Chapitre 2

Cela fait des heures que je fixe l'horloge accrochée au mur de cette petite pièce où ils m'enferment.

Mon gobelet en papier est vide depuis un bon moment, j'ai gratté les bords jusqu'à les déformer.

Les murs, je les ai explorés du regard, cent fois. Chaque fissure, chaque relief.

Ma tête tourne en boucle.

Je n'arrête pas de rejouer cette foutue scène avec Jenna. Encore. Et encore.

Puis, enfin, un bruit.

La porte s'ouvre.

C'est le même policier de tout à l'heure - celui qui était dans ma chambre.

Il s'installe en face de moi, de l'autre côté de la table.

« Désolé pour l'attente, Mademoiselle Banks. » dit-il en posant un dossier en papier devant lui.

Il l'ouvre et commence à le feuilleter lentement, comme si rien ne pressait.

Le silence devient vite insupportable. L'air semble s'épaissir autour de moi. Je me tortille sur ma chaise, le dos raide, les mains moites. Juste au moment où je m'apprête à parler pour briser cette attente oppressante, la porte s'ouvre à nouveau.

Un homme entre.

Grand. Élégant. Costume visiblement hors de prix. Mallette à la main. Tout en lui respire l'assurance, le contrôle, la froideur.

Son regard glisse vers moi. Froid. Scrutateur.

Il est beau. Pas d'une beauté douce ou accueillante. Non. Une beauté tranchante, presque dérangeante, qui impose le silence autour de lui.

« C'est elle ? » demande-t-il d'un ton sec, presque dédaigneux, hochant légèrement le menton vers moi.

« Oui, Monsieur. » répond l'agent avec un léger signe de tête, avant de lui indiquer la chaise voisine.

Il s'assied sans me regarder. Du moins, pas tout de suite. Il ouvre le dossier qu'on lui tend, le feuillette à son tour avec un calme inquiétant.

Je ne peux m'empêcher de l'observer. Impossible de deviner son âge. Il a cette apparence ambiguë : l'élégance froide d'un trentenaire qui en impose, mêlée à une jeunesse toujours présente dans ses traits.

C'est cette impression qu'il est hors d'atteinte, qu'il appartient à un autre monde. Celui du pouvoir. Du jugement.

Il pourrait avoir entre vingt et quarante ans.

Ou plus ?

Comme s'il avait senti mon regard, ses yeux quittent les feuilles et viennent se planter dans les miens.

Tout mon corps se tend. Mon instinct hurle de détourner les yeux, de briser ce contact visuel oppressant.

Mais je refuse. Je serre les dents.

Je ne vais pas baisser les yeux devant un prétentieux en costume trois-pièces.

Son regard se durcit, devient plus intense, et soudain, une étincelle. Un sourire à peine perceptible. Je crois apercevoir un sourire.

Puis, sans prévenir, il frappe la table d'un geste sec.

L'impact me fait sursauter. Mon cœur rate un battement.

« Vous cherchez à me provoquer, Mademoiselle Banks ? » lâche-t-il d'une voix plus grave que celle qu'il utilisait avec l'agent.

« Vous provoquer ? » Je laisse échapper un petit rire sarcastique en haussant un sourcil, tentant de cacher le fait qu'il m'a réellement fait peur.

« Je vous conseille d'apprendre à obéir, et vite, parce que là où vous allez, les gens seront bien moins tolérants que moi. » déclare-t-il en refermant le dossier avant de le ranger dans sa mallette.

Puis, il se tourne vers l'agent et hoche la tête.

Je les observe échanger une poignée de main et une vague de panique m'envahit.

Mais qu'est-ce qu'ils vont faire ?

« Je prends la suite. » annonce le costard.

« Non… » je parviens à murmurer d'une voix rauque.

« S'il vous plaît, c'était un accident… Je n'ai jamais voulu lui faire de mal… Je… je ne peux pas aller en prison ! Je n'ai pas droit à un avocat ? À un appel ? » Je me tourne vers l'agent, cherchant son opinion.

Il m'ignore et sort.

Je reste seule avec cet homme.

L'air devient plus lourd.

« S'il vous plaît, Monsieur, c'était un accident… » Je sens mes yeux me brûler.

Il m'observe, amusé.

« Ah… On est tout de suite moins arrogante, n'est-ce pas ? » raille-t-il.

Il soupire, visiblement exaspéré, et se dirige vers la porte.

« Allons-y, Mademoiselle Banks. J'ai autre chose à faire que de gérer une gamine en larmes. »

Je reste clouée à ma chaise.

Ce n'est pas réel. Il ne peut pas me forcer.

Il se retourne lentement.

« Vous avez exactement deux secondes pour me suivre. Sinon, je vous laisse ici et la police vous enverra droit en prison. »

« Attendez, quoi ? » Je cligne des yeux.

Il désigne la porte grande ouverte, debout dans l'embrasure.

Mon corps réagit avant mon cerveau. Je me lève d'un bond et me précipite vers lui.

Un sourire à peine perceptible flotte sur ses lèvres.

« Voilà une bonne décision. » murmure-t-il, à peine audible.

Il s'élance dans le couloir à grandes enjambées, et je peine à suivre.

« Mais on va où ? » chuchote-je en jetant des regards inquiets autour de nous.

Les policiers que nous croisons ne nous accordent même pas un regard.

Il ne me répond pas. L'imbécile arrogant m'ignore complètement.

Ce n'est que lorsque nous atteignons l'ascenseur qu'il daigne enfin poser ses yeux sur moi.

Il appuie sur le bouton et se tourne vers moi en attendant que les portes s'ouvrent.

« Dites-moi, Mademoiselle Banks, vous avez souvent des crises d'angoisse ? »

« Pardon ? » Je cligne des yeux, prise de court par cette question sortie de nulle part.

« Votre dossier indique que vous vous êtes évanouie sur place, probablement à cause d'une attaque de panique. Et vu votre tête, vous n'êtes pas loin d'en refaire une. Alors je vous demande, mademoiselle, est-ce que je vais devoir vous tenir la main pendant tout le trajet ? »

Sa moquerie fait exploser ma colère.

« Oh, excusez-moi, Monsieur Parfait, mais j'ai eu une journée de merde, alors pardonnez-moi de ne pas être au top de ma forme ! » Je lâche entre mes dents, les bras croisés, bien droite, histoire de montrer que je ne me laisserai pas faire.

Un éclat amusé traverse son regard. Il incline légèrement la tête, comme s'il notait un point en ma faveur.

Le ding de l'ascenseur interrompt ce duel silencieux. Il avance sans un mot, et, à contrecœur, je le suis.

Lorsque les portes se referment derrière nous, un frisson me parcourt. Une sensation étrange. Comme si, en même temps qu'elles, mon ancienne vie venait de se clore.

« Collins. » lâche-t-il brusquement, me tirant de mes pensées.

Je fronce les sourcils en le regardant, cherchant à comprendre.

Il tourne lentement la tête vers moi, ses yeux s'accrochant aux miens.

Et soudain, il s'approche.

« C'est Monsieur Collins. » murmure-t-il, sa voix à peine un souffle.

Beaucoup trop près.

Si près que lorsque je prends une inspiration, mon torse frôle le sien.

Mon dos effleure la paroi de l'ascenseur. Je n'ai plus nulle part où fuir.

L'air devient lourd, chargé d'une tension inexplicable, mes yeux s'accrochent aux siens.

Son bras avec sa mallette se lève. D'un geste fluide, sa main glisse dans mon dos, et avant que je ne puisse réagir, il m'attire brusquement contre lui.

Un petit cri m'échappe sous l'effet de la surprise.

Merde… Ce type est beaucoup trop sexy.

D'un mouvement lent, il effleure ma joue de l'autre main libre, du bout des doigts, une caresse presque tendre, et un sourire secret flottant sur ses lèvres.

Puis, soudain, sa main se referme sur mon menton, avec une fermeté qui me fait frémir.

« Dors. »

Sa voix résonne, un ordre absolu, et au moment où il prononce ce mot, ses yeux brillent d'un éclat bleuté.

La dernière pensée qui me traverse la tête, avant que tout s'éteigne, c'est que je lui écraserai les bijoux de famille dès que j'en aurai l'occasion.

Chapitre 3

« Réveillez-vous, Mademoiselle Banks. »

Une voix douce et posée glisse jusqu’à moi comme une caresse rassurante. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sens en sécurité… et je n’ai pas du tout envie de quitter cette tendresse.

Tout est chaud, enveloppant. Je frotte doucement ma joue contre la chaleur toute proche. Une odeur boisée, un peu sucré, presque beurré, caressant mes narines. Instinctivement, je me blottis un peu plus contre cette chaleur rassurante, inhalant ce parfum.

Mais un soupir vient briser mon instant de sérénité… juste avant qu’on ne me laisse tomber sans ménagement sur le dos.

Le contact est mou, mais pas agréable.

« C’est quoi ce bordel ? ! » Je m’exclame en me redressant d’un coup, mes sens en alerte.

Mon regard balaie l’espace autour de moi. Un canapé. Une pièce faiblement éclairée. Des ombres mouvantes sur les murs.

Puis une lumière vive éclate, m’arrachant un gémissement agacé.

Je plisse les yeux, tournant la tête vers l’origine de cette agression lumineuse, luttant contre l’envie de siffler comme une vampire mal réveillée.

Une silhouette. Grande. Imposante. Découpée dans le halo doré projeté par une immense baie vitrée.

Elle s’agite avec les rideaux. Et dès que je distingue son visage, le puzzle s’assemble : Collins.

Monsieur-le-parfait-détective-à-l’égo-surdimensionné.

D’un coup, tout me revient. L’ascenseur. Son regard. Ce mot qu’il a murmuré.

Dors.

Une tempête d’émotions me noie : peur, colère, incompréhension absolue.

« Qu’est-ce que vous m’avez fait ? C’est où ? » Je lance en me levant d’un bond, le souffle court.

« Je n’ai pas le temps jouer les nounous, alors voici la version courte. » répond-il tout en déboutonnant sa veste et l’accroche sur le dossier d’un grand fauteuil en cuir.

« Je m’appelle Deacon Collins. Je suis le directeur de l’Académie Grise, et vous… »

Il marque une pause, un sourire imperceptible flottant sur ses lèvres.

« Vous êtes notre nouvelle élève. »

Il s’installe sur le fauteuil.

« Dites-moi, Mademoiselle Banks… que savez-vous de vos origines ? »

Puis, sans se presser, il déboutonne les poignets de sa chemise et retrousse ses manches, révélant des avant-bras étonnamment musclés.

Son geste est d’une lenteur élégante.

Un raclement de gorge me tire brutalement de ma contemplation.

Je sursaute légèrement.

« Oh… euh… » Je balbutie, prise au dépourvu, avant de détourner le regard, gênée d’avoir été surprise en flagrant délit de rêverie.

« Désolée… je suis complètement paumée, là. J’ai l’impression de ne plus être moi-même. » je souffle en me laissant retomber sur le canapé, une main passant nerveusement dans mes cheveux.

Tout ça n’a aucun sens. Absolument aucun.

Les pièces du puzzle s’éparpillent dans ma tête sans jamais s’assembler.

Collins me fixe.

« Vu les circonstances, je vais supposer que vous ne savez rien. Ici, à l’Académie Grise, nos élèves sont… doués. » commence-t-il d’un ton mesuré.

« Attendez, doués ? » je l’interromps. « Je crois qu’il y a erreur. J’ai peut-être réussi mes examens, mais j’ai rien d’exceptionnel. »

« Si vous pouviez me laisser finir, Mademoiselle Banks… »

« Josie. » je corrige d’un ton sec. Ce Mademoiselle Banks commence sérieusement à m’agacer.

« Mademoiselle Banks. » reprend-il avec une pointe de défi, « si vous pouviez vous taire deux minutes, je pourrais peut-être vous expliquer tout ce que vous demandez. »

Je croise les bras, le défiant en retour, mais sans dire un mot de plus.

« Notre académie accueille ce que nous appelons les Gris. Une race de surhumains. Bien plus puissants que les humains ordinaires, mais aussi bien plus rares.

C’est pourquoi nous avons créé notre propre monde, à l’intérieur du leur. Un espace sécurisé, où nous pouvons coexister en paix.

D’une façon ou d’une autre, vous êtes passée entre les mailles du filet, et vous avez grandi dans le monde humain sans jamais savoir qui vous étiez réellement.

J’ouvrirai une enquête pour comprendre comment cela a pu arriver. Mais pour l’instant, sachez une chose : vous êtes ici, et vous êtes en sécurité. »

Je l’écoute, et quand j’entends le mot « sécurité », je lui adresse un sourire.

« Je sais que ça fait beaucoup d’un coup, et que vous avez du retard à rattraper. Alors pour éviter de vous noyer sous les informations, mon assistante va vous attribuer une chambre au dortoir et vous mettre en binôme avec l’un de nos élèves les plus brillants.

Vous aurez aussi des cours supplémentaires, des cours de rattrapage et quelques séances avec nos professeurs. Des questions ? » conclut-il, le visage fermé.

Un silence s’installe.

Puis, d’un coup, un rire m’échappe.

« Oh, t’es bon ! » je ris, « J’adore cette émission ! Je la regardais tout le temps. » Je me lève, scrutant la pièce, cherchant du regard la moindre caméra cachée.

« C’est Freya qui t’a demandé de faire ça, hein ? » je pouffe, incapable de prendre cette mascarade au sérieux.

Il faut que ce soit Freya qui m’ait piégée. Ma meilleure amie de l’école… Elle est bien capable d’un coup pareil.

« Mademoiselle Banks ! » tonne l’acteur dans le rôle de Collins, frappant du poing sur le bureau. Le geste aurait dû m’effrayer, mais au lieu de ça, je me plie de rire.

Je m’approche de lui, les yeux plissés d’amusement.

« Allez, avoue… » je murmure en attrapant un des boutons de sa chemise. L’un d’eux doit forcément être une caméra cachée. Puis, sans gêne, je passe mes mains sur son torse, à la recherche d’un micro ou de fils dissimulés.

Mais en un éclair, ses mains viennent saisir mes poignets. Je pousse un petit cri de surprise - sa poigne est ferme, presque brutale, et m’immobilise net.

Je lève les yeux vers lui. Son regard est intense, brûlant, et me transperce.

« Qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? » demande-t-il d’une voix rauque.

« Je… je cherchais ton micro ? » Je balbutie.

« Je n’ai pas de micro. Ce n’est pas une farce. » Il marque une pause, ses doigts toujours enserrés autour de mes poignets.

« Tu viens d’arriver ici, tu es encore hors de situation, alors je vais fermer les yeux cette fois. Mais si jamais tu poses encore les mains sur moi… il y aura des conséquences. Est-ce que c’est clair ? » Sa voix est basse, vibrante de quelque chose indéfinissable.

Sa respiration brûlante me donne envie de lui demander c’est quoi les conséquences. Une remarque moqueuse me chatouille déjà la langue. Je me retiens de justesse. Mais comme s’il lisait dans mes pensées, ses yeux s’illuminent d’un bleu étrange, vif et irréel.

Et c’est là que je m’en souviens.

Ses yeux avaient déjà brillé ainsi, juste avant qu’il m’ordonne de dormir… une injonction à laquelle je n’avais pas pu résister.

Un frisson glacé remonte le long de ma colonne vertébrale. Il disait la vérité, n’est-ce pas ?

« Tu… tu m’as forcée à dormir… » souffle-je, la gorge serrée.

Il hoche lentement la tête.

Ma bouche devient sèche.

« Et… tu peux me forcer à faire quoi d’autre ? » Je déglutis. La peur, sourde et viscérale, s’installe. Cette question, je redoute la réponse. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de poser la question.

Il ne cligne même pas des yeux.

« Tout. »

Sa voix est un murmure, un souffle grave, presque rauque. Et je pourrais jurer qu’il s’est penché un peu plus près de moi.

Mon cœur cogne si fort que j’ai du mal à respirer.

Et contre toute logique, ce n’est pas seulement la peur qui m’envahit.

Une chaleur inattendue s’insinue sous ma peau. Une réaction que je ne contrôle pas. Un sort de… désire, d’excitation. Que je ne comprends pas.

Puis, une porte s’ouvre, et tout s’évapore, brisant net l’envoûtement dans lequel il m’avait plongée.

Il me lâche aussitôt, recule d’un pas, comme si ma présence le dégoûtait.

Je me retourne pour voir l’intrus.

Chapitre 4

« Je croyais avoir entendu des voix ici. Tout va bien, Dee ? » La voix, douce et assurée, précède l’apparition d’une femme à l’allure impeccable.

Elle entre dans la pièce comme si elle possédait les lieux, un sourire éclatant aux lèvres.

Ses cheveux d’un noir de jais brillent sous les rayons du soleil, soyeux et parfaits, comme ceux qu’on voit dans les pubs pour shampoing. Un contraste saisissant avec ses yeux d’un bleu perçant et sa peau sans défaut.

Elle porte une robe noire moulante qui épouse chaque courbe de son corps, mettant en valeur une silhouette en sablier, et des escarpins noirs vertigineux. Ses ongles, aussi bien aux mains qu’aux pieds, sont peints d’un rouge vif.

C’est le genre de femme qui, d’un seul regard, réveille vos insécurités les plus enfouies.

« Oui. Clarrisa, voici Josie Banks, une nouvelle élève que je viens de récupérer du monde des humains. Peux-tu lui attribuer une chambre individuelle dans le dortoir Rubis ? » demande M. Collins en sortant un dossier de sa mallette - celui que le policier lui avait remis plus tôt - avant de le tendre à Clarrisa.

« Tu es sûr ? Il y a plein de place à Amber ou à Saphir… » réplique-t-elle en me détaillant de la tête aux pieds avant de froncer légèrement le nez.

« Mets-la à Rubis, s’il te plaît, et assure-toi qu’elle ait tout ce dont elle a besoin. » Son ton est sec, sans appel. Il s’installe derrière son bureau, ouvre son ordinateur portable et ne me jette plus un regard.

Je reste sur place, incertaine de ce que je suis censée faire à présent.

M. Collins lève brièvement les yeux vers Clarrisa, puis vers moi.

« Ce sera tout. » grogne-t-il.

« Bien sûr, Deacon. Josie, viens, suis-moi. » Sa voix est douce, mais son sourire semble presque forcé.

« Mais… » je commence.

« Ce sera tout, Mademoiselle Banks. Clarrisa va s’occuper de toi et quelqu’un passera bientôt à ton dortoir pour répondre à tes questions et t’aider à t’installer. Bienvenue à l’Académie Gris. J’espère ne pas avoir à te revoir dans mon bureau. »

Son ton est glacial, final. Puis, comme si je n’existais plus, il reporte toute son attention sur son écran.

Je soupire et emboîte le pas à la parfaite Clarrisa.

Nous quittons le bureau pour un long couloir bordé de baies vitrées. Chaque pas de Clarrisa résonne sur le sol en marbre crème, le claquement de ses talons aiguisant encore plus mon impression d’être une intruse dans cet endroit trop parfait.

Tout ici est trop brillant, trop impeccable. Je parie que la femme de ménage ne doit pas aimer travailler ici. À moins qu’il n’y ait une armée entière de personnel pour garder tout ce verre et ce marbre aussi impeccables…

Clarrisa me guide jusqu’à un ascenseur. Alors que les portes s’ouvrent, je laisse échapper un souffle en repensant à mon dernier trajet en ascenseur… juste avant d’être kidnappée par un sorcier sexy, insupportable et arrogant.

Je suis littéralement à Poudlard. Ce qui fait de M. Collins… le professeur Dumbledore peut-être ?

Oh putain, je suis en plein délire.

Un rire m’échappe avant que je puisse le retenir.

Clarrisa me jette un regard en biais, mi-exaspérée, mi-critique.

« Désolée… la journée a été… compliquée. » je marmonne.

« J’imagine. Ne t’en fais pas pour Deacon. Il était sous la douche quand il a reçu l’appel à ton sujet. Il a dû partir en catastrophe, sans même prendre son café du matin. Il est toujours grognon sans son café. » dit-elle en riant… un peu trop fort pour être sincère.

Son commentaire me percute de plein fouet.

M. Collins sous la douche.

L’image s’impose avant même que je puisse la repousser. L’eau ruisselant sur sa peau, la vapeur flottant autour de lui…

Puis, soudain, je capte l’essentiel de sa phrase.

Elle était là quand il a reçu l’appel.

Donc… elle était là quand il était sous la douche.

Ils sont ensemble.

Ou pire, elle est sa femme.

Bien sûr. Évidemment.

Elle est sublime, il est canon, ils forment le couple parfait.

C’est pour ça qu’il s’est éloigné de moi tout à l’heure. Parce qu’il ne voulait pas qu’elle se fasse des idées.

Mon cœur se serre un peu. J’avais cru sentir une certaine alchimie entre lui et moi, un jeu de regards, une tension à peine voilée… mais apparemment, tout ça n’était qu’une illusion, ma stupide rêve.

Je suis son élève maintenant, et même si je ne sais pas encore comment ça fonctionne ici, je suppose que c’est comme dans le monde humain.

Une relation entre un professeur et son élève ? Totalement interdit.

Je devrais m’en ficher. Mais un goût amer me reste sur la langue.

Pourquoi est-ce que j’y pense ? J’ai d’autres préoccupations bien plus urgentes.

Comme ma mère.

Un éclair de panique me traverse.

« Attendez ! » Je lâche d’un coup. « Il faut que je retourne là-bas… ma mère… » Ma gorge se serre, mon souffle se bloque.

J’étais tellement abasourdie par tout ce qui m’arrivait que je n’ai même pas réfléchi à ma mère !

Comment ai-je pu l’oublier ? Une vague de culpabilité me submerge.

« Ne t’inquiète pas pour ça, du moins pas pour l’instant. Le temps ne s’écoule pas de la même manière ici, alors personne ne remarquera ton absence immédiatement. Deacon s’occupera de tout. Ta mère ira bien. Je suis sûre qu’il te tiendra informée pour ce genre de choses personnelles. » dit-elle avec un sourire.

« D’accord. » je hoche la tête, un peu rassurée. « Et mes affaires ? Je peux retourner les chercher ? »

« Deacon s’en occupe aussi. Tout te sera envoyé ici. Essaie de ne pas trop t’inquiéter et concentre-toi sur ta nouvelle vie ici. Je sais que c’est une période difficile, mais je suis certaine que tu finiras par être heureuse ici. On va t’aider à t’adapter et on fera en sorte que tout se passe le mieux possible. » dit-elle en continuant à marcher dans ce dédale de couloirs de verre et de marbre.

Ses talons claquant sur le marbre, la voix résonne dans cet endroit si propre, si lisse, comme si cet endroit était trop bien organisé, trop parfait pour être réel.

Nous sortons enfin du bâtiment.

L’air frais me frappe, dissipant un peu le brouillard dans ma tête.

Devant moi, une immense cour intérieure s’ouvre, bordée d’arches sculptées. En son centre trône une fontaine colossale, d’où jaillissent quatre jets d’eau parfaitement synchronisés. Mais ce sont les cristaux qui flottent au-dessus qui captent toute mon attention. Ils scintillent sous le soleil, irradiant une lumière presque irréelle.

Clarrisa me laisse quelques secondes pour observer les lieux :

« Chaque cristal représente une maison de notre académie. Tu as été assignée à Rubis pour le moment. » explique-t-elle en désignant la pierre rouge. « Tu reconnaîtras facilement les élèves de ta maison à la couleur de leur cravate. Rouge pour Ruby, vert pour Émeraude, bleu pour Saphir et jaune pour Ambre. » ajoute-t-elle alors que nous reprenons notre marche.

Hé ! Pas vrai !

Un uniforme.

Sérieusement ?

J’ai presque dix-neuf ans et je vais devoir porter une cravate comme une collégienne ?

« Où sont les autres élèves ? » je demande, surprise par le calme qui règne autour de nous.

« En cours. Mais d’ici peu, ce sera une tout autre ambiance. Plus de trois cents élèves dans la cour, et crois-moi, entre deux classes, ça devient vraiment le chaos. » répond-elle avec une grimace amusée.

Un mouvement au loin attire mon regard. Un groupe d’une trentaine de personnes s’entraîne dans un vaste espace dégagé. Ils bougent vite, tournant les uns autour des autres avec une synchronisation quasi parfaite, comme s’ils dansaient. En m’approchant un peu, je réalise qu’ils sont en train de se battre.

« Entraînement au combat. » commente Clarrisa. « Ces élèves-là sont nos futures recrues pour les forces armées. » ajoute-t-elle, visiblement fière.

J’ai envie de m’approcher pour mieux voir, mais Clarrisa me pousse doucement à continuer. Nous nous dirigeons vers un vieux bâtiment en pierre orné de rubis.

« Voici ton bâtiment. » dit-elle en franchissant le seuil. Dès que je pose un pied à l’intérieur, mon souffle se coupe.

L’endroit est magnifique.

L’architecture rappelle un vieux château, mais avec tout le confort d’une maison moderne. Les murs en pierre, les fenêtres imposantes, encadrées de lourds rideaux pourpres.

Un grand tapis s’étale devant une cheminée en pierre où crépite un vrai feu, et plusieurs canapés sont disposés autour.

L’intérieur ressemble à un vieux château, rouges qui encadrent d’immenses fenêtres.

Mon regard s’attarde sur l’immense écran plat accroché à un des murs, avec des consoles de jeux rangées sur les étagères juste en dessous.

Et puis je lève les yeux vers les escaliers jumeaux qui encadrent la pièce et se rejoignent en haut.

Je suis Clarrisa à l’étage, puis dans un long couloir. Nous passons devant deux portes avant qu’elle ne s’arrête et me tende une clé.

« C’est ta chambre. Je vais te laisser un moment pour t’installer. Quelqu’un viendra bientôt te faire visiter. » dit-elle en souriant, puis elle tourne les talons et disparaît au bout du couloir, sans même me laisser le temps de la remercier ou d’ouvrir la porte.

Fracture

Chapitre 2
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