Chapitre 1
Mariée depuis deux ans, Pauline Morel a découvert la vérité le jour où elle a voulu refaire son livret de famille. Le document qu'elle chérissait tant n'était qu'un faux.
Elle a voulu confronter son mari, Antoine Hérault.
Mais ce qu'elle a entendu l'a glacée.
L'homme qui la protégeait depuis six ans était en réalité marié depuis cinq ans à leur responsable pédagogique, une femme de six ans son aînée.
Pauline n'était qu'un paravent.
Accusée d'être stérile, elle avait même élevé, sous couvert d'adoption, l'enfant de son mari et de cette femme.
Ravalant son dégoût, elle a appelé l'avocat qui l'avait contactée pour une succession.
« Célibataire. Sans enfant. L'intégralité de l'héritage me revient. »
Pauline a quitté la famille Hérault sans le moindre regret.
Antoine, persuadé qu'elle n'avait nulle part où aller, a attendu tranquillement qu'elle revienne le supplier.
Mais un jour, au détour d'une alliance annoncée dans tous les médias, il a vu son nom.
Sous les projecteurs, elle apparaissait aux côtés d'un homme au sommet du pouvoir. Une fortune colossale. Un mariage qui faisait trembler le monde. Et toute l'envie, toute l'admiration, lui revenaient enfin...
Deux ans après son mariage, Pauline Morel rangeait un tiroir quand, sans faire attention, elle a déchiré le livret de famille.
Un peu contrariée, elle est allée à la mairie pour en demander un duplicata.
Derrière le guichet, l'employée a froncé les sourcils, surprise.
« Madame, il n'y a aucune trace de votre mariage dans le registre de l'état civil. »
Pauline a aussitôt secoué la tête.
« Ce n'est pas possible. Je suis mariée depuis deux ans. »
Elle a alors tendu le livret de famille, déchiré en deux.
L'employée a pris le temps de vérifier. Une première fois, puis une deuxième, puis une troisième.
Finalement, elle a tourné l'écran vers Pauline.
« Il n'y a vraiment aucun enregistrement à votre nom. Et ce cachet, il est de travers. Ce document n'a aucune valeur officielle. »
Encore sous le choc, Pauline est sortie de la mairie, l'esprit vide.
Son téléphone a soudain sonné.
« Madame Morel, bonjour. Je m'appelle Olivier Caron, l'avocat mandaté par votre père. Seriez-vous disponible pour passer au Cabinet Héritage & Patrimoine afin de signer un accord de succession ? »
Pauline a esquissé un rictus.
Encore un escroc.
Elle allait raccrocher quand la voix à l'autre bout du fil a repris, calme, précise :
« Votre mère s'appelle Sylvie Morel. Il y a vingt ans, elle vous a laissée devant le centre départemental de l'enfance. Après vérification, vous êtes l'unique enfant biologique d'Alexandre Beaumont, l'ancien homme le plus riche de Valmer. »
Pauline est restée figée un instant. Puis elle a attrapé son sac et est allée au rendez-vous.
De la bouche de l'avocat, elle a entendu la chose la plus absurde de toute sa vie.
Son père biologique, Alexandre Beaumont, était un magnat de la finance. Il était décédé le mois dernier. Actions, biens immobiliers, sociétés, son patrimoine dépassait des centaines de milliards. Et elle était sa seule héritière directe.
Alors que son esprit bourdonnait encore, l'avocat lui a soudain demandé :
« Quelle est votre situation matrimoniale et familiale ? »
Le visage de son mari s'est imposé brutalement dans son esprit.
En pensant au faux livret de famille, déchiré dans son sac, elle a serré le stylo et a répondu, d'une voix contenue :
« Donnez-moi deux heures. J'ai quelque chose à vérifier. »
En sortant du cabinet, Pauline s'est dirigée droit vers l'entreprise de son mari.
La porte du bureau d'Antoine Hérault était entrouverte. Elle allait pousser quand une voix féminine, mûre et sensuelle, s'est échappée de l'intérieur :
« Antoine, ça fait cinq ans qu'on est mariés. Tu attends quoi, au juste, pour qu'on sorte enfin au grand jour ? »
Pauline s'est figée net.
Cette voix, elle l'aurait reconnue entre mille.
Claire Renaud, leur responsable pédagogique à l'université.
Claire avait six ans de plus qu'Antoine. Mis à part l'âge, elle n'avait aucun défaut aux yeux de qui que ce soit.
Son allure était impeccable, sa silhouette élégante, et elle dégageait une assurance naturelle.
À l'université, elle était extrêmement populaire, appréciée aussi bien par les hommes que par les femmes, et considérée comme la meilleure responsable pédagogique du campus.
Pauline a retenu son souffle. L'instant d'après, la voix de son mari s'est élevée, toujours aussi douce, posée et familière :
« L'entreprise est sur le point d'entrer en Bourse. On a encore besoin d'elle sur beaucoup de sujets. Et puis, le testament de mon grand-père est clair, il ne veut pas que tu mettes les pieds dans la famille.
Si on rend ça public maintenant, ma grand-mère te mettra dans une position difficile. Je ne le supporterais pas... »
Un bourdonnement sourd lui a explosé dans la tête de Pauline. Elle a porté la main à sa bouche d'un geste réflexe, retenant son souffle pour empêcher le sanglot de lui échapper.
Dans son sac, il y avait ce livret de famille déchiré. Elle l'avait patiemment recollé, puis rangé comme un trésor.
À cet instant, tout s'est mis en place. Depuis le début, elle n'avait été qu'une figurante ridicule, tenue dans l'ignorance.
Pauline est sortie du bâtiment d'un pas rapide et a aussitôt passé un appel.
Elle a inspiré profondément. Quand elle a parlé, sa voix était étonnamment calme et ferme, comme si elle avait changé de peau.
« Maître Caron, je peux signer l'accord de succession dès maintenant. Par ailleurs, je suis célibataire, sans enfant. L'intégralité de l'héritage me revient. »
Les formalités réglées, Pauline a repris le volant pour rentrer chez elle.
Sur la route, son esprit était ailleurs, si bien qu'elle n'a pas vu la voiture arriver derrière elle.
Le choc a été brutal. Rien de grave, juste une blessure légère au front.
Aux urgences, elle s'est fait nettoyer la plaie et poser un pansement.
En sortant, comme si une pensée tardive lui traversait soudain, Pauline a hésité une seconde, puis elle s'est rendue au service de gynécologie.
Le compte rendu entre les mains, quelque chose s'est définitivement éteint en elle.
« Vous voulez dire... que mon utérus n'a aucun problème, c'est bien ça ? »
« Exactement. D'après les examens, vous êtes en parfaite santé. »
« Je peux tomber enceinte ? »
« Bien sûr. »
« Et cela n'empêche pas d'avoir une vie sexuelle normale ? »
La gynécologue, pourtant habituée à ce genre d'échanges, a esquissé un sourire, légèrement gênée : « Évidemment que non. »
Pourtant, avant le mariage, Antoine lui avait montré un prétendu rapport médical. Il lui avait affirmé que son utérus présentait de graves anomalies, qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfant et que même une vie conjugale normale pouvait lui faire des dommages irréversibles pour sa santé. »
« Même comme ça, je veux t'épouser. »
Ce jour-là, il lui tenait la main, le regard plein de douceur et de détermination : « C'est toi que j'ai choisie. Pour toute ma vie. »
Pour cette promesse, ils avaient affronté l'opposition féroce de la famille Hérault.
Elle avait vu son beau-père lancer une tasse contre le sol, en colère :
« Épouser une femme incapable d'avoir des enfants, c'est condamner la lignée ! »
Elle avait aussi entendu sa belle-mère se plaindre pendant un repas de famille, au bord des larmes :
« Mon fils a perdu la tête... »
Et à chaque fois, Antoine souriait, tranquille :
« Ne les écoute pas. Tant que je suis là, ça suffit. »
Pendant deux ans, les piques de sa belle-mère, parfois à mots couverts, parfois sans la moindre retenue, n'avaient jamais cessé :
« Une femme qui ne sert à rien pour la famille. »
« Incapable de donner un enfant, à quoi bon se marier ? »
Ces mots s'étaient accrochés à elle comme une maladie tenace, l'accompagnant nuit après nuit, jusqu'à l'empêcher de trouver le sommeil.
...
En apprenant que Pauline avait eu un accident de voiture, Antoine est arrivé très vite à l'hôpital.
Vêtu d'une chemise blanche, grande silhouette, il est entré presque en courant.
En le voyant, Pauline a eu comme un vertige. Six années de souvenirs lui sont revenues d'un coup.
Ils s'étaient rencontrés pour la première fois dans le bureau de Claire, à l'université.
Elle était venue déposer des documents pour un camarade. Antoine, lui, discutait d'un dossier avec Claire. Quand il avait levé les yeux, son regard avait croisé le sien. Il avait simplement hoché la tête, poli, sans chercher à engager la conversation.
Ensuite, il l'avait courtisée pendant trois ans.
Antoine était le garçon le plus populaire du campus : beau, brillant, issu d'une famille aisée.
Surtout, il savait comment s'y prendre. Pressant sans être brutal, attentif, toujours doux dans ses mots comme dans ses gestes, il finissait presque toujours par obtenir ce qu'il voulait. Peu de filles savaient lui résister.
Pauline non plus.
Orpheline, elle avait grandi seule, avec un caractère froid et réservé. Elle se tenait à distance des autres. Malgré cela, elle avait fini par céder sous son acharnement calme et constant.
Antoine lui a parlé pendant un moment. Voyant que Pauline restait silencieuse, il a cru qu'elle était encore sous le choc.
Il l'a aussitôt attirée contre lui.
Mais, Pauline, par pur réflexe l'a violemment repoussé et s'est levée d'un bond.
« On y va. »
Elle a lâché ces trois mots à la hâte et l'a contourné sans un regard.
Cette poitrine qui lui avait autrefois apporté chaleur et sécurité ne lui inspirait plus qu'un profond dégoût.
De retour dans la voiture, Antoine restait inquiet.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu fais toujours attention au volant. Comment ça a pu arriver aujourd'hui ? »
« ... »
Pauline n'a pas répondu. Son regard est tombé sur sa paume. La grosse bague en diamant brillait trop fort.
Elle ne disait rien. Antoine n'a pas insisté. Il a simplement cherché sa main, comme il le faisait toujours.
Une fois encore, Pauline l'a évitée.
« Tu m'en veux ? » a-t-il demandé doucement.
« D'accord, si tu n'as pas envie d'en parler, je n'insiste pas. Ce soir, on reçoit quelqu'un d'important à la maison. J'ai demandé qu'on prépare ce que tu aimes. Ça te changera les idées. »
Il était toujours comme ça. Calme, attentionné, rassurant. Et plus il l'était, plus Pauline avait envie de rire.
« Allez, souris un peu. Ne te fâche plus. Quand tout ça sera derrière moi, je me rattraperai. Je passerai plus de temps avec toi. En ce moment, c'est compliqué, l'entreprise prépare son entrée en Bourse, je suis vraiment débordé. »
Il a cru l'avoir rassurée. Alors il a souri à son tour.
Pauline a hoché la tête.
« Oui. Très contente, même. J'ai l'impression que ma vie est pleine de surprises. »
Ses mots avaient un double sens. Mais Antoine ne l'a pas perçu.
La villa de la famille Hérault se trouvait dans le quartier le plus cher de Valmer, le long des berges, une propriété de plus de cinq cents mètres carrés.
Tout cela, elle l'avait obtenu en renonçant à sa propre carrière pour l'aider à bâtir l'entreprise.
À peine rentrée, des éclats de rire lui sont parvenus de l'étage.
Des rires d'enfant, mêlés à une voix féminine, douce et légère.
C'était Lucas Hérault, le petit garçon qu'elle et Antoine avaient adopté juste après leur mariage. Il avait cinq ans.
Pauline a levé les yeux.
Et sans la moindre surprise, elle a vu Claire.
La femme qu'elle n'avait pas revue depuis cinq ans.
Claire portait une robe en maille bleu-vert, moulante sans être voyante. Ses longs cheveux ondulaient en larges boucles. Elle avait passé la trentaine, et pourtant son visage restait étonnamment jeune, à peine plus que vingt ans. Chacun de ses gestes respirait une assurance encore plus marquée.
« Pauline, regarde qui est là ! »
La voix d'Antoine s'est élevée à côté d'elle, grave, animée, incapable de cacher son excitation.
C'était la première fois que Pauline le voyait dans un tel état. D'ordinaire, même quand il se montrait attentionné ou tendre avec elle, il n'avait jamais cette énergie-là.
Cette fois, c'était différent. Quelque chose de brut, de spontané, une joie presque incontrôlable. Un élan venu du fond de lui.
« Claire ? »
Pauline a froncé les sourcils, feignant la surprise.
À l'intérieur, pourtant, le dégoût avait déjà atteint son point de rupture.
La Claire qu'elle avait sous les yeux était posée, élégante, parfaitement maîtrisée. Rien à voir avec la femme à la voix mielleuse et aux manières provocantes entendue dans le bureau.
« Pauline, ça fait longtemps. »
Claire a aussitôt pris Lucas par la main et est descendue de l'étage. Elle s'est approchée avec un sourire chaleureux, comme si de rien n'était, pour saluer Pauline.
Pauline a reporté son regard sur Lucas.
Peu de temps après leur mariage, Antoine avait abordé le sujet avec elle. Il lui avait proposé d'adopter un petit garçon, dans l'orphelinat où elle avait grandi.
C'est ainsi que Lucas était entré dans leur vie.
Antoine lui avait expliqué qu'avec un enfant, il serait plus facile de faire taire la famille. Ses parents cesseraient de lui mettre la pression pour qu'elle tombe enceinte.
Pauline avait cru qu'il pensait à elle.
Alors elle avait accepté.
Mais ces deux années passées à élever Lucas avaient été un véritable calvaire.
Lucas avait un caractère difficile. Au moindre accès de colère, il lançait des objets sur elle, sans retenue, comme s'il nourrissait à son égard une hostilité profonde.
Une fois même, il avait crié devant elle, exigeant qu'Antoine lui rende sa « vraie maman ».
Pauline avait fini par perdre patience. Elle avait parlé d'abandonner l'adoption.
Antoine l'avait aussitôt apaisée. Il lui avait dit que Lucas était à plaindre, qu'il avait grandi sans mère. Il l'avait suppliée d'être plus indulgente. Ces mots, à force, ramenaient toujours Pauline à sa propre histoire, à cette enfance passée sans parents.
Aujourd'hui, en voyant Lucas s'accrocher fermement à la main de Claire, en repensant à tout ce qu'Antoine lui avait fait subir, tout devenait clair.
Ils étaient mariés depuis cinq ans.
Lucas avait cinq ans.
La famille Hérault refusait Claire.
Alors...
Antoine s'était servi d'elle. Il l'avait trompée, utilisée comme un paravent, pour qu'elle travaille à leur place, encaisse à leur place et souffre à leur place.
Pendant le dîner, Antoine, Lucas et Claire n'ont cessé d'échanger, riant, servant mutuellement.
À côté, Pauline mangeait en silence, comme une étrangère à leur table.
« Pauline. »
Antoine a attendu le bon moment, puis a reposé ses couverts. Sa voix s'est adoucie.
« Claire travaille en ce moment sur un livre autour de la parentalité. Elle cherche un endroit calme. Et puis, tu sais, la société me prend beaucoup de temps, toi aussi tu es très occupée... »
Il a marqué une courte pause.
« Je pensais lui proposer de rester ici quelque temps. Elle pourrait t'aider avec Lucas. D'ailleurs, il s'entend très bien avec elle. »
Tiens donc.
Cinq ans à se cacher, lassés de jouer à l'ombre, et maintenant, l'envie de s'installer au grand jour.
Pauline a fait comme si elle n'avait rien entendu.
Elle a continué à manger, tranquillement, sans lever les yeux.
Le silence est tombé d'un coup. L'atmosphère s'est figée autour de la table.
Antoine a paru un peu mal à l'aise. Il s'est rapproché et a murmuré :
« Pauline, je te parle. »
Pauline a reposé son verre avec force.
Le bruit a claqué contre la table.
Avant même qu'elle ne dise un mot, Claire s'est empressée de prendre la parole :
« Désolée, vraiment. Je ne voulais pas créer de malaise. Pauline, Antoine disait ça sans y penser. Il voit que tu es débordée, entre le travail, la maison et Lucas. Il se disait juste que je pourrais te donner un coup de main... »
« Non ! Moi, je veux que Tante Claire reste ! »
Lucas, assis à côté d'elle, s'est aussitôt agité. Il a tapé sur la table, a fait glisser les couverts, incapable de se calmer.
« Lucas, non, calme-toi... »
« Lucas, ça ne se fait pas. »
Voyant la scène dégénérer, Claire s'est précipitée pour le retenir.
Sa voix s'est mêlée à celle de Pauline, plus sèche, plus autoritaire.
Lucas a jeté un regard noir à Pauline. Furieux, il a attrapé son verre et a projeté l'eau dans sa direction.
Chapitre 2
Pauline n'a pas eu le temps de réagir. Elle a été éclaboussée de jus en plein visage.
À ce moment-là, les domestiques sont accourus pour l'aider à se nettoyer.
« Lucas ! »
Antoine a explosé. Lucas a sursauté, puis a filé à l'étage à toute vitesse.
Antoine a fait un pas pour le poursuivre, mais Claire s'est levée aussitôt pour l'arrêter.
« Antoine, ce n'est qu'un enfant. On ne peut pas l'éduquer par la violence. Je vais aller lui parler. »
Elle a lancé un regard rapide à Pauline, qui s'essuyait encore. Elle semblait vouloir dire quelque chose, puis est montée.
Ce n'est qu'alors qu'Antoine s'est tourné vers Pauline.
« Ça va ? Laisse-moi voir. »
Pauline avait déjà terminé de s'essuyer, mais la main de l'homme est revenue, cherchant à toucher son visage.
« C'est sale. Ne me touche pas. »
Les mots lui ont échappé.
Antoine n'a pas compris.
« Comment ça ? Tu crois que tu me dégoûtes ? Jamais. Je m'inquiète pour toi, c'est tout. »
Il a soupiré, contrarié.
« Si j'avais su que Lucas serait aussi mal élevé, je ne t'aurais pas laissé gérer tout ça toute seule. »
Pauline a esquissé un léger sourire, teinté d'ironie.
« Oui, c'est sûr. Avec sa vraie mère, il serait sans doute mieux encadré que par moi. Dommage qu'elle soit morte. Moi, sa mère adoptive, visiblement, je n'en suis pas très douée. »
Antoine est resté figé un instant. Son visage s'est durci.
« Qu'est-ce que tu racontes ? Lucas est adopté, d'accord, mais il n'a qu'une seule maman. C'est toi. Une très bonne maman. »
En parlant, il a levé la main et lui a caressé la tête, d'un geste affectueux.
Pauline n'a pas eu le temps de réagir. Ce contact lui a donné la nausée.
De retour dans la chambre, elle s'est précipitée sous la douche.
Antoine n'a pas tardé à la rejoindre. Il ne venait pas s'excuser. Il voulait surtout reprendre la discussion à propos de Claire.
Enfin, dire « discussion » était trompeur.
Pauline le savait très bien. La décision était déjà prise.
Eux étaient les vrais époux.
Elle, elle n'était qu'une remplaçante, une épouse de façade.
« Tu sais que la société est à un moment clé. Lucas a besoin de quelqu'un en permanence, et l'entreprise aussi a besoin de toi. Claire est une vraie spécialiste de l'éducation. Tu l'as vu toi-même, Lucas l'écoute beaucoup... »
« D'accord. On fait comme ça. »
Pauline l'a coupé net. Plus il parlait, plus elle avait envie de vomir.
Antoine a souri, soulagé.
« Je le savais. Tu es toujours raisonnable. Tu comprends que tout ça, je le fais pour toi. »
Il s'est levé et s'est approché, cherchant à l'attirer contre lui, comme si tout était réglé.
Pauline s'est aussitôt retournée et a posé son téléphone devant lui.
Sur l'écran, s'affichait une villa avec vue sur le fleuve, située dans la Cité Financière de Valmer. Un secteur où se concentraient les sièges d'entreprises et les capitaux, le véritable cœur économique de la ville. Les prix y dépassaient même ceux de la villa où Antoine vivait actuellement.
« Antoine, qu'est-ce que tu penses de cette villa ? »
« Elle est très bien, évidemment. Ce quartier vaut de l'or. »
Antoine ne voyait toujours pas où elle voulait en venir.
Pauline a souri. Sa voix s'est volontairement adoucie.
« Mon anniversaire est le mois prochain. Cette maison me plaît beaucoup. Tu pourrais me l'offrir comme cadeau d'anniversaire, ça te va ? »
Antoine l'avait trompée pendant deux ans. Et pendant ces deux ans, elle n'avait pas seulement perdu du temps, mais aussi sa carrière.
Pour l'aider à sauver son entreprise, Pauline avait renoncé à poursuivre ses études et refusé plusieurs offres de grands groupes, pour venir travailler dans sa petite société familiale.
En à peine deux ans, elle avait redressé l'entreprise.
Encore quelques mois, et Antoine bouclerait l'introduction en Bourse. Sa valeur personnelle exploserait, atteignant des sommets.
Et elle, qu'aurait-elle en retour ?
Rien.
Sinon le sentiment d'avoir été exploitée jusqu'à la dernière goutte, avant d'être abandonnée.
Pauline n'avait aucune intention de les laisser faire. Elle n'allait pas se contenter d'avaler ça en silence.
Pendant longtemps, Antoine lui avait juré que tout ce qui serait à sa portée, il le lui offrirait si elle le voulait.
Mais Pauline n'avait jamais été matérialiste. Elle n'avait jamais rien demandé.
Antoine a hésité un instant : « Pourquoi vouloir acheter une maison, tout à coup ? Celle-ci ne te convient plus ? »
Pauline a haussé légèrement les épaules :
« Elle est bien, oui, mais elle n'a pas beaucoup de valeur à long terme. Celle-là, en revanche, prendra forcément de la valeur. Et puis, ton entreprise va bientôt entrer en Bourse. Recevoir des invités dans une nouvelle maison, organiser des soirées là-bas, te ferait gagner en prestige. »
Chaque phrase était soigneusement pensée pour lui. Les dernières doutes d'Antoine se sont dissipés aussitôt.
Évidemment. Pauline pensait toujours à lui avant elle-même. Même quand elle demandait quelque chose, c'était encore pour lui.
Antoine s'est senti vaguement coupable. Et il s'est même surpris à la plaindre.
« Tant que je t'ai à mes côtés, j'ai déjà tout ce qu'il me faut. Je n'ai pas besoin de plus. »
Il a tendu la main pour la prendre dans ses bras. Pauline s'est décalée, encore une fois.
« Mais je t'ai dit que ce sera mon cadeau d'anniversaire. Dis-toi juste que tu l'achètes pour moi. Tu ne vas pas hésiter pour ça, quand même ? »
Elle l'a dit sur le ton de la plaisanterie.
Ce soir-là, Pauline lui semblait différente.
Antoine a senti un trouble inattendu monter en lui.
Il n'a pas réfléchi longtemps.
« Et ça coûte combien ? »
« Pas grand-chose. Environ soixante-dix millions. »
Pauline souriait, l'air innocent.
Le visage d'Antoine s'est brièvement figé.
Il ne voulait pas être avare. Mais le chiffre piquait.
Cela dit, avec l'entrée en Bourse qui approchait, ce n'était pas le moment de gâcher l'ambiance.
Il a fini par hocher la tête.
« D'accord. Si tu l'aimes, je te l'achète. »
Devant elle, Antoine a immédiatement passé un appel au service financier.
Le soir même, soixante-dix millions ont été crédités sur le compte personnel de Pauline.
Comme elle l'avait demandé, il avait même ajouté une mention :
« Pour acheter une maison à Pauline. Joyeux anniversaire. »
Le solde de son compte est passé de cent cinquante mille à soixante-dix millions cent cinquante mille.
Depuis leur soi-disant « mariage », Pauline avait abandonné tout la gestion financière à Antoine.
Sur sa carte, il ne restait que les économies gagnées à l'époque de ses études.
Pendant deux ans, elle n'avait jamais perçu le moindre salaire.
-
Le lendemain matin, à peine sortie de sa chambre, Pauline a aperçu la scène dans la salle à manger.
En bas, Antoine portait un tablier et riait en discutant avec Claire, visiblement de bonne humeur.
Lucas les suivait partout, collé à eux comme une petite ombre, d'une sagesse telle que Pauline en aurait presque douté de ses propres souvenirs.
Dès que Pauline est apparue, tout s'est arrêté.
La main que Claire avait posée sur l'épaule d'Antoine s'est aussitôt retirée. Antoine s'est aussitôt tourné vers Pauline.
« Réveillée ? J'ai préparé le petit-déjeuner. Viens manger. »
Pauline a jeté un coup d'œil à la table.
Le petit-déjeuner était particulièrement copieux, presque excessif.
À la maison, il y avait toujours quelqu'un pour cuisiner. Et Antoine n'avait jamais eu l'habitude de prendre le petit-déjeuner, encore moins de mettre les pieds dans la cuisine.
Habituellement, le matin allait à l'essentiel.
Ce matin-là, la table débordait. Inutile de se demander pour qui.
Sans rien laisser paraître, Pauline a souri et s'est tournée vers Claire : « Tout ça, c'est ce que tu aimes, non ? »
« Oui. Antoine a insisté. Il avait peur que je ne sois pas habituée au reste. »
Claire a répondu naturellement, puis a ajouté avec un sourire appuyé :
« Des hommes aussi attentionnés, ça devient rare. Pauline, tu as vraiment de la chance d'avoir un mari pareil. »
Leurs regards se sont croisés. Dans les yeux de Claire, quelque chose de subtil, presque triomphant, a affleuré.
Pauline a gardé le sourire :
« C'est vrai. Antoine est toujours très attentionné. Pas seulement avec moi. Avec les femmes en général, il est toujours doux et prévenant. Un vrai gentleman. »
« Hé, arrête un peu. Ce n'est pas vrai. »
Antoine s'est empressé de nier, un peu trop vite. Pauline, elle, parlait avec aisance, presque taquin, au point que cela pouvait passer pour une plaisanterie entre époux.
Mais Claire, elle, ne souriait plus.
Lucas a senti que Claire n'était pas de bonne humeur.
Au moment où Pauline allait attraper la dernière part d'omelette, il a saisi la bouteille de sauce soja et l'a pressée au-dessus.
Il y est allé trop fort. La sauce a même éclaboussé la main de Pauline.
« Lucas, qu'est-ce que tu fais ?! »
Le visage d'Antoine s'est aussitôt assombri.
Claire a réagi la première. Elle a tendu des serviettes à Pauline, puis s'est tournée vers Lucas et lui a parlé à voix basse, très vite :
« Lucas, même quand on a fini de manger, on ne gaspille pas la nourriture. Regarde, tu as sali la main de ta maman. Dis-lui pardon. »
Lucas a jeté un regard de côté à Pauline. Puis, le menton levé, il a marmonné un « pardon » du bout des lèvres.
Pauline s'essuyait les mains. Elle a levé les yeux vers eux.
Lui, s'excusait le menton haut.
Elle, minimisait l'incident, effaçant l'essentiel en quelques mots.
« C'est bon. Puisque tu as fini, remonte dans ta chambre. »
L'excuse venait à peine de tomber, sans même que Pauline ne puisse répondre, c'est Claire qui a clos l'affaire.
« Attends. »
Au moment où Lucas allait partir, Pauline s'est levée. Elle l'a attrapé par le poignet et l'a tiré jusqu'au mur.
« Tu restes là. Droit. »
« Lâche-moi ! »
Lucas s'est débattu de toutes ses forces. Mais Pauline connaissait ses réactions par cœur. Elle lui a tordu les bras et l'a plaqué contre le mur, juste assez pour l'empêcher de bouger.
« Regarde-moi quand je te parle. »
Lucas tremblait, partagé entre la colère et la peur. Les larmes lui sont montées aux yeux.
« Pauline, qu'est-ce que tu fais ? Il s'est excusé. Tu ne peux pas traiter un enfant comme ça ! »
Claire s'est précipitée pour intervenir.
Pauline a répondu d'une voix froide :
« Claire, Lucas est mon fils. En tant que mère, c'est à moi de fixer les règles. »
Elle a marqué une pause, puis a ajouté, le regard planté dans celui de Claire :
« Tu sembles si pressée de le défendre qu'on pourrait presque croire que tu es sa vraie mère. »
Le visage de Claire a blanchi. Ses doigts se sont crispés contre sa paume, sa gorge s'est serrée :
« Je... je dis juste qu'il est encore petit... Et que ce n'est pas si grave... »
Pauline ne l'a pas laissée finir :
« Les petites fautes qu'on laisse passer deviennent des habitudes. Je ne suis pas aussi compétente que toi sur l'éducation, mais chez moi, le respect n'est pas négociable. »
Claire est restée muette. Elle n'avait aucune légitimité pour intervenir.
Antoine, lui, regardait la scène, complètement pris de court. Il n'avait jamais vu Pauline aller aussi loin. D'ordinaire, elle se contentait de réprimandes. Jamais elle n'impose ainsi son autorité.
Même si Lucas avait clairement dépassé les bornes, Antoine n'a pas résisté au regard de Claire. Il s'est approché et a saisi le poignet de Pauline :
« Ça suffit. On arrête là. »
Effectivement, la colère accumulée dans le cœur de Pauline s'est légèrement dissipée.
Elle a lâché prise. Lucas s'est aussitôt réfugié derrière Claire.
Il sanglotait, le souffle coupé, trop secoué pour même penser à provoquer Pauline.
Claire, le visage fermé, lui a tapoté l'épaule sans un mot.
Pauline les a regardés tous les deux :
« Lucas, écoute bien. Tant que je suis ta mère, tu me dois le respect. Si tu n'apprends pas à respecter les grands, il y aura des conséquences. Et cette fois, tu les connaîtras. »
Sa voix était calme. Presque souriante.
Lucas a cessé de pleurer. Même lui a compris qu'elle ne plaisantait pas.
Antoine est resté figé, incapable de réagir.
Pauline n'a rien ajouté. Elle s'est simplement détournée et a quitté la salle à manger.
Antoine a fait un pas, prêt à la rattraper, sans même réfléchir.
Claire lui a aussitôt attrapé la main :
« Antoine... »
Dans ses yeux, la blessure était trop visible. Elle n'y arrivait plus. Vraiment plus.
Elle savait qu'il l'aimait depuis des années. Ils avaient une histoire, une profondeur que personne ne pouvait nier. C'est pour ça qu'elle s'était toujours sentie en sécurité et qu'elle avait accepté de rester douce et compréhensive.
Mais là...
Pauline est allée trop loin.
C'était humiliant. Insupportable.
À l'époque, c'était le grand-père d'Antoine qui avait imposé leur séparation.
Antoine était encore étudiant, incapable de s'opposer à sa famille. Claire, elle, avait failli perdre son travail. Elle n'avait même pas pu continuer comme responsable pédagogique, avant de devoir se reconvertir dans l'éducation spécialisée.
C'est dans cette impasse qu'Antoine avait rencontré Pauline. Un paravent. Une solution temporaire.
Claire lui avait aussi demandé, un jour, pourquoi il avait choisi Pauline.
Antoine lui avait répondu franchement.
Au début, c'était simplement parce qu'elle était belle. La présenter à sa famille paraissait logique.
Ensuite, il s'était renseigné davantage. Pauline était orpheline, sans appui, sans famille, mais brillante. En finance, elle faisait partie des meilleures. De nombreuses grandes entreprises cherchaient déjà à la recruter.
Être avec elle pouvait aussi servir ses projets professionnels.
Mais pour rassurer Claire, peu de temps après avoir commencé à fréquenter Pauline, Antoine avait discrètement enregistré son mariage avec Claire.
De cette façon, même s'il était officiellement en couple avec Pauline, tout ce qui serait gagné ensuite reviendrait aussi à Claire.
Antoine lui avait aussi fait une promesse. Le jour où il reprendrait l'entreprise familiale et aurait enfin son mot à dire, il rendrait leur relation publique.
Et au milieu de tout ça, Pauline n'avait jamais été qu'un pion. Du début à la fin.
Mais maintenant, qu'un simple pion osait lui tenir tête, lui marcher dessus ? Claire n'arrivait pas à l'accepter.
Antoine ne pouvait pas ignorer sa douleur. Mais ce n'était pas encore le moment de rompre ouvertement avec Pauline.
Il a serré Claire contre lui, un peu plus fort que d'ordinaire, puis l'a relâchée. Le front plissé, il est parti à la suite de Pauline.
Chapitre 3
Voyant Pauline s'approcher de la voiture, Antoine a rapidement repris contenance et s'est apprêté pour l'accompagner.
À cette heure-là, ils partaient toujours ensemble au bureau.
« Demande à ton assistant de te conduire. J'ai un rendez-vous pour une visite immobilière. »
Antoine a hésité un instant :
« Mais j'ai une grande réunion aujourd'hui... »
« Ce genre de bien part vite. Si je n'y vais pas aujourd'hui, il risque de ne plus être disponible », l'a-t-elle coupé net. « Tu dis toujours que le travail n'en finit jamais. Et que je devrais apprendre à me faire plaisir. »
Sa voix était douce, parfaitement posée. Elle souriait, les yeux calmes, comme si tout allait bien.
Et pourtant, sans savoir pourquoi, Antoine a senti un frisson lui glisser le long du dos.
Il a esquissé un sourire à son tour :
« D'accord. Dans ce cas, je n'irai pas au bureau aujourd'hui. Je t'accompagne. »
« Pas besoin. »
Le sourire de Pauline s'est élargi. Elle s'est tournée vers lui et a tapoté doucement sa poitrine du bout du doigt :
« J'ai envie de choisir seule. Quand ce sera fait, je t'y emmènerai. »
Elle connaissait parfaitement ses intentions. Il ne voulait pas l'accompagner. Il voulait la surveiller.
Avec Antoine, tout se faisait toujours sous contrôle. Si l'achat se faisait au nom du couple, ce bien ne lui appartiendrait jamais vraiment. Il finirait, comme le reste, entre les mains d'Antoine et de Claire.
Le ton de Pauline était léger, presque joueur. Assez pour éveiller un trouble chez lui.
Antoine a saisi son poignet :
« C'est une surprise pour moi ? »
« Oui. »
Le sourire de Pauline a vacillé une fraction de seconde. Elle s'est aussitôt dégagée.
« D'accord. Alors je te fais confiance. »
La voix d'Antoine s'est faite plus grave. Il a passé un bras autour de ses épaules.
N'ayant aucun moyen d'échapper, Pauline a retenu le haut-le-cœur et l'a laissé faire.
Antoine l'a regardée démarrer et s'éloigner. Le sourire qu'il affichait a disparu aussitôt.
Quelque chose clochait.
Pauline ne lui avait pas laissé la même impression que d'habitude.
Ou alors...
Les femmes étaient comme ça. Trop sensibles. Peut-être qu'elle était simplement jalouse de sa relation avec Claire.
Il a desserré sa cravate d'un geste agacé. Cette sensation l'irritait sans raison précise
Il n'aurait pas dû se laisser troubler par Pauline.
Car quoi qu'elle représente, quoi qu'elle ait donné, quoi qu'elle ressente pour lui...
Il n'aurait toujours qu'une seule épouse dans sa vie.
Et ce serait Claire.
Une heure plus tard, Pauline se tenait devant une immense baie vitrée. Sous ses yeux s'étendait la Cité Financière.
La villa qu'elle était une maison de plain-pied, entièrement ouverte sur le fleuve.
C'était une construction contemporaine, livrée clé en main, entièrement équipée, domotique intégrale, esthétique minimaliste et luxe discret.
La surface dépassait les trois cents mètres carrés. Ce n'était pas la plus vaste, mais son emplacement était sans rival dans toute la Cité Financière.
Pauline imaginait déjà la nuit tomber, les lumières de la ville s'allumer une à une, et la vue devenir éblouissante.
Elle s'est tournée vers le responsable commercial.
« C'est celui-ci. On fait la réservation. Et ce sera enregistré uniquement à mon nom. »
Le bien était immédiatement habitable. Cela signifiait qu'elle pouvait partir à tout moment, sans jamais remettre les pieds dans ce lieu où elle étouffait.
« Très bien. »
Le sourire du responsable s'est élargi. Il pensait au départ qu'elle venait simplement regarder.
Son statut a changé aussitôt. Elle a été conduite dans le salon VIP. Un café et quelques mignardises lui ont été servis. Pendant ce temps, le responsable est allé chercher le contrat.
Pauline n'aurait qu'à signer et régler. Le reste serait pris en charge par les notaires.
Tout était déjà en marche.
Alors que Pauline attendait, une voix féminine, vive et arrogante, a soudain claqué dans l'air :
« C'est toi qui comptes me piquer la maison que j'ai repérée ? »
Pauline a levé les yeux.
Une jeune femme élégamment vêtue, tailleur de marque, parfaitement maquillée, s'est avancée droit vers elle, visiblement furieuse.
Deux gardes du corps la suivaient, ainsi qu'une responsable commerciale.
« Vous me parlez ? »
Pauline a marqué une brève pause avant de répondre, surprise.
« Évidemment. C'est moi qui ai vu cette maison en premier. C'est celle-là que je veux. »
La jeune femme a retiré ses lunettes de soleil. Ses yeux en amande, brillants et acérés, se sont plantés sur Pauline, pleins d'arrogance.
« Le responsable ne m'a jamais dit qu'elle était réservée. Et tu n'as encore rien signé, ni versé d'acompte, si ? Alors si je paie maintenant, elle est à moi. »
Le ton de Pauline s'est refroidi. Elle n'avait aucune envie de perdre son temps avec ce genre de personne. Elle s'est levée, prête à changer de place.
c
La jeune femme a perdu patience. Avant même de finir sa phrase, elle a frappé du pied, agacée.
« Peu importe. Je ne suis pas là pour négocier. J'ai la priorité, cette maison me revient. Que ça te plaise ou non. »
Pauline s'est retournée, un peu surprise.
« Ah bon ? La priorité ? »
À ses côtés, une responsable commerciale est intervenue, d'un ton neutre :
« Ici, les acheteurs sont sélectionnés après une vérification financière. Ce n'est pas une question d'ordre d'arrivée, mais de niveau financier. Les clients les plus solides sont prioritaires. »
Elle parlait sans même regarder Pauline, comme si sa présence ne méritait pas d'être prise en compte.
Pauline a laissé échapper un petit rire bref, sans chaleur. Elle a froncé les sourcils :
« Voilà une règle…déroutante. »
À ce moment-là, son responsable commercial est revenu, visiblement gêné. Il s'est approché de Pauline et, en jetant un regard vers la jeune femme aux bras croisés à côté d'elle, a baissé la voix.
« Désolé, c'est Camille Hébert. Elle vient de la famille Hébert. La plus grande marque de jouets du pays est la leur. »
Pauline a aussitôt fait le lien.
Hébert Jouets.
Après avoir hérité, elle avait pris le temps de se renseigner sur les grandes fortunes locales. Dans le classement des fortunes de Valmer, les Hébert occupaient la cinquième place
Dans ce cas, la jeune femme en face d'elle avait effectivement de quoi se montrer sûre d'elle.
La responsable commerciale a repris, d'un ton toujours aussi posé :
« Je comprends que la situation soit désagréable, mais le règlement, c'est le règlement. »
Pauline a esquissé un léger sourire.
« Désagréable, non. Disons simplement que ce n'est pas très équitable. Mais si l'on suit vos règles, ma priorité passe avant la sienne. Cette maison, je la prends. »
Elle a expiré calmement, puis s'est tournée vers le responsable qui l'accompagnait.
« Merci d'engager les démarches. Je suis pressée. »
Le message était clair. Selon leur propre classement, sa capacité dépassait celle de la famille Hébert, pourtant cinquième à Valmer.
Un silence s'est abattu.
Camille a aussitôt tourné la tête vers la responsable à ses côtés.
« Attends... Elle vient de dire qu'elle était prioritaire ? »
La responsable a ouvert son dossier et vérifié à la hâte les informations de réservation.
Impossible. Si un client d'un tel niveau s'était présenté, l'équipe aurait été prévenue en amont. La direction aurait au moins dépêché pour l'accueillir.
Et puis...
À voir cette femme, sa tenue sobre, sans signe ostentatoire, elle ne ressemblait en rien à une héritière de premier rang.
Au mieux, une nouvelle riche.
Dépasser la famille Hébert ?
Ça défiait toute logique.
« Madame, vous ne comprenez donc pas ? Ici, les priorités se fonctionnent sur la capacité financière... »
« Vérifiez-la. »
Pauline n'avait aucune envie de discuter davantage. Elle a sorti calmement ses coordonnées bancaires et les a posées sur la table.
Elle n'était pas en colère. Des gens écœurants, elle en avait vu bien pire. Ce genre d'arrogance ne méritait pas qu'on s'y attarde.
Le responsable commercial à ses côtés a hésité une seconde. L'idée lui semblait improbable, mais la procédure restait la procédure.
Il a finalement pris les documents et s'est éloigné pour lancer la vérification.
À cet instant, le léger rideau du salon VIP, à l'étage, a frémis.
Une silhouette imposante s'est levée de son siège.
L'homme à ses côtés a aussitôt compris et s'est penché vers l'un des assistants.
« Allez-y. Monsieur Delcourt l'a ordonné. Inutile de vérifier ses fonds. »
Il a marqué une pause, puis ajouté à voix encore plus basse :
« C'est la fille de la famille Beaumont. »
À Valmer, il n'existait qu'une seule famille Beaumont. La première fortune de la ville.
Et pourtant, personne n'avait jamais entendu parler d'une héritière.
Pauline s'est simplement rassise sur le canapé.
À cette vue, la responsable commerciale a perdu le peu de patience qui lui restait.
« Écoutez, madame, soyez raisonnable. Nous l'avons déjà expliqué : ici, l'achat passe par une vérification financière. Vous avez peut-être un peu d'argent, mais acheter un bien comme celui-ci, c'est probablement votre plafond. Ne faites pas perdre du temps à Madame Hébert. Sinon, je ferai intervenir la sécurité. »
Cette fois, Camille, au contraire, paraissait presque détendue. Elle a ricané, puis a repoussé la responsable d'un geste impatient.
« Laisse tomber. Je vais attendre. J'aimerais bien voir sur quoi repose exactement sa "priorité". »
Puis, avec un sourire mauvais :
« Soyons clairs. Si tu n'as aucune priorité et que tu me fais perdre mon temps, tu présenteras des excuses publiques. Sinon, ne m'en veux pas si je deviens moins aimable. »
Elle semblait à peine sortie de l'adolescence. Une vingtaine d'années tout au plus. Une héritière gâtée, habituée à ce que tout lui cède.
Pauline a esquissé un sourire calme.
« Et si, finalement, j'ai effectivement la priorité, tu feras quoi ? Des excuses publiques aussi ? »
« Toi... »
La phrase de Camille n'a pas eu le temps d'aller au bout.
Un homme en costume s'est précipité vers Pauline, le front perlé de sueur. Visiblement essoufflé, il s'est arrêté devant elle.
« Madame, je vous prie de nous excuser. Vous disposez bien de la priorité. Veuillez nous pardonner pour ce malentendu. »
Son ton était pressé, presque paniqué.
Le responsable commercial resté en arrière est resté figé. Quelques minutes plus tôt, il venait à peine de lancer la vérification. Puis l'appel était arrivé.
La cliente qu'il recevait détenait des actifs chiffrés en centaines de milliards. Et surtout, elle était la fille récemment retrouvée de la famille Beaumont, la première fortune de Valmer.
La responsable commerciale restait encore figée, visiblement incapable de comprendre ce qui se passait. Quelqu'un l'a aussitôt tirée à l'écart et lui a murmuré quelques mots à l'oreille.
Son visage s'est vidé de toute couleur. Ses jambes ont failli la lâcher. Elle s'est rattrapée de justesse au bord du comptoir, puis, sans même relever la tête, a enchaîné à toute vitesse :
« Je... je suis désolée, Madame Beaumont. C'est ma faute. Je vous présente toutes mes excuses pour ce qui s'est passé tout à l'heure. Je vous en prie, ne m'en tenez pas rigueur. »
À côté, Camille est restée figée.
La famille Beaumont ?
Ce Beaumont-là ?
À Valmer, ce nom n'appartenait qu'à une seule lignée, celui dont un simple geste suffisait à faire trembler tout le milieu financier.
« On avance, s'il vous plaît. J'ai autre chose à faire. »
Pauline n'avait aucune envie de s'attarder davantage. Mais elle n'a pu s'empêcher de le remarquer : la vérification avait été réglée étonnamment rapide.
À peine avait-elle parlé que le responsable revenait déjà avec le contrat. Pauline a signé sans hésiter, puis a laissé les formalités suivantes aux équipes sur place.
Camille n'avait pas bougé. Elle fixait Pauline, le regard vide, comme si elle refusait encore d'y croire.
« Tu es... la fille de la famille Beaumont ? Pourquoi je ne t'ai jamais vue avant ? »
Chez les Beaumont, elle connaissait tous ceux de sa génération. Mais cette femme-là, elle ne l'avait jamais vue.
Le doute a laissé place à l'agacement.
« La famille Beaumont ? Je n'y crois pas une seconde. Tout ça ressemble surtout à une mise en scène. »
Plus elle y pensait, plus elle avait la sensation d'avoir été prise pour une idiote. Convaincue que les autres s'étaient ligués pour la berner, Camille a lancé un simple regard en arrière. Ses gardes du corps ont aussitôt avancé.
Avant même que le personnel n'ait le temps de réagir, une nouvelle vague d'hommes en noir a envahi le hall, bloquant leur passage.
Un homme d'âge mûr marchait en tête. Il s'est arrêté, droit, parfaitement maître de lui, et a pris la parole d'une voix claire.
« Madame Hébert. Nous nous sommes déjà rencontrées. Je suis Louis, intendant principal de la famille Beaumont. »
À ces mots, Camille est restée figée.
Et Pauline aussi, malgré elle, a marqué un temps d'arrêt.
Pourquoi quelqu'un de la famille Beaumont était-il ici ?
Son regard s'est posé sur l'homme. Costume impeccable, cheveux grisonnants, lunettes à monture dorée, gants blancs soigneusement ajustés. Son ton était courtois, presque doux. Et pourtant, il dégageait une autorité qui écrasait naturellement tout ce qui l'entourait.
À la vue de Louis, toute l'arrogance de Camille s'est aussitôt effondrée.
« Louis, Elle... elle serait vraiment de la famille Beaumont ? »
Elle refusait encore d'y croire.
D'après ce qu'elle savait, Alexandre Beaumont n'avait jamais eu d'enfant. Son épouse ne pouvait pas en avoir, et ils n'avaient adopté qu'un seul enfant.
Alors comment, à peine un mois après le décès d'Alexandre Beaumont , une fille biologique pouvait-elle surgir de nulle part ?
Une enfant cachée ?
Louis n'a pas esquivé. Son regard est resté calme, son ton parfaitement posé.
« Exactement. La personne que vous avez devant vous est la fille biologique de Monsieur Alexandre Beaumont. »
Il a marqué une courte pause, laissant chaque mot s'imposer.
« À ce jour, elle est l'unique héritière de la famille Beaumont. »
Louis a contourné Camille sans même ralentir. Son regard s'est fixé sur Pauline, net, immobile.
Pauline s'est sentie mal à l'aise sous cette attention. L'instant d'après, Louis s'est penché et s'est incliné devant elle à près de quatre-vingt-dix degrés.
« Enchanté, Madame Beaumont. »
« Madame Beaumont. »
Sa voix n'était pas encore retombée que les hommes en noir derrière lui se sont inclinés à leur tour, d'un même mouvement.
La scène a figé Pauline. Camille, elle, a failli perdre l'équilibre. Les doigts crispés sur son sac, elle a voulu partir tout de suite, mais les hommes en noir lui ont barré la route.
« J'ai entendu dire qu'il y a eu un petit accrochage entre vous et Madame Hébert. Faut-il régler ça maintenant ? »
Louis ne s'est pas retourné. Il a juste esquissé un sourire, et il a posé la question avec une politesse impeccable.
Le visage de Camille est devenu livide. En repensant à ce qu'elle avait dit un peu plus tôt, une sueur froide lui a parcouru l'échine.
Allait-elle vraiment devoir présenter des excuses, devant tout le monde ?
Si cela arrivait, comment pourrait-elle encore tenir sa place en société ? La honte lui est montée au visage, brûlante.
« ... »
Même en sachant que la famille Beaumont occupait une place à part dans le cercle des grandes fortunes, Pauline n'avait jamais vu une telle mise en scène. Elle est restée interdite quelques secondes, puis elle a soufflé :
« Laisse tomber. Je n'ai rien perdu. »
Louis s'est redressé. Pauline ne voulait pas envenimer les choses, mais lui ne tolérait aucune offense envers la famille Beaumont.
Toujours souriant, il a repris, d'un ton aimable en apparence :
« Dans ce cas, Madame Hébert, il sera préférable de présenter vos excuses en privé à Madame Beaumont. Ainsi, chacun pourra préserver leur réputation. »
Le sourire ne quittait pas le visage de l'homme, mais la pression, elle, était écrasante. Camille a avalé sa salive avec difficulté. Devant Pauline, elle s'est excusée à voix basse, de façon à ce que personne d'autre ne puisse entendre :
« P... pardon. »
Ce n'est qu'au signe discret de Louis que les hommes en noir se sont écartés.
Rouge de honte, Camille a aussitôt emmené les siens et a quitté les lieux à la hâte, le visage dissimulé, comme si elle chercher à disparaître.
Après le départ de Camille, Louis a échangé un simple regard avec ses hommes. La responsable commerciale encore là a été aussitôt emmenée à son tour.
Pauline n'a même pas eu le temps d'ajouter quoi que ce soit que Louis s'est déjà avancé, lui adressant un geste d'invitation poli.
« Nous nous en occuperons les suites. La voiture vous attend dehors. Madame Beaumont, je vous invite à monter. »
Pauline a levé les yeux vers lui. Dans son regard, la méfiance initiale s'est dissipée, remplacée par un calme nouveau.
Elle n'a pas bougé tout de suite. D'une voix posée, elle a demandé :
« Monter en voiture ? Pour aller où ? »
« Chez les Beaumont, bien sûr. »
Louis a souri, avec douceur. Mais dans son ton, il n'y avait aucune place pour la discussion.