Chapitre 3
Voyant Pauline s'approcher de la voiture, Antoine a rapidement repris contenance et s'est apprêté pour l'accompagner.
À cette heure-là, ils partaient toujours ensemble au bureau.
« Demande à ton assistant de te conduire. J'ai un rendez-vous pour une visite immobilière. »
Antoine a hésité un instant :
« Mais j'ai une grande réunion aujourd'hui... »
« Ce genre de bien part vite. Si je n'y vais pas aujourd'hui, il risque de ne plus être disponible », l'a-t-elle coupé net. « Tu dis toujours que le travail n'en finit jamais. Et que je devrais apprendre à me faire plaisir. »
Sa voix était douce, parfaitement posée. Elle souriait, les yeux calmes, comme si tout allait bien.
Et pourtant, sans savoir pourquoi, Antoine a senti un frisson lui glisser le long du dos.
Il a esquissé un sourire à son tour :
« D'accord. Dans ce cas, je n'irai pas au bureau aujourd'hui. Je t'accompagne. »
« Pas besoin. »
Le sourire de Pauline s'est élargi. Elle s'est tournée vers lui et a tapoté doucement sa poitrine du bout du doigt :
« J'ai envie de choisir seule. Quand ce sera fait, je t'y emmènerai. »
Elle connaissait parfaitement ses intentions. Il ne voulait pas l'accompagner. Il voulait la surveiller.
Avec Antoine, tout se faisait toujours sous contrôle. Si l'achat se faisait au nom du couple, ce bien ne lui appartiendrait jamais vraiment. Il finirait, comme le reste, entre les mains d'Antoine et de Claire.
Le ton de Pauline était léger, presque joueur. Assez pour éveiller un trouble chez lui.
Antoine a saisi son poignet :
« C'est une surprise pour moi ? »
« Oui. »
Le sourire de Pauline a vacillé une fraction de seconde. Elle s'est aussitôt dégagée.
« D'accord. Alors je te fais confiance. »
La voix d'Antoine s'est faite plus grave. Il a passé un bras autour de ses épaules.
N'ayant aucun moyen d'échapper, Pauline a retenu le haut-le-cœur et l'a laissé faire.
Antoine l'a regardée démarrer et s'éloigner. Le sourire qu'il affichait a disparu aussitôt.
Quelque chose clochait.
Pauline ne lui avait pas laissé la même impression que d'habitude.
Ou alors...
Les femmes étaient comme ça. Trop sensibles. Peut-être qu'elle était simplement jalouse de sa relation avec Claire.
Il a desserré sa cravate d'un geste agacé. Cette sensation l'irritait sans raison précise
Il n'aurait pas dû se laisser troubler par Pauline.
Car quoi qu'elle représente, quoi qu'elle ait donné, quoi qu'elle ressente pour lui...
Il n'aurait toujours qu'une seule épouse dans sa vie.
Et ce serait Claire.
Une heure plus tard, Pauline se tenait devant une immense baie vitrée. Sous ses yeux s'étendait la Cité Financière.
La villa qu'elle était une maison de plain-pied, entièrement ouverte sur le fleuve.
C'était une construction contemporaine, livrée clé en main, entièrement équipée, domotique intégrale, esthétique minimaliste et luxe discret.
La surface dépassait les trois cents mètres carrés. Ce n'était pas la plus vaste, mais son emplacement était sans rival dans toute la Cité Financière.
Pauline imaginait déjà la nuit tomber, les lumières de la ville s'allumer une à une, et la vue devenir éblouissante.
Elle s'est tournée vers le responsable commercial.
« C'est celui-ci. On fait la réservation. Et ce sera enregistré uniquement à mon nom. »
Le bien était immédiatement habitable. Cela signifiait qu'elle pouvait partir à tout moment, sans jamais remettre les pieds dans ce lieu où elle étouffait.
« Très bien. »
Le sourire du responsable s'est élargi. Il pensait au départ qu'elle venait simplement regarder.
Son statut a changé aussitôt. Elle a été conduite dans le salon VIP. Un café et quelques mignardises lui ont été servis. Pendant ce temps, le responsable est allé chercher le contrat.
Pauline n'aurait qu'à signer et régler. Le reste serait pris en charge par les notaires.
Tout était déjà en marche.
Alors que Pauline attendait, une voix féminine, vive et arrogante, a soudain claqué dans l'air :
« C'est toi qui comptes me piquer la maison que j'ai repérée ? »
Pauline a levé les yeux.
Une jeune femme élégamment vêtue, tailleur de marque, parfaitement maquillée, s'est avancée droit vers elle, visiblement furieuse.
Deux gardes du corps la suivaient, ainsi qu'une responsable commerciale.
« Vous me parlez ? »
Pauline a marqué une brève pause avant de répondre, surprise.
« Évidemment. C'est moi qui ai vu cette maison en premier. C'est celle-là que je veux. »
La jeune femme a retiré ses lunettes de soleil. Ses yeux en amande, brillants et acérés, se sont plantés sur Pauline, pleins d'arrogance.
« Le responsable ne m'a jamais dit qu'elle était réservée. Et tu n'as encore rien signé, ni versé d'acompte, si ? Alors si je paie maintenant, elle est à moi. »
Le ton de Pauline s'est refroidi. Elle n'avait aucune envie de perdre son temps avec ce genre de personne. Elle s'est levée, prête à changer de place.
c
La jeune femme a perdu patience. Avant même de finir sa phrase, elle a frappé du pied, agacée.
« Peu importe. Je ne suis pas là pour négocier. J'ai la priorité, cette maison me revient. Que ça te plaise ou non. »
Pauline s'est retournée, un peu surprise.
« Ah bon ? La priorité ? »
À ses côtés, une responsable commerciale est intervenue, d'un ton neutre :
« Ici, les acheteurs sont sélectionnés après une vérification financière. Ce n'est pas une question d'ordre d'arrivée, mais de niveau financier. Les clients les plus solides sont prioritaires. »
Elle parlait sans même regarder Pauline, comme si sa présence ne méritait pas d'être prise en compte.
Pauline a laissé échapper un petit rire bref, sans chaleur. Elle a froncé les sourcils :
« Voilà une règle…déroutante. »
À ce moment-là, son responsable commercial est revenu, visiblement gêné. Il s'est approché de Pauline et, en jetant un regard vers la jeune femme aux bras croisés à côté d'elle, a baissé la voix.
« Désolé, c'est Camille Hébert. Elle vient de la famille Hébert. La plus grande marque de jouets du pays est la leur. »
Pauline a aussitôt fait le lien.
Hébert Jouets.
Après avoir hérité, elle avait pris le temps de se renseigner sur les grandes fortunes locales. Dans le classement des fortunes de Valmer, les Hébert occupaient la cinquième place
Dans ce cas, la jeune femme en face d'elle avait effectivement de quoi se montrer sûre d'elle.
La responsable commerciale a repris, d'un ton toujours aussi posé :
« Je comprends que la situation soit désagréable, mais le règlement, c'est le règlement. »
Pauline a esquissé un léger sourire.
« Désagréable, non. Disons simplement que ce n'est pas très équitable. Mais si l'on suit vos règles, ma priorité passe avant la sienne. Cette maison, je la prends. »
Elle a expiré calmement, puis s'est tournée vers le responsable qui l'accompagnait.
« Merci d'engager les démarches. Je suis pressée. »
Le message était clair. Selon leur propre classement, sa capacité dépassait celle de la famille Hébert, pourtant cinquième à Valmer.
Un silence s'est abattu.
Camille a aussitôt tourné la tête vers la responsable à ses côtés.
« Attends... Elle vient de dire qu'elle était prioritaire ? »
La responsable a ouvert son dossier et vérifié à la hâte les informations de réservation.
Impossible. Si un client d'un tel niveau s'était présenté, l'équipe aurait été prévenue en amont. La direction aurait au moins dépêché pour l'accueillir.
Et puis...
À voir cette femme, sa tenue sobre, sans signe ostentatoire, elle ne ressemblait en rien à une héritière de premier rang.
Au mieux, une nouvelle riche.
Dépasser la famille Hébert ?
Ça défiait toute logique.
« Madame, vous ne comprenez donc pas ? Ici, les priorités se fonctionnent sur la capacité financière... »
« Vérifiez-la. »
Pauline n'avait aucune envie de discuter davantage. Elle a sorti calmement ses coordonnées bancaires et les a posées sur la table.
Elle n'était pas en colère. Des gens écœurants, elle en avait vu bien pire. Ce genre d'arrogance ne méritait pas qu'on s'y attarde.
Le responsable commercial à ses côtés a hésité une seconde. L'idée lui semblait improbable, mais la procédure restait la procédure.
Il a finalement pris les documents et s'est éloigné pour lancer la vérification.
À cet instant, le léger rideau du salon VIP, à l'étage, a frémis.
Une silhouette imposante s'est levée de son siège.
L'homme à ses côtés a aussitôt compris et s'est penché vers l'un des assistants.
« Allez-y. Monsieur Delcourt l'a ordonné. Inutile de vérifier ses fonds. »
Il a marqué une pause, puis ajouté à voix encore plus basse :
« C'est la fille de la famille Beaumont. »
À Valmer, il n'existait qu'une seule famille Beaumont. La première fortune de la ville.
Et pourtant, personne n'avait jamais entendu parler d'une héritière.
Pauline s'est simplement rassise sur le canapé.
À cette vue, la responsable commerciale a perdu le peu de patience qui lui restait.
« Écoutez, madame, soyez raisonnable. Nous l'avons déjà expliqué : ici, l'achat passe par une vérification financière. Vous avez peut-être un peu d'argent, mais acheter un bien comme celui-ci, c'est probablement votre plafond. Ne faites pas perdre du temps à Madame Hébert. Sinon, je ferai intervenir la sécurité. »
Cette fois, Camille, au contraire, paraissait presque détendue. Elle a ricané, puis a repoussé la responsable d'un geste impatient.
« Laisse tomber. Je vais attendre. J'aimerais bien voir sur quoi repose exactement sa "priorité". »
Puis, avec un sourire mauvais :
« Soyons clairs. Si tu n'as aucune priorité et que tu me fais perdre mon temps, tu présenteras des excuses publiques. Sinon, ne m'en veux pas si je deviens moins aimable. »
Elle semblait à peine sortie de l'adolescence. Une vingtaine d'années tout au plus. Une héritière gâtée, habituée à ce que tout lui cède.
Pauline a esquissé un sourire calme.
« Et si, finalement, j'ai effectivement la priorité, tu feras quoi ? Des excuses publiques aussi ? »
« Toi... »
La phrase de Camille n'a pas eu le temps d'aller au bout.
Un homme en costume s'est précipité vers Pauline, le front perlé de sueur. Visiblement essoufflé, il s'est arrêté devant elle.
« Madame, je vous prie de nous excuser. Vous disposez bien de la priorité. Veuillez nous pardonner pour ce malentendu. »
Son ton était pressé, presque paniqué.
Le responsable commercial resté en arrière est resté figé. Quelques minutes plus tôt, il venait à peine de lancer la vérification. Puis l'appel était arrivé.
La cliente qu'il recevait détenait des actifs chiffrés en centaines de milliards. Et surtout, elle était la fille récemment retrouvée de la famille Beaumont, la première fortune de Valmer.
La responsable commerciale restait encore figée, visiblement incapable de comprendre ce qui se passait. Quelqu'un l'a aussitôt tirée à l'écart et lui a murmuré quelques mots à l'oreille.
Son visage s'est vidé de toute couleur. Ses jambes ont failli la lâcher. Elle s'est rattrapée de justesse au bord du comptoir, puis, sans même relever la tête, a enchaîné à toute vitesse :
« Je... je suis désolée, Madame Beaumont. C'est ma faute. Je vous présente toutes mes excuses pour ce qui s'est passé tout à l'heure. Je vous en prie, ne m'en tenez pas rigueur. »
À côté, Camille est restée figée.
La famille Beaumont ?
Ce Beaumont-là ?
À Valmer, ce nom n'appartenait qu'à une seule lignée, celui dont un simple geste suffisait à faire trembler tout le milieu financier.
« On avance, s'il vous plaît. J'ai autre chose à faire. »
Pauline n'avait aucune envie de s'attarder davantage. Mais elle n'a pu s'empêcher de le remarquer : la vérification avait été réglée étonnamment rapide.
À peine avait-elle parlé que le responsable revenait déjà avec le contrat. Pauline a signé sans hésiter, puis a laissé les formalités suivantes aux équipes sur place.
Camille n'avait pas bougé. Elle fixait Pauline, le regard vide, comme si elle refusait encore d'y croire.
« Tu es... la fille de la famille Beaumont ? Pourquoi je ne t'ai jamais vue avant ? »
Chez les Beaumont, elle connaissait tous ceux de sa génération. Mais cette femme-là, elle ne l'avait jamais vue.
Le doute a laissé place à l'agacement.
« La famille Beaumont ? Je n'y crois pas une seconde. Tout ça ressemble surtout à une mise en scène. »
Plus elle y pensait, plus elle avait la sensation d'avoir été prise pour une idiote. Convaincue que les autres s'étaient ligués pour la berner, Camille a lancé un simple regard en arrière. Ses gardes du corps ont aussitôt avancé.
Avant même que le personnel n'ait le temps de réagir, une nouvelle vague d'hommes en noir a envahi le hall, bloquant leur passage.
Un homme d'âge mûr marchait en tête. Il s'est arrêté, droit, parfaitement maître de lui, et a pris la parole d'une voix claire.
« Madame Hébert. Nous nous sommes déjà rencontrées. Je suis Louis, intendant principal de la famille Beaumont. »
À ces mots, Camille est restée figée.
Et Pauline aussi, malgré elle, a marqué un temps d'arrêt.
Pourquoi quelqu'un de la famille Beaumont était-il ici ?
Son regard s'est posé sur l'homme. Costume impeccable, cheveux grisonnants, lunettes à monture dorée, gants blancs soigneusement ajustés. Son ton était courtois, presque doux. Et pourtant, il dégageait une autorité qui écrasait naturellement tout ce qui l'entourait.
À la vue de Louis, toute l'arrogance de Camille s'est aussitôt effondrée.
« Louis, Elle... elle serait vraiment de la famille Beaumont ? »
Elle refusait encore d'y croire.
D'après ce qu'elle savait, Alexandre Beaumont n'avait jamais eu d'enfant. Son épouse ne pouvait pas en avoir, et ils n'avaient adopté qu'un seul enfant.
Alors comment, à peine un mois après le décès d'Alexandre Beaumont , une fille biologique pouvait-elle surgir de nulle part ?
Une enfant cachée ?
Louis n'a pas esquivé. Son regard est resté calme, son ton parfaitement posé.
« Exactement. La personne que vous avez devant vous est la fille biologique de Monsieur Alexandre Beaumont. »
Il a marqué une courte pause, laissant chaque mot s'imposer.
« À ce jour, elle est l'unique héritière de la famille Beaumont. »
Louis a contourné Camille sans même ralentir. Son regard s'est fixé sur Pauline, net, immobile.
Pauline s'est sentie mal à l'aise sous cette attention. L'instant d'après, Louis s'est penché et s'est incliné devant elle à près de quatre-vingt-dix degrés.
« Enchanté, Madame Beaumont. »
« Madame Beaumont. »
Sa voix n'était pas encore retombée que les hommes en noir derrière lui se sont inclinés à leur tour, d'un même mouvement.
La scène a figé Pauline. Camille, elle, a failli perdre l'équilibre. Les doigts crispés sur son sac, elle a voulu partir tout de suite, mais les hommes en noir lui ont barré la route.
« J'ai entendu dire qu'il y a eu un petit accrochage entre vous et Madame Hébert. Faut-il régler ça maintenant ? »
Louis ne s'est pas retourné. Il a juste esquissé un sourire, et il a posé la question avec une politesse impeccable.
Le visage de Camille est devenu livide. En repensant à ce qu'elle avait dit un peu plus tôt, une sueur froide lui a parcouru l'échine.
Allait-elle vraiment devoir présenter des excuses, devant tout le monde ?
Si cela arrivait, comment pourrait-elle encore tenir sa place en société ? La honte lui est montée au visage, brûlante.
« ... »
Même en sachant que la famille Beaumont occupait une place à part dans le cercle des grandes fortunes, Pauline n'avait jamais vu une telle mise en scène. Elle est restée interdite quelques secondes, puis elle a soufflé :
« Laisse tomber. Je n'ai rien perdu. »
Louis s'est redressé. Pauline ne voulait pas envenimer les choses, mais lui ne tolérait aucune offense envers la famille Beaumont.
Toujours souriant, il a repris, d'un ton aimable en apparence :
« Dans ce cas, Madame Hébert, il sera préférable de présenter vos excuses en privé à Madame Beaumont. Ainsi, chacun pourra préserver leur réputation. »
Le sourire ne quittait pas le visage de l'homme, mais la pression, elle, était écrasante. Camille a avalé sa salive avec difficulté. Devant Pauline, elle s'est excusée à voix basse, de façon à ce que personne d'autre ne puisse entendre :
« P... pardon. »
Ce n'est qu'au signe discret de Louis que les hommes en noir se sont écartés.
Rouge de honte, Camille a aussitôt emmené les siens et a quitté les lieux à la hâte, le visage dissimulé, comme si elle chercher à disparaître.
Après le départ de Camille, Louis a échangé un simple regard avec ses hommes. La responsable commerciale encore là a été aussitôt emmenée à son tour.
Pauline n'a même pas eu le temps d'ajouter quoi que ce soit que Louis s'est déjà avancé, lui adressant un geste d'invitation poli.
« Nous nous en occuperons les suites. La voiture vous attend dehors. Madame Beaumont, je vous invite à monter. »
Pauline a levé les yeux vers lui. Dans son regard, la méfiance initiale s'est dissipée, remplacée par un calme nouveau.
Elle n'a pas bougé tout de suite. D'une voix posée, elle a demandé :
« Monter en voiture ? Pour aller où ? »
« Chez les Beaumont, bien sûr. »
Louis a souri, avec douceur. Mais dans son ton, il n'y avait aucune place pour la discussion.
Chapitre 4
« Les Beaumont ? »
Pauline a répété ces deux mots.
« Exactement. La famille Beaumont. Désormais, ce sera votre foyer. »
Pauline est restée silencieuse quelques secondes. Alexandre était son père biologique. Un héritage se chiffrant en centaines de milliards reposait désormais sur ses épaules. Revenir dans la famille Beaumont était une question de temps. Elle ne pouvait pas y échapper, et n'en voyait plus la nécessité.
Elle a hoché la tête.
« Très bien. Puisque c'est ma maison, autant aller la voir de mes propres yeux. »
Ce qui devait arriver finirait toujours par arriver. Autant l'affronter.
Sur la route, Louis a expliqué à Pauline, simplement, la situation actuelle de la famille Beaumont.
Les Beaumont étaient à la tête d'un empire immense. La plus grande partie des biens se trouvait autrefois entre les mains d'Alexandre. Le reste était réparti entre son père, le patriarche de la famille Beaumont, Henri Beaumont, et son frère aîné, Philippe Beaumont.
Aujourd'hui, tout ce qu'Alexandre laissait derrière lui revenait à Pauline. Autrement dit, elle devenait l'actionnaire majoritaire du Groupe Beaumont.
Pour le moment, Henri se reposait à l'étranger. Les affaires de la famille étaient gérées par Margaux Beaumont, l'épouse d'Alexandre, tandis que l'entreprise était dirigée par leur fils adopté, Julien Beaumont.
Une heure plus tard, la Rolls-Royce allongée est entrée dans le manoir des Beaumont.
Le domaine, d'une superficie de plus de mille mètres carrés, imposait le respect. De l'entrée du parc jusqu'au bâtiment principal du manoir, la voiture a roulé près de dix minutes avant de s'arrêter.
L'architecture du bâtiment principal dépassait de loin celle des résidences de luxe ordinaires. Tout y respirait la puissance et l'opulence, au point que chaque pierre semblait valoir une fortune.
C'était la première fois que Pauline entrait dans un lieu pareil. La tension lui a traversé la poitrine, malgré elle. Elle a pourtant gardé son calme.
Louis l'a conduite jusqu'au salon principal. Les lourdes portes ont été ouvertes par une domestique. Devant les baies vitrées, une silhouette élégante et majestueuse est apparue.
La femme était accompagnée de deux assistants. Sur le canapé, un jeune homme en costume était assis, droit et impeccable.
En voyant Pauline, la femme a posé sur elle un regard bref, à peine quelques secondes, avant de s'avancer.
À voix basse, Louis a présenté la situation à Pauline : la femme devant elle était Margaux, l'épouse d'Alexandre.
L'homme assis sur le canapé était Julien, le fils adoptif d'Alexandre et de Margaux, son frère aîné, de nom.
Margaux a levé les yeux. Aussitôt, Louis a fait reculer tout le monde et les a emmenés hors de la pièce. En un instant, le vaste salon n'a plus compté que Pauline face à Margaux et à son fils.
« Vous vous appelez Pauline ? »
Pauline a hoché la tête. La femme souriait, mais Pauline sentait que ce sourire n'était pas amical.
« Asseyez-vous. Vous êtes ici chez vous, inutile d'être sur la réserve. »
Après Margaux, Julien a pris la parole à son tour. Sa voix restait polie, mais distante.
Pauline les a regardés, puis s'est assise au bord du canapé en face.
« Vous m'avez fait venir pour... »
« Allons droit au but. »
Margaux l'a coupée, sans détour.
« Si je vous ai fait venir aujourd'hui, c'est pour vous demander d'abandonner une partie de vos droits à l'héritage. »
Elle a regardé Julien. L'homme a posé devant Pauline le dossier qu'il avait préparé à l'avance.
« Madame Morel, le décès accidentel de mon père vous a fait hériter de l'ensemble de ses biens personnels. En revanche, la gestion de l'entreprise ne peut pas vous être confiée. J'espère que vous pourrez le comprendre. En compensation, nous vous verserons une somme de cent millions en liquide. »
La voix de Julien est restée froide, détachée. Il ne négociait pas. Il annonçait.
Pauline est restée un instant interdite, puis a feuilleté le dossier distraitement.
« Renonciation volontaire à l'intégralité des parts de la famille Beaumont, aux droits de gestion de l'entreprise, ainsi qu'à l'ensemble des biens immobiliers au nom de la famille... »
Margaux, de son côté, a pris sa tasse de thé et en a bu une gorgée, imperturbable.
« Je me suis renseignée sur votre situation. Votre mère et Alexandre n'avaient eu qu'une relation passagère. Personne ne s'attendait à votre naissance. Vous avez été abandonnée dans un orphelinat dès l'âge de trois ans. Toutes ces années n'ont pas été faciles pour vous. »
Elle a reposé sa tasse.
« Cent millions représente déjà beaucoup pour quelqu'un comme vous. Mais l'héritier de la famille Beaumont ne peut pas être une enfant illégitime, élevée loin de la famille. J'espère que vous en êtes consciente. »
« Cela dit, vous êtes malgré tout la fille d'Alexandre, et donc du sang des Beaumont. À l'avenir, vous conserverez votre statut, au moins de nom. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pourrez toujours vous adresser à moi. »
Margaux a parlé avec assurance, comme si elle était certaine que Pauline n'oserait pas refuser.
Pauline a reposé le dossier sans la moindre émotion, puis a relevé les yeux vers Margaux.
La femme avait des traits magnifiques, une peau impeccablement entretenue, au point qu'il était difficile d'en deviner l'âge.
« Madame Morel, s'il n'y a pas de problème, je vous invite à signer. »
Julien a de nouveau poussé le stylo posé sur la table vers Pauline.
Pauline s'attendait depuis longtemps à ce que la famille Beaumont ne l'accepte pas facilement. Cette prétendue discussion n'était rien d'autre qu'une prise de force d'appropriation déguisée.
Elle est restée silencieuse quelques secondes, puis a lâché, d'une voix calme.
« Je refuse. »
Elle a repris, plus posée encore :
« Vous m'avez qualifiée d'enfant illégitime. Mais en droit, une seule chose compte : le lien de filiation. C'est mon père qui a rédigé un testament, mandaté lui-même un avocat et signé avec moi l'accord de succession. Son testament, ainsi que le rapport ADN, suffisent à établir que je suis une héritière légitime. »
Le visage de Margaux s'est assombri en un instant. Elle a de nouveau observé Pauline, comme si elle découvrait quelque chose d'inattendu.
Elle n'avait jamais envisagé que Pauline puisse refuser.
« Madame Morel, vous devriez le savoir. Vous n'êtes qu'une enfant illégitime. Même si l'héritage vous revenaient, vous n'auriez pas la capacité de les assumer. »
Margaux a laissé échapper un ricanement froid.
Julien, lui aussi, a été surpris. Dans toute la ville, personne n'avait jamais osé dire non à sa mère.
« Madame Morel, vous vous méprenez sans doute. Il ne s'agit pas d'une discussion. La famille Beaumont est une grande famille, bien plus complexe que ce que vous pouvez imaginer. Votre choix engage l'ensemble du clan. Et, bien sûr, vous ne pouvez pas vous opposer seule à toute la famille Beaumont. »
Julien a parlé plus crûment, de peur qu'elle ne comprenne pas.
Mais Pauline comprenait très bien.
À leurs yeux, tout cela n'était qu'un jeu de pression.
Ces grandes familles avaient l'habitude d'écraser les autres par leur statut. Ils la méprisaient, convaincus qu'une somme d'argent suffirait à la faire disparaître.
Seulement voilà.
Pauline ne pliait pas sous la pression. La contrainte ne marchait pas sur elle.
« Monsieur Beaumont dit que ce n'est pas une discussion, mais une annonce ? Dommage. En droit, un héritage ne peur pas être annulé par simple annonce. »
Elle a marqué une pause, le ton toujours calme.
« Ces derniers jours, je me suis renseignée sur la structure des actifs et l'actionnariat du Groupe Beaumont. Les biens immobiliers stratégiques sont évalués à des centaines de milliards, et le chiffre d'affaires annuel dépasse largement les quatre-vingts milliards. Vous m'offrez cent millions comme compensation, une somme qui ne représenterait même pas la pleine propriété d'une seule boutique en rez-de-chaussée appartenant au groupe. Entre cent millions et des centaines de milliards, je sais encore faire la différence. Ce n'est pas une compensation. C'est une spoliation. »
Un léger sourire a effleuré ses lèvres. Pauline a refermé le dossier, intact, puis l'a reposé devant Julien.
« ... »
Margaux et Julien se sont échangé un regard. Aucun des deux ne s'attendait à une telle réponse.
« S'il n'y a rien d'autre, je m'en vais. Soit nous procédons selon la loi, soit nous discutons selon les règles. Mais vous, Monsieur Beaumont, vous êtes le fils adoptif de mon père. Juridiquement, vos droits successoraux passent après les miens. La famille Beaumont laisserait-elle vraiment un héritier sans lien de sang disposer du patrimoine de mon père ? »
Sur ces mots, Pauline s'est retournée et a pris la direction de la sortie.
Ce n'est qu'au moment où elle a ouvert la porte que Margaux a lancé un regard appuyé à Julien.
Aussitôt, il a lâché, d'une voix sombre :
« Arrêtez-la. »
Dans le couloir, deux rangées de gardes attendaient déjà. Pauline leur a jeté un bref coup d'œil et a compris qu'elle ne partirait pas si facilement.
Elle ne s'est pas retournée. Elle a simplement levé les yeux vers Margaux.
« Vous envisagez donc de me forcer la main ? De m'obliger à renoncer ? »
Margaux a ricané du nez, toujours avec ce ton hautain :
« Madame Morel, vous ne connaissez sans doute pas encore mon caractère. Je vous conseille de discuter calmement tant que je fais preuve de patience. »
Julien s'est levé et s'est avancé vers elle. Sa haute silhouette a projeté une pression écrasante. Ses lèvres se sont durcies.
« Si cela ne vous convient pas, Madame Morel, vous pouvez toujours annoncer votre prix. »
Pauline a soutenu son regard, sans reculer d'un pas. Sa voix est tombée, nette, sans la moindre hésitation :
« Mon prix, vous ne pouvez pas le payer. L'héritage que mon père m'a laissés me reviennent de droit. Pas un centime de moins. »
« Dans ce cas, nous n'avons plus le choix. »
Les sourcils de Julien se sont froncés, et une lueur dangereuse a traversé son regard.
Ses mots venaient à peine de tomber que les gardes derrière Pauline ont avancé d'un demi-pas, l'hostilité ouverte.
Margaux s'est détournée et a marché vers les baies vitrées. Derrière elle, les portes du salon se sont lentement refermées.
Pauline s'est tenue droite, le dos parfaitement droit, le regard froid, fixé sur ceux qui s'approchaient.
C'est alors que des pas pressés ont résonné dans le couloir.
Une dizaine d'hommes en costume noir ont fait irruption dans la pièce. Derrière eux, Louis arrivait.
Julien est resté un instant figé. Mais en voyant leur tenue, son regard a vacillé. Il s'est aussitôt tourné vers Margaux.
« Madame. »
Louis s'est approché rapidement et lui a soufflé quelques mots à l'oreille. Le visage de Margaux s'est figé, puis s'est brusquement durci.
« Comment ça ? »
« Le patriarche vient d'appeler. Il a confirmé. La famille Delcourt a déjà fait son choix. Ils ont choisi Madame Morel. »
La phrase n'était pas encore retombée qu'un autre homme s'avançait déjà vers Pauline.
« Bonjour. Vous êtes bien Madame Morel ? »
Pauline était encore sous le choc. Sans bien comprendre ce qui se passait, elle a tout de même hoché la tête.
« Mon patron souhaiterait beaucoup vous recevoir demain soir pour dîner. Voici sa carte. »
L'homme a tendu une carte de visite noire, bordée d'or, à deux mains.
Pauline venait à peine de la prendre qu'il s'est déjà retiré, entraînant les siens avec lui, sans lui laisser le temps de répondre.
Elle a baissé de nouveau les yeux vers la carte de visite.
Le carton, sobre et élégant, ne portait qu'un nom et un numéro de téléphone.
— Adrien Delcourt.
À peine l'homme en costume avait-il quitté la pièce que les gardes devant Pauline se sont tournés vers Julien, dans l'attente d'un ordre.
Julien a marqué une hésitation. Margaux a levé la main, d'un geste bref. Alors seulement, il a hoché la tête.
Le passage s'est ouvert.
Pauline n'a pas cherché à comprendre davantage. Elle n'avait aucune raison de rester.
À peine avait-elle quitté la pièce que Julien est revenu d'un pas rapide aux côtés de Margaux.
« Maman, on la laisse vraiment partir comme ça ? »
« Sinon quoi ? Tu as bien vu qui était derrière elle. Les Delcourt. »
La voix de Margaux s'est faite plus grave. Ses doigts se sont crispés dans sa paume.
Pauline s'est avancée d'un pas pressé. Elle venait de passer le portail du manoir. Devant elle, un cortège de voitures noires s'est mis en mouvement.
Des berlines sobres, silencieuses, qui quittaient la propriété l'une après l'autre. Rien qu'à leur allure, elles n'avaient rien d'ordinaire.
Derrière les vitres noires des voitures, Pauline a ressenti un froid inexplicable. Une sensation étrange, comme si un regard invisible pesait sur elle.
« Pauline. »
Elle s'est retournée.
Une Bentley blanche s'était arrêtée à sa hauteur sans qu'elle ne l'ait remarquée. La vitre a glissé vers le bas. Un homme d'une quarantaine bien entamée, vêtu simplement, en tenue décontractée, lui a adressé un sourire facile.
« Je me présente. Philippe Beaumont. Je suis votre oncle. Montez, je vous raccompagne. »
Pauline l'a observé un instant. En y regardant de plus près, les traits de l'homme ressemblaient effectivement aux siens, surtout au niveau du regard.
Mais en repensant à ce qui venait de se passer, elle est restée distante.
« Merci, mais ça ira. Je vais rentrer seule. »
« N'ayez pas peur. Je ne suis pas comme ceux à l'intérieur. Je suis venu pour vous aider. »
Pauline n'a pas ralenti. Philippe, lui, a laissé la Bentley avancer à son allure, roulant tranquillement à sa hauteur.
Devant sa méfiance évidente, l'homme a repris, sans se presser :
« Une enfant illégitime qui hérite soudainement d'une fortune colossale. Dans n'importe quelle famille, on chercherait à vous faire tomber. »
Il a marqué une courte pause, puis a ajouté :
« Mais vous avez eu de la chance. La famille Delcourt s'est intéressée à vous. Si cette alliance aboutit, votre place au sein de la famille Beaumont deviendra intouchable. À ce moment-là, Margaux et les autres n'auront plus aucun moyen de pression. »
Ces mots ont fini par retenir l'attention de Pauline. Elle s'est arrêtée, puis s'est tournée vers lui.
« Quelle alliance ? »
Chapitre 5
La voiture s'est arrêtée. Philippe a ouvert la portière et l'a invitée une nouvelle fois :
« Montez. On sera plus à l'aise pour parler. »
Pauline a hésité quelques secondes, puis s'est finalement montée.
C'est par Philippe qu'elle a compris ce qui s'était réellement passé plus tôt dans la journée.
Ceux qui étaient intervenus pour la tirer d'affaire venaient de la famille Delcourt, l'un des plus puissants conglomérats du pays.
Les Delcourt étaient présents dans la finance, la technologie, l'énergie, et d'autres secteurs stratégiques. Leur influence pesait lourd sur l'économie nationale. Parler d'une fortune comparable à celle d'un État n'avait rien d'exagéré.
Aujourd'hui, l'héritier de la famille, Adrien Delcourt, n'avait que vingt-huit ans. Pourtant, en quelques années, il avait porté à lui seul le groupe à un niveau encore supérieur. Dans le milieu, il était reconnu comme le dirigeant le plus influent de sa génération.
La veille au soir, Henri avait reçu un appel des Delcourt. Ils avaient proposé une alliance par mariage. Et la personne qu'ils avaient choisie, c'était Pauline.
Philippe lui a expliqué que des familles puissantes cherchaient à se rapprocher des Delcourt. Les Beaumont n'y faisaient pas exception.
Quant à lui, s'il était venu ce soir-là, ce n'était pas par hasard.
Il agissait sur ordre direct du patriarche des Delcourt.
« Donc, la famille Delcourt est plus puissante que les Beaumont ? »
Pauline n'avait pas envie d'écouter de longs détours. Elle a posé la question franchement.
Philippe a souri, sans surprise.
« Ce n'est pas vraiment comparable. Disons que, les Beaumont dominent Valmer. Dans le milieu des affaires, personne ne vient les contester. Mais les Delcourt, à l'échelle nationale, personne n'oserait leur manquer de respect. »
Pauline a marqué un temps, puis a repris :
« Et Adrien, comment est-il ? »
« Il est très connu à l'international, mais reste discret dans le pays. Il est assez mystérieux. Je ne l'ai jamais rencontré moi-même. Quant aux rumeurs... »
Il s'est frotté le nez, visiblement hésitant. Il était là pour la convaincre, pas pour l'effrayer inutilement.
« Quelles rumeurs ? »
« On dit simplement qu'il n'est... pas facile à fréquenter. »
Philippe avait choisi une formulation atténuée.
Car si Adrien n'avait été qu'un peu difficile, la porte de la famille Delcourt aurait été aurait déjà été prise d'assaut.
« Pas facile comment ? »
Pauline a insisté, clairement décidée à aller jusqu'au bout.
Philippe a laissé échapper un petit rire gêné.
« Disons que... il est plutôt froid, très exigeant, et peu enclin aux relations personnelles. Un peu distant avec les femmes aussi.
Cela dit, la famille Delcourt a toujours eu une éducation stricte. Quant à Adrien, son caractère ne devrait pas être si mauvais. »
Ne devrait pas.
Plus il parlait, moins ça sonnait rassurant.
Pauline l'a fixé en silence.
Au bout de quelques secondes, Philippe a fini par céder.
« Bon. D'après ce qu'on raconte, il est s solitaire, assez dur, et ses méthodes sont radicales. Il agit toujours selon le seul prisme du profit, et il n'a pas beaucoup de patience. Ceux qui l'ont offensé n'ont jamais bien fini. »
Autant qu'elle le sache à l'avance. Elle finirait forcément par devoir faire face à cet homme.
Philippe a repris, d'un ton plus pragmatique :
« Mais ce n'est qu'une alliance, après tout. Aucune implication sentimentale. Dans ce milieu, les mariages sans amour sont monnaie courante. Et avec tout ce que vous possédez aujourd'hui, vous n'avez pas que les Beaumont sur le dos. Les regards se tournent déjà vers vous. Sans appui solide, votre position serait extrêmement fragile. »
Il craignait qu'elle ne se ravise. Il a préféré lui rappeler la réalité.
« D'accord. »
« Attendez, ne vous précipitez pas... »
Philippe s'est interrompu net. Il s'attendait à devoir la convaincre encore longtemps. Les arguments étaient prêts. Mais elle venait d'accepter.
« Vous... vous acceptez ? »
« Oui. »
Elle n'avait jamais vraiment été mariée. Aujourd'hui, elle était seule, sans attaches.
Adrien Delcourt, que ce soit par son statut ou par ses capacités, dépassait Antoine de très loin.
Antoine l'avait trompée pendant deux ans avec de faux papiers, s'était servi d'elle comme d'un marchepied.
Adrien, lui, était d'un tout autre calibre. S'il devenait un allié, ce ne serait pas simplement « mieux », ce serait le levier qui lui permettrait enfin de sortir du bourbier.
Et surtout, la famille Beaumont était un terrain miné.
Margaux et son fils attendaient la moindre faille. Elle venait à peine de réintégrer la famille, affublée de l'étiquette d'« enfant illégitime ». Avec pour seules armes des documents juridiques et un héritage sur le papier, elle ne tiendrait pas longtemps.
Pour s'imposer réellement, pour reprendre le contrôle de ces actifs sans être étouffée dès le premier pas, il lui fallait un soutien à la hauteur. Sans cela, elle n'irait nulle part.
Un mariage d'alliance n'avait rien à voir avec des sentiments.
C'était une transaction. Une entente. Un front commun.
Pauline a tourné les yeux vers la fenêtre. Sa voix est restée calme, mais sa décision était déjà prise.
« Plutôt que de lutter seule et de me faire dévorer, je préfère choisir un allié digne de ce nom. Si la famille Delcourt m'a choisie, je n'ai aucune raison de refuser. »
En fin de journée.
Pauline est rentrée chez les Hérault et a constaté qu'Antoine n'était pas là. Claire non plus.
En posant la question à une domestique, elle a appris qu'Antoine avait emmené Claire et Lucas dans une ville voisine pour une exposition de peinture. Ils ne rentreraient pas ce soir-là.
Pauline a sorti son téléphone. C'est seulement à ce moment-là qu'elle a remarqué les nombreux appels manqués et messages laissés par Antoine dans l'après-midi.
« Pauline, Lucas a eu envie d'aller voir une expo avec Claire au dernier moment. C'est un peu loin, alors je les accompagne. »
Quelle délicatesse. Une sortie en famille, et il prenait encore soin de la prévenir.
Mais tant mieux. Leur absence tombait bien. Pauline pourrait s'occuper de ses affaires tranquillement.
Après avoir lu le message, elle a appelé plusieurs domestiques pour l'aider à faire ses cartons.
« Madame, vous partez en voyage ? »
En la voyant ranger toutes ses affaires dans des cartons, les domestiques n'ont pas pu s'empêcher de s'interroger.
« Oui. »
Tout en classant des documents dans un tiroir, Pauline a ajouté, d'un ton calme :
« Inutile d'en parler à Antoine. Il est très occupé en ce moment. Évitez de le déranger. »
Et il l'était, en effet.
Occupé à savourer sa vie douce entourée de sa femme et de son enfant.
Après tout, ses beaux jours étaient comptés.
Très vite, Pauline a tout rangé. Ses affaires étaient prêtes.
Quand la nuit est tombée et que les domestiques se sont tous retirés, elle a appelé une société de déménagement et a fait sortir ses cartons en silence.
Il restait pourtant deux choses qu'elle n'avait pas retrouvées.
La première, c'était l'ensemble de ses travaux les plus importants depuis ses années d'études : des articles et des thèses, contenant des données accumulées pendant des années. C'était essentiel pour elle.
Elle les gardait toujours sous clé dans son tiroir. À présent, ils avaient disparu. Antoine les avait très probablement mis la main dessus.
La seconde concernait les données clés d'un projet qu'elle avait monté pour l'entreprise d'Antoine. Tout était stocké sur les serveurs de la société, auxquels elle n'avait plus aucun accès.
Ces deux dossiers étaient le fruit de son travail. Et quoi qu'il arrive, elle ne les laisserait pas entre les mains d'Antoine.
Tôt le lendemain matin, Pauline a reçu l'appel d'Antoine.
De l'autre côté, le fond sonore était bruyant. Il semblait encore sur l'autoroute.
« Pauline, tu as vu mon message d'hier ? »
« Oui, je l'ai vu. »
Pauline a remué lentement son café. Sa voix ne laissait rien transparaître.
« Désolé, c'était une décision de dernière minute. Je n'ai pas pris le temps d'en discuter avec toi. Mais Claire était invitée, je ne pouvais pas la laisser sortir seule avec Lucas. »
« Il n'y a pas de quoi t'excuser. C'est normal que tu accompagnes Claire. »
La réponse a surpris Antoine.
Il avait cru que son silence venait de la contrariété. Mais la veille, avec Claire à ses côtés, il n'avait pas cherché à la rappeler.
Or, à cet instant, la voix de la femme sonnait désinvolte, presque distraite, comme si tout cela ne la concernait déjà plus.
« Pauline, comme tu n'as pas répondu hier soir, j'ai cru que... »
« Hier, j'ai enchaîné sans arrêt. J'ai visité la maison, puis je suis allée discuter affaires. Je n'ai vraiment pas eu le temps de répondre. »
Pauline l'a coupé, d'un ton léger, presque enjoué. Aucune trace d'agacement.
Antoine a poussé un soupir de soulagement.
« Je me disais bien que tu étais occupée. Ne te fatigue pas trop, ça me fait mal au cœur. »
Pauline a froncé légèrement les sourcils. Elle n'avait déjà pas d'appétit ce matin-là, à ces mots, toute envie de petit-déjeuner s'est envolée.
« Papa, ne parle pas avec la méchante dame ! »
La voix de Lucas a jailli soudain dans le téléphone, aussitôt suivie de celle de Claire qui essayait de le calmer.
« Bon, on se rappelle plus tard. Je conduis. À ce soir. »
Cette fois, Antoine n'a pas attendu qu'elle réponde.
Il a raccroché.
Comme Antoine n'était pas là ce jour-là, Pauline est entrée dans l'entreprise avec un objectif précis. Elle s'est rendue directement dans son bureau pour chercher les documents.
Elle a fouillé toute la pièce, y compris son ordinateur.
Rien.
Alors qu'elle réfléchissait encore, quelqu'un est venu la trouver à la hâte.
« Madame Morel, Monsieur Hérault est absent aujourd'hui. Plusieurs contrats de décaissement nécessitent votre signature. »
Pauline a pris les dossiers et les a parcourus rapidement.
Ces projets dépassaient largement le niveau actuel de l'entreprise. Elle les avait obtenus au prix de nombreux efforts. Si les fonds n'étaient pas débloqués à temps, une grande partie des projets risquait de s'effondrer.
« Vous avez contacté Monsieur Hérault ? »
« Oui. Il a dit qu'il est très occupé et que, s'il y a un problème, il faut voir avec vous. »
Pauline a esquissé un léger sourire.
Dans l'entreprise d'Antoine, c'était elle qui travaillait le plus. Elle n'avait jamais commis la moindre erreur. Chaque fois qu'il n'arrivait pas à tout gérer, il lui laissait tout prendre en charge.
Mais ce pouvoir n'existait que de façon verbale.
En réalité, Pauline n'avait aucun véritable statut. Elle ne détenait aucune part de l'entreprise. Même un cadre intermédiaire possédait des actions, contrairement à elle.
Alors, après chaque décision qu'elle prenait à la place d'Antoine, il la rappelait à l'ordre en réunion, parfois même la sanctionnait, uniquement pour donner des gages aux salariés et aux actionnaires.
Il lui disait toujours que c'était pour la protéger. Rendre leur relation publique aurait troublé les esprits, selon lui.
« Laissez-les ici. J'ai quelque chose à régler à l'extérieur. Je vérifierai à mon retour avant de signer. »
« D'accord. »
Une fois la personne partie, Pauline a posé les contrats de côté sans y prêter plus d'attention, puis a quitté l'entreprise.
Les Delcourt avaient simplement fait savoir qu'Adrien l'invitait à dîner ce soir.
Pour une première rencontre, quelle qu'en soit la nature, elle ne comptait pas arriver négligée.
Pauline est passée par un institut de beauté. Quand elle en est sortie, il était presque dix-sept heures. Elle est ensuite allée dans un centre commercial tout proche et s'est dirigée vers sa maison de luxe préférée, où elle a choisi une robe.
« Franchement, vous êtes faite pour nos robes. Nos robes sont exigeantes, mais sur vous, c'est encore plus flatteur que sur nos mannequins. »
La vendeuse n'exagérait pas.
Dans le miroir, la silhouette déjà parfaite de Pauline était sublimée par la coupe rigoureuse d'une longue robe à fines bretelles.
La teinte, un lilas pâle, était délicate, rehaussée de plis en tulle et de légers éclats scintillants. Une couleur qui, sur la plupart des gens, avait vite fait de ternir le teint.
Sur Pauline, au contraire, tout tombait juste.
La peau claire, les traits marqués, une beauté affirmée qu'aucun artifice n'adoucissait vraiment. La robe apportait juste ce qu'il fallait de douceur pour équilibrer l'ensemble.
« Je prends celle-là. »
Elle a souri et tourné légèrement sur elle-même.
L'épaule dénudée, la coupe simple mais noble, ni trop sage ni trop audacieuse. Exactement ce qu'il fallait pour un dîner.
Ces deux dernières années, aux côtés d'Antoine, elle n'avait pensé qu'au travail. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas préparée ainsi.
Elle en avait presque oublié à quel point elle pouvait être belle.
Pauline est restée longtemps devant le miroir avant de passer en caisse. Au moment de sortir sa carte, la vendeuse l'a arrêtée avec un sourire surpris.
« Votre facture a déjà été réglée. Quelqu'un a appelé tout à l'heure. La robe, mais aussi un sac assorti, une parure de la maison et une paire de chaussures. Tout a été pris en charge. »
Pauline a marqué un temps.
« Il a laissé un nom ? »
« Il a seulement laissé son nom. Delcourt. »
À ce nom, Pauline s'est retournée instinctivement. Autour d'elle, pourtant, il n'y avait personne.
Philippe n'avait-il pas dit qu'Adrien était froid et distant ?
En sortant du centre commercial, elle a compris.
Une voiture l'attendait déjà à l'entrée. Même allure que celle aperçue chez les Beaumont. Aucun logo, mais une plaque immédiatement reconnaissable.
La portière s'est ouverte.
« Madame Morel, nous nous sommes déjà vus. Monsieur Delcourt vous attend. Je vous en prie. »