Chapitre 2

L’hôtel El Dorado de Bogotá était une cage dorée. Du marbre, des lustres en cristal, des

vues imprenables sur les montagnes embrumées. Camila errait dans la suite

présidentielle comme une âme en peine. Deux jours qu’ils étaient arrivés, et Alejandro

était constamment en réunion, ne revenant que tard le soir, exigeant silence et

obéissance.

Ce matin-là, il l’avait convoquée dans le salon de la suite.

« J’ai un dîner d’affaires ce soir. Tu viendras. Robe noire, discrète. Tu souris, tu ne

parles pas, sauf si on t’adresse la parole. Et alors, tu réponds brièvement. »

Il vérifiait son nœud de cravate dans le miroir, sans même la regarder.

« Compris ? »

« Oui, Alejandro. »

Il partit, la laissant seule avec l’immense vide de la suite. Elle s’approcha de la baie

vitrée. En bas, la ville grouillait, vibrante, indifférente. Une envie soudaine, irrépressible,

la prit : sortir. Juste quelques minutes. Respirer un air qui ne sente pas le luxe et la

contrainte.

Elle enfila une veste sobre, attrapa son sac, et sortit avant de pouvoir réfléchir.

L’ascenseur descendit en silence. Le hall immense bruissait de voyageurs. Elle se

dirigea vers la sortie, le cœur battant. Sortir. Juste marcher.

« Camila ? Camila Valdés ? »

Une voix féminine, étonnée, venait de sa droite. Camila se retourna, le souffle coupé.

Une femme brune, élégante dans un tailleur anthracite, la dévisageait, un mélange de

surprise et de joie dans les yeux.

« Lucía ? »

Lucía Herrera. Son amie d’université, sa complice en histoire de l’art, celle qui rêvait de

devenir juge. Elles ne s’étaient pas vues depuis... dix ans. Depuis le mariage de Camila.

« Mon Dieu ! » Lucía s’approcha, les bras ouverts, puis s’arrêta, lisant sans doute la

réserve dans les yeux de Camila. « Tu es ici pour les affaires de ton mari ? »

Camila hocha la tête, un sourire forcé aux lèvres. « Oui. Et toi ? »

« Un colloque sur les droits des femmes. Je suis avocate maintenant. Spécialisée dans...

les violences conjugales. »

Le regard de Lucía se fit plus pénétrant, plus doux aussi. Camila sentit un nœud se

former dans sa gorge. Elle baissa les yeux.

« C’est... c’est bien. Tu as toujours voulu changer les choses. »

Un silence s’installa, chargé de non-dits. Lucía posa une main légère sur son bras.

« Tu veux prendre un café ? Juste un moment. Pour rattraper dix ans. »

Camila hésita. Alejandro lui avait interdit de sortir seule. Mais il était en réunion pour

des heures. Et cette main amicale sur son bras...

« D’accord, » murmura-t-elle.

Elles s’installèrent dans un coin discret du bar de l’hôtel. Lucía parla de sa vie, de son

divorce difficile, de son combat pour aider les femmes. Camila écoutait, buvant ses

paroles comme une plante assoiffée.

« Et toi, Camila ? » demanda enfin Lucía, posant sa tasse. « Tu peins toujours ? Tu

avais un talent fou. »

Camila serra sa tasse entre ses mains. « Parfois. Des petites choses. »

« Je me souviens de cette toile, à la fac... une femme regardant la mer. Elle m’avait

bouleversée. Tu capturais la solitude, mais aussi une force incroyable. »

Les mots de Lucía lui réchauffèrent le cœur. Personne ne lui avait parlé de son art ainsi

depuis si longtemps. Elle ouvrit la bouche, sur le point de confier son désarroi, quand

une ombre tomba sur leur table.

« Camila. »

La voix, glaciale, la fit sursauter. Alejandro se tenait là, impeccable, son téléphone à la

main, un sourire poli aux lèvres qui ne touchait pas ses yeux.

« Je te cherchais, chérie. » Il se tourna vers Lucía. « Je suis désolé, nous devons partir.

Une urgence. »

Il prit le bras de Camila avec une fermeté qui ne laissait pas place à la discussion. Elle

se leva, jetant un regard d’excuse à Lucía.

« Enchanté, » dit Alejandro à Lucía, sans lui tendre la main. « Bonne continuation. »

Il entraîna Camila vers l’ascenseur. Dès que les portes se fermèrent, son masque

tomba.

« Qui était cette femme ? »

« Une vieille amie d’université. Lucía Herrera. Elle est avocate. »

« Avocate ? » Il eut un rire méprisant. « Le genre à vouloir sauver le monde ? Écoute-

moi bien, Camila. Tu ne la revois pas. Compris ? Elle n’est pas de notre monde. »

L’ascenseur s’arrêta à leur étage. Il sortit, la traînant presque.

« Je ne veux plus te voir parler à des inconnus. Surtout pas des avocats féministes. » Il

ouvrit la porte de la suite. « Tu restes ici ce soir. J’ai annulé ta présence au dîner. »

Il claqua la porte derrière lui. Camila s’effondra sur le canapé, les larmes aux yeux.

Perdue. Seule.

Quelques heures plus tard, alors qu’elle errait dans la suite, son téléphone vibra. Un

SMS d’un numéro inconnu.

> « C’est Lucía. J’ai senti que... tu avais peut-être besoin d’une amie. Si un jour tu as

besoin de parler. Appelle-moi. Je sais. »

Un numéro suivait. Je sais. Ces deux mots résonnèrent en elle comme une bouée dans

la tempête. Elle enregistra le numéro sous un faux nom, puis effaça le SMS.

Le lendemain matin, alors qu’elle descendait prendre son petit-déjeuner au buffet de

l’hôtel, elle aperçut Lucía, seule à une table. Leurs regards se croisèrent. Lucía lui

adressa un léger signe de tête, puis se leva pour partir. En passant près d’elle, dans

l’étroit passage entre les tables, elle glissa discrètement un petit bout de papier dans la

main de Camila.

« Courage, » murmura-t-elle.

Camila referma sa main sur le papier, son cœur battant la chamade. Alejandro, à

quelques mètres, discutait avec un associé, tournant le dos.

Camila dissimula le bout de papier sous sa manche, son mari tournant déjà les talons.

Chapitre 3

De retour à Séville, l'oppression de la maison Mendoza sembla plus pesante que jamais.

Alejandro avait gagné son contrat à Bogotá, et son humeur était légèrement meilleure,

ce qui signifiait moins de sarcasmes, mais toujours autant de contrôle.

Un après-midi, alors qu'Alejandro était à son bureau en ville, Camila osa une escapade.

Elle avait entendu parler d'une nouvelle galerie, La Luna Roja, nichée dans le dédale

des ruelles du quartier de Santa Cruz. Une galerie qui exposait des artistes engagés,

des voix nouvelles.

Le cœur battant, elle se glissa hors de la maison, enveloppée dans un châle discret. La

galerie était un havre de fraîcheur, aux murs blancs inondés de lumière. Des toiles

vibrantes de couleurs y racontaient des histoires de résistance, d'amour, de douleur.

Camila se perdit dans la contemplation d'une œuvre représentant une femme

enchaînée par des lianes fleuries, mais dont les mains, libres, sculptaient la pierre.

« Puissant, n'est-ce pas ? »

Une voix masculine la fit sursauter. Un homme d'une quarantaine d'années, aux

cheveux poivre et sel et aux yeux pétillants d'intelligence, la regardait avec intérêt. Il

portait un badge : Rafael Soto, Directeur.

« Oui, » murmura-t-elle. « C'est... c'est comme si les fleurs étaient à la fois sa prison et

sa force. »

Rafael sourit, surpris. « C'est exactement ce que l'artiste voulait exprimer. Vous avez

l'œil. »

Il la regarda plus attentivement. « Vous savez, il y a quelque chose dans votre façon de

regarder... Vous êtes artiste vous-même ? »

Camila rougit. « Je... je peignais. Autrefois. »

« Autrefois ? Le talent ne se perd pas. » Il fit un geste autour de lui. « Nous cherchons

justement de nouvelles voix pour notre prochaine exposition, "Les Voix de l'Ombre".

Des artistes qui explorent les luttes intérieures, les résiliences cachées. »

Camila sentit une bouffée d'espoir, folle, dangereuse. Exposer ? Sous son nom ?

Impossible. Alejandro...

« Je... je ne sais pas, » balbutia-t-elle.

« Réfléchissez, » insista Rafael, lui tendant une carte de visite. « Appelez-moi. Ou

revenez avec quelques esquisses. Je sens que vous avez quelque chose à dire. »

Camila prit la carte, la main tremblante. Quelque chose à dire. Oui. Sa douleur, sa

colère rentrée, son désir étouffé.

Pendant les jours qui suivirent, l'idée la hanta. En cachette, dans le petit réduit sous les

toits où elle avait réussi à dissimuler quelques fournitures, elle se remit à peindre. Des

toiles sombres, tourmentées, où des femmes aux visages flous luttaient contre des

forces invisibles. Une rage contenue guidait son pinceau.

Un matin, elle rassembla son courage. Elle sélectionna trois petites toiles, les enveloppa

soigneusement, et se rendit à la galerie La Luna Roja.

Rafael fut immédiatement captivé.

« C'est... saisissant, » murmura-t-il devant une toile où une femme noyée dans des

volutes bleu nuit tendait la main vers une lumière dorée. « Cette dualité... la noirceur et

l'espoir. C'est parfait pour "Les Voix de l'Ombre". »

Il lui proposa un contrat pour exposer sous pseudonyme. « Beaucoup d'artistes le font,

pour diverses raisons. Vous choisissez un nom, et votre secret est bien gardé. »

Camila hésita, puis accepta. Elle choisit le nom "Sombra". L'ombre. Celle qui observe,

qui subit, mais qui existe.

« Signez ici, » dit Rafael, lui tendant le contrat et un stylo.

Camila prit le stylo, une étrange sensation de liberté l'envahissant. Elle allait signer,

quand une ombre tomba sur le comptoir. Une ombre familière, glaciale.

Le visage d'Alejandro, déformé par une colère froide, apparut derrière la vitrine.

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