Chapitre 5

La voiture s'est arrêtée. Philippe a ouvert la portière et l'a invitée une nouvelle fois :

« Montez. On sera plus à l'aise pour parler. »

Pauline a hésité quelques secondes, puis s'est finalement montée.

C'est par Philippe qu'elle a compris ce qui s'était réellement passé plus tôt dans la journée.

Ceux qui étaient intervenus pour la tirer d'affaire venaient de la famille Delcourt, l'un des plus puissants conglomérats du pays.

Les Delcourt étaient présents dans la finance, la technologie, l'énergie, et d'autres secteurs stratégiques. Leur influence pesait lourd sur l'économie nationale. Parler d'une fortune comparable à celle d'un État n'avait rien d'exagéré.

Aujourd'hui, l'héritier de la famille, Adrien Delcourt, n'avait que vingt-huit ans. Pourtant, en quelques années, il avait porté à lui seul le groupe à un niveau encore supérieur. Dans le milieu, il était reconnu comme le dirigeant le plus influent de sa génération.

La veille au soir, Henri avait reçu un appel des Delcourt. Ils avaient proposé une alliance par mariage. Et la personne qu'ils avaient choisie, c'était Pauline.

Philippe lui a expliqué que des familles puissantes cherchaient à se rapprocher des Delcourt. Les Beaumont n'y faisaient pas exception.

Quant à lui, s'il était venu ce soir-là, ce n'était pas par hasard.

Il agissait sur ordre direct du patriarche des Delcourt.

« Donc, la famille Delcourt est plus puissante que les Beaumont ? »

Pauline n'avait pas envie d'écouter de longs détours. Elle a posé la question franchement.

Philippe a souri, sans surprise.

« Ce n'est pas vraiment comparable. Disons que, les Beaumont dominent Valmer. Dans le milieu des affaires, personne ne vient les contester. Mais les Delcourt, à l'échelle nationale, personne n'oserait leur manquer de respect. »

Pauline a marqué un temps, puis a repris :

« Et Adrien, comment est-il ? »

« Il est très connu à l'international, mais reste discret dans le pays. Il est assez mystérieux. Je ne l'ai jamais rencontré moi-même. Quant aux rumeurs... »

Il s'est frotté le nez, visiblement hésitant. Il était là pour la convaincre, pas pour l'effrayer inutilement.

« Quelles rumeurs ? »

« On dit simplement qu'il n'est... pas facile à fréquenter. »

Philippe avait choisi une formulation atténuée.

Car si Adrien n'avait été qu'un peu difficile, la porte de la famille Delcourt aurait été aurait déjà été prise d'assaut.

« Pas facile comment ? »

Pauline a insisté, clairement décidée à aller jusqu'au bout.

Philippe a laissé échapper un petit rire gêné.

« Disons que... il est plutôt froid, très exigeant, et peu enclin aux relations personnelles. Un peu distant avec les femmes aussi.

Cela dit, la famille Delcourt a toujours eu une éducation stricte. Quant à Adrien, son caractère ne devrait pas être si mauvais. »

Ne devrait pas.

Plus il parlait, moins ça sonnait rassurant.

Pauline l'a fixé en silence.

Au bout de quelques secondes, Philippe a fini par céder.

« Bon. D'après ce qu'on raconte, il est s solitaire, assez dur, et ses méthodes sont radicales. Il agit toujours selon le seul prisme du profit, et il n'a pas beaucoup de patience. Ceux qui l'ont offensé n'ont jamais bien fini. »

Autant qu'elle le sache à l'avance. Elle finirait forcément par devoir faire face à cet homme.

Philippe a repris, d'un ton plus pragmatique :

« Mais ce n'est qu'une alliance, après tout. Aucune implication sentimentale. Dans ce milieu, les mariages sans amour sont monnaie courante. Et avec tout ce que vous possédez aujourd'hui, vous n'avez pas que les Beaumont sur le dos. Les regards se tournent déjà vers vous. Sans appui solide, votre position serait extrêmement fragile. »

Il craignait qu'elle ne se ravise. Il a préféré lui rappeler la réalité.

« D'accord. »

« Attendez, ne vous précipitez pas... »

Philippe s'est interrompu net. Il s'attendait à devoir la convaincre encore longtemps. Les arguments étaient prêts. Mais elle venait d'accepter.

« Vous... vous acceptez ? »

« Oui. »

Elle n'avait jamais vraiment été mariée. Aujourd'hui, elle était seule, sans attaches.

Adrien Delcourt, que ce soit par son statut ou par ses capacités, dépassait Antoine de très loin.

Antoine l'avait trompée pendant deux ans avec de faux papiers, s'était servi d'elle comme d'un marchepied.

Adrien, lui, était d'un tout autre calibre. S'il devenait un allié, ce ne serait pas simplement « mieux », ce serait le levier qui lui permettrait enfin de sortir du bourbier.

Et surtout, la famille Beaumont était un terrain miné.

Margaux et son fils attendaient la moindre faille. Elle venait à peine de réintégrer la famille, affublée de l'étiquette d'« enfant illégitime ». Avec pour seules armes des documents juridiques et un héritage sur le papier, elle ne tiendrait pas longtemps.

Pour s'imposer réellement, pour reprendre le contrôle de ces actifs sans être étouffée dès le premier pas, il lui fallait un soutien à la hauteur. Sans cela, elle n'irait nulle part.

Un mariage d'alliance n'avait rien à voir avec des sentiments.

C'était une transaction. Une entente. Un front commun.

Pauline a tourné les yeux vers la fenêtre. Sa voix est restée calme, mais sa décision était déjà prise.

« Plutôt que de lutter seule et de me faire dévorer, je préfère choisir un allié digne de ce nom. Si la famille Delcourt m'a choisie, je n'ai aucune raison de refuser. »

En fin de journée.

Pauline est rentrée chez les Hérault et a constaté qu'Antoine n'était pas là. Claire non plus.

En posant la question à une domestique, elle a appris qu'Antoine avait emmené Claire et Lucas dans une ville voisine pour une exposition de peinture. Ils ne rentreraient pas ce soir-là.

Pauline a sorti son téléphone. C'est seulement à ce moment-là qu'elle a remarqué les nombreux appels manqués et messages laissés par Antoine dans l'après-midi.

« Pauline, Lucas a eu envie d'aller voir une expo avec Claire au dernier moment. C'est un peu loin, alors je les accompagne. »

Quelle délicatesse. Une sortie en famille, et il prenait encore soin de la prévenir.

Mais tant mieux. Leur absence tombait bien. Pauline pourrait s'occuper de ses affaires tranquillement.

Après avoir lu le message, elle a appelé plusieurs domestiques pour l'aider à faire ses cartons.

« Madame, vous partez en voyage ? »

En la voyant ranger toutes ses affaires dans des cartons, les domestiques n'ont pas pu s'empêcher de s'interroger.

« Oui. »

Tout en classant des documents dans un tiroir, Pauline a ajouté, d'un ton calme :

« Inutile d'en parler à Antoine. Il est très occupé en ce moment. Évitez de le déranger. »

Et il l'était, en effet.

Occupé à savourer sa vie douce entourée de sa femme et de son enfant.

Après tout, ses beaux jours étaient comptés.

Très vite, Pauline a tout rangé. Ses affaires étaient prêtes.

Quand la nuit est tombée et que les domestiques se sont tous retirés, elle a appelé une société de déménagement et a fait sortir ses cartons en silence.

Il restait pourtant deux choses qu'elle n'avait pas retrouvées.

La première, c'était l'ensemble de ses travaux les plus importants depuis ses années d'études : des articles et des thèses, contenant des données accumulées pendant des années. C'était essentiel pour elle.

Elle les gardait toujours sous clé dans son tiroir. À présent, ils avaient disparu. Antoine les avait très probablement mis la main dessus.

La seconde concernait les données clés d'un projet qu'elle avait monté pour l'entreprise d'Antoine. Tout était stocké sur les serveurs de la société, auxquels elle n'avait plus aucun accès.

Ces deux dossiers étaient le fruit de son travail. Et quoi qu'il arrive, elle ne les laisserait pas entre les mains d'Antoine.

Tôt le lendemain matin, Pauline a reçu l'appel d'Antoine.

De l'autre côté, le fond sonore était bruyant. Il semblait encore sur l'autoroute.

« Pauline, tu as vu mon message d'hier ? »

« Oui, je l'ai vu. »

Pauline a remué lentement son café. Sa voix ne laissait rien transparaître.

« Désolé, c'était une décision de dernière minute. Je n'ai pas pris le temps d'en discuter avec toi. Mais Claire était invitée, je ne pouvais pas la laisser sortir seule avec Lucas. »

« Il n'y a pas de quoi t'excuser. C'est normal que tu accompagnes Claire. »

La réponse a surpris Antoine.

Il avait cru que son silence venait de la contrariété. Mais la veille, avec Claire à ses côtés, il n'avait pas cherché à la rappeler.

Or, à cet instant, la voix de la femme sonnait désinvolte, presque distraite, comme si tout cela ne la concernait déjà plus.

« Pauline, comme tu n'as pas répondu hier soir, j'ai cru que... »

« Hier, j'ai enchaîné sans arrêt. J'ai visité la maison, puis je suis allée discuter affaires. Je n'ai vraiment pas eu le temps de répondre. »

Pauline l'a coupé, d'un ton léger, presque enjoué. Aucune trace d'agacement.

Antoine a poussé un soupir de soulagement.

« Je me disais bien que tu étais occupée. Ne te fatigue pas trop, ça me fait mal au cœur. »

Pauline a froncé légèrement les sourcils. Elle n'avait déjà pas d'appétit ce matin-là, à ces mots, toute envie de petit-déjeuner s'est envolée.

« Papa, ne parle pas avec la méchante dame ! »

La voix de Lucas a jailli soudain dans le téléphone, aussitôt suivie de celle de Claire qui essayait de le calmer.

« Bon, on se rappelle plus tard. Je conduis. À ce soir. »

Cette fois, Antoine n'a pas attendu qu'elle réponde.

Il a raccroché.

Comme Antoine n'était pas là ce jour-là, Pauline est entrée dans l'entreprise avec un objectif précis. Elle s'est rendue directement dans son bureau pour chercher les documents.

Elle a fouillé toute la pièce, y compris son ordinateur.

Rien.

Alors qu'elle réfléchissait encore, quelqu'un est venu la trouver à la hâte.

« Madame Morel, Monsieur Hérault est absent aujourd'hui. Plusieurs contrats de décaissement nécessitent votre signature. »

Pauline a pris les dossiers et les a parcourus rapidement.

Ces projets dépassaient largement le niveau actuel de l'entreprise. Elle les avait obtenus au prix de nombreux efforts. Si les fonds n'étaient pas débloqués à temps, une grande partie des projets risquait de s'effondrer.

« Vous avez contacté Monsieur Hérault ? »

« Oui. Il a dit qu'il est très occupé et que, s'il y a un problème, il faut voir avec vous. »

Pauline a esquissé un léger sourire.

Dans l'entreprise d'Antoine, c'était elle qui travaillait le plus. Elle n'avait jamais commis la moindre erreur. Chaque fois qu'il n'arrivait pas à tout gérer, il lui laissait tout prendre en charge.

Mais ce pouvoir n'existait que de façon verbale.

En réalité, Pauline n'avait aucun véritable statut. Elle ne détenait aucune part de l'entreprise. Même un cadre intermédiaire possédait des actions, contrairement à elle.

Alors, après chaque décision qu'elle prenait à la place d'Antoine, il la rappelait à l'ordre en réunion, parfois même la sanctionnait, uniquement pour donner des gages aux salariés et aux actionnaires.

Il lui disait toujours que c'était pour la protéger. Rendre leur relation publique aurait troublé les esprits, selon lui.

« Laissez-les ici. J'ai quelque chose à régler à l'extérieur. Je vérifierai à mon retour avant de signer. »

« D'accord. »

Une fois la personne partie, Pauline a posé les contrats de côté sans y prêter plus d'attention, puis a quitté l'entreprise.

Les Delcourt avaient simplement fait savoir qu'Adrien l'invitait à dîner ce soir.

Pour une première rencontre, quelle qu'en soit la nature, elle ne comptait pas arriver négligée.

Pauline est passée par un institut de beauté. Quand elle en est sortie, il était presque dix-sept heures. Elle est ensuite allée dans un centre commercial tout proche et s'est dirigée vers sa maison de luxe préférée, où elle a choisi une robe.

« Franchement, vous êtes faite pour nos robes. Nos robes sont exigeantes, mais sur vous, c'est encore plus flatteur que sur nos mannequins. »

La vendeuse n'exagérait pas.

Dans le miroir, la silhouette déjà parfaite de Pauline était sublimée par la coupe rigoureuse d'une longue robe à fines bretelles.

La teinte, un lilas pâle, était délicate, rehaussée de plis en tulle et de légers éclats scintillants. Une couleur qui, sur la plupart des gens, avait vite fait de ternir le teint.

Sur Pauline, au contraire, tout tombait juste.

La peau claire, les traits marqués, une beauté affirmée qu'aucun artifice n'adoucissait vraiment. La robe apportait juste ce qu'il fallait de douceur pour équilibrer l'ensemble.

« Je prends celle-là. »

Elle a souri et tourné légèrement sur elle-même.

L'épaule dénudée, la coupe simple mais noble, ni trop sage ni trop audacieuse. Exactement ce qu'il fallait pour un dîner.

Ces deux dernières années, aux côtés d'Antoine, elle n'avait pensé qu'au travail. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas préparée ainsi.

Elle en avait presque oublié à quel point elle pouvait être belle.

Pauline est restée longtemps devant le miroir avant de passer en caisse. Au moment de sortir sa carte, la vendeuse l'a arrêtée avec un sourire surpris.

« Votre facture a déjà été réglée. Quelqu'un a appelé tout à l'heure. La robe, mais aussi un sac assorti, une parure de la maison et une paire de chaussures. Tout a été pris en charge. »

Pauline a marqué un temps.

« Il a laissé un nom ? »

« Il a seulement laissé son nom. Delcourt. »

À ce nom, Pauline s'est retournée instinctivement. Autour d'elle, pourtant, il n'y avait personne.

Philippe n'avait-il pas dit qu'Adrien était froid et distant ?

En sortant du centre commercial, elle a compris.

Une voiture l'attendait déjà à l'entrée. Même allure que celle aperçue chez les Beaumont. Aucun logo, mais une plaque immédiatement reconnaissable.

La portière s'est ouverte.

« Madame Morel, nous nous sommes déjà vus. Monsieur Delcourt vous attend. Je vous en prie. »

Chapitre 6

Pauline n'avait pas fait quelques pas qu'un homme est descendu de la voiture pour lui ouvrir la portière arrière.

C'était celui qui lui avait remis sa carte de visite la dernière fois. Aujourd'hui, il ne portait plus d'uniforme. Un costume noir sobre, des lunettes de soleil. Son allure était plus discrète, et son attitude beaucoup plus accessible.

Pauline a souri et est montée dans la voiture.

Il semblait être venu spécialement pour elle. Dans tout l'habitacle, ils n'étaient que tous les deux.

« Excusez-moi, vous êtes ? »

« L'assistant personnel de Monsieur Delcourt. Vous pouvez m'appeler Victor. »

À peine Pauline a-t-elle parlé que l'autre a compris ce qu'elle voulait savoir.

« Victor, pourquoi votre patron m'a-t-il choisie pour cette alliance ? Nous ne nous connaissons même pas, non ? »

Pauline a posé la question avec prudence.

Victor a esquissé un sourire.

« Les affaires personnelles de Monsieur Delcourt ne me concernent pas. Mais il est rentré au pays il y a peu. À ma connaissance, il ne vous connaissait pas auparavant. »

« Alors... »

Pauline a réfléchi un instant, puis la curiosité a fini par prendre le dessus.

« Et votre patron, physiquement, il est comment ? »

Toujours aussi mystérieux, sans jamais se montrer. Elle n'a pas pu s'empêcher d'y penser : et s'il était vraiment laid ?

Même s'il ne s'agissait que d'une alliance, elle préférait au moins se préparer mentalement.

À ces mots, Victor n'a pas retenu un rire.

Depuis toutes ces années passées aux côtés de Monsieur Delcourt, c'était bien la première fois qu'une femme s'inquiétait de son apparence.

Mais très vite, il a repris son sérieux.

« Je ne suis pas en position de juger l'apparence de mon patron. Vous le verrez par vous-même dans un instant, Madame Morel. »

À voir sa réaction, Pauline n'a pas nourri trop d'espoir.

Peu après, la voiture est entrée dans une élégante demeure de style ancien.

Bien qu'elle se trouvait en plein centre-ville, l'endroit était étonnamment discret, à l'écart de toute agitation, offrant une intimité parfaite.

Victor a brièvement expliqué à Pauline qu'il s'agissait d'un restaurant privé très réputé, accessible uniquement aux membres. Pour ce dîner, Adrien avait réservé l'établissement en entier.

À peine Pauline a-t-elle franchi l'entrée que Victor s'est retiré, accompagné des gardes postés devant la porte.

Un serveur l'a conduite vers un salon privé, calme et feutré.

« Monsieur Delcourt ? »

À l'intérieur, un somptueux lustre de cristal diffusait une lumière éclatante, qui se reflétait sur une haute silhouette immobile, de dos.

Elle a appelé prudemment.

L'instant d'après, elle a fait face à un visage d'une beauté presque agressive.

Arcades sourcilières marquées, arête du nez droite et nette, lèvres fines, parfaitement dessinées, comme sculptées.

Pauline est restée figée quelques secondes. La voix de l'homme, froide et grave, a brisé le silence.

« C'est bien moi. Madame Morel, asseyez-vous. »

« ... D'accord. »

Elle a aussitôt détourné le regard, oubliant presque toute notion d'élégance.

N'était-il pas censé être quelconque ?

« Qu'y a-t-il ? »

La voix d'Adrien s'est élevée de nouveau.

« Je suis si désagréable à regarder ? »

Voyant Pauline baisser la tête, évitant son regard, il a ajouté cette phrase.

L'aura qui émanait de lui était oppressante, presque écrasante.

Pauline a aussitôt secoué la tête.

« Non, pas du tout. Vous êtes très beau. Vraiment élégant. »

En réalité, l'homme le plus beau qu'elle ait jamais vu.

Antoine avait été « le beau gosse » du campus, un visage digne d'un acteur, déjà largement au-dessus de la moyenne. À force de le voir pendant des années, elle avait l'œil exigeant.

Mais Adrien, c'était autre chose.

Des traits trop bien dessinés, un équilibre presque irréel. Il semblait que même la nature s'était surpassée en le façonnant.

« Merci. »

Adrien a incliné légèrement la tête.

« Vous êtes très belle vous aussi, Madame Morel. Cette robe vous va parfaitement. »

« Merci encore pour les cadeaux. »

Pauline a souri, relevant les yeux pour le regarder franchement. Contrairement à ce qu'elle imaginait, il n'avait rien de désagréable.

« Ce n'était rien. Un simple geste. Si cela vous a plu, j'aurai d'autres occasions. »

Son ton était courtois et posé. On se sentait à l'aise en l'écoutant. Et pourtant, une distance demeurait. Une froideur discrète, comme une barrière invisible.

Après quelques échanges seulement, Adrien a fait un léger signe.

Le dîner pouvait commencer.

Les plats arrivaient l'un après l'autre, préparés avec un soin extrême.

Chaque assiette était d'une finesse extrême, quelques bouchées à peine. Les saveurs étaient travaillées, surprenantes, avec des textures qui se répondaient. C'était indéniablement très bon.

Seulement, pour Pauline, le rythme était trop lent, et ce genre de cuisine ne rassasiait pas vraiment.

Pendant ce long dîner, Adrien s'est contenté de la regarder en silence.

Pas un mot. Pas une question.

Ils ne se connaissaient pas. Même avec quelque chose à manger devant eux, le silence finissait par devenir pesant.

Elle se souvenait pourtant de ce que Philippe avait dit : un homme exigeant.

Puisqu'il ne parlait pas, Pauline n'osait pas prendre l'initiative.

Ce n'est qu'une fois les plats principaux terminés, au moment où l'on a servi le dessert, qu'Adrien a repris la parole :

« La cuisine vous convient ? »

« Oui. C'est très bon. »

Pauline a porté une bouchée de dessert à ses lèvres, puis l'a aussitôt retirée.

Elle a senti la chaleur lui monter aux oreilles. Sa remarque lui a paru soudain un peu trop maladroite. Après un bref instant, elle a ajouté, comme pour se rattraper :

« Monsieur Delcourt a beaucoup de goût. Les plats sont très travaillés, avec des saveurs bien construites. »

À ces mots, Adrien a légèrement baissé la tête. Impossible de lire quoi que ce soit sur son visage.

Était-il mécontent ?

Trouvait-il son appréciation trop naïve ?

Pauline n'était pas une fine gourmande. Elle venait rarement dans ce genre d'établissements. Son vocabulaire avait ses limites.

« Si cela ne vous convient pas, nous pourrons changer de restaurant la prochaine fois. Vous choisirez », a-t-il dit calmement.

« Non, non, j'aime bien... »

Pauline a agité la main à la hâte. Mais en croisant le regard presque scrutateur de l'homme, elle a repris :

« Les plats sont vraiment très bons, je les aime beaucoup. C'est juste que je ne viens pas souvent dans des restaurants aussi haut de gamme. Et comme c'est notre première rencontre, je suis un peu nerveuse. »

Elle a marqué une courte pause, puis a poursuivi sans détour :

« Si la prochaine fois l'endroit est plus détendu, peut-être que nous pourrons échanger davantage. »

Après tout, il s'agissait d'une alliance, pas d'une histoire d'amour.

Son ressenti à elle comptait.

« D'accord. »

Adrien a hoché la tête. Ses lèvres fines se sont pressées l'une contre l'autre. Son expression, elle, n'a pas changé.

« C'est juste que je ne parle pas beaucoup. Je ne sais pas trop quoi dire avec vous. »

« Ça se voit », a répondu Pauline en souriant.

Adrien a semblé se détendre un peu. Il s'est adossé au dossier de sa chaise. La chemise noire s'est légèrement froissée, soulignant encore davantage sa carrure élancée et droite.

« Henri m'a dit que vous aviez accepté l'idée de l'alliance. »

« Oui. »

Pauline a hoché la tête.

« Chez nous, les traditions comptent beaucoup. Des fiançailles à l'enregistrement officiel, aucune étape ne peut être sautée. Ces jours-ci, je suis assez pris. Je n'ai pas envie que les choses soient faites à la hâte. Il faudra sans doute attendre quelques jours. Bien sûr, si vous avez des demandes particulières, vous pouvez m'en faire part. »

« Ça me va. Tout peut être organisé comme vous le souhaitez, Monsieur Delcourt. »

La réponse a été nette, sans hésitation.

Adrien a acquiescé, visiblement satisfait.

Il a jeté un coup d'œil à sa montre.

« Il se fait tard. Arrêtons-nous là pour aujourd'hui... »

« Monsieur Delcourt, vous connaissez sans doute déjà ma situation. Puis-je vous demander pourquoi avoir choisi une alliance avec moi ? »

Il a répondu sans détour, comme s'il avait déjà lu dans ses pensées.

« Je n'ai aucun intérêt pour vos actifs, ni pour la famille Beaumont.

J'ai atteint l'âge où il est temps de me marier. Et, objectivement, la famille Beaumont est un choix acceptable. »

Il avait vu juste.

Avant de venir, Pauline s'était posé la question. Avec l'héritage colossal en jeu, elle avait craint que tout cela ne soit qu'une affaire de chiffres.

Mais elle s'était aussi renseignée : la famille Delcourt n'avait ni besoin de son argent, ni de celui des Beaumont. Leur puissance dépassait largement ce genre de calculs.

« Une pression familiale ? »

« Plus ou moins. »

Il a marqué une pause, puis a ajouté, d'une voix calme :

« En revanche, il y a un point sur lequel je suis très clair. Je veux une épouse obéissante. Quelqu'un qui coopère pleinement, en toutes circonstances. »

À ces mots, Pauline a immédiatement compris.

Antoine l'avait courtisée autrefois pour la même raison.

Docile. Facile à contrôler. Une orpheline sans appui.

Pauline a pris la parole sans détour. Son regard est resté calme, parfaitement ancré dans celui d'Adrien.

« Je suis la première héritière du Groupe Beaumont. La famille Beaumont est solidement implantée à Valmer. Si votre groupe envisageait d'élargir son territoire, ce serait l'appui le plus direct. Quant à moi, je venais à peine de retrouver ma place. Avancer seule, c'était accepter le risque d'être lentement grignotée. »

Elle a fait une courte pause, puis a repris, la voix posée :

« Cette union ajoutait un atout de plus au groupe Delcourt. De mon côté, elle me donnait une vraie assise. Chacun y gagnait quelque chose. C'était la seule forme d'équité possible. »

Adrien n'a pas répondu. Il a simplement incliné légèrement la tête, comme s'il validait ce constat.

Son temps, manifestement, était compté. À peine avaient-ils quitté le restaurant qu'un assistant est venu lui rappeler qu'il devait se rendre à l'aéroport.

Pauline a tout de suite compris. Elle a décliné avec tact, disant qu'il n'était pas nécessaire de la raccompagner et qu'elle rentrerait en taxi.

Adrien n'a pas insisté. Fidèle à son sens des convenances, il l'a tout de même accompagnée jusqu'à une voiture. Il est resté un instant à côté, le temps de la voir s'installer, puis s'est détourné sans un mot.

En chemin, Pauline a reçu un appel de Philippe. Il savait qu'elle et Adrien s'étaient rencontrés pour la première fois ce soir-là et voulait simplement prendre la température.

Pauline a répondu sans détour. Dans l'ensemble, le contact avait été plutôt fluide.

S'il fallait vraiment relever un bémol, c'était l'aura d'Adrien, trop marquée, presque écrasante. À ses côtés, la pression se faisait inévitablement sentir.

Plus tard dans la nuit, Pauline sortait de la salle de bain. L'écran de son téléphone brillait déjà.

À peine avait-elle décroché que la voix d'Antoine s'est imposée à l'autre bout du fil :

« Pauline, il est déjà si tard, pourquoi tu ne rentres pas ? Il s'est passé quelque chose ? Je t'ai appelée plusieurs fois, tu ne répondais pas. »

Pauline tenait le téléphone contre son oreille, mais elle n'écoutait déjà plus vraiment. Son regard était happé par la vue nocturne au-delà de la baie vitrée.

Elle n'a pas pu s'empêcher de penser que sons choix de cette maison était vraiment excellent.

« Pauline ? »

La voix de l'homme se faisait de plus en plus pressante.

Pauline est revenue à elle.

« Ah, aujourd'hui, je suis sortie voir un client. C'était assez loin, alors je suis restée à l'hôtel. »

Elle a cru qu'Antoine était déjà au courant de son déménagement. Mais à l'entendre, son esprit devait être entièrement occupé par Claire. Il n'en savait rien.

Donc, Pauline n'a pas cherché plus loin et a improvisé une excuse.

« Tu t'y sens bien, à l'hôtel ? Sinon, je peux venir te chercher. Envoie-moi l'adresse. »

Antoine semblait pousser un soupir de soulagement. L'inquiétude dans sa voix ne faisait que s'accentuer.

« Ce n'est pas nécessaire. Je suis épuisée aujourd'hui, je n'ai pas envie de bouger. Il est tard, je vais me reposer. »

À ces mots, Antoine n'a pas insisté :

« D'accord. Alors, on se voit demain au bureau. »

Pauline a donné une réponse vague et allait raccrocher quand il l'a appelée de nouveau.

« Chérie, tu me manques. Tu as pensé à moi, toi aussi ? »

Un silence s'est installé à l'autre bout du fil.

Après quelques secondes, Antoine a repris, plus inquiet :

« Pauline ? »

« Je... je m'endors... je suis vraiment trop fatiguée... »

Pauline a baissé la voix, feignant un demi-sommeil.

Antoine a soupiré, impuissant, avec une pointe de regret :

« D'accord. Dors bien, alors. Je raccroche. »

« D'accord. »

Pauline a répondu machinalement. Une seconde plus tard, sans la moindre hésitation, elle a mis fin à l'appel.

Le signal occupé a résonné dans le combiné. Antoine est resté immobile un instant, le téléphone à la main, une sensation étrange, creuse, lui serrant la poitrine.

Depuis toutes ces années, ses paroles tendres et son attention mesurée envers Pauline n'avaient jamais été qu'un rôle bien rodé. Il y était habitué, au point de ne plus rien ressentir. Jamais une seule fois cela n'avait provoqué la moindre vague émotionnelle.

Et pourtant, depuis deux jours, quelque chose clochait. Sans qu'il sache pourquoi, cette femme lui donnait soudain l'impression de lui manquer.

« Antoine, est-ce que tu m'aimes ? »

Alors qu'Antoine était encore perdu dans ses pensées, deux bras fins se sont glissés autour de sa taille, par-derrière.

C'était Claire.

Sa voix était basse, douce comme de l'eau. Elle a suffi à faire chavirer son cœur.

Un léger sourire a effleuré les lèvres d'Antoine. Il a aussitôt posé sa main sur les siennes.

« Tu as vraiment besoin de poser la question ? Tu es la femme que j'aime le plus dans cette vie. Pour toi, je peux tout faire. »

C'était vrai. Claire était la femme qu'il aimait plus que tout.

Depuis ses seize ans, depuis qu'elle lui avait sauvé la vie, il avait décidé de la protéger, de la garder à l'abri de tout, et de rester près d'elle jusqu'au bout.

« Mais j'en ai peur. »

Chapitre 7

« Qu'est-ce qui te fait peur ? »

Antoine s'est retourné et a attiré la femme contre lui. Il la serrait avec une tendresse presque irréelle. Sa voix était si douce qu'elle semblait capable de faire fondre la glace.

« J'ai peur que la famille Hérault nous sépare de force. J'ai peur que Lucas et moi restions toute notre vie sans véritable statut, sans nom. J'ai peur que, quand je vieillirai, toi aussi, tu changes. »

Claire a baissé les yeux. À mesure qu'elle parlait, sa voix s'est brisée, l'émotion l'a rattrapée.

« Ça n'arrivera pas. »

Antoine a relevé son visage et, du bout des doigts, a essuyé l'humidité au bord de ses yeux.

« Je te l'ai dit. Je te protégerai. Personne ne pourra nous empêcher d'être ensemble. »

Il a marqué un court silence, puis a ajouté, d'une voix ferme :

« Et je ne changerai jamais. »

« Antoine... »

Submergée par l'émotion, Claire a fermé les yeux et s'est penchée pour l'embrasser.

Même si l'entrée en Bourse approchait et que tout s'enchaînait au travail, Antoine a tout de même cédé à sa demande et l'a ramenée chez lui.

Pourtant, Claire le sentait.

Ces deux dernières années, Antoine avait beaucoup changé.

Il n'était plus aussi excessif, ni aussi fou d'elle qu'autrefois. Plus encore, face à elle, il pensait de plus en plus souvent à Pauline.

Les femmes sont toujours sensibles à ces détails-là. Même convaincue de son amour, Claire ne pouvait s'empêcher de ressentir une inquiétude sourde.

Sous les baisers de Claire, Antoine a peu à peu perdu le contrôle. Sa main s'est posée à la base de sa nuque et, presque naturellement, ils se sont dirigés vers la chambre.

Et pourtant, l'espace d'un instant, le visage de Pauline a traversé l'esprit d'Antoine.

Au moment décisif, il s'est brusquement arrêté.

« Qu'est-ce qu'il y a... »

Surprise, Claire a aussitôt attrapé son bras pour le retenir. Mais Antoine s'est dégagé sans un mot et s'est dirigé droit vers la salle de bain, comme pour éteindre au plus vite le feu qui brûlaient en lui.

Son esprit était en désordre. Dès que Pauline lui revenait en tête, tout désir s'évanouissait.

Mais cela, il ne pouvait évidemment pas le dire à Claire.

« Je crois que j'ai mangé quelque chose qui ne passait pas. Je me suis senti mal d'un coup. »

En ressortant de la salle de bain, Antoine a de nouveau pris Claire dans ses bras, l'a embrassée légèrement, en s'excusant à plusieurs reprises.

Claire était très contrariée, bien sûr. Mais en repensant à l'attention presque excessive qu'Antoine lui portait depuis deux jours, elle n'a finalement rien ajouté.

Dès l'aube, Antoine s'est rendu au siège du groupe.

Sur la route, un appel est tombé. Plusieurs partenaires, qu'il avait eu tant de mal à convaincre, se retiraient les uns après les autres.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce qui se passe exactement ? »

La colère d'Antoine a éclaté. Dans la salle de réunion, un silence pesant s'est abattu. Personne n'osait prendre la parole.

« Monsieur Hérault... c'est... c'est à cause du virement. Il est arrivé trop tard... »

« Trop tard ? Comment un virement peut-il arriver en retard ? »

« Vous n'étiez pas là hier. Personne n'a signé... »

Antoine est resté figé un instant. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il s'est souvenu de cet appel, la veille, lorsqu'il était avec Claire.

Mais ce genre de détail, n'avait-il oas dit qu'on pouvait s'adresser à Pauline ?

« Madame Morel n'était pas là non plus ? Pourquoi ne pas l'avoir contactée... »

Il s'est interrompu. Officiellement, Pauline n'avait pas le doirt de signer à sa place. Il a ravalé le reste de sa phrase.

« Vous ne servez à rien. Dehors. »

Après avoir passé sa colère sur toute la salle, Antoine a fait appeler Pauline.

À ce moment-là, Pauline arrivait tout juste au bureau. De loin, elle a déjà entendu parler de la rupture du partenariat et de la colère noire d'Antoine.

Un collègue au visage fermé est venu la trouver en hâte.

« Madame Morel, Monsieur Hérault est furieux. Le partenariat est tombé à l'eau. Allez le voir au plus vite. »

« J'ai compris », a répondu Pauline calmement.

Puis elle a poussé la porte du bureau.

Antoine était encore sous le coup de la colère, mais en la voyant entrer, il a aussitôt contenu son emportement :

« Tu es là. »

Pauline s'est avancée jusqu'au bureau :

« Hier, quand ton assistant m'a demandé de signer, j'étais avec un client important. Je devais partir en urgence. »

Son ton laissait transparaître une lassitude mesurée.

« Et tu le sais très bien, je n'ai pas de réel pouvoir de décision. Signer à ta place est déjà délicat. S'il y avait eu le moindre problème, ce n'est pas seulement moi qui aurais été exposée, toi aussi. »

Elle a marqué une courte pause, puis a laissé échapper un léger soupir :

« Je ne pensais pas que ces partenaires seraient à ce point pressés. Un seul jour de retard, et aucune marge de manœuvre. »

Elle ne cherchait ni à se justifier ni à se plaindre. Mais tout était dit. Ce n'était pas un manque d'efforts. C'était l'absence de pouvoir et l'intransigeance des partenaires.

En croisant le regard calme de Pauline, le dernier soupçon d'Antoine s'est dissipé. Il avait eu tort de penser qu'elle l'avait fait exprès.

Pauline avait toujours fait passer les intérêts de l'entreprise en priorité. La veille encore, elle avait fait un long détour pour rencontrer un client important. Comment aurait-elle pu retarder les choses exprès ?

Au fond, c'était lui qui avait manqué de prévoyance. Il n'avait pas pris en compte la difficulté dans laquelle elle se trouvait, sans réel pouvoir.

Pire encore. À un moment aussi crucial, alors que l'introduction en Bourse approchait, lui s'était laissé distraire pour accompagner Claire.

Plus Antoine y pensait, plus la culpabilité s'installait.

Il avait l'impression de devoir quelque chose à Pauline.

« Antoine, cette période est décisive pour l'entreprise. Pourquoi ne pas m'ouvrir une partie des autorisations ? En cas d'urgence, je pourrais réagir immédiatement. »

Pauline a parlé au bon moment, sans insister, comme si l'idée venait naturellement.

Antoine est resté un instant interdit. Une lueur de surprise a traversé son regard.

Il ne s'attendait pas à ce qu'elle réclame des droits. Jusqu'à présent, Pauline lui faisait entièrement confiance. Même lorsqu'elle avait besoin de consulter des données internes, elle le faisait toujours en sa présence.

« C'est compliqué ? Tu hésites ? Si tu préfères, on peut... »

« Non, je te fais entièrement confiance. »

De peur qu'elle ne perçoive son hésitation, Antoine a répondu aussitôt.

« Simplement, pour des droits complets, il faut l'accord de l'ensemble des actionnaires. Je peux déjà t'ouvrir une partie des accès. »

« D'accord. »

Pauline a souri légèrement. Elle s'en doutait. Antoine n'aurait jamais accepté aussi facilement de tout lui donner.

Mais une autorisation partielle suffisait amplement. Assez, en tout cas, pour copier certaines données essentielles.

Faire tomber l'entreprise d'Antoine ne se faisait pas dans la précipitation.

Une fois les autorisations obtenues, Pauline a rapidement copié les données clés de l'entreprise sur les deux dernières années.

Avec ces informations en main, qu'il s'agisse des prochains appels d'offres ou de l'introduction en Bourse, l'issue dépendait désormais d'elle. Antoine ne faisait plus que subir.

À l'heure du déjeuner, Pauline a soudain reçu un appel de Christine Hérault, la mère d'Antoine.

« Chloé a envie de manger ce que tu cuisines. J'ai déjà prévenu Antoine. Viens tout de suite. »

Elle a raccroché aussitôt. Ce n'était ni une demande, ni une discussion. C'était un ordre.

Pauline n'en a pas été surprise. Depuis qu'Antoine l'avait emmenée chez les Hérault, Christine ne lui avait jamais accordé la moindre considération.

Comme si Pauline leur devait quelque chose. Chez les Hérault, chacun se croyait parfaitement en droit pour lui donner des instructions.

La maison comptait pourtant du personnel. Et malgré cela, Pauline devait venir chaque semaine cuisiner pour ses beaux-parents et s'occuper des tâches ménagères.

Lorsque la sœur d'Antoine était tombée enceinte, elle avait affirmé ne rien supporter de ce que les autres préparaient. Elle ne jurait que par la cuisine de Pauline, et Pauline devait lui apporter ses repas jour après jour.

Pour ne pas mettre Antoine dans l'embarras, Pauline avait tout encaissé. Pendant deux longues années.

En regardant l'écran de son téléphone, une lueur glacée a traversé le regard de Pauline. Elle a posé l'appareil de côté, sans la moindre hâte, puis a allumé son ordinateur et a parcouru les derniers plans de projets de l'entreprise.

L'un d'eux était signalé en rouge. Un projet prioritaire, récemment mis en avant, qu'elle avait elle-même lancé et porté jusqu'ici. Le responsable du projet ne reconnaissait qu'elle comme interlocutrice.

Après un bref instant de réflexion, Pauline s'est levée et est allée frapper à la porte du bureau d'Antoine.

Mais son assistante lui a annoncé qu'il venait de partir. Un appel urgent l'a fait quitter les lieux à la hâte, au point d'annuler la réunion prévue.

Pauline a alors composé directement le numéro d'Antoine. L'appel a été pris, mais ce n'est pas sa voix qui a retenti.

« Pauline, tu cherchais Antoine ? »

« Claire ? Vous êtes ensemble ? »

« Oh, ne te méprends pas. Nous sommes à l'hôpital. Lucas est tombé, il s'est un peu blessé à la jambe. Mais rassure-toi, ce n'est rien de grave, juste une égratignure. Antoine l'accompagne pour prendre des médicaments. Je peux lui dire de te rappeler plus tard... »

« Ce n'est pas nécessaire. Occupez-vous de Lucas, c'est plus important. »

Pauline a raccroché aussitôt, sans attendre la réponse de Claire.

De l'autre côté, Claire est restée un instant sans voix. Son visage s'est fermé.

Cette Pauline...

Vraiment aucune politesse.

Elle a levé les yeux et a vu Antoine revenir, Lucas à ses côtés.

« Pauline t'a appelé. J'ai répondu à sa place. Tu veux la rappeler ? »

Claire lui a tendu le téléphone.

Antoine a marqué un temps d'arrêt. Il venait à peine de prendre l'appareil que Lucas a tiré sur sa manche.

« Papa ! J'ai mal à la jambe ! »

Antoine savait très bien que l'enfant en faisait trop. Il lui a pincé la joue sans ménagement, puis a rendu le téléphone à Claire.

Quand il avait reçu l'appel de Claire, Antoine avait cru à un vrai problème. Elle s'était contentée de dire que leur fils était tombé de l'escalier. À l'autre bout du fil, les pleurs de Lucas couvraient presque sa voix. Il avait accouru sans réfléchir.

Mais à l'hôpital, il n'avait trouvé qu'une simple éraflure au genou. Une blessure si légère qu'elle avait déjà commencé à cicatriser avant même leur arrivée.

« C'était pour le travail ? » a-t-il demandé.

« D'après elle, ce n'était rien d'important. Elle t'a dit de ne pas t'en faire. »

Sans lever les yeux, Claire a lâché :

« Peut-être qu'elle avait simplement envie de t'appeler. »

Antoine, impuissant, a voulu lui prendre le bras. Claire l'a repoussé une première fois, puis une seconde. Il a fini par lui attraper la main et a serré ses doigts entre les siens.

« Ma femme. »

Il a murmuré ce mot tout contre son oreille. Aussitôt, Claire n'a plus réussi à retenir le sourire qui lui montait aux lèvres.

« Ta femme, ce n'est pas moi. »

« Là, tu me blesses. Ma femme, il n'y en a qu'une. C'est toi. »

Ils ont continué à chuchoter ainsi, collés l'un à l'autre, avant de tourner dans le couloir adjacent.

Lucas, en les voyant ensemble, a affiché un sourire satisfait. Avec sa mère à ses côtés, Pauline finirait bien par être chassée de leur vie.

« Bon, ne fais pas la tête maintenant. Je devrais quand même la rappeler. Si elle commence à douter, ça risque de devenir compliqué. »

« Elle ne doutera jamais de toi. Franchement, je la trouve naïve. Elle est folle de toi. Tu t'inquiètes pour rien. »

« Claire... »

« Je m'en fiche. Si tu la rappelles, ça voudra dire que tu changes. »

D'ordinaire, quelques mots suffisaient à calmer Claire. Mais cette fois, peu importe ce qu'Antoine disait, elle refusait de céder.

Antoine n'avait pas le cœur à la contrarier davantage.

Il a fini par accepter.

Et puis, Claire n'avait pas entièrement tort. Pauline l'aimait profondément. Pour lui, elle était prête à tout. Elle ne remettait jamais ses paroles en question.

La gérer ne lui paraissait pas compliqué. Sur ce terrain-là, il se sentait parfaitement en confiance.

Une demi-heure plus tard, le téléphone de Pauline a de nouveau vibré.

Cette fois encore, c'était Christine.

« Pauline, qu'est-ce que tu fabriques ? Le bureau n'est pas loin de chez Chloé. Tu avances à la vitesse d'une tortue ou quoi ? »

Son ton était nettement plus agressif que tout à l'heure. Mais, cette fois, elle n'a pas raccroché aussitôt.

Un léger sourire a traversé le visage de Pauline. Elle a alors répondu, d'une voix froide et parfaitement maîtrisée :

« Je suis en réunion au bureau. L'entreprise est à un moment crucial de son introduction en Bourse. La moindre erreur pourrait entraîner des pertes considérables. Dans ces conditions, je ne peux vraiment pas me libérer. »

À l'autre bout du fil, un silence s'est installé pendant quelques secondes.

Christine n'en croyait pas ses oreilles.

Pauline, qui jusque-là lui obéissait au doigt et à l'œil, venait de lui opposer un refus net.

« Pauline, tu as perdu la tête ou quoi ? Tu oses m'ignorer maintenant ? Tu as oublié les règles de la famille Hérault ? La première, c'est le respect... »

« J'ai dit que je ne pouvais pas me libérer. Les affaires d'Antoine passent avant tout. »

Pauline a coupé Christine d'une voix douce.

« C'est d'ailleurs ce que tu m'as toujours appris. »

Sans lui laisser le temps de reprendre, elle a enchaîné calmement :

« Cela dit, Chloé est en période de repos, elle doit bien manger. Dis-moi ce qu'elle souhaite. Je ferai le nécessaire. Restaurant étoilé, chef à domicile... tant que le budget suit, ce n'est pas un souci. On passera les frais sur le compte de l'entreprise. »

Du faux mari au vrai magnat

Chapitre 5
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