Chapitre 2
La pluie sur Paris n'était pas purificatrice ; elle était sale et froide, recouvrant les rues d'une pellicule grise qui semblait indélébile.
Évelyne ne prit pas la voiture avec chauffeur. Elle ne voulait pas que le conducteur, un homme sur la liste de paie de Julien, enregistre sa position.
Elle héla un taxi, dont le siège en vinyle craquelé sentait le tabac froid.
Destination : Le pôle technologique de Saclay.
Elle portait un trench-coat beige anodin, une écharpe remontée haut autour de son cou et des lunettes de soleil surdimensionnées.
Pour le monde, elle n'était qu'une femme essayant de rester au sec.
Pour les scanners de reconnaissance faciale à l'entrée des Laboratoires Beaumanoir, elle était un fantôme dans la machine.
Elle contourna le bureau des visiteurs. Elle n'avait pas besoin de badge.
Elle présenta son poignet au capteur. La puce cachée dans sa montre - pas le bio-tracker que Julien connaissait, mais la modification qu'elle avait faite elle-même - pulsa.
Le tourniquet s'ouvrit avec un déclic.
L'agent de sécurité, un homme âgé nommé L'Irlandais, un ancien des Forces Spéciales, leva les yeux. Il ne dit pas un mot, se contentant d'un signe de tête sec et respectueux.
Il savait qu'elle était habilitée. Il savait qu'elle n'était pas Madame Vianney ici.
Évelyne marcha dans les couloirs. Le bourdonnement des serveurs et l'odeur d'ozone apaisèrent son système nerveux. C'était son église.
Elle entra dans le laboratoire privé du Dr Sabine Le Sage. Sabine était penchée sur un microscope, ses cheveux roux retenus en un chignon désordonné par un crayon à papier.
- Évelyne, dit Sabine sans lever les yeux. Tu es en retard.
- J'ai initié la stratégie de sortie, répondit Évelyne en fermant la porte à clé.
Sabine pivota sur son tabouret. Ses yeux s'écarquillèrent.
- Tu l'as fait ? Tu as lancé l'horloge ?
Évelyne plongea la main dans sa poche et sortit une clé USB. Petite, argentée, elle contenait assez de données pour envoyer Julien en prison fédérale pour fraude, détournement de fonds et vol de propriété intellectuelle.
- Le temps presse, dit Évelyne. J'ai six jours pour transférer les actifs et effacer mon historique. J'ai besoin que tu gardes ça.
Elle tendit la clé à Sabine. Sabine la brancha sur son terminal déconnecté du réseau. Des lignes de code défilèrent à l'écran. La bouche de Sabine s'ouvrit sous le choc.
- Bon sang, Évie. Il fait levier sur des brevets qu'il n'a même pas encore sécurisés ? C'est... c'est une pyramide de Ponzi bâtie sur la biotech.
Évelyne se dirigea vers le scanner rétinien sur le mur du fond. C'était l'étape finale pour sa pré-autorisation.
Elle se pencha. Un laser rouge balaya son œil.
Scan Terminé. Sujet Non Reconnu.
Évelyne tapa une séquence de chiffres sur le clavier : son identifiant de thèse original.
Forçage Accepté. Identité Confirmée : Dr Évelyne Lépine.
Une lumière rouge au plafond clignota silencieusement. Directeur à l'Étage.
Évelyne se raidit.
Aristide de Beaumanoir. Le Directeur.
L'homme était une légende dans le domaine, un spectre terrifiant de perspicacité. Elle n'était pas prête à le rencontrer. Pas encore. Elle devait être totalement détachée de Julien d'abord.
- Je dois partir, dit Évelyne. Ne publie pas les données tout de suite. Attends mon signal.
Elle se glissa par la sortie arrière du labo, se dirigeant vers l'atrium principal. L'atrium était une structure de verre massive, ouverte au public pour les réunions d'investisseurs.
Elle était à mi-chemin de la sortie quand elle se figea.
Debout près des ascenseurs VIP, sous l'affichage numérique géant d'une double hélice d'ADN, se trouvait Julien.
Il n'était pas en conseil d'administration. Il était ici, dans son sanctuaire, essayant de vendre sa science aux investisseurs.
Et il n'était pas seul.
Écarlate était avec lui.
Elle portait une robe inappropriée pour un laboratoire, quelque chose de moulant et de rouge vif. Elle avait sa main sur l'avant-bras de Julien, ses doigts traçant le tissu de son costume.
Julien se pencha, chuchotant quelque chose à son oreille. Écarlate renversa la tête en arrière et rit, un son qui résonna dans l'espace caverneux.
Évelyne se cacha derrière un pilier en béton. Son cœur martelait ses côtes.
S'il la voyait ici, la partie était finie. Il saurait qu'elle n'était pas l'épouse ignorante. Il saurait qu'elle avait un accès.
Son téléphone vibra dans sa poche. Celui que Julien payait.
SMS de Julien : La réunion s'éternise. Ennuyeux à mourir. Tu me manques.
Évelyne le regarda envoyer le texte. Elle le vit taper d'une main tandis que l'autre main reposait possessivement sur la cambrure des reins d'Écarlate.
Elle ressentit une étrange sensation. Ce n'était pas de la jalousie. C'était de la dissociation.
Elle se sentait comme une scientifique observant un rat dans un labyrinthe. Un rat sur le point de marcher dans un piège.
Un technicien de laboratoire en blouse blanche passa près du pilier, manquant de la heurter. Il ouvrit la bouche pour s'excuser, pour demander si elle était perdue.
Évelyne tourna la tête. Elle abaissa ses lunettes de soleil d'un centimètre. Ses yeux étaient froids comme le silex.
Elle posa un doigt sur ses lèvres.
Le technicien ferma la bouche, déglutit difficilement et s'éloigna à la hâte. Il ne savait pas qui elle était, mais il reconnaissait l'autorité quand il la voyait.
Julien et Écarlate entrèrent dans l'ascenseur. Les portes se fermèrent.
Évelyne relâcha un souffle qu'elle ne savait pas retenir. Elle sortit sous la pluie, l'eau trempant son manteau, lavant les derniers doutes persistants.
Elle n'allait pas simplement le quitter. Elle allait le démanteler, pièce par pièce.
Chapitre 3
Le lendemain, Évelyne décida de purger.
Le penthouse semblait contaminé. Chaque objet détenait le souvenir d'un mensonge. Elle avait besoin de sentir le poids de ses propres ressources, le pouvoir qu'elle avait gardé caché dans l'ombre.
Elle se rendit Avenue Montaigne.
Les boutiques de luxe ici étaient des temples d'un autre genre. Cela sentait le cuir coûteux et la vieille fortune.
Évelyne ne cherchait pas les choses froufroutantes et pastel que Julien aimait lui voir porter - les vêtements d'une poupée docile.
Elle faisait du shopping pour le Dr Lépine. Des lignes nettes. Des palettes monochromes. De la structure.
Elle était dans la section créateurs, passant sa main sur un manteau en laine noire, quand elle entendit la voix. Un son strident, perçant, qui lui agaça les dents.
Victoire Vianney. Sa belle-mère.
- Cette couture est atroce, disait Victoire à une assistante de vente terrifiée. Savez-vous qui je suis ?
Évelyne se figea. Elle regarda à travers le portant de vêtements.
Victoire était assise sur un pouf en velours comme une reine sur un trône. À côté d'elle, pirouettant devant un miroir triptyque, se trouvait Écarlate.
Et assis sur le canapé, l'air ennuyé mais tenant son portefeuille, il y avait Julien.
Évidemment. Le "Conseil d'Administration" continuait.
Évelyne envisagea de partir. Elle pouvait s'éclipser par la porte latérale.
Mais alors elle regarda Julien. Il avait l'air si à l'aise. Si en sécurité dans sa tromperie.
Non.
Elle tira le manteau noir du portant. Elle l'enfila par-dessus sa robe. Il tombait parfaitement. Elle le boutonna, relevant le col.
Elle sortit de derrière le rayon.
- Bonjour, Victoire, dit Évelyne.
Sa voix était fluide, portant sans effort à travers la pièce calme.
Le silence qui suivit fut absolu.
Victoire se tourna, son visage blêmissant sous ses couches de maquillage.
- Évelyne ? Que fais-tu ici, bon sang ? Tu as l'air... terne.
Julien bondit du canapé. Ses yeux firent la navette entre Évelyne et Écarlate. La panique s'enflamma dans ses pupilles.
- Évelyne, chérie. Je... Je suis tombé sur Mère et Écarlate. Nous étions juste... en train de choisir un cadeau pour toi.
Écarlate arrêta de tourner. Elle toisa Évelyne de haut en bas, un petit sourire méprisant jouant sur ses lèvres. Elle se pencha vers Victoire et chuchota, assez fort pour que tout le monde entende :
- Elle n'a aucun chien. Tellement banale, cette pauvre fille.
Les assistantes de vente baissèrent les yeux, essayant de cacher leur gêne. Julien semblait soulagé, pensant qu'Évelyne allait s'écraser comme d'habitude.
Évelyne sourit. C'était un sourire terrifiant, mais elle le garda dirigé vers Écarlate.
Elle s'approcha, envahissant l'espace personnel d'Écarlate, jusqu'à pouvoir sentir ce parfum de vanille bon marché.
Elle se pencha, ses lèvres frôlant l'oreille d'Écarlate, et chuchota si doucement que ni Julien ni Victoire ne purent entendre.
- Au contraire, ma chère. C'est votre goût qui est d'une vulgarité affligeante. Tout comme votre grammaire.
Les yeux d'Écarlate s'écarquillèrent sous le choc. Elle recula, fixant Évelyne comme si elle voyait un spectre.
Évelyne fit un clin d'œil, puis recula, son visage reprenant un masque de plaisanterie fade.
- Qu'est-ce que tu as dit ? demanda Julien, sentant la tension mais manquant le contexte.
- Je lui ai juste dit que le rouge faisait ressortir ses yeux, mentit Évelyne avec fluidité.
Elle se dirigea vers le comptoir où Julien avait laissé sa carte American Express noire. La carte liée au compte joint. Le compte qui était techniquement financé par les redevances des brevets de son travail initial, bien que Julien ait signé les papiers.
Elle prit la carte. Elle semblait lourde et froide.
- Je prends ce manteau, dit-elle à l'assistante. Et en fait...
Elle regarda le sac à main en édition limitée qu'Écarlate lorgnait. Celui qui coûtait douze mille euros.
- Je pense qu'Écarlate a besoin d'un cadeau d'adieu.
Elle tint la carte en l'air. Julien tendit la main.
- Évelyne, attends-
Évelyne plia la carte. Le plastique gémit, puis céda avec un crac sec et sonore qui résonna dans la boutique.
Elle laissa tomber les deux moitiés dans le sac de shopping ouvert d'Écarlate.
- Oups, dit Évelyne, le regard mort. Je crois que ce compte est à découvert, chéri.
Elle plongea la main dans son sac et sortit une liasse épaisse de billets - de l'argent liquide qu'elle avait récupéré de son coffre privé ce matin même, intraçable et froid.
Elle claqua l'argent sur le comptoir.
- Gardez la monnaie, dit-elle à l'assistante stupéfaite.
Elle tourna les talons, le manteau noir flottant derrière elle comme une cape, et sortit du magasin.
Elle ne regarda pas en arrière. Elle n'en avait pas besoin. Elle pouvait sentir le choc de Julien irradier comme des vagues de chaleur, mais elle savait qu'il ne la poursuivrait pas.
Pas avec sa mère et sa maîtresse à gérer.