Chapitre 2

Point de vue de Catalina

Ce soir-là, je brillais.

Je le sentais au plus profond de moi, avant même de quitter la maison. Ce n’était pas seulement ma robe, ni la façon dont mes cheveux encadraient mon visage, ni même l’éclat discret des bijoux que je portais. C’était une lumière intérieure, une certitude douce, presque irréelle, qui vibrait dans ma poitrine.

J’étais heureuse.

J’avais choisi une robe élégante, longue, parfaitement ajustée à ma silhouette. Le tissu glissait sur ma peau comme une seconde respiration. Une robe digne de la femme que je devenais, de l’amour que je vivais. En me regardant dans le miroir, j’ai souri. J’ai pensé à Georges. À ses yeux quand il me verrait.

Quand je suis entrée dans le **restaurant le plus huppé de Salamanque**, le temps a semblé ralentir. Les lumières tamisées faisaient scintiller les verres de cristal, la musique était douce, presque envoûtante. Ce lieu respirait le luxe, la retenue, l’élégance.

Et puis je l’ai vu.

**Georges**.

Assis face à moi, impeccablement vêtu, il m’observait avec ce regard que je connaissais par cœur. Un regard plein d’amour, de fierté, d’admiration. Il s’est levé pour m’accueillir, a déposé un baiser sur ma main.

— *Tu es… sublime*, a-t-il murmuré.

Je me suis assise, légèrement troublée.

— *Toi aussi*, lui ai-je répondu avec un sourire.

Nous avons commencé à dîner. Les plats se succédaient, raffinés, délicats, mais aucun ne comptait autant que ce qui se jouait entre nous. Nos mains se frôlaient, se cherchaient. Nos regards ne se quittaient pas.

Depuis **cinq ans**, Georges était mon refuge.

Il était l’homme le plus patient que j’aie jamais connu. Cinq années d’amour sans jamais me forcer, sans jamais me presser. Nous avions fait le choix d’attendre le mariage. Ensemble. Une décision partagée, respectée. Cela rendait notre lien encore plus fort, presque sacré.

— *Tu m’as tellement manqué*, m’a-t-il dit en serrant doucement mes doigts.

— *Chaque jour*, ai-je avoué.

Il a souri, ce sourire qui me faisait fondre.

Tout était parfait.

Trop parfait.

Puis, soudain, il s’est levé.

Au début, j’ai cru qu’il allait simplement s’absenter. Mais quand je l’ai vu contourner la table… quand je l’ai vu **s’agenouiller devant moi**, mon cœur s’est affolé.

Mon souffle s’est coupé.

*Mon Dieu… qu’est-ce qu’il fait ?*

Autour de nous, le restaurant s’est figé. Les murmures se sont élevés, les regards se sont tournés vers nous. Georges me regardait droit dans les yeux, ému, sincère, un écrin brillant entre ses mains.

Je tremblais.

— *Catalina de la Vega*, a-t-il dit d’une voix chargée d’émotion, *veux-tu m’épouser ?*

Il a ouvert l’écrin.

La bague brillait de mille feux. Un diamant magnifique, éclatant, presque irréel. Les clients ont commencé à applaudir, à acclamer.

— *Dis oui !*

— *C’est tellement romantique !*

— *Accepte !*

Les larmes ont coulé sur mes joues.

Depuis combien de temps attendais-je ce moment ?

Depuis combien de nuits avais-je imaginé cette scène ?

Je me suis levée, le cœur battant à tout rompre.

— *Oui !* ai-je crié, submergée par l’émotion. *Oui, mille fois oui !*

Le restaurant a explosé d’applaudissements. Georges s’est levé, rayonnant. Il m’a prise dans ses bras, fort, comme s’il avait peur que je disparaisse.

Puis il a pris ma main gauche.

Et là… il a touché **l’autre bague**.

Celle que je portais depuis toujours.

— *Je vais enlever celle-ci*, a-t-il dit naturellement.

La panique m’a saisie brutalement.

— *Non !* ai-je crié en retirant ma main.

Le silence est tombé, lourd, brutal.

Je l’ai regardé, le cœur affolé, consciente de tous les regards braqués sur nous.

— *Non…* ai-je répété, plus doucement, la voix tremblante.

Point de vue de Georges

Je m’appelle **Georges Lyon

Je suis américain, j’ai **trente-cinq ans**, et je suis un homme qui obtient toujours ce qu’il veut. J’ai bâti ma réussite avec intelligence, audace, parfois avec dureté. J’ai des défauts, oui. Je suis infidèle. Colérique. Ambitieux.

Mais ce que je ressens pour **Catalina de la Vega**, c’est réel.

Depuis **cinq ans**, cette femme est mon centre. Elle est douce, élégante, différente de toutes les autres. J’ai rêvé d’elle comme de ma femme, comme de celle qui porterait mon nom et renforcerait encore ma position.

Ce soir-là, à genoux devant elle, je n’ai pensé ni à l’argent ni au pouvoir. Seulement à son sourire, à ses yeux embués de larmes quand elle a dit oui.

J’étais heureux.

J’ai voulu lui passer la bague.

Et elle a crié **non**.

Je suis resté figé.

— *Pourquoi ?* ai-je demandé, incapable de comprendre.

Elle m’a caressé la joue, doucement, comme pour calmer ma confusion.

— *Cette bague… je l’ai depuis toute petite*, m’a-t-elle expliqué. *Ma mère m’a toujours interdit de l’enlever.*

J’ai senti la colère monter.

Une bague ?

Une vieille bague d’enfance ?

— *Tu es sérieuse ?* ai-je demandé, incrédule.

Pourquoi sa mère insistait-elle autant sur cette foutue bague ? Pourquoi gâcher un moment aussi parfait ?

J’ai respiré profondément.

Je devais rester calme.

— *D’accord*, ai-je fini par dire, serrant les dents.

Elle m’a souri, m’a caressé le visage.

— *Une fois à la maison, je l’enlèverai. Je parlerai à ma mère.*

Sans attendre ma réponse, elle a pris l’écrin contenant l’alliance et l’a gardé précieusement.

— *Demain*, m’a-t-elle dit. *Demain, tu verras l’alliance à mon doigt.*

J’ai soupiré d’aise.

Je lui faisais confiance.

Je l’aimais.

Et plus je l’observais, plus je me disais que j’avais une chance incroyable.

Je l’ai embrassée longuement, passionnément.

— *Je t’aime*, lui ai-je murmuré. *J’ai tellement hâte que tu sois ma femme.*

Chapitre 3

Point de vue de Sofía Castillo

Je taillais les roses dans mon jardin, le soleil espagnol caressant ma peau, la brise légère jouant avec mes cheveux et les pétales. Un chant léger s’échappait de mes lèvres, un air ancien que Miguel et moi aimions. Même à cinquante ans, je me sentais élégante et pleine de vie. Mes mains, fines et sûres, effleuraient les fleurs, redonnant forme et éclat aux boutons fanés, et je souriais à chaque détail, chaque couleur. Tout semblait parfait. Comme si le monde entier me reconnaissait dans ces gestes simples, dans cette précision.

Je suis mère d’une fille magnifique, Catalina. Elle est mon trésor, mon orgueil, ma fierté. Elle a grandi avec grâce et humilité, malgré notre richesse, héritant de ce que Miguel et moi avons toujours valorisé : la bonté, l’intelligence et la simplicité. Elle est mon cœur à ciel ouvert. Son père, Miguel de la Vega, paix à son âme, et moi étions autrefois parmi les plus riches d’Espagne. Depuis sa mort, je n’ai jamais envisagé de me remarier et je sais que cela n’arrivera jamais. Mon cœur appartient encore à mon unique amour, et aucune autre présence masculine ne pourra jamais combler ce vide.

J’ai appris à être douce, mais aussi à être forte et intelligente. Depuis la disparition de Miguel, je me suis occupée de nos nombreuses entreprises. J’ai délégué certaines responsabilités à des directeurs compétents, mais je suivais tout de près, scrutant chaque décision, chaque rapport. J’avais toujours su conjuguer douceur et autorité, et j’avais perfectionné cette compétence pour naviguer dans le monde des affaires avec rigueur et sagesse.

Mon esprit dérivait souvent vers mon amie qui se trouvait en Grèce. Comme elle me manquait… Comme j’avais hâte de la revoir, de rire avec elle, de partager nos secrets et nos pensées les plus intimes. La vie sans elle semblait incomplète.

Soudain, un cri joyeux fendit l’air :

— *¡Mamá !*

Je levai les yeux et vis Catalina courir vers moi, ses talons dans les mains, les cheveux flottant derrière elle. Son visage rayonnait de bonheur et d’excitation, et mon cœur se gonfla de fierté et d’amour. Elle était belle, rayonnante et lumineuse, et pourtant humble, si humble malgré notre richesse. Je sentis mon cœur se serrer de tendresse.

— *¡Catalina !* m’exclamai-je, ouvrant mes bras.

Elle se jeta dans mes bras, haletante, et je la serrai fort, sentant son cœur battre contre le mien, rapide et irrégulier. Un de ces instants où le monde semble disparaître, où tout se résume à ce lien unique entre mère et fille.

— *Mamá, regarde !* s’exclama-t-elle, en me tendant un petit écrin étincelant.

Mon cœur fit un bond. Instinctivement, je compris de quoi il s’agissait. Je pris l’écrin avec précaution, mes mains tremblantes, et l’ouvris doucement. La bague brillait, éclatante sous le soleil, et mon souffle se coupa.

— *Georges… Georges t’a demandé en mariage ?* murmurai-je, le cœur battant à tout rompre.

Catalina hocha la tête, les yeux brillants de larmes de bonheur.

— *Oui, maman… je suis tellement heureuse… il m’a demandé de l’épouser…*

Mon cœur rata un battement. L’heure de vérité venait de sonner. La vie de ma fille allait changer, et j’avais le sentiment que je devais lui dire quelque chose avant qu’elle ne franchisse ce pas. Je caressai doucement sa joue, le contact silencieux, tendre, protecteur, exprimant tout l’amour que je ressentais pour elle.

— *Catalina… ma chérie… il y a quelque chose que tu dois savoir avant… avant que tu fasses ce pas…* dis-je d’une voix douce, tremblante.

Elle me regarda, surprise et inquiète, fronçant légèrement les sourcils.

— *Quoi ? Maman… pourquoi tu parles ainsi ?* demanda-t-elle, les yeux brillants.

Je pris une profonde inspiration, essayant de calmer le nœud qui s’était formé dans ma poitrine. Chaque mot allait peser lourd, chaque syllabe risquait de briser quelque chose.

— *Cette bague… celle que tu portes depuis l’enfance…* commençai-je, mes mains serrant les siennes avec douceur.

Je la regardai dans les yeux, sentant l’intensité de notre relation, la profondeur de notre lien. Elle méritait la vérité, même si cela risquait de lui briser le cœur.

— *Cette bague… c’est une bague de fiançailles.*

Elle cligna des yeux, ses lèvres tremblantes. Je vis l’incrédulité et la stupeur se mélanger sur son visage. À cet instant, je savais que j’avais accompli mon devoir de mère. La vérité était sortie. Elle devait savoir.

Point de vue de Catalina

Je titubais sur mes pieds, incapable de croire ce que ma mère venait de me révéler. Les mots semblaient s’éloigner dans l’air comme si je les avais entendus dans un rêve. Mes talons glissèrent de mes mains et tombèrent au sol, mais je n’en avais cure. Tout autour de moi s’effondrait.

— *Non… non… non…* murmurais-je, les yeux embués de larmes. *Elle blague… elle ne peut pas… ce n’est pas possible…*

Je clignai des yeux, essayant de reprendre mes esprits, mais rien ne faisait sens. Mon cœur battait à tout rompre. Mon souffle était court, mes jambes flageolaient.

— *Répète… répète…* murmurais-je, presque suppliant.

— Tu es déjà fiancée depuis l’enfance… à Zeus Kosta, le futur duc de Grèce…* répéta t'elle.

Je regardai ma mère, le visage figé, les larmes roulant sur mes joues. Mon monde entier venait de basculer. Comment pouvais-je être fiancée depuis l’enfance, sans le savoir ? Comment pouvais-je avoir été laissée tomber amoureuse de Georges pendant toutes ces années alors qu’un destin était déjà tracé pour moi ? Tout s’effondrait, tout ce que j’avais construit avec Georges semblait disparaître dans un instant.

— *Comment… comment pouviez vous me fiancer… sans même me demander ?!* hurlai-je, la colère et la douleur se mêlant dans ma voix.

Ma mère tenta de m’approcher, de poser sa main sur mon épaule, mais je reculai violemment, mes jambes tremblantes, mon souffle saccadé.

— *Je n’accepterai jamais ! Je ne l’aimerai jamais !* criai-je, le visage rouge, les yeux remplis de larmes.

Elle tenta de m’expliquer que c’était un accord entre mon père et le défunt duc, au nom de leur amitié indestructible, une promesse à respecter, la dernière volonté de mon père… mais tout cela semblait s’éteindre dans mon esprit. Cinq années d’amour, de patience et de bonheur avec Georges semblaient disparaître comme un château de sable sous les vagues.

Je la regardai, incrédule, en colère. Elle m’avait toujours dit la vérité sur tout, elle m’avait toujours protégée, mais cette fois… elle s’était tue. Elle m’avait laissée construire un lien avec un homme alors que mon destin était déjà décidé. La souffrance m’envahit, brûlante et totale.

— *Je ne te pardonnerai jamais… et je ne pardonnerai pas non plus à papa !* hurlai-je, la voix tremblante, les poings serrés. *Comment pouvait-on décider de ma vie avant même que je sois née ?!*

Elle tenta de me rassurer, de me convaincre que c’était pour mon bien, que Zeus était celui qu’il me fallait… mais je secouai la tête, furieuse et désespérée.

— *Ne me parle pas de cet inconnu ! Je ne l’aimerai jamais !* hurlais-je.

Je tournai le dos à ma mère, le cœur battant si fort que j’avais l’impression qu’il allait éclater. Mes jambes me portèrent à toute vitesse jusqu’à ma chambre. Je claquai la porte derrière moi, laissant derrière moi le jardin, la lumière, et toutes les illusions de bonheur.

Je m’effondrai sur le lit, haletante, le souffle court, le visage noyé de larmes. Tout ce que j’avais construit avec Georges me semblait s’effondrer, toutes nos années d’amour et de patience… anéanties.

Mon Dieu… comment vais-je lui annoncer la nouvelle à Georges ? Je me sentais brisée, incapable de penser à autre chose. Mon monde venait de s’écrouler, et je n’avais plus aucune réponse, aucun refuge.

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