Chapitre 6

Pauline n'avait pas fait quelques pas qu'un homme est descendu de la voiture pour lui ouvrir la portière arrière.

C'était celui qui lui avait remis sa carte de visite la dernière fois. Aujourd'hui, il ne portait plus d'uniforme. Un costume noir sobre, des lunettes de soleil. Son allure était plus discrète, et son attitude beaucoup plus accessible.

Pauline a souri et est montée dans la voiture.

Il semblait être venu spécialement pour elle. Dans tout l'habitacle, ils n'étaient que tous les deux.

« Excusez-moi, vous êtes ? »

« L'assistant personnel de Monsieur Delcourt. Vous pouvez m'appeler Victor. »

À peine Pauline a-t-elle parlé que l'autre a compris ce qu'elle voulait savoir.

« Victor, pourquoi votre patron m'a-t-il choisie pour cette alliance ? Nous ne nous connaissons même pas, non ? »

Pauline a posé la question avec prudence.

Victor a esquissé un sourire.

« Les affaires personnelles de Monsieur Delcourt ne me concernent pas. Mais il est rentré au pays il y a peu. À ma connaissance, il ne vous connaissait pas auparavant. »

« Alors... »

Pauline a réfléchi un instant, puis la curiosité a fini par prendre le dessus.

« Et votre patron, physiquement, il est comment ? »

Toujours aussi mystérieux, sans jamais se montrer. Elle n'a pas pu s'empêcher d'y penser : et s'il était vraiment laid ?

Même s'il ne s'agissait que d'une alliance, elle préférait au moins se préparer mentalement.

À ces mots, Victor n'a pas retenu un rire.

Depuis toutes ces années passées aux côtés de Monsieur Delcourt, c'était bien la première fois qu'une femme s'inquiétait de son apparence.

Mais très vite, il a repris son sérieux.

« Je ne suis pas en position de juger l'apparence de mon patron. Vous le verrez par vous-même dans un instant, Madame Morel. »

À voir sa réaction, Pauline n'a pas nourri trop d'espoir.

Peu après, la voiture est entrée dans une élégante demeure de style ancien.

Bien qu'elle se trouvait en plein centre-ville, l'endroit était étonnamment discret, à l'écart de toute agitation, offrant une intimité parfaite.

Victor a brièvement expliqué à Pauline qu'il s'agissait d'un restaurant privé très réputé, accessible uniquement aux membres. Pour ce dîner, Adrien avait réservé l'établissement en entier.

À peine Pauline a-t-elle franchi l'entrée que Victor s'est retiré, accompagné des gardes postés devant la porte.

Un serveur l'a conduite vers un salon privé, calme et feutré.

« Monsieur Delcourt ? »

À l'intérieur, un somptueux lustre de cristal diffusait une lumière éclatante, qui se reflétait sur une haute silhouette immobile, de dos.

Elle a appelé prudemment.

L'instant d'après, elle a fait face à un visage d'une beauté presque agressive.

Arcades sourcilières marquées, arête du nez droite et nette, lèvres fines, parfaitement dessinées, comme sculptées.

Pauline est restée figée quelques secondes. La voix de l'homme, froide et grave, a brisé le silence.

« C'est bien moi. Madame Morel, asseyez-vous. »

« ... D'accord. »

Elle a aussitôt détourné le regard, oubliant presque toute notion d'élégance.

N'était-il pas censé être quelconque ?

« Qu'y a-t-il ? »

La voix d'Adrien s'est élevée de nouveau.

« Je suis si désagréable à regarder ? »

Voyant Pauline baisser la tête, évitant son regard, il a ajouté cette phrase.

L'aura qui émanait de lui était oppressante, presque écrasante.

Pauline a aussitôt secoué la tête.

« Non, pas du tout. Vous êtes très beau. Vraiment élégant. »

En réalité, l'homme le plus beau qu'elle ait jamais vu.

Antoine avait été « le beau gosse » du campus, un visage digne d'un acteur, déjà largement au-dessus de la moyenne. À force de le voir pendant des années, elle avait l'œil exigeant.

Mais Adrien, c'était autre chose.

Des traits trop bien dessinés, un équilibre presque irréel. Il semblait que même la nature s'était surpassée en le façonnant.

« Merci. »

Adrien a incliné légèrement la tête.

« Vous êtes très belle vous aussi, Madame Morel. Cette robe vous va parfaitement. »

« Merci encore pour les cadeaux. »

Pauline a souri, relevant les yeux pour le regarder franchement. Contrairement à ce qu'elle imaginait, il n'avait rien de désagréable.

« Ce n'était rien. Un simple geste. Si cela vous a plu, j'aurai d'autres occasions. »

Son ton était courtois et posé. On se sentait à l'aise en l'écoutant. Et pourtant, une distance demeurait. Une froideur discrète, comme une barrière invisible.

Après quelques échanges seulement, Adrien a fait un léger signe.

Le dîner pouvait commencer.

Les plats arrivaient l'un après l'autre, préparés avec un soin extrême.

Chaque assiette était d'une finesse extrême, quelques bouchées à peine. Les saveurs étaient travaillées, surprenantes, avec des textures qui se répondaient. C'était indéniablement très bon.

Seulement, pour Pauline, le rythme était trop lent, et ce genre de cuisine ne rassasiait pas vraiment.

Pendant ce long dîner, Adrien s'est contenté de la regarder en silence.

Pas un mot. Pas une question.

Ils ne se connaissaient pas. Même avec quelque chose à manger devant eux, le silence finissait par devenir pesant.

Elle se souvenait pourtant de ce que Philippe avait dit : un homme exigeant.

Puisqu'il ne parlait pas, Pauline n'osait pas prendre l'initiative.

Ce n'est qu'une fois les plats principaux terminés, au moment où l'on a servi le dessert, qu'Adrien a repris la parole :

« La cuisine vous convient ? »

« Oui. C'est très bon. »

Pauline a porté une bouchée de dessert à ses lèvres, puis l'a aussitôt retirée.

Elle a senti la chaleur lui monter aux oreilles. Sa remarque lui a paru soudain un peu trop maladroite. Après un bref instant, elle a ajouté, comme pour se rattraper :

« Monsieur Delcourt a beaucoup de goût. Les plats sont très travaillés, avec des saveurs bien construites. »

À ces mots, Adrien a légèrement baissé la tête. Impossible de lire quoi que ce soit sur son visage.

Était-il mécontent ?

Trouvait-il son appréciation trop naïve ?

Pauline n'était pas une fine gourmande. Elle venait rarement dans ce genre d'établissements. Son vocabulaire avait ses limites.

« Si cela ne vous convient pas, nous pourrons changer de restaurant la prochaine fois. Vous choisirez », a-t-il dit calmement.

« Non, non, j'aime bien... »

Pauline a agité la main à la hâte. Mais en croisant le regard presque scrutateur de l'homme, elle a repris :

« Les plats sont vraiment très bons, je les aime beaucoup. C'est juste que je ne viens pas souvent dans des restaurants aussi haut de gamme. Et comme c'est notre première rencontre, je suis un peu nerveuse. »

Elle a marqué une courte pause, puis a poursuivi sans détour :

« Si la prochaine fois l'endroit est plus détendu, peut-être que nous pourrons échanger davantage. »

Après tout, il s'agissait d'une alliance, pas d'une histoire d'amour.

Son ressenti à elle comptait.

« D'accord. »

Adrien a hoché la tête. Ses lèvres fines se sont pressées l'une contre l'autre. Son expression, elle, n'a pas changé.

« C'est juste que je ne parle pas beaucoup. Je ne sais pas trop quoi dire avec vous. »

« Ça se voit », a répondu Pauline en souriant.

Adrien a semblé se détendre un peu. Il s'est adossé au dossier de sa chaise. La chemise noire s'est légèrement froissée, soulignant encore davantage sa carrure élancée et droite.

« Henri m'a dit que vous aviez accepté l'idée de l'alliance. »

« Oui. »

Pauline a hoché la tête.

« Chez nous, les traditions comptent beaucoup. Des fiançailles à l'enregistrement officiel, aucune étape ne peut être sautée. Ces jours-ci, je suis assez pris. Je n'ai pas envie que les choses soient faites à la hâte. Il faudra sans doute attendre quelques jours. Bien sûr, si vous avez des demandes particulières, vous pouvez m'en faire part. »

« Ça me va. Tout peut être organisé comme vous le souhaitez, Monsieur Delcourt. »

La réponse a été nette, sans hésitation.

Adrien a acquiescé, visiblement satisfait.

Il a jeté un coup d'œil à sa montre.

« Il se fait tard. Arrêtons-nous là pour aujourd'hui... »

« Monsieur Delcourt, vous connaissez sans doute déjà ma situation. Puis-je vous demander pourquoi avoir choisi une alliance avec moi ? »

Il a répondu sans détour, comme s'il avait déjà lu dans ses pensées.

« Je n'ai aucun intérêt pour vos actifs, ni pour la famille Beaumont.

J'ai atteint l'âge où il est temps de me marier. Et, objectivement, la famille Beaumont est un choix acceptable. »

Il avait vu juste.

Avant de venir, Pauline s'était posé la question. Avec l'héritage colossal en jeu, elle avait craint que tout cela ne soit qu'une affaire de chiffres.

Mais elle s'était aussi renseignée : la famille Delcourt n'avait ni besoin de son argent, ni de celui des Beaumont. Leur puissance dépassait largement ce genre de calculs.

« Une pression familiale ? »

« Plus ou moins. »

Il a marqué une pause, puis a ajouté, d'une voix calme :

« En revanche, il y a un point sur lequel je suis très clair. Je veux une épouse obéissante. Quelqu'un qui coopère pleinement, en toutes circonstances. »

À ces mots, Pauline a immédiatement compris.

Antoine l'avait courtisée autrefois pour la même raison.

Docile. Facile à contrôler. Une orpheline sans appui.

Pauline a pris la parole sans détour. Son regard est resté calme, parfaitement ancré dans celui d'Adrien.

« Je suis la première héritière du Groupe Beaumont. La famille Beaumont est solidement implantée à Valmer. Si votre groupe envisageait d'élargir son territoire, ce serait l'appui le plus direct. Quant à moi, je venais à peine de retrouver ma place. Avancer seule, c'était accepter le risque d'être lentement grignotée. »

Elle a fait une courte pause, puis a repris, la voix posée :

« Cette union ajoutait un atout de plus au groupe Delcourt. De mon côté, elle me donnait une vraie assise. Chacun y gagnait quelque chose. C'était la seule forme d'équité possible. »

Adrien n'a pas répondu. Il a simplement incliné légèrement la tête, comme s'il validait ce constat.

Son temps, manifestement, était compté. À peine avaient-ils quitté le restaurant qu'un assistant est venu lui rappeler qu'il devait se rendre à l'aéroport.

Pauline a tout de suite compris. Elle a décliné avec tact, disant qu'il n'était pas nécessaire de la raccompagner et qu'elle rentrerait en taxi.

Adrien n'a pas insisté. Fidèle à son sens des convenances, il l'a tout de même accompagnée jusqu'à une voiture. Il est resté un instant à côté, le temps de la voir s'installer, puis s'est détourné sans un mot.

En chemin, Pauline a reçu un appel de Philippe. Il savait qu'elle et Adrien s'étaient rencontrés pour la première fois ce soir-là et voulait simplement prendre la température.

Pauline a répondu sans détour. Dans l'ensemble, le contact avait été plutôt fluide.

S'il fallait vraiment relever un bémol, c'était l'aura d'Adrien, trop marquée, presque écrasante. À ses côtés, la pression se faisait inévitablement sentir.

Plus tard dans la nuit, Pauline sortait de la salle de bain. L'écran de son téléphone brillait déjà.

À peine avait-elle décroché que la voix d'Antoine s'est imposée à l'autre bout du fil :

« Pauline, il est déjà si tard, pourquoi tu ne rentres pas ? Il s'est passé quelque chose ? Je t'ai appelée plusieurs fois, tu ne répondais pas. »

Pauline tenait le téléphone contre son oreille, mais elle n'écoutait déjà plus vraiment. Son regard était happé par la vue nocturne au-delà de la baie vitrée.

Elle n'a pas pu s'empêcher de penser que sons choix de cette maison était vraiment excellent.

« Pauline ? »

La voix de l'homme se faisait de plus en plus pressante.

Pauline est revenue à elle.

« Ah, aujourd'hui, je suis sortie voir un client. C'était assez loin, alors je suis restée à l'hôtel. »

Elle a cru qu'Antoine était déjà au courant de son déménagement. Mais à l'entendre, son esprit devait être entièrement occupé par Claire. Il n'en savait rien.

Donc, Pauline n'a pas cherché plus loin et a improvisé une excuse.

« Tu t'y sens bien, à l'hôtel ? Sinon, je peux venir te chercher. Envoie-moi l'adresse. »

Antoine semblait pousser un soupir de soulagement. L'inquiétude dans sa voix ne faisait que s'accentuer.

« Ce n'est pas nécessaire. Je suis épuisée aujourd'hui, je n'ai pas envie de bouger. Il est tard, je vais me reposer. »

À ces mots, Antoine n'a pas insisté :

« D'accord. Alors, on se voit demain au bureau. »

Pauline a donné une réponse vague et allait raccrocher quand il l'a appelée de nouveau.

« Chérie, tu me manques. Tu as pensé à moi, toi aussi ? »

Un silence s'est installé à l'autre bout du fil.

Après quelques secondes, Antoine a repris, plus inquiet :

« Pauline ? »

« Je... je m'endors... je suis vraiment trop fatiguée... »

Pauline a baissé la voix, feignant un demi-sommeil.

Antoine a soupiré, impuissant, avec une pointe de regret :

« D'accord. Dors bien, alors. Je raccroche. »

« D'accord. »

Pauline a répondu machinalement. Une seconde plus tard, sans la moindre hésitation, elle a mis fin à l'appel.

Le signal occupé a résonné dans le combiné. Antoine est resté immobile un instant, le téléphone à la main, une sensation étrange, creuse, lui serrant la poitrine.

Depuis toutes ces années, ses paroles tendres et son attention mesurée envers Pauline n'avaient jamais été qu'un rôle bien rodé. Il y était habitué, au point de ne plus rien ressentir. Jamais une seule fois cela n'avait provoqué la moindre vague émotionnelle.

Et pourtant, depuis deux jours, quelque chose clochait. Sans qu'il sache pourquoi, cette femme lui donnait soudain l'impression de lui manquer.

« Antoine, est-ce que tu m'aimes ? »

Alors qu'Antoine était encore perdu dans ses pensées, deux bras fins se sont glissés autour de sa taille, par-derrière.

C'était Claire.

Sa voix était basse, douce comme de l'eau. Elle a suffi à faire chavirer son cœur.

Un léger sourire a effleuré les lèvres d'Antoine. Il a aussitôt posé sa main sur les siennes.

« Tu as vraiment besoin de poser la question ? Tu es la femme que j'aime le plus dans cette vie. Pour toi, je peux tout faire. »

C'était vrai. Claire était la femme qu'il aimait plus que tout.

Depuis ses seize ans, depuis qu'elle lui avait sauvé la vie, il avait décidé de la protéger, de la garder à l'abri de tout, et de rester près d'elle jusqu'au bout.

« Mais j'en ai peur. »

Chapitre 7

« Qu'est-ce qui te fait peur ? »

Antoine s'est retourné et a attiré la femme contre lui. Il la serrait avec une tendresse presque irréelle. Sa voix était si douce qu'elle semblait capable de faire fondre la glace.

« J'ai peur que la famille Hérault nous sépare de force. J'ai peur que Lucas et moi restions toute notre vie sans véritable statut, sans nom. J'ai peur que, quand je vieillirai, toi aussi, tu changes. »

Claire a baissé les yeux. À mesure qu'elle parlait, sa voix s'est brisée, l'émotion l'a rattrapée.

« Ça n'arrivera pas. »

Antoine a relevé son visage et, du bout des doigts, a essuyé l'humidité au bord de ses yeux.

« Je te l'ai dit. Je te protégerai. Personne ne pourra nous empêcher d'être ensemble. »

Il a marqué un court silence, puis a ajouté, d'une voix ferme :

« Et je ne changerai jamais. »

« Antoine... »

Submergée par l'émotion, Claire a fermé les yeux et s'est penchée pour l'embrasser.

Même si l'entrée en Bourse approchait et que tout s'enchaînait au travail, Antoine a tout de même cédé à sa demande et l'a ramenée chez lui.

Pourtant, Claire le sentait.

Ces deux dernières années, Antoine avait beaucoup changé.

Il n'était plus aussi excessif, ni aussi fou d'elle qu'autrefois. Plus encore, face à elle, il pensait de plus en plus souvent à Pauline.

Les femmes sont toujours sensibles à ces détails-là. Même convaincue de son amour, Claire ne pouvait s'empêcher de ressentir une inquiétude sourde.

Sous les baisers de Claire, Antoine a peu à peu perdu le contrôle. Sa main s'est posée à la base de sa nuque et, presque naturellement, ils se sont dirigés vers la chambre.

Et pourtant, l'espace d'un instant, le visage de Pauline a traversé l'esprit d'Antoine.

Au moment décisif, il s'est brusquement arrêté.

« Qu'est-ce qu'il y a... »

Surprise, Claire a aussitôt attrapé son bras pour le retenir. Mais Antoine s'est dégagé sans un mot et s'est dirigé droit vers la salle de bain, comme pour éteindre au plus vite le feu qui brûlaient en lui.

Son esprit était en désordre. Dès que Pauline lui revenait en tête, tout désir s'évanouissait.

Mais cela, il ne pouvait évidemment pas le dire à Claire.

« Je crois que j'ai mangé quelque chose qui ne passait pas. Je me suis senti mal d'un coup. »

En ressortant de la salle de bain, Antoine a de nouveau pris Claire dans ses bras, l'a embrassée légèrement, en s'excusant à plusieurs reprises.

Claire était très contrariée, bien sûr. Mais en repensant à l'attention presque excessive qu'Antoine lui portait depuis deux jours, elle n'a finalement rien ajouté.

Dès l'aube, Antoine s'est rendu au siège du groupe.

Sur la route, un appel est tombé. Plusieurs partenaires, qu'il avait eu tant de mal à convaincre, se retiraient les uns après les autres.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce qui se passe exactement ? »

La colère d'Antoine a éclaté. Dans la salle de réunion, un silence pesant s'est abattu. Personne n'osait prendre la parole.

« Monsieur Hérault... c'est... c'est à cause du virement. Il est arrivé trop tard... »

« Trop tard ? Comment un virement peut-il arriver en retard ? »

« Vous n'étiez pas là hier. Personne n'a signé... »

Antoine est resté figé un instant. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il s'est souvenu de cet appel, la veille, lorsqu'il était avec Claire.

Mais ce genre de détail, n'avait-il oas dit qu'on pouvait s'adresser à Pauline ?

« Madame Morel n'était pas là non plus ? Pourquoi ne pas l'avoir contactée... »

Il s'est interrompu. Officiellement, Pauline n'avait pas le doirt de signer à sa place. Il a ravalé le reste de sa phrase.

« Vous ne servez à rien. Dehors. »

Après avoir passé sa colère sur toute la salle, Antoine a fait appeler Pauline.

À ce moment-là, Pauline arrivait tout juste au bureau. De loin, elle a déjà entendu parler de la rupture du partenariat et de la colère noire d'Antoine.

Un collègue au visage fermé est venu la trouver en hâte.

« Madame Morel, Monsieur Hérault est furieux. Le partenariat est tombé à l'eau. Allez le voir au plus vite. »

« J'ai compris », a répondu Pauline calmement.

Puis elle a poussé la porte du bureau.

Antoine était encore sous le coup de la colère, mais en la voyant entrer, il a aussitôt contenu son emportement :

« Tu es là. »

Pauline s'est avancée jusqu'au bureau :

« Hier, quand ton assistant m'a demandé de signer, j'étais avec un client important. Je devais partir en urgence. »

Son ton laissait transparaître une lassitude mesurée.

« Et tu le sais très bien, je n'ai pas de réel pouvoir de décision. Signer à ta place est déjà délicat. S'il y avait eu le moindre problème, ce n'est pas seulement moi qui aurais été exposée, toi aussi. »

Elle a marqué une courte pause, puis a laissé échapper un léger soupir :

« Je ne pensais pas que ces partenaires seraient à ce point pressés. Un seul jour de retard, et aucune marge de manœuvre. »

Elle ne cherchait ni à se justifier ni à se plaindre. Mais tout était dit. Ce n'était pas un manque d'efforts. C'était l'absence de pouvoir et l'intransigeance des partenaires.

En croisant le regard calme de Pauline, le dernier soupçon d'Antoine s'est dissipé. Il avait eu tort de penser qu'elle l'avait fait exprès.

Pauline avait toujours fait passer les intérêts de l'entreprise en priorité. La veille encore, elle avait fait un long détour pour rencontrer un client important. Comment aurait-elle pu retarder les choses exprès ?

Au fond, c'était lui qui avait manqué de prévoyance. Il n'avait pas pris en compte la difficulté dans laquelle elle se trouvait, sans réel pouvoir.

Pire encore. À un moment aussi crucial, alors que l'introduction en Bourse approchait, lui s'était laissé distraire pour accompagner Claire.

Plus Antoine y pensait, plus la culpabilité s'installait.

Il avait l'impression de devoir quelque chose à Pauline.

« Antoine, cette période est décisive pour l'entreprise. Pourquoi ne pas m'ouvrir une partie des autorisations ? En cas d'urgence, je pourrais réagir immédiatement. »

Pauline a parlé au bon moment, sans insister, comme si l'idée venait naturellement.

Antoine est resté un instant interdit. Une lueur de surprise a traversé son regard.

Il ne s'attendait pas à ce qu'elle réclame des droits. Jusqu'à présent, Pauline lui faisait entièrement confiance. Même lorsqu'elle avait besoin de consulter des données internes, elle le faisait toujours en sa présence.

« C'est compliqué ? Tu hésites ? Si tu préfères, on peut... »

« Non, je te fais entièrement confiance. »

De peur qu'elle ne perçoive son hésitation, Antoine a répondu aussitôt.

« Simplement, pour des droits complets, il faut l'accord de l'ensemble des actionnaires. Je peux déjà t'ouvrir une partie des accès. »

« D'accord. »

Pauline a souri légèrement. Elle s'en doutait. Antoine n'aurait jamais accepté aussi facilement de tout lui donner.

Mais une autorisation partielle suffisait amplement. Assez, en tout cas, pour copier certaines données essentielles.

Faire tomber l'entreprise d'Antoine ne se faisait pas dans la précipitation.

Une fois les autorisations obtenues, Pauline a rapidement copié les données clés de l'entreprise sur les deux dernières années.

Avec ces informations en main, qu'il s'agisse des prochains appels d'offres ou de l'introduction en Bourse, l'issue dépendait désormais d'elle. Antoine ne faisait plus que subir.

À l'heure du déjeuner, Pauline a soudain reçu un appel de Christine Hérault, la mère d'Antoine.

« Chloé a envie de manger ce que tu cuisines. J'ai déjà prévenu Antoine. Viens tout de suite. »

Elle a raccroché aussitôt. Ce n'était ni une demande, ni une discussion. C'était un ordre.

Pauline n'en a pas été surprise. Depuis qu'Antoine l'avait emmenée chez les Hérault, Christine ne lui avait jamais accordé la moindre considération.

Comme si Pauline leur devait quelque chose. Chez les Hérault, chacun se croyait parfaitement en droit pour lui donner des instructions.

La maison comptait pourtant du personnel. Et malgré cela, Pauline devait venir chaque semaine cuisiner pour ses beaux-parents et s'occuper des tâches ménagères.

Lorsque la sœur d'Antoine était tombée enceinte, elle avait affirmé ne rien supporter de ce que les autres préparaient. Elle ne jurait que par la cuisine de Pauline, et Pauline devait lui apporter ses repas jour après jour.

Pour ne pas mettre Antoine dans l'embarras, Pauline avait tout encaissé. Pendant deux longues années.

En regardant l'écran de son téléphone, une lueur glacée a traversé le regard de Pauline. Elle a posé l'appareil de côté, sans la moindre hâte, puis a allumé son ordinateur et a parcouru les derniers plans de projets de l'entreprise.

L'un d'eux était signalé en rouge. Un projet prioritaire, récemment mis en avant, qu'elle avait elle-même lancé et porté jusqu'ici. Le responsable du projet ne reconnaissait qu'elle comme interlocutrice.

Après un bref instant de réflexion, Pauline s'est levée et est allée frapper à la porte du bureau d'Antoine.

Mais son assistante lui a annoncé qu'il venait de partir. Un appel urgent l'a fait quitter les lieux à la hâte, au point d'annuler la réunion prévue.

Pauline a alors composé directement le numéro d'Antoine. L'appel a été pris, mais ce n'est pas sa voix qui a retenti.

« Pauline, tu cherchais Antoine ? »

« Claire ? Vous êtes ensemble ? »

« Oh, ne te méprends pas. Nous sommes à l'hôpital. Lucas est tombé, il s'est un peu blessé à la jambe. Mais rassure-toi, ce n'est rien de grave, juste une égratignure. Antoine l'accompagne pour prendre des médicaments. Je peux lui dire de te rappeler plus tard... »

« Ce n'est pas nécessaire. Occupez-vous de Lucas, c'est plus important. »

Pauline a raccroché aussitôt, sans attendre la réponse de Claire.

De l'autre côté, Claire est restée un instant sans voix. Son visage s'est fermé.

Cette Pauline...

Vraiment aucune politesse.

Elle a levé les yeux et a vu Antoine revenir, Lucas à ses côtés.

« Pauline t'a appelé. J'ai répondu à sa place. Tu veux la rappeler ? »

Claire lui a tendu le téléphone.

Antoine a marqué un temps d'arrêt. Il venait à peine de prendre l'appareil que Lucas a tiré sur sa manche.

« Papa ! J'ai mal à la jambe ! »

Antoine savait très bien que l'enfant en faisait trop. Il lui a pincé la joue sans ménagement, puis a rendu le téléphone à Claire.

Quand il avait reçu l'appel de Claire, Antoine avait cru à un vrai problème. Elle s'était contentée de dire que leur fils était tombé de l'escalier. À l'autre bout du fil, les pleurs de Lucas couvraient presque sa voix. Il avait accouru sans réfléchir.

Mais à l'hôpital, il n'avait trouvé qu'une simple éraflure au genou. Une blessure si légère qu'elle avait déjà commencé à cicatriser avant même leur arrivée.

« C'était pour le travail ? » a-t-il demandé.

« D'après elle, ce n'était rien d'important. Elle t'a dit de ne pas t'en faire. »

Sans lever les yeux, Claire a lâché :

« Peut-être qu'elle avait simplement envie de t'appeler. »

Antoine, impuissant, a voulu lui prendre le bras. Claire l'a repoussé une première fois, puis une seconde. Il a fini par lui attraper la main et a serré ses doigts entre les siens.

« Ma femme. »

Il a murmuré ce mot tout contre son oreille. Aussitôt, Claire n'a plus réussi à retenir le sourire qui lui montait aux lèvres.

« Ta femme, ce n'est pas moi. »

« Là, tu me blesses. Ma femme, il n'y en a qu'une. C'est toi. »

Ils ont continué à chuchoter ainsi, collés l'un à l'autre, avant de tourner dans le couloir adjacent.

Lucas, en les voyant ensemble, a affiché un sourire satisfait. Avec sa mère à ses côtés, Pauline finirait bien par être chassée de leur vie.

« Bon, ne fais pas la tête maintenant. Je devrais quand même la rappeler. Si elle commence à douter, ça risque de devenir compliqué. »

« Elle ne doutera jamais de toi. Franchement, je la trouve naïve. Elle est folle de toi. Tu t'inquiètes pour rien. »

« Claire... »

« Je m'en fiche. Si tu la rappelles, ça voudra dire que tu changes. »

D'ordinaire, quelques mots suffisaient à calmer Claire. Mais cette fois, peu importe ce qu'Antoine disait, elle refusait de céder.

Antoine n'avait pas le cœur à la contrarier davantage.

Il a fini par accepter.

Et puis, Claire n'avait pas entièrement tort. Pauline l'aimait profondément. Pour lui, elle était prête à tout. Elle ne remettait jamais ses paroles en question.

La gérer ne lui paraissait pas compliqué. Sur ce terrain-là, il se sentait parfaitement en confiance.

Une demi-heure plus tard, le téléphone de Pauline a de nouveau vibré.

Cette fois encore, c'était Christine.

« Pauline, qu'est-ce que tu fabriques ? Le bureau n'est pas loin de chez Chloé. Tu avances à la vitesse d'une tortue ou quoi ? »

Son ton était nettement plus agressif que tout à l'heure. Mais, cette fois, elle n'a pas raccroché aussitôt.

Un léger sourire a traversé le visage de Pauline. Elle a alors répondu, d'une voix froide et parfaitement maîtrisée :

« Je suis en réunion au bureau. L'entreprise est à un moment crucial de son introduction en Bourse. La moindre erreur pourrait entraîner des pertes considérables. Dans ces conditions, je ne peux vraiment pas me libérer. »

À l'autre bout du fil, un silence s'est installé pendant quelques secondes.

Christine n'en croyait pas ses oreilles.

Pauline, qui jusque-là lui obéissait au doigt et à l'œil, venait de lui opposer un refus net.

« Pauline, tu as perdu la tête ou quoi ? Tu oses m'ignorer maintenant ? Tu as oublié les règles de la famille Hérault ? La première, c'est le respect... »

« J'ai dit que je ne pouvais pas me libérer. Les affaires d'Antoine passent avant tout. »

Pauline a coupé Christine d'une voix douce.

« C'est d'ailleurs ce que tu m'as toujours appris. »

Sans lui laisser le temps de reprendre, elle a enchaîné calmement :

« Cela dit, Chloé est en période de repos, elle doit bien manger. Dis-moi ce qu'elle souhaite. Je ferai le nécessaire. Restaurant étoilé, chef à domicile... tant que le budget suit, ce n'est pas un souci. On passera les frais sur le compte de l'entreprise. »

Chapitre 8

« Toi... »

Christine est restée un instant sans voix, incapable d'enchaîner.

Pauline avait toujours été discrète, docile, presque effacée. Comment avait-elle soudain appris à répondre ainsi ?

Pire encore, elle savait désormais s'abriter derrière Antoine et l'entreprise, au point de faire passer Christine pour celle qui cherchait la querelle.

« Très bien. Quand Chloé aura choisi le restaurant, envoie-moi l'adresse. J'ai encore des choses à régler ici. Je raccroche. »

Pauline n'a pas attendu de réponse et a raccroché directement.

À l'autre bout du fil, le signal occupé a retenti. Christine a failli s'étouffer de colère, comme si l'air venait à lui manquer.

« Cette petite peste... Elle ose me raccrocher au nez ? »

Furieuse, Christine tremblait de colère, au point de manquer de jeter son téléphone contre le mur.

En voyant sa mère dans cet état, Chloé a haussé les sourcils, surprise :

« Pauline ne vient pas ? »

« Je dis que c'est Antoine qui l'a trop gâtée ! »

Christine était hors d'elle.

« Incapable d'avoir un enfant, issue d'un milieu aussi misérable, pouvoir entrer dans la famille Hérault relève déjà d'un miracle. Et elle ose encore manquer de respect, sans la moindre reconnaissance ? »

Christine, folle de rage, l'insultait sans plus aucune retenue, la décence complètement oubliée.

Chloé a levé les yeux au ciel, comme si elle s'y attendait depuis longtemps :

« Maman, je te l'ai toujours dit. Son air docile, c'est du cinéma. »

Elle a ricané froidement.

« Tu crois vraiment qu'une femme insignifiante aurait pu épouser quelqu'un comme mon frère ? Un homme qui ne pense qu'aux intérêts ? Pauline n'a jamais été aussi inoffensive qu'elle en avait l'air. Mais ne t'inquiète pas, je saurai m'en occuper. »

Sans attendre davantage, Chloé a pris son téléphone et a appelé Pauline elle-même.

Elle aimait donner des ordres à Pauline, tout en affichant en surface une relation cordiale. D'autant plus que son mari, Matthieu Laurent, occupait un poste de responsable de service au sein du groupe d'Antoine. Bien souvent, les dossiers de Pauline devaient passer par lui.

Chloé était convaincue que Pauline était une proie facile. Même si elle avait osé tenir tête à Christine aujourd'hui, c'était seulement pour Antoine.

Dans la famille, Antoine chérissait particulièrement cette sœur-là.

Il suffisait qu'elle parle, et Pauline finirait toujours par céder.

Le moment venu, elle saurait comment la faire plier, histoire de venger l'affront subi par sa mère.

Le téléphone a sonné longtemps avant qu'on ne décroche. Dès qu'elle a reconnu la voix de Pauline, celle de Chloé s'est aussitôt teintée de sanglots.

« Pauline, est-ce que tu m'en veux pour quelque chose ? »

Sa voix tremblait, volontairement fragile.

« Je croyais qu'on s'entendait bien. Quand mon frère t'a demandé de prendre soin de moi, tu avais accepté sans hésiter. Et aujourd'hui, maman me dit que tu refuses même de venir me préparer un repas... »

Pendant qu'elle parlait, Pauline écoutait distraitement. Ses yeux glissaient déjà le long des courbes de données qui ondulaient sur l'écran de son ordinateur.

« Bien sûr que non. Comment pourrais-je avoir quelque chose contre toi ? Simplement, aujourd'hui, je suis débordée. Je n'ai pas le temps de venir cuisiner. »

Pas de brusque refus. Pas d'excuses excessives non plus. Une certitude tranquille, ferme, très différente de l'ancienne Pauline qui cédait dès que Chloé jouait les victimes.

Chloé a immédiatement perdu patience.

« Mais je n'ai pas d'appétit... Je n'ai envie que de ce que tu fais. Si tu ne viens pas, alors je ne mangerai rien... »

« Écoute, faisons comme ça. Tu aimes tellement le caviar, non ? Je demande à l'assistant de ton frère de t'en faire livrer une caisse. C'est bien plus nourrissant qu'un plat maison. Et puis, tu es sa sœur, après tout. On passera ça sur les comptes de l'entreprise. »

La réaction de Pauline aujourd'hui était à mille lieues de ses habitudes.

Chloé ne s'y attendait pas du tout. Elle avait l'impression de n'avoir aucune prise, incapable même de provoquer une scène.

« Du caviar ? Pauline, tu te fiches de moi ? Je te dis que je veux manger ce que 'tu' cuisines. Tu ne comprends vraiment rien ? »

Chloé n'avait plus aucune envie de tourner autour du pot. Cette fois, elle était bien décidée à forcer Pauline à venir.

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Du faux mari au vrai magnat

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