Chapitre 4

« Les Beaumont ? »

Pauline a répété ces deux mots.

« Exactement. La famille Beaumont. Désormais, ce sera votre foyer. »

Pauline est restée silencieuse quelques secondes. Alexandre était son père biologique. Un héritage se chiffrant en centaines de milliards reposait désormais sur ses épaules. Revenir dans la famille Beaumont était une question de temps. Elle ne pouvait pas y échapper, et n'en voyait plus la nécessité.

Elle a hoché la tête.

« Très bien. Puisque c'est ma maison, autant aller la voir de mes propres yeux. »

Ce qui devait arriver finirait toujours par arriver. Autant l'affronter.

Sur la route, Louis a expliqué à Pauline, simplement, la situation actuelle de la famille Beaumont.

Les Beaumont étaient à la tête d'un empire immense. La plus grande partie des biens se trouvait autrefois entre les mains d'Alexandre. Le reste était réparti entre son père, le patriarche de la famille Beaumont, Henri Beaumont, et son frère aîné, Philippe Beaumont.

Aujourd'hui, tout ce qu'Alexandre laissait derrière lui revenait à Pauline. Autrement dit, elle devenait l'actionnaire majoritaire du Groupe Beaumont.

Pour le moment, Henri se reposait à l'étranger. Les affaires de la famille étaient gérées par Margaux Beaumont, l'épouse d'Alexandre, tandis que l'entreprise était dirigée par leur fils adopté, Julien Beaumont.

Une heure plus tard, la Rolls-Royce allongée est entrée dans le manoir des Beaumont.

Le domaine, d'une superficie de plus de mille mètres carrés, imposait le respect. De l'entrée du parc jusqu'au bâtiment principal du manoir, la voiture a roulé près de dix minutes avant de s'arrêter.

L'architecture du bâtiment principal dépassait de loin celle des résidences de luxe ordinaires. Tout y respirait la puissance et l'opulence, au point que chaque pierre semblait valoir une fortune.

C'était la première fois que Pauline entrait dans un lieu pareil. La tension lui a traversé la poitrine, malgré elle. Elle a pourtant gardé son calme.

Louis l'a conduite jusqu'au salon principal. Les lourdes portes ont été ouvertes par une domestique. Devant les baies vitrées, une silhouette élégante et majestueuse est apparue.

La femme était accompagnée de deux assistants. Sur le canapé, un jeune homme en costume était assis, droit et impeccable.

En voyant Pauline, la femme a posé sur elle un regard bref, à peine quelques secondes, avant de s'avancer.

À voix basse, Louis a présenté la situation à Pauline : la femme devant elle était Margaux, l'épouse d'Alexandre.

L'homme assis sur le canapé était Julien, le fils adoptif d'Alexandre et de Margaux, son frère aîné, de nom.

Margaux a levé les yeux. Aussitôt, Louis a fait reculer tout le monde et les a emmenés hors de la pièce. En un instant, le vaste salon n'a plus compté que Pauline face à Margaux et à son fils.

« Vous vous appelez Pauline ? »

Pauline a hoché la tête. La femme souriait, mais Pauline sentait que ce sourire n'était pas amical.

« Asseyez-vous. Vous êtes ici chez vous, inutile d'être sur la réserve. »

Après Margaux, Julien a pris la parole à son tour. Sa voix restait polie, mais distante.

Pauline les a regardés, puis s'est assise au bord du canapé en face.

« Vous m'avez fait venir pour... »

« Allons droit au but. »

Margaux l'a coupée, sans détour.

« Si je vous ai fait venir aujourd'hui, c'est pour vous demander d'abandonner une partie de vos droits à l'héritage. »

Elle a regardé Julien. L'homme a posé devant Pauline le dossier qu'il avait préparé à l'avance.

« Madame Morel, le décès accidentel de mon père vous a fait hériter de l'ensemble de ses biens personnels. En revanche, la gestion de l'entreprise ne peut pas vous être confiée. J'espère que vous pourrez le comprendre. En compensation, nous vous verserons une somme de cent millions en liquide. »

La voix de Julien est restée froide, détachée. Il ne négociait pas. Il annonçait.

Pauline est restée un instant interdite, puis a feuilleté le dossier distraitement.

« Renonciation volontaire à l'intégralité des parts de la famille Beaumont, aux droits de gestion de l'entreprise, ainsi qu'à l'ensemble des biens immobiliers au nom de la famille... »

Margaux, de son côté, a pris sa tasse de thé et en a bu une gorgée, imperturbable.

« Je me suis renseignée sur votre situation. Votre mère et Alexandre n'avaient eu qu'une relation passagère. Personne ne s'attendait à votre naissance. Vous avez été abandonnée dans un orphelinat dès l'âge de trois ans. Toutes ces années n'ont pas été faciles pour vous. »

Elle a reposé sa tasse.

« Cent millions représente déjà beaucoup pour quelqu'un comme vous. Mais l'héritier de la famille Beaumont ne peut pas être une enfant illégitime, élevée loin de la famille. J'espère que vous en êtes consciente. »

« Cela dit, vous êtes malgré tout la fille d'Alexandre, et donc du sang des Beaumont. À l'avenir, vous conserverez votre statut, au moins de nom. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pourrez toujours vous adresser à moi. »

Margaux a parlé avec assurance, comme si elle était certaine que Pauline n'oserait pas refuser.

Pauline a reposé le dossier sans la moindre émotion, puis a relevé les yeux vers Margaux.

La femme avait des traits magnifiques, une peau impeccablement entretenue, au point qu'il était difficile d'en deviner l'âge.

« Madame Morel, s'il n'y a pas de problème, je vous invite à signer. »

Julien a de nouveau poussé le stylo posé sur la table vers Pauline.

Pauline s'attendait depuis longtemps à ce que la famille Beaumont ne l'accepte pas facilement. Cette prétendue discussion n'était rien d'autre qu'une prise de force d'appropriation déguisée.

Elle est restée silencieuse quelques secondes, puis a lâché, d'une voix calme.

« Je refuse. »

Elle a repris, plus posée encore :

« Vous m'avez qualifiée d'enfant illégitime. Mais en droit, une seule chose compte : le lien de filiation. C'est mon père qui a rédigé un testament, mandaté lui-même un avocat et signé avec moi l'accord de succession. Son testament, ainsi que le rapport ADN, suffisent à établir que je suis une héritière légitime. »

Le visage de Margaux s'est assombri en un instant. Elle a de nouveau observé Pauline, comme si elle découvrait quelque chose d'inattendu.

Elle n'avait jamais envisagé que Pauline puisse refuser.

« Madame Morel, vous devriez le savoir. Vous n'êtes qu'une enfant illégitime. Même si l'héritage vous revenaient, vous n'auriez pas la capacité de les assumer. »

Margaux a laissé échapper un ricanement froid.

Julien, lui aussi, a été surpris. Dans toute la ville, personne n'avait jamais osé dire non à sa mère.

« Madame Morel, vous vous méprenez sans doute. Il ne s'agit pas d'une discussion. La famille Beaumont est une grande famille, bien plus complexe que ce que vous pouvez imaginer. Votre choix engage l'ensemble du clan. Et, bien sûr, vous ne pouvez pas vous opposer seule à toute la famille Beaumont. »

Julien a parlé plus crûment, de peur qu'elle ne comprenne pas.

Mais Pauline comprenait très bien.

À leurs yeux, tout cela n'était qu'un jeu de pression.

Ces grandes familles avaient l'habitude d'écraser les autres par leur statut. Ils la méprisaient, convaincus qu'une somme d'argent suffirait à la faire disparaître.

Seulement voilà.

Pauline ne pliait pas sous la pression. La contrainte ne marchait pas sur elle.

« Monsieur Beaumont dit que ce n'est pas une discussion, mais une annonce ? Dommage. En droit, un héritage ne peur pas être annulé par simple annonce. »

Elle a marqué une pause, le ton toujours calme.

« Ces derniers jours, je me suis renseignée sur la structure des actifs et l'actionnariat du Groupe Beaumont. Les biens immobiliers stratégiques sont évalués à des centaines de milliards, et le chiffre d'affaires annuel dépasse largement les quatre-vingts milliards. Vous m'offrez cent millions comme compensation, une somme qui ne représenterait même pas la pleine propriété d'une seule boutique en rez-de-chaussée appartenant au groupe. Entre cent millions et des centaines de milliards, je sais encore faire la différence. Ce n'est pas une compensation. C'est une spoliation. »

Un léger sourire a effleuré ses lèvres. Pauline a refermé le dossier, intact, puis l'a reposé devant Julien.

« ... »

Margaux et Julien se sont échangé un regard. Aucun des deux ne s'attendait à une telle réponse.

« S'il n'y a rien d'autre, je m'en vais. Soit nous procédons selon la loi, soit nous discutons selon les règles. Mais vous, Monsieur Beaumont, vous êtes le fils adoptif de mon père. Juridiquement, vos droits successoraux passent après les miens. La famille Beaumont laisserait-elle vraiment un héritier sans lien de sang disposer du patrimoine de mon père ? »

Sur ces mots, Pauline s'est retournée et a pris la direction de la sortie.

Ce n'est qu'au moment où elle a ouvert la porte que Margaux a lancé un regard appuyé à Julien.

Aussitôt, il a lâché, d'une voix sombre :

« Arrêtez-la. »

Dans le couloir, deux rangées de gardes attendaient déjà. Pauline leur a jeté un bref coup d'œil et a compris qu'elle ne partirait pas si facilement.

Elle ne s'est pas retournée. Elle a simplement levé les yeux vers Margaux.

« Vous envisagez donc de me forcer la main ? De m'obliger à renoncer ? »

Margaux a ricané du nez, toujours avec ce ton hautain :

« Madame Morel, vous ne connaissez sans doute pas encore mon caractère. Je vous conseille de discuter calmement tant que je fais preuve de patience. »

Julien s'est levé et s'est avancé vers elle. Sa haute silhouette a projeté une pression écrasante. Ses lèvres se sont durcies.

« Si cela ne vous convient pas, Madame Morel, vous pouvez toujours annoncer votre prix. »

Pauline a soutenu son regard, sans reculer d'un pas. Sa voix est tombée, nette, sans la moindre hésitation :

« Mon prix, vous ne pouvez pas le payer. L'héritage que mon père m'a laissés me reviennent de droit. Pas un centime de moins. »

« Dans ce cas, nous n'avons plus le choix. »

Les sourcils de Julien se sont froncés, et une lueur dangereuse a traversé son regard.

Ses mots venaient à peine de tomber que les gardes derrière Pauline ont avancé d'un demi-pas, l'hostilité ouverte.

Margaux s'est détournée et a marché vers les baies vitrées. Derrière elle, les portes du salon se sont lentement refermées.

Pauline s'est tenue droite, le dos parfaitement droit, le regard froid, fixé sur ceux qui s'approchaient.

C'est alors que des pas pressés ont résonné dans le couloir.

Une dizaine d'hommes en costume noir ont fait irruption dans la pièce. Derrière eux, Louis arrivait.

Julien est resté un instant figé. Mais en voyant leur tenue, son regard a vacillé. Il s'est aussitôt tourné vers Margaux.

« Madame. »

Louis s'est approché rapidement et lui a soufflé quelques mots à l'oreille. Le visage de Margaux s'est figé, puis s'est brusquement durci.

« Comment ça ? »

« Le patriarche vient d'appeler. Il a confirmé. La famille Delcourt a déjà fait son choix. Ils ont choisi Madame Morel. »

La phrase n'était pas encore retombée qu'un autre homme s'avançait déjà vers Pauline.

« Bonjour. Vous êtes bien Madame Morel ? »

Pauline était encore sous le choc. Sans bien comprendre ce qui se passait, elle a tout de même hoché la tête.

« Mon patron souhaiterait beaucoup vous recevoir demain soir pour dîner. Voici sa carte. »

L'homme a tendu une carte de visite noire, bordée d'or, à deux mains.

Pauline venait à peine de la prendre qu'il s'est déjà retiré, entraînant les siens avec lui, sans lui laisser le temps de répondre.

Elle a baissé de nouveau les yeux vers la carte de visite.

Le carton, sobre et élégant, ne portait qu'un nom et un numéro de téléphone.

— Adrien Delcourt.

À peine l'homme en costume avait-il quitté la pièce que les gardes devant Pauline se sont tournés vers Julien, dans l'attente d'un ordre.

Julien a marqué une hésitation. Margaux a levé la main, d'un geste bref. Alors seulement, il a hoché la tête.

Le passage s'est ouvert.

Pauline n'a pas cherché à comprendre davantage. Elle n'avait aucune raison de rester.

À peine avait-elle quitté la pièce que Julien est revenu d'un pas rapide aux côtés de Margaux.

« Maman, on la laisse vraiment partir comme ça ? »

« Sinon quoi ? Tu as bien vu qui était derrière elle. Les Delcourt. »

La voix de Margaux s'est faite plus grave. Ses doigts se sont crispés dans sa paume.

Pauline s'est avancée d'un pas pressé. Elle venait de passer le portail du manoir. Devant elle, un cortège de voitures noires s'est mis en mouvement.

Des berlines sobres, silencieuses, qui quittaient la propriété l'une après l'autre. Rien qu'à leur allure, elles n'avaient rien d'ordinaire.

Derrière les vitres noires des voitures, Pauline a ressenti un froid inexplicable. Une sensation étrange, comme si un regard invisible pesait sur elle.

« Pauline. »

Elle s'est retournée.

Une Bentley blanche s'était arrêtée à sa hauteur sans qu'elle ne l'ait remarquée. La vitre a glissé vers le bas. Un homme d'une quarantaine bien entamée, vêtu simplement, en tenue décontractée, lui a adressé un sourire facile.

« Je me présente. Philippe Beaumont. Je suis votre oncle. Montez, je vous raccompagne. »

Pauline l'a observé un instant. En y regardant de plus près, les traits de l'homme ressemblaient effectivement aux siens, surtout au niveau du regard.

Mais en repensant à ce qui venait de se passer, elle est restée distante.

« Merci, mais ça ira. Je vais rentrer seule. »

« N'ayez pas peur. Je ne suis pas comme ceux à l'intérieur. Je suis venu pour vous aider. »

Pauline n'a pas ralenti. Philippe, lui, a laissé la Bentley avancer à son allure, roulant tranquillement à sa hauteur.

Devant sa méfiance évidente, l'homme a repris, sans se presser :

« Une enfant illégitime qui hérite soudainement d'une fortune colossale. Dans n'importe quelle famille, on chercherait à vous faire tomber. »

Il a marqué une courte pause, puis a ajouté :

« Mais vous avez eu de la chance. La famille Delcourt s'est intéressée à vous. Si cette alliance aboutit, votre place au sein de la famille Beaumont deviendra intouchable. À ce moment-là, Margaux et les autres n'auront plus aucun moyen de pression. »

Ces mots ont fini par retenir l'attention de Pauline. Elle s'est arrêtée, puis s'est tournée vers lui.

« Quelle alliance ? »

Chapitre 5

La voiture s'est arrêtée. Philippe a ouvert la portière et l'a invitée une nouvelle fois :

« Montez. On sera plus à l'aise pour parler. »

Pauline a hésité quelques secondes, puis s'est finalement montée.

C'est par Philippe qu'elle a compris ce qui s'était réellement passé plus tôt dans la journée.

Ceux qui étaient intervenus pour la tirer d'affaire venaient de la famille Delcourt, l'un des plus puissants conglomérats du pays.

Les Delcourt étaient présents dans la finance, la technologie, l'énergie, et d'autres secteurs stratégiques. Leur influence pesait lourd sur l'économie nationale. Parler d'une fortune comparable à celle d'un État n'avait rien d'exagéré.

Aujourd'hui, l'héritier de la famille, Adrien Delcourt, n'avait que vingt-huit ans. Pourtant, en quelques années, il avait porté à lui seul le groupe à un niveau encore supérieur. Dans le milieu, il était reconnu comme le dirigeant le plus influent de sa génération.

La veille au soir, Henri avait reçu un appel des Delcourt. Ils avaient proposé une alliance par mariage. Et la personne qu'ils avaient choisie, c'était Pauline.

Philippe lui a expliqué que des familles puissantes cherchaient à se rapprocher des Delcourt. Les Beaumont n'y faisaient pas exception.

Quant à lui, s'il était venu ce soir-là, ce n'était pas par hasard.

Il agissait sur ordre direct du patriarche des Delcourt.

« Donc, la famille Delcourt est plus puissante que les Beaumont ? »

Pauline n'avait pas envie d'écouter de longs détours. Elle a posé la question franchement.

Philippe a souri, sans surprise.

« Ce n'est pas vraiment comparable. Disons que, les Beaumont dominent Valmer. Dans le milieu des affaires, personne ne vient les contester. Mais les Delcourt, à l'échelle nationale, personne n'oserait leur manquer de respect. »

Pauline a marqué un temps, puis a repris :

« Et Adrien, comment est-il ? »

« Il est très connu à l'international, mais reste discret dans le pays. Il est assez mystérieux. Je ne l'ai jamais rencontré moi-même. Quant aux rumeurs... »

Il s'est frotté le nez, visiblement hésitant. Il était là pour la convaincre, pas pour l'effrayer inutilement.

« Quelles rumeurs ? »

« On dit simplement qu'il n'est... pas facile à fréquenter. »

Philippe avait choisi une formulation atténuée.

Car si Adrien n'avait été qu'un peu difficile, la porte de la famille Delcourt aurait été aurait déjà été prise d'assaut.

« Pas facile comment ? »

Pauline a insisté, clairement décidée à aller jusqu'au bout.

Philippe a laissé échapper un petit rire gêné.

« Disons que... il est plutôt froid, très exigeant, et peu enclin aux relations personnelles. Un peu distant avec les femmes aussi.

Cela dit, la famille Delcourt a toujours eu une éducation stricte. Quant à Adrien, son caractère ne devrait pas être si mauvais. »

Ne devrait pas.

Plus il parlait, moins ça sonnait rassurant.

Pauline l'a fixé en silence.

Au bout de quelques secondes, Philippe a fini par céder.

« Bon. D'après ce qu'on raconte, il est s solitaire, assez dur, et ses méthodes sont radicales. Il agit toujours selon le seul prisme du profit, et il n'a pas beaucoup de patience. Ceux qui l'ont offensé n'ont jamais bien fini. »

Autant qu'elle le sache à l'avance. Elle finirait forcément par devoir faire face à cet homme.

Philippe a repris, d'un ton plus pragmatique :

« Mais ce n'est qu'une alliance, après tout. Aucune implication sentimentale. Dans ce milieu, les mariages sans amour sont monnaie courante. Et avec tout ce que vous possédez aujourd'hui, vous n'avez pas que les Beaumont sur le dos. Les regards se tournent déjà vers vous. Sans appui solide, votre position serait extrêmement fragile. »

Il craignait qu'elle ne se ravise. Il a préféré lui rappeler la réalité.

« D'accord. »

« Attendez, ne vous précipitez pas... »

Philippe s'est interrompu net. Il s'attendait à devoir la convaincre encore longtemps. Les arguments étaient prêts. Mais elle venait d'accepter.

« Vous... vous acceptez ? »

« Oui. »

Elle n'avait jamais vraiment été mariée. Aujourd'hui, elle était seule, sans attaches.

Adrien Delcourt, que ce soit par son statut ou par ses capacités, dépassait Antoine de très loin.

Antoine l'avait trompée pendant deux ans avec de faux papiers, s'était servi d'elle comme d'un marchepied.

Adrien, lui, était d'un tout autre calibre. S'il devenait un allié, ce ne serait pas simplement « mieux », ce serait le levier qui lui permettrait enfin de sortir du bourbier.

Et surtout, la famille Beaumont était un terrain miné.

Margaux et son fils attendaient la moindre faille. Elle venait à peine de réintégrer la famille, affublée de l'étiquette d'« enfant illégitime ». Avec pour seules armes des documents juridiques et un héritage sur le papier, elle ne tiendrait pas longtemps.

Pour s'imposer réellement, pour reprendre le contrôle de ces actifs sans être étouffée dès le premier pas, il lui fallait un soutien à la hauteur. Sans cela, elle n'irait nulle part.

Un mariage d'alliance n'avait rien à voir avec des sentiments.

C'était une transaction. Une entente. Un front commun.

Pauline a tourné les yeux vers la fenêtre. Sa voix est restée calme, mais sa décision était déjà prise.

« Plutôt que de lutter seule et de me faire dévorer, je préfère choisir un allié digne de ce nom. Si la famille Delcourt m'a choisie, je n'ai aucune raison de refuser. »

En fin de journée.

Pauline est rentrée chez les Hérault et a constaté qu'Antoine n'était pas là. Claire non plus.

En posant la question à une domestique, elle a appris qu'Antoine avait emmené Claire et Lucas dans une ville voisine pour une exposition de peinture. Ils ne rentreraient pas ce soir-là.

Pauline a sorti son téléphone. C'est seulement à ce moment-là qu'elle a remarqué les nombreux appels manqués et messages laissés par Antoine dans l'après-midi.

« Pauline, Lucas a eu envie d'aller voir une expo avec Claire au dernier moment. C'est un peu loin, alors je les accompagne. »

Quelle délicatesse. Une sortie en famille, et il prenait encore soin de la prévenir.

Mais tant mieux. Leur absence tombait bien. Pauline pourrait s'occuper de ses affaires tranquillement.

Après avoir lu le message, elle a appelé plusieurs domestiques pour l'aider à faire ses cartons.

« Madame, vous partez en voyage ? »

En la voyant ranger toutes ses affaires dans des cartons, les domestiques n'ont pas pu s'empêcher de s'interroger.

« Oui. »

Tout en classant des documents dans un tiroir, Pauline a ajouté, d'un ton calme :

« Inutile d'en parler à Antoine. Il est très occupé en ce moment. Évitez de le déranger. »

Et il l'était, en effet.

Occupé à savourer sa vie douce entourée de sa femme et de son enfant.

Après tout, ses beaux jours étaient comptés.

Très vite, Pauline a tout rangé. Ses affaires étaient prêtes.

Quand la nuit est tombée et que les domestiques se sont tous retirés, elle a appelé une société de déménagement et a fait sortir ses cartons en silence.

Il restait pourtant deux choses qu'elle n'avait pas retrouvées.

La première, c'était l'ensemble de ses travaux les plus importants depuis ses années d'études : des articles et des thèses, contenant des données accumulées pendant des années. C'était essentiel pour elle.

Elle les gardait toujours sous clé dans son tiroir. À présent, ils avaient disparu. Antoine les avait très probablement mis la main dessus.

La seconde concernait les données clés d'un projet qu'elle avait monté pour l'entreprise d'Antoine. Tout était stocké sur les serveurs de la société, auxquels elle n'avait plus aucun accès.

Ces deux dossiers étaient le fruit de son travail. Et quoi qu'il arrive, elle ne les laisserait pas entre les mains d'Antoine.

Tôt le lendemain matin, Pauline a reçu l'appel d'Antoine.

De l'autre côté, le fond sonore était bruyant. Il semblait encore sur l'autoroute.

« Pauline, tu as vu mon message d'hier ? »

« Oui, je l'ai vu. »

Pauline a remué lentement son café. Sa voix ne laissait rien transparaître.

« Désolé, c'était une décision de dernière minute. Je n'ai pas pris le temps d'en discuter avec toi. Mais Claire était invitée, je ne pouvais pas la laisser sortir seule avec Lucas. »

« Il n'y a pas de quoi t'excuser. C'est normal que tu accompagnes Claire. »

La réponse a surpris Antoine.

Il avait cru que son silence venait de la contrariété. Mais la veille, avec Claire à ses côtés, il n'avait pas cherché à la rappeler.

Or, à cet instant, la voix de la femme sonnait désinvolte, presque distraite, comme si tout cela ne la concernait déjà plus.

« Pauline, comme tu n'as pas répondu hier soir, j'ai cru que... »

« Hier, j'ai enchaîné sans arrêt. J'ai visité la maison, puis je suis allée discuter affaires. Je n'ai vraiment pas eu le temps de répondre. »

Pauline l'a coupé, d'un ton léger, presque enjoué. Aucune trace d'agacement.

Antoine a poussé un soupir de soulagement.

« Je me disais bien que tu étais occupée. Ne te fatigue pas trop, ça me fait mal au cœur. »

Pauline a froncé légèrement les sourcils. Elle n'avait déjà pas d'appétit ce matin-là, à ces mots, toute envie de petit-déjeuner s'est envolée.

« Papa, ne parle pas avec la méchante dame ! »

La voix de Lucas a jailli soudain dans le téléphone, aussitôt suivie de celle de Claire qui essayait de le calmer.

« Bon, on se rappelle plus tard. Je conduis. À ce soir. »

Cette fois, Antoine n'a pas attendu qu'elle réponde.

Il a raccroché.

Comme Antoine n'était pas là ce jour-là, Pauline est entrée dans l'entreprise avec un objectif précis. Elle s'est rendue directement dans son bureau pour chercher les documents.

Elle a fouillé toute la pièce, y compris son ordinateur.

Rien.

Alors qu'elle réfléchissait encore, quelqu'un est venu la trouver à la hâte.

« Madame Morel, Monsieur Hérault est absent aujourd'hui. Plusieurs contrats de décaissement nécessitent votre signature. »

Pauline a pris les dossiers et les a parcourus rapidement.

Ces projets dépassaient largement le niveau actuel de l'entreprise. Elle les avait obtenus au prix de nombreux efforts. Si les fonds n'étaient pas débloqués à temps, une grande partie des projets risquait de s'effondrer.

« Vous avez contacté Monsieur Hérault ? »

« Oui. Il a dit qu'il est très occupé et que, s'il y a un problème, il faut voir avec vous. »

Pauline a esquissé un léger sourire.

Dans l'entreprise d'Antoine, c'était elle qui travaillait le plus. Elle n'avait jamais commis la moindre erreur. Chaque fois qu'il n'arrivait pas à tout gérer, il lui laissait tout prendre en charge.

Mais ce pouvoir n'existait que de façon verbale.

En réalité, Pauline n'avait aucun véritable statut. Elle ne détenait aucune part de l'entreprise. Même un cadre intermédiaire possédait des actions, contrairement à elle.

Alors, après chaque décision qu'elle prenait à la place d'Antoine, il la rappelait à l'ordre en réunion, parfois même la sanctionnait, uniquement pour donner des gages aux salariés et aux actionnaires.

Il lui disait toujours que c'était pour la protéger. Rendre leur relation publique aurait troublé les esprits, selon lui.

« Laissez-les ici. J'ai quelque chose à régler à l'extérieur. Je vérifierai à mon retour avant de signer. »

« D'accord. »

Une fois la personne partie, Pauline a posé les contrats de côté sans y prêter plus d'attention, puis a quitté l'entreprise.

Les Delcourt avaient simplement fait savoir qu'Adrien l'invitait à dîner ce soir.

Pour une première rencontre, quelle qu'en soit la nature, elle ne comptait pas arriver négligée.

Pauline est passée par un institut de beauté. Quand elle en est sortie, il était presque dix-sept heures. Elle est ensuite allée dans un centre commercial tout proche et s'est dirigée vers sa maison de luxe préférée, où elle a choisi une robe.

« Franchement, vous êtes faite pour nos robes. Nos robes sont exigeantes, mais sur vous, c'est encore plus flatteur que sur nos mannequins. »

La vendeuse n'exagérait pas.

Dans le miroir, la silhouette déjà parfaite de Pauline était sublimée par la coupe rigoureuse d'une longue robe à fines bretelles.

La teinte, un lilas pâle, était délicate, rehaussée de plis en tulle et de légers éclats scintillants. Une couleur qui, sur la plupart des gens, avait vite fait de ternir le teint.

Sur Pauline, au contraire, tout tombait juste.

La peau claire, les traits marqués, une beauté affirmée qu'aucun artifice n'adoucissait vraiment. La robe apportait juste ce qu'il fallait de douceur pour équilibrer l'ensemble.

« Je prends celle-là. »

Elle a souri et tourné légèrement sur elle-même.

L'épaule dénudée, la coupe simple mais noble, ni trop sage ni trop audacieuse. Exactement ce qu'il fallait pour un dîner.

Ces deux dernières années, aux côtés d'Antoine, elle n'avait pensé qu'au travail. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas préparée ainsi.

Elle en avait presque oublié à quel point elle pouvait être belle.

Pauline est restée longtemps devant le miroir avant de passer en caisse. Au moment de sortir sa carte, la vendeuse l'a arrêtée avec un sourire surpris.

« Votre facture a déjà été réglée. Quelqu'un a appelé tout à l'heure. La robe, mais aussi un sac assorti, une parure de la maison et une paire de chaussures. Tout a été pris en charge. »

Pauline a marqué un temps.

« Il a laissé un nom ? »

« Il a seulement laissé son nom. Delcourt. »

À ce nom, Pauline s'est retournée instinctivement. Autour d'elle, pourtant, il n'y avait personne.

Philippe n'avait-il pas dit qu'Adrien était froid et distant ?

En sortant du centre commercial, elle a compris.

Une voiture l'attendait déjà à l'entrée. Même allure que celle aperçue chez les Beaumont. Aucun logo, mais une plaque immédiatement reconnaissable.

La portière s'est ouverte.

« Madame Morel, nous nous sommes déjà vus. Monsieur Delcourt vous attend. Je vous en prie. »

Chapitre 6

Pauline n'avait pas fait quelques pas qu'un homme est descendu de la voiture pour lui ouvrir la portière arrière.

C'était celui qui lui avait remis sa carte de visite la dernière fois. Aujourd'hui, il ne portait plus d'uniforme. Un costume noir sobre, des lunettes de soleil. Son allure était plus discrète, et son attitude beaucoup plus accessible.

Pauline a souri et est montée dans la voiture.

Il semblait être venu spécialement pour elle. Dans tout l'habitacle, ils n'étaient que tous les deux.

« Excusez-moi, vous êtes ? »

« L'assistant personnel de Monsieur Delcourt. Vous pouvez m'appeler Victor. »

À peine Pauline a-t-elle parlé que l'autre a compris ce qu'elle voulait savoir.

« Victor, pourquoi votre patron m'a-t-il choisie pour cette alliance ? Nous ne nous connaissons même pas, non ? »

Pauline a posé la question avec prudence.

Victor a esquissé un sourire.

« Les affaires personnelles de Monsieur Delcourt ne me concernent pas. Mais il est rentré au pays il y a peu. À ma connaissance, il ne vous connaissait pas auparavant. »

« Alors... »

Pauline a réfléchi un instant, puis la curiosité a fini par prendre le dessus.

« Et votre patron, physiquement, il est comment ? »

Toujours aussi mystérieux, sans jamais se montrer. Elle n'a pas pu s'empêcher d'y penser : et s'il était vraiment laid ?

Même s'il ne s'agissait que d'une alliance, elle préférait au moins se préparer mentalement.

À ces mots, Victor n'a pas retenu un rire.

Depuis toutes ces années passées aux côtés de Monsieur Delcourt, c'était bien la première fois qu'une femme s'inquiétait de son apparence.

Mais très vite, il a repris son sérieux.

« Je ne suis pas en position de juger l'apparence de mon patron. Vous le verrez par vous-même dans un instant, Madame Morel. »

À voir sa réaction, Pauline n'a pas nourri trop d'espoir.

Peu après, la voiture est entrée dans une élégante demeure de style ancien.

Bien qu'elle se trouvait en plein centre-ville, l'endroit était étonnamment discret, à l'écart de toute agitation, offrant une intimité parfaite.

Victor a brièvement expliqué à Pauline qu'il s'agissait d'un restaurant privé très réputé, accessible uniquement aux membres. Pour ce dîner, Adrien avait réservé l'établissement en entier.

À peine Pauline a-t-elle franchi l'entrée que Victor s'est retiré, accompagné des gardes postés devant la porte.

Un serveur l'a conduite vers un salon privé, calme et feutré.

« Monsieur Delcourt ? »

À l'intérieur, un somptueux lustre de cristal diffusait une lumière éclatante, qui se reflétait sur une haute silhouette immobile, de dos.

Elle a appelé prudemment.

L'instant d'après, elle a fait face à un visage d'une beauté presque agressive.

Arcades sourcilières marquées, arête du nez droite et nette, lèvres fines, parfaitement dessinées, comme sculptées.

Pauline est restée figée quelques secondes. La voix de l'homme, froide et grave, a brisé le silence.

« C'est bien moi. Madame Morel, asseyez-vous. »

« ... D'accord. »

Elle a aussitôt détourné le regard, oubliant presque toute notion d'élégance.

N'était-il pas censé être quelconque ?

« Qu'y a-t-il ? »

La voix d'Adrien s'est élevée de nouveau.

« Je suis si désagréable à regarder ? »

Voyant Pauline baisser la tête, évitant son regard, il a ajouté cette phrase.

L'aura qui émanait de lui était oppressante, presque écrasante.

Pauline a aussitôt secoué la tête.

« Non, pas du tout. Vous êtes très beau. Vraiment élégant. »

En réalité, l'homme le plus beau qu'elle ait jamais vu.

Antoine avait été « le beau gosse » du campus, un visage digne d'un acteur, déjà largement au-dessus de la moyenne. À force de le voir pendant des années, elle avait l'œil exigeant.

Mais Adrien, c'était autre chose.

Des traits trop bien dessinés, un équilibre presque irréel. Il semblait que même la nature s'était surpassée en le façonnant.

« Merci. »

Adrien a incliné légèrement la tête.

« Vous êtes très belle vous aussi, Madame Morel. Cette robe vous va parfaitement. »

« Merci encore pour les cadeaux. »

Pauline a souri, relevant les yeux pour le regarder franchement. Contrairement à ce qu'elle imaginait, il n'avait rien de désagréable.

« Ce n'était rien. Un simple geste. Si cela vous a plu, j'aurai d'autres occasions. »

Son ton était courtois et posé. On se sentait à l'aise en l'écoutant. Et pourtant, une distance demeurait. Une froideur discrète, comme une barrière invisible.

Après quelques échanges seulement, Adrien a fait un léger signe.

Le dîner pouvait commencer.

Les plats arrivaient l'un après l'autre, préparés avec un soin extrême.

Chaque assiette était d'une finesse extrême, quelques bouchées à peine. Les saveurs étaient travaillées, surprenantes, avec des textures qui se répondaient. C'était indéniablement très bon.

Seulement, pour Pauline, le rythme était trop lent, et ce genre de cuisine ne rassasiait pas vraiment.

Pendant ce long dîner, Adrien s'est contenté de la regarder en silence.

Pas un mot. Pas une question.

Ils ne se connaissaient pas. Même avec quelque chose à manger devant eux, le silence finissait par devenir pesant.

Elle se souvenait pourtant de ce que Philippe avait dit : un homme exigeant.

Puisqu'il ne parlait pas, Pauline n'osait pas prendre l'initiative.

Ce n'est qu'une fois les plats principaux terminés, au moment où l'on a servi le dessert, qu'Adrien a repris la parole :

« La cuisine vous convient ? »

« Oui. C'est très bon. »

Pauline a porté une bouchée de dessert à ses lèvres, puis l'a aussitôt retirée.

Elle a senti la chaleur lui monter aux oreilles. Sa remarque lui a paru soudain un peu trop maladroite. Après un bref instant, elle a ajouté, comme pour se rattraper :

« Monsieur Delcourt a beaucoup de goût. Les plats sont très travaillés, avec des saveurs bien construites. »

À ces mots, Adrien a légèrement baissé la tête. Impossible de lire quoi que ce soit sur son visage.

Était-il mécontent ?

Trouvait-il son appréciation trop naïve ?

Pauline n'était pas une fine gourmande. Elle venait rarement dans ce genre d'établissements. Son vocabulaire avait ses limites.

« Si cela ne vous convient pas, nous pourrons changer de restaurant la prochaine fois. Vous choisirez », a-t-il dit calmement.

« Non, non, j'aime bien... »

Pauline a agité la main à la hâte. Mais en croisant le regard presque scrutateur de l'homme, elle a repris :

« Les plats sont vraiment très bons, je les aime beaucoup. C'est juste que je ne viens pas souvent dans des restaurants aussi haut de gamme. Et comme c'est notre première rencontre, je suis un peu nerveuse. »

Elle a marqué une courte pause, puis a poursuivi sans détour :

« Si la prochaine fois l'endroit est plus détendu, peut-être que nous pourrons échanger davantage. »

Après tout, il s'agissait d'une alliance, pas d'une histoire d'amour.

Son ressenti à elle comptait.

« D'accord. »

Adrien a hoché la tête. Ses lèvres fines se sont pressées l'une contre l'autre. Son expression, elle, n'a pas changé.

« C'est juste que je ne parle pas beaucoup. Je ne sais pas trop quoi dire avec vous. »

« Ça se voit », a répondu Pauline en souriant.

Adrien a semblé se détendre un peu. Il s'est adossé au dossier de sa chaise. La chemise noire s'est légèrement froissée, soulignant encore davantage sa carrure élancée et droite.

« Henri m'a dit que vous aviez accepté l'idée de l'alliance. »

« Oui. »

Pauline a hoché la tête.

« Chez nous, les traditions comptent beaucoup. Des fiançailles à l'enregistrement officiel, aucune étape ne peut être sautée. Ces jours-ci, je suis assez pris. Je n'ai pas envie que les choses soient faites à la hâte. Il faudra sans doute attendre quelques jours. Bien sûr, si vous avez des demandes particulières, vous pouvez m'en faire part. »

« Ça me va. Tout peut être organisé comme vous le souhaitez, Monsieur Delcourt. »

La réponse a été nette, sans hésitation.

Adrien a acquiescé, visiblement satisfait.

Il a jeté un coup d'œil à sa montre.

« Il se fait tard. Arrêtons-nous là pour aujourd'hui... »

« Monsieur Delcourt, vous connaissez sans doute déjà ma situation. Puis-je vous demander pourquoi avoir choisi une alliance avec moi ? »

Il a répondu sans détour, comme s'il avait déjà lu dans ses pensées.

« Je n'ai aucun intérêt pour vos actifs, ni pour la famille Beaumont.

J'ai atteint l'âge où il est temps de me marier. Et, objectivement, la famille Beaumont est un choix acceptable. »

Il avait vu juste.

Avant de venir, Pauline s'était posé la question. Avec l'héritage colossal en jeu, elle avait craint que tout cela ne soit qu'une affaire de chiffres.

Mais elle s'était aussi renseignée : la famille Delcourt n'avait ni besoin de son argent, ni de celui des Beaumont. Leur puissance dépassait largement ce genre de calculs.

« Une pression familiale ? »

« Plus ou moins. »

Il a marqué une pause, puis a ajouté, d'une voix calme :

« En revanche, il y a un point sur lequel je suis très clair. Je veux une épouse obéissante. Quelqu'un qui coopère pleinement, en toutes circonstances. »

À ces mots, Pauline a immédiatement compris.

Antoine l'avait courtisée autrefois pour la même raison.

Docile. Facile à contrôler. Une orpheline sans appui.

Pauline a pris la parole sans détour. Son regard est resté calme, parfaitement ancré dans celui d'Adrien.

« Je suis la première héritière du Groupe Beaumont. La famille Beaumont est solidement implantée à Valmer. Si votre groupe envisageait d'élargir son territoire, ce serait l'appui le plus direct. Quant à moi, je venais à peine de retrouver ma place. Avancer seule, c'était accepter le risque d'être lentement grignotée. »

Elle a fait une courte pause, puis a repris, la voix posée :

« Cette union ajoutait un atout de plus au groupe Delcourt. De mon côté, elle me donnait une vraie assise. Chacun y gagnait quelque chose. C'était la seule forme d'équité possible. »

Adrien n'a pas répondu. Il a simplement incliné légèrement la tête, comme s'il validait ce constat.

Son temps, manifestement, était compté. À peine avaient-ils quitté le restaurant qu'un assistant est venu lui rappeler qu'il devait se rendre à l'aéroport.

Pauline a tout de suite compris. Elle a décliné avec tact, disant qu'il n'était pas nécessaire de la raccompagner et qu'elle rentrerait en taxi.

Adrien n'a pas insisté. Fidèle à son sens des convenances, il l'a tout de même accompagnée jusqu'à une voiture. Il est resté un instant à côté, le temps de la voir s'installer, puis s'est détourné sans un mot.

En chemin, Pauline a reçu un appel de Philippe. Il savait qu'elle et Adrien s'étaient rencontrés pour la première fois ce soir-là et voulait simplement prendre la température.

Pauline a répondu sans détour. Dans l'ensemble, le contact avait été plutôt fluide.

S'il fallait vraiment relever un bémol, c'était l'aura d'Adrien, trop marquée, presque écrasante. À ses côtés, la pression se faisait inévitablement sentir.

Plus tard dans la nuit, Pauline sortait de la salle de bain. L'écran de son téléphone brillait déjà.

À peine avait-elle décroché que la voix d'Antoine s'est imposée à l'autre bout du fil :

« Pauline, il est déjà si tard, pourquoi tu ne rentres pas ? Il s'est passé quelque chose ? Je t'ai appelée plusieurs fois, tu ne répondais pas. »

Pauline tenait le téléphone contre son oreille, mais elle n'écoutait déjà plus vraiment. Son regard était happé par la vue nocturne au-delà de la baie vitrée.

Elle n'a pas pu s'empêcher de penser que sons choix de cette maison était vraiment excellent.

« Pauline ? »

La voix de l'homme se faisait de plus en plus pressante.

Pauline est revenue à elle.

« Ah, aujourd'hui, je suis sortie voir un client. C'était assez loin, alors je suis restée à l'hôtel. »

Elle a cru qu'Antoine était déjà au courant de son déménagement. Mais à l'entendre, son esprit devait être entièrement occupé par Claire. Il n'en savait rien.

Donc, Pauline n'a pas cherché plus loin et a improvisé une excuse.

« Tu t'y sens bien, à l'hôtel ? Sinon, je peux venir te chercher. Envoie-moi l'adresse. »

Antoine semblait pousser un soupir de soulagement. L'inquiétude dans sa voix ne faisait que s'accentuer.

« Ce n'est pas nécessaire. Je suis épuisée aujourd'hui, je n'ai pas envie de bouger. Il est tard, je vais me reposer. »

À ces mots, Antoine n'a pas insisté :

« D'accord. Alors, on se voit demain au bureau. »

Pauline a donné une réponse vague et allait raccrocher quand il l'a appelée de nouveau.

« Chérie, tu me manques. Tu as pensé à moi, toi aussi ? »

Un silence s'est installé à l'autre bout du fil.

Après quelques secondes, Antoine a repris, plus inquiet :

« Pauline ? »

« Je... je m'endors... je suis vraiment trop fatiguée... »

Pauline a baissé la voix, feignant un demi-sommeil.

Antoine a soupiré, impuissant, avec une pointe de regret :

« D'accord. Dors bien, alors. Je raccroche. »

« D'accord. »

Pauline a répondu machinalement. Une seconde plus tard, sans la moindre hésitation, elle a mis fin à l'appel.

Le signal occupé a résonné dans le combiné. Antoine est resté immobile un instant, le téléphone à la main, une sensation étrange, creuse, lui serrant la poitrine.

Depuis toutes ces années, ses paroles tendres et son attention mesurée envers Pauline n'avaient jamais été qu'un rôle bien rodé. Il y était habitué, au point de ne plus rien ressentir. Jamais une seule fois cela n'avait provoqué la moindre vague émotionnelle.

Et pourtant, depuis deux jours, quelque chose clochait. Sans qu'il sache pourquoi, cette femme lui donnait soudain l'impression de lui manquer.

« Antoine, est-ce que tu m'aimes ? »

Alors qu'Antoine était encore perdu dans ses pensées, deux bras fins se sont glissés autour de sa taille, par-derrière.

C'était Claire.

Sa voix était basse, douce comme de l'eau. Elle a suffi à faire chavirer son cœur.

Un léger sourire a effleuré les lèvres d'Antoine. Il a aussitôt posé sa main sur les siennes.

« Tu as vraiment besoin de poser la question ? Tu es la femme que j'aime le plus dans cette vie. Pour toi, je peux tout faire. »

C'était vrai. Claire était la femme qu'il aimait plus que tout.

Depuis ses seize ans, depuis qu'elle lui avait sauvé la vie, il avait décidé de la protéger, de la garder à l'abri de tout, et de rester près d'elle jusqu'au bout.

« Mais j'en ai peur. »

Du faux mari au vrai magnat

Chapitre 4
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