intéressée venait lui tendre une bouteille d'eau, il ne la regardait même pas.

Plus tard, devenu son mari, Clément se montrait encore plus mesuré : poli, irréprochable, d'une stabilité presque trop lisse.

Il ne riait jamais, ne s'énervait jamais. Toujours calme, toujours distant.

Parfois, quand elle effleurait par accident ses doigts, elle avait l'impression que sa peau était froide.

Dans la vidéo, la caméra glissait d'un visage à l'autre.

Et elle l'a vu, lui.

Clément, les joues légèrement rosies par l'alcool, les yeux brillants, a levé son verre en riant devant l'objectif :

« Bienvenue à Clio pour son retour ! »

Alors... il savait rire.

Il pouvait être chaleureux.

Il pouvait appeler une fille par un petit surnom.

Simplement, ce n'était jamais pour elle. Jamais de rire pour elle. Jamais de chaleur pour elle. Jamais un surnom murmuré pour elle.

« Madame, vous vous levez maintenant ? »

La voix de Monique résonnait devant la porte.

Le quotidien de Jeanne était si régulier que, lorsqu'elle ne se levait pas à l'heure habituelle, Monique s'inquiétait toujours un peu. Sa jambe restait fragile, et c'était une réalité dont personne dans la maison ne doutait.

Jeanne a posé son téléphone sur la table de nuit.

« Oui, j'arrive. »

Sa voix était rauque, presque brisée.

Au petit-déjeuner, Monique avait préparé des pains au lait. Jeanne en a mangé un. Ensuite, elle n'avait vraiment plus d'appétit.

« Madame, vous voulez quoi pour le déjeuner ? Et pour ce soir ? »

Monique lui a tendu un verre de lait chaud.

« Comme vous voulez, je... »

Elle allait répondre comme d'habitude : « Prépare ce que Monsieur aime ». Mais les mots se sont arrêtés au bord de ses lèvres.

Monique, elle, avait compris. Après tout, c'était presque la même conversation chaque matin.

« Monsieur a dit qu'il ne rentrerait pas pour dîner aujourd'hui. Il a un dîner d'affaires. »

Jeanne a hoché la tête. Bien sûr qu'il ne rentrerait pas. Elle venait de le voir sur TikTok, Claire avait publié une liste des dîners prévus pour la semaine.

Son commentaire brillait sous la vidéo : Les sentiments les plus sincères naissent toujours pendant les années d'études. Tous mes amis d'études me chouchoutent tellement !

La matinée de Jeanne suivait toujours le même rythme : deux heures d'anglais, puis quelques heures de théorie artistique.

Sans ces petites occupations, ses journées auraient été interminables.

Comment aurait-elle pu vivre si elle passait toute son existence à attendre qu'un homme rentre le soir ?

Elle avait déjà attendu autrefois.

Et elle savait combien cette attente pouvait faire mal.

Mais aujourd'hui, tout était différent. Son offre de master était sans doute dans la dernière vague d'admissions. Elle devait confirmer sa place au plus vite.

Alors, ce matin, la première chose qu'elle a faite a été de payer les frais d'inscription. Quand la notification bancaire est apparue sur l'écran, elle a laissé échapper un souffle long et tremblant.

Encore un jour de moins avant de quitter Clément.

En fin d'après-midi, Jeanne s'est changée pour sortir.

Monique l'a regardée avec étonnement :

« Madame, vous allez quelque part ? »

Sans Clément à ses côtés, Jeanne ne mettait presque jamais un pied dehors.

« Oh, une amie de la fac donne un spectacle dans le coin. Elle m'a proposé qu'on se voie. »

C'était faux. En réalité, elle comptait simplement aller à l'hôtel, près du centre d'examen.

Elle passait l'IELTS demain matin, et la session commençait tôt. Elle avait peur que les bouchons l'empêchent d'arriver à l'heure.

La dernière fois, quelques mois plus tôt, elle n'avait pas obtenu le score espéré. Quand l'échéance des candidatures était arrivée, elle avait tout de même soumis son dossier. Elle ne s'attendait pas à être acceptée, alors elle avait repris une date d'examen, fixée justement à demain.

Heureusement, l'université acceptait les résultats d'anglais après confirmation.

« Mais... » Monique a jeté un coup d'œil à sa jambe, inquiète. « Je peux vous accompagner ? »

« Non, ce n'est qu'une soirée entre amies. Une personne de plus, ce serait compliqué. »

Jeanne avait répondu d'un ton parfaitement neutre.

« Alors je préviens Monsieur. »

Monique paraissait réellement inquiète : elle craignait qu'il lui arrive quelque chose.

« Non. Laissez-le profiter de sa soirée. Ne le dérangez pas. Quand j'aurai fini, je l'appellerai pour qu'il vienne me chercher. »

Jeanne a attrapé son sac et elle est sortie.

Parce que ses déplacements étaient difficiles, Clément avait acheté pour elle un grand appartement de plain-pied. Jeanne a pris l'ascenseur pour aller en bas.

Dès qu'elle a mis un pied dehors, sous la lumière du jour, son corps s'est instinctivement contracté. Elle a baissé la tête, a relevé le col de sa veste et a enfoncé sa casquette.

Depuis son accident, la Jeanne rayonnante qui dansait sur scène n'était plus là. La Jeanne boiteuse n'avait plus le courage de se montrer.

Monique répétait toujours qu'elle devait sortir accompagnée de Monsieur. Clément, lui aussi, disait qu'elle était plus en sécurité quand il l'accompagnait.

Mais aucun des deux ne savait la vérité.

Ce qu'elle redoutait le plus, ce n'était pas de sortir seule. C'était de sortir avec Clément.

Parce que chaque regard croisé dans la rue semblait dire : Comment un homme aussi remarquable peut-il avoir une femme comme elle ?

Jeanne a appelé un taxi et s'est dirigée vers l'hôtel.

Assise à l'arrière, elle regardait la rue défiler derrière la vitre, quand une silhouette familière a attiré son attention.

La voiture de Clément, garée sur une place au bord du trottoir.

« Attendez, pouvez-vous vous arrêter ici ? » a-t-elle demandé au chauffeur.

La voiture de Clément était arrêtée devant un restaurant. D'après ce qu'elle avait vu sur TikTok, l'un des amis d'enfance de Clément avait invité tout le monde hier ; ce soir, c'était au tour de Clément de recevoir.

Exactement comme Claire l'avait posté.

Sans réfléchir, Jeanne est descendue du taxi.

À l'entrée du restaurant, elle s'est approchée de l'accueil :

« Je rejoins un groupe, au nom de Weyland. »

Le serveur l'a accompagnée jusqu'à une porte de salle privée.

« C'est ici, Madame. »

« Merci. »

Jeanne l'a remercié d'une voix douce.

En réalité, elle ne savait même pas pourquoi elle était venue. Chez elle, la colère et la douleur l'avaient poussée à sortir. Mais maintenant qu'elle se trouvait devant la porte, elle n'avait plus le courage d'entrer.

De l'autre côté, des voix animées retentissaient.

« Ce soir, je ne peux pas rentrer trop tard et je ne bois pas. Hier j'ai trop bu : ma femme m'a fait passer un sale quart d'heure. »

C'était l'un des amis proches de Clément.

« Mec, t'es toujours le même ou quoi ? Avant, tu disais que j'étais ta petite priorité, même si le Président débarquait ! Et maintenant, tu te fais mener par le bout du nez ? Heureusement que Clem, lui, reste un vrai pote. »

C'était Claire, sa voix douce et mielleuse.

Alors, Claire était ce genre de fille.

Et Clément aimait ce genre de douceur-là.

Quel dommage.

Jeanne ne l'avait jamais été.

Et même en jouant un rôle, elle n'aurait jamais pu l'être.

À l'intérieur, l'un des amis de Clément a repris, hilare :

« Hé, avec Clem c'est pas pareil ! Vous savez très bien que Jeanne n'oserait jamais lui répondre. »

« Ah au fait... »

La voix de Claire s'est élevée.

« C'est vrai ce qu'on m'a dit ? Que ta femme est boiteuse ? Pourquoi ? »

Personne n'a répondu à Claire.

Mais le cœur de Jeanne s'est serré d'un coup.

Les garçons se sont mis à parler entre eux, sans la moindre gêne.

« Sérieux, Clem, on comprend pas. Toi, t'as tout : l'argent, la gueule, la classe. Tu aurais pu choisir n'importe qui. Pourquoi avoir épousé une femme qui boite ? »

« Et franchement, Clem, t'es le meilleur d'entre nous. Avec une femme pareille, tu fais comment dans les réunions, les dîners, les conférences de presse ? Tous ces endroits où l'on attend une épouse à ton bras, tu ne pourras jamais la présenter. Tu trouves pas que tu y perds un peu, là ? »

Alors c'était ça...

Voilà pourquoi il lui disait toujours de ne pas s'en mêler, de rester à la maison, de ne pas se montrer.

Ses parents à elle n'arrêtaient pas de dire que Clément était un homme extraordinaire, qu'elle avait vraiment de la chance de l'avoir épousé...

Mais en réalité, c'était simplement parce qu'il pensait qu'elle ne valait pas la peine d'être présentée au monde.

Dans la salle, Clément a laissé échapper un rire amer :

« Elle m'a sauvé la vie. Je lui dois quelque chose. »

« Tu lui dois quoi ? Tu lui as déjà donné un paquet d'argent, ça suffit largement ! »

« Exactement ! T'aurais dû faire ça dès le début : payer, dire merci, et ça suffit ! Pas sacrifier ta vie entière ! »

« Franchement, Clem, même une plante verte serait plus utile à la maison, au moins, ça fait joli. Elle, elle te sert à quoi ? »

« Voilà ! Elle peut rien t'aider, même te servir un verre, tu dois flipper qu'elle le renverse. Clem, ta femme elle te donne l'eau, comme ça ? Comme ça ? C'est ça ? Hein ? Comme ça ? »

Les rires avaient explosé derrière la porte, gras, méchants, sans pitié.

Au milieu des voix, celle de Claire s'est mêlée aux autres, aiguë, presque hystérique :

« Sérieusement, Clem ? Ta femme marche vraiment comme ça ? »

Collée contre la porte, Jeanne a senti tout son sang monter d'un coup à la tête.

La honte. La colère.

Tout s'est mélangé, au point où ses jambes ont vacillé.

La porte du salon privé s'est ouverte sous la pression de son épaule.

À l'intérieur, c'était un chaos de rires.

L'un des amis de Clem, un certain Arnaud, tenait un verre d'eau à la main et imitait une démarche boiteuse, de façon grotesque.

Il traînait une jambe, exagérait chaque pas, et prenait une voix aiguë et ridicule :

« Clem, Clem, tu veux de l'eau ? Clem, aaaaah— je tombe ! Clem, rattrape-moi ! »

Jeanne a regardé droit vers Clément. Elle attendait, espérait encore que son mari, l'homme qu'elle aimait plus que tout, réagirait enfin.

Qu'il dirait un mot.

Qu'il ferait quelque chose.

Chapitre 3

Pourtant, cette imitation grotesque faisait hurler de rire toute la table.

Claire, assise juste à côté de Clément, riait tellement qu'elle s'était effondrée contre son épaule.

Et Clément... lui, ne disait absolument rien.

Arnaud s'est retourné en riant :

« Clem, c'est bien comme ça que... »

Il n'a même pas fini sa phrase. Son regard venait de tomber sur Jeanne, debout dans l'embrasure de la porte.

Le sourire s'est figé net sur son visage.

« Jea... Jeanne... »

Toutes les têtes se sont tournées vers l'entrée. Le silence est tombé d'un coup.

Claire s'est redressée du bras de Clément et a souri :

« Oh, mais bonsoir ! C'est donc vous, la fameuse épouse de Clem ? Entrez, installez-vous, je suis une très bonne amie de Clem. »

Jeanne a balayé la pièce du regard.

Son cœur, lui, était déjà glacé.

Clément s'est enfin levé et s'est dirigé vers elle.

« Jeanne, qu'est-ce que tu fais ici ? Ils plaisantaient, tu sais. Ne le prends pas mal. »

Elle l'a regardé, et tout ce qu'elle voyait, c'était un étranger.

Jamais il ne lui avait semblé aussi lointain.

Alors quand les autres se moquaient de sa femme, lui, il se rangeait de leur côté ?

« Jeanne, je... suis vraiment désolé, c'était pour rire, j'voulais pas te vexer... »

Arnaud s'est précipité pour poser son verre et s'excuser.

« Jeanne ! »

Clément venait d'arriver juste devant elle, les bras légèrement ouverts, prêt à la prendre contre lui.

Mais Jeanne, elle, a eu un flash : Claire riant contre son épaule, sa main à lui dans la salle de bain, et cette voix étouffée quand il avait murmuré « Clio » au moment où il perdait le contrôle.

D'un coup, elle a trouvé son geste sale. Insupportablement sale.

Elle a reculé d'un pas, presque avec dégoût.

« Jeanne... »

Clément a baissé les yeux vers sa main restée en suspens, surpris.

Puis il a soupiré, comme s'il essayait de la calmer :

« Je leur présente mes excuses. Ne t'énerve pas, d'accord ? En rentrant, je t'offre quelque chose. Tu veux quoi ? Je t'achète tout ce que tu veux. »

Claire a lancé un regard faussement fâché vers Arnaud :

« Hé, t'as fait râler Jeanne, tu vas t'excuser correctement, oui ? Tout le monde n'est pas comme moi... Moi je suis un peu brute, un peu trop cool, vous pouvez vous moquer de moi tant que vous voulez ! »

Jeanne a laissé échapper un sourire glacé.

Cette douceur en trompe-l'œil... quelle hypocrisie sucrée.

Et pourtant, les hommes autour de la table avalaient ça comme du miel.

Arnaud a répliqué :

« Mais je me suis déjà excusé ! Je savais pas que Jeanne allait débarquer comme ça, c'était vraiment une blague ! »

« Une blague, ça s'appelle une blague seulement si la personne visée en rit aussi. »

Jeanne l'a dit en tremblant, comme si chaque mot lui coûtait une partie de sa force. C'était tout son courage qui parlait d'un coup.

Elle était une boiteuse. Et cette pensée la rongeait depuis cinq ans, collée à elle comme une ombre.

Chaque regard méprisant, chaque doute lancé contre elle, la renvoyait dans son terrier, seule, en train de recoller ses morceaux pendant des jours.

Arnaud a marmonné :

« Mais... je me suis excusé... »

« Je... je n'accepte pas. »

La voix de Jeanne tremblait encore plus. C'était la première fois qu'elle répondait directement à une moquerie.

« Mais tu veux quoi de plus ? »

Arnaud parlait encore à mi-voix, sans comprendre.

Jeanne elle-même ne savait pas ce qu'elle voulait. Elle secouait juste la tête. Elle ne voulait pas accepter qu'on se moque d'elle. Elle ne voulait pas accepter que son propre mari se rangeait du côté de ceux qui riaient.

« Ça suffit. On arrête là. »

Clément s'est levé d'un coup et s'est placé entre Jeanne et Arnaud.

Il était le chef de ce groupe. Depuis la fac, c'était lui qui avait mené cette petite équipe, c'était sur son talent et sa vision que leur entreprise avait grandi.

Alors, quand il parlait, personne n'osait en rajouter une seule phrase.

« Jeanne. »

Le regard de Clément restait d'un calme parfait, si différent de celui si brillant qu'il avait dans les vidéos de Claire.

« Ce sont mes amis de longue date. Ils n'avaient aucune mauvaise intention. C'était juste pour plaisanter. Pardonne-les, d'accord ? Je demande au chauffeur de te ramener ? »

« Jeanne... »

Claire s'est avancée en faisant la moue, la voix douce comme du miel.

« Si tu dois en vouloir à quelqu'un, en veux-moi. C'est parce que je suis revenue qu'ils ont organisé ce soir. Clem, demande à ta femme de rester dîner avec nous. Je lui offrirai un verre pour me faire pardonner. »

Quelle petite scène mielleuse...

Jeanne en aurait presque ri.

« Désolée. »

Elle a planté son regard dans celui de Clément. Claire osait ainsi parler, uniquement parce qu'il la laissait faire.

Elle a ravalé l'amertume qui lui montait à la gorge.

« Je ne bois pas d'alcool. Surtout pas les verres trop... mielleux. »

La phrase a claqué comme une gifle. Claire a écarquillé les yeux, presque prête à pleurer.

« Clem, elle vient de m'insulter ? Je... c'est pas grave, hein, Jeanne m'a juste mal comprise. Tu ne lui en veux pas, d'accord ? »

Le visage de Clément s'est durci.

« Jeanne, Clio avait de bonnes intentions. Tu n'as pas besoin d'être aussi agressive. »

De bonnes intentions ?

Il fallait être stupide pour y croire.

Et Clément ne l'était pas.

Non...

Il choisissait simplement son camp.

Jeanne regardait le groupe devant elle, Claire, Clément... ainsi que plusieurs personnes derrière eux, et elle a soudain eu l'impression qu'un gouffre infranchissable la séparait d'eux.

C'étaient eux qui étaient du même côté, qui formaient un groupe solide, et elle, elle n'était qu'une étrangère qui s'était introduite dans leur monde. Non, même pas. Elle n'avait jamais réussi à entrer dans leur monde. Même en gravitant à la périphérie, elle était celle de trop.

Elle a inspiré profondément, retenant ses larmes, puis a laissé échapper un léger rire glacé.

Elle s'est retournée et a marché vers la sortie.

Derrière elle, Claire chuchotait déjà :

« Clem, Jeanne, elle... »

« Laisse. Elle se calmera. Je m'en occuperai plus tard. Allez, on reprend. Oubliez ça. »

En cachette, il a jeté un regard vers la silhouette de Jeanne qui s'éloignait et a envoyé un message au chauffeur pour qu'il la raccompagne.

Jeanne aurait voulu partir avec un minimum de dignité, calmement, sans précipitation.

Mais elle n'en était pas capable.

Plus elle était émue, plus sa jambe tremblait, plus sa démarche devenait instable.

À cet instant, alors qu'elle se voyait fuir ainsi, boitant et paniquée, elle n'a pas pu s'empêcher de penser qu'Arnaud venait précisément d'imiter cela devant tout le monde.

Ils allaient sûrement rire encore plus après son départ, n'est-ce pas ?

Elle a essuyé violemment ses larmes et a accéléré le pas, sa démarche devenait encore plus chancelante.

Quand le chauffeur de Clément est sorti en courant pour la rattraper,

il n'y avait déjà plus de trace de Jeanne devant le restaurant.

Le chauffeur est revenu prévenir Clément.

Clément a légèrement froncé les sourcils. Il a appelé Jeanne. Elle n'a pas répondu.

Il a rappelé. Elle a raccroché.

À la troisième tentative, le téléphone était éteint.

Arnaud, qui était déjà mal à l'aise, en rajoutait une couche :

« Franchement, Clem, ta femme... seul toi peux supporter ça. Avec ton statut, ton image, n'importe quelle autre femme serait à genoux pour t'avoir. Et elle, elle t'envoie balader ? T'es trop gentil, mec. »

Clément est resté silencieux.

Les autres ont renchéri, comme si chacun attendait son tour :

« Arnaud n'a pas tort. Tu fais tout pour elle, pour votre foyer, tu bosses comme un malade et elle, au lieu de comprendre, elle te fait une scène pour une broutille. Tu mérites mieux que ça. »

« Exactement ! Être mariée avec toi, c'est déjà une chance immense pour elle. Sérieux, Clem, une fille avec sa jambe, qui d'autre voudrait d'elle ? Personne. Elle finirait avec un autre infirme, au mieux. »

Chapitre 4

Claire, qui observait chaque expression de Clément, est intervenue pile au bon moment :

« Clem, sois pas fâché à cause de ce qu'ils ont dit sur Jeanne. Ils pensent vraiment à ton bien. Tu le sais, non ? On se connaît depuis des années. Même s'ils ont dépassé les limites, laisse passer, ne te prends pas la tête. »

« Je ne suis pas fâché. »

Clément a rangé son téléphone.

« Peu importe. Elle n'ira nulle part. Allez, on continue. »

Après tout, depuis cinq ans, Jeanne n'avait jamais quitté leur appartement. Elle n'avait nulle part où aller.

Arnaud a lancé un regard vers Claire et a soufflé :

« Franchement, Clio reste la plus classe d'entre nous. Si vous ne vous étiez pas séparés à l'époque... »

« Tu racontes quoi, toi ? »

Claire l'a fusillé du regard.

« Tu pourrais te retenir cinq minutes, non ? Clem est marié maintenant, ça ne se dit pas ! »

Elle a baissé les yeux une seconde, puis son regard est revenu vers Clément, chargé d'une douceur un peu plaintive.

« Je ne demande rien. Je veux juste que vous me laissiez une place... que vous soyez encore là pour moi. C'est tout. »

Arnaud, tout de suite loyal, a tapé la table d'un geste assuré :

« Arrête, tu sais très bien que t'as toujours été notre chouchoute ! Personne n'oserait te faire du mal. Hein, Clem ? Tu confirmes ? »

Clément n'a presque rien dit. Il faisait juste tourner son verre, lentement.

Cette image, il la connaissait bien.

Des années plus tôt, c'était pareil : il aimait les regarder rire, chahuter autour de Claire, et il n'intervenait que lorsque ça partait trop loin. Alors on lui demandait d'y mettre un peu d'ordre, et lui, avec ce calme qui était le sien, rétablissait tout en deux mots.

Là, on venait de nouveau lui demander son avis. Il a esquissé le même sourire, très léger.

« Bien sûr. »

...

Jeanne n'est pas rentrée chez elle. Elle s'est installée dans l'hôtel qu'elle avait réservé.

Et au moment où la porte de la chambre s'est refermée, tout ce qu'elle retenait depuis des heures a explosé d'un coup.

L'image d'Arnaud imitant sa démarche boiteuse revenait en boucle, et les rires cruels tournaient dans sa tête comme une malédiction.

En réalité, elle savait depuis longtemps que les amis de Clément parlaient d'elle dans son dos. Elle l'avait toujours deviné. Mais elle n'en avait jamais rien dit à Clément.

C'étaient ses amis d'enfance. Elle comprenait. Il travaillait dur dehors. Elle comprenait aussi.

Alors elle n'avait jamais voulu être une source de problèmes, jamais voulu lui faire porter un conflit supplémentaire, jamais voulu qu'il se fâche avec ses amis à cause d'elle.

Mais maintenant, elle voyait bien qu'elle s'était trompée.

Jamais il ne se brouillerait avec eux pour elle.

C'étaient ses amis.

Et elle... elle n'était rien.

Juste une dette qu'il avait voulu rembourser. Un poids qu'il traînait. Une femme qu'il avait épousée par obligation. Sans elle, sa vie serait plus simple, plus brillante, plus heureuse.

Les phrases résonnaient encore dans sa tête, brutales, acérées :

« C'est une boiteuse ! Sans toi, qui voudrait d'elle ? »

« Une fille comme elle, mariée à un type comme toi, elle devrait te remercier à genoux. »

« Si j'étais toi, Clem, franchement, j'aurais préféré être celui que la voiture avait percuté, plutôt que d'épouser une infirme et de me taper la honte. »

« Tous les PDG sortent avec des femmes élégantes, présentables, mais toi, Clem, t'as même pas quelqu'un que tu peux emmener à un seul événement. »

...

Toutes les remarques qu'elle avait entendues ces cinq dernières années, les soupirs compatissants, les moqueries à peine voilées, les jugements lâchés dans son dos, ont afflué d'un coup, comme une vague sombre qui montait sans fin. Elles tournaient dans sa tête, se mêlaient, et formaient un tourbillon prêt à l'engloutir.

Jeanne n'arrivait plus à respirer, la douleur lui serrait la poitrine au point de lui donner la sensation qu'elle se fissurait de l'intérieur.

Les mains tremblantes, elle a ouvert un dossier de son téléphone qu'elle n'avait pas eu la force d'affronter depuis cinq ans : un album verrouillé où elle avait enfermé chaque trace de sa vie d'avant, ses répétitions, ses spectacles, tout ce qu'elle avait été.

Depuis qu'elle ne pouvait plus monter sur scène, elle avait tout rangé là-dedans, comme si ces images appartenaient à une existence trop lointaine pour être regardée en face.

Elle a appuyé au hasard sur une vidéo, et la musique a envahi la chambre. Là, sur l'écran, elle tournoyait, virevoltait, s'élançait dans un grand écart aérien.

À cette époque, elle rayonnait encore, elle était souple et gracieuse, et elle recevait, elle aussi, des applaudissements qui faisaient vibrer la salle...

Alors, sauver quelqu'un était une erreur ?

Elle ne s'était jamais imaginé l'épouser, même au moment où elle l'avait poussé pour lui sauver la vie.

C'était lui qui avait parlé de mariage, lui qui avait organisé une demande grandiose : il s'était agenouillé devant elle avec une bague trop grande pour être vraie.

Et lui qui, ce jour-là, lui avait donné une espérance dont elle ne s'était jamais remise.

Les mains tremblantes, elle a refermé son téléphone d'un geste brutal, puis s'est effondrée sur le lit.

Pour la première fois en cinq ans, les sanglots ont éclaté, profonds, incontrôlés, arrachés à tout ce qu'elle avait retenu.

Elle a pleuré longtemps, si longtemps qu'elle en a eu le souffle court, si longtemps que ses larmes se sont taries, ne laissant que cette douleur dans sa poitrine, brûlante comme une flamme qui ne cessait de la dévorer.

Et paradoxalement, c'est cette brûlure qui, au cœur du tourbillon, lui a remis les idées claires.

Plus ça faisait mal, plus elle y voyait net.

Elle s'est levée, a marché jusqu'à la salle de bain et s'est aspergé le visage d'eau froide, presque violemment.

Dans le miroir, elle a vu un visage vidé de toute lumière. Alors, très doucement, elle s'est parlé à elle-même :

« Jeanne, tu pleures une fois. Une seule. Maintenant tu vas manger quelque chose, te reposer, et demain, tu vas passer cet examen. »

La seule chose dont elle pouvait se réjouir, au milieu de ces cinq longues années de mariage, c'était d'avoir continué à étudier jour après jour, simplement pour occuper le temps.

Ce n'était pas par ambition, mais parce que les heures étaient interminables, vides, silencieuses.

Attendre que Clément rentre était devenu toute sa vie. Mais Clément rentrait toujours très tard.

Au début, elle avait cru qu'il travaillait trop. Plus tard, elle avait compris qu'il ne voulait simplement pas rentrer trop tôt pour ne pas avoir à lui faire face.

Elle l'avait découvert un soir, tout à fait par hasard.

À cette époque-là, elle voulait prendre soin de lui, et, avec tout le courage qu'elle avait pu trouver, elle lui avait préparé un petit dîner fait maison, plein de bonne volonté. Elle était allée le lui apporter au bureau. Et là, juste devant sa porte, elle avait entendu ce qu'elle n'aurait jamais dû entendre.

Clément parlait avec un de ses amis.

Son ami lui demandait pourquoi il ne rentrait toujours pas, alors que tout le monde était déjà parti et qu'un PDG n'avait aucune raison de faire des heures aussi tardives.

Et Clément avait répondu, calmement :

« Je ne sais pas comment affronter l'enthousiasme de Jeanne quand je rentre. »

À l'époque, c'était elle qui n'en avait pas compris le sens. Mais son ami, lui, avait compris immédiatement.

Il avait laissé échapper un cri à moitié amusé, à moitié stupéfait :

« Sérieux, Clem ? Ne me dis pas que vous n'avez encore jamais couché ensemble ? »

Clément était resté silencieux.

C'était un fait : il ne la touchait jamais.

Elle avait déjà laissé entendre, à plusieurs reprises, qu'elle en avait envie, elle avait même, un soir, rassemblé tout son courage pour faire le premier pas.

Mais chaque fois, il l'avait repoussée avec une excuse différente — « tu n'es pas en forme », « je suis trop fatigué », « ce n'est pas le moment ».

Elle n'était pas naïve.

À force, elle avait compris : s'il refusait, c'était tout simplement parce qu'il ne l'aimait pas.

Et donc, il n'en avait aucune envie.

Mais le jour où elle avait entendu ces mots sortir de sa bouche, une douleur aiguë lui avait envahi la poitrine, si violente qu'elle ne pouvait plus respirer.

Son ami avait d'abord plaisanté, à moitié sérieux :

« Clem, tu vas quand même pas me dire que tu n'as aucun désir en la voyant ? Elle est jolie, quand même. »

Et la phrase que Clément avait prononcée ensuite, elle s'était fichée en elle comme une épingle fine, impossible à retirer.

Pendant des années, elle était restée là, à piquer, encore et encore, chaque fois qu'elle y repensait.

Il avait dit :

« J'ai essayé, vraiment. Je voulais qu'on ait une vie de couple normale. Mais dès que je vois sa jambe... je... je perds tout désir. »

Voilà donc la vérité.

Cette jambe, avec ses cicatrices, ses déchirures et sa chair abîmée pour l'avoir sauvé, n'était, dans ses yeux, rien d'autre qu'une gêne, un dégoût, quelque chose qui lui coupait tout désir.

Elle n'avait finalement jamais frappé à la porte de son bureau ce soir-là. Le repas qu'elle avait préparé avait fini à la poubelle de la société.

Et, depuis ce soir-là, elle n'avait plus jamais remis les pieds dans son entreprise.

La Cinquième Année avec Monsieur Weyland

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