Chapitre 2

Jeu de dames en albâtre

Sophie commençait à s’inquiéter sérieusement. Karine avait plus d’une heure de retard et n’avait pas donné signe de vie.

Sophie retourna sur la terrasse avec un nouveau verre de Martini blanc – le dernier, se promit-elle, elle devait garder tous ses esprits pour recevoir une dernière fois Karine – et se replongea dans le paysage qu’elle aimait le plus au monde.

Hélas, la sérénité que lui procurait la vue sur l’infini de ce petit bout d’océan combattait de plus en plus difficilement les vagues d’angoisse qui la submergeaient.

Est-ce qu’elle avait fait une erreur ? Est-ce que son plan, si facile à mettre en place une fois la décision prise, comportait une faille ?

Sophie se rassura en repensant aux photos que lui avait montrées Karine pendant leur dernière rencontre. Dans quelques minutes, Karine les lui donnerait en échange d’un billet d’avion accompagné d’une coquette somme d’argent. Ce serait l’aboutissement de son plan. Avec ces photos, elle recouvrerait sa liberté et elle pourrait rejoindre Alain sans perdre son train de vie.

Pour tromper la panique qui commençait à l’envahir, elle se força à retrouver des images agréables. Les yeux verts, le sourire, les mains douces d’Alain, les petits déjeuners sur la terrasse avec Alain, les balades sur la plage avec Alain. La voix d’Alain de plus en plus rauque quand il criait dans ses cauchemars.

Le frisson ressenti quand elle l’avait entendu la première fois l’emplit de nouveau. Elle allait chercher de l’eau dans la cuisine, il dormait dans la chambre d’amis, sa voix lui était parvenue quand elle était passée devant sa porte. Elle s’était méprise sur la cause de ses gémissements et quelques fantasmes avaient traversé son esprit, puis elle l’avait distinctement entendu parler de sang. Elle avait reçu une décharge d’adrénaline, de nouveaux fantasmes avaient remplacé les premiers et elle était tombée amoureuse.

Alain l’attirait déjà avant cette nuit-là, elle aimait les hommes grands et costauds comme lui, elle lui trouvait un petit air voyou plutôt renversant. En l’imaginant tremper dans des histoires sanglantes, elle avait eu une folle envie d’être dans ses bras.

Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi. Elle n’avait jamais aimé les films violents et avec ce qui était arrivé à sa fille, elle détestait d’autant plus tout ce qui pouvait se rapporter à un meurtre, mais elle était tombée amoureuse.

Ironie du sort, Alain n’était absolument pas un voyou. Elle l’avait appris peu après mais cela n’avait rien changé à ses sentiments. Elle était décidée à quitter Jules, son mari, pour vivre avec lui.

Elle avait parlé à Jules des cauchemars d’Alain. Après tout, ils étaient amis d’enfance et, même s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps, Jules devait bien savoir ce qui lui était arrivé

Alain et Jules se connaissaient depuis leur plus jeune âge et, même s’ils étaient de milieux très différents, ils s’étaient liés d’une amitié défiant le temps et la distance.

La première fois que Jules était descendu à Marseille passer les vacances chez son oncle Michel, le canard boiteux de la famille, il avait cinq ans. Dans le même immeuble habitait Alain et ils avaient le même âge. Ces deux-là avaient passé le mois de juillet à jouer ensemble et ils n’avaient qu’une hâte en se quittant : se retrouver l’année suivante.

C’est ce qu’ils firent pendant vingt ans, toujours aussi heureux de partager ce mois d’été malgré leur mode de vie opposé.

Le père de Jules avait hérité de trois hôtels luxueux et les faisait prospérer, sa mère s’occupait à des œuvres caritatives. Le père d’Alain était docker et sa mère infirmière. Alors que Jules était élevé dans le coton du 16eà Paris, Alain traînait et jouait avec ses voisins dans le quartier de Saint-Loup. Jules passait le reste de ses vacances avec sa mère et sa tante à voyager en France et dans les pays alentour, Alain passait le reste de ses vacances à traîner et à jouer avec ses voisins dans le quartier de Saint-Loup. Pendant que Jules prenait beaucoup de plaisir à étudier et à se plonger dans la lecture, Alain s’épanouissait en traînant et en jouant dans son quartier.

Mais quand le mois de juillet arrivait, Jules oubliait ses lectures en compagnie d’Alain. Ils étaient tous les deux fils uniques et avaient les mêmes goûts.

Ils avaient découvert presque tous les charmes de la vie en même temps : les jeux, les concours de quéquettes, la mer, les bêtises, les boums, les émois amoureux et sexuels, les boîtes de nuit.

Ils avaient plongé ensemble dans l’étude appliquée des objets mécaniques. Ils avaient démonté tous les réveils, les grille-pains, les serrures et autres mécanismes qu’ils avaient pu trouver et étaient presque toujours arrivés à les remonter. D’ailleurs, Alain en avait fait son métier. Après des études d’horlogerie à Genève, il était devenu serrurier.

Quand l’âge adulte et ses obligations étaient arrivés, les occasions de se voir s’étaient raréfiées mais ils étaient toujours restés en contact. Le témoin au mariage, le parrain du premier enfant, pour tous les grands événements chacun pouvait compter sur l’autre.

Sophie avait un souvenir très flou de sa première rencontre avec Alain. Il était arrivé avec sa femme la veille de son mariage mais elle n’avait pas eu le temps de le voir. Le jour de ses noces, bien qu’Alain soit le témoin de son mari, elle lui avait porté très peu d’attention.

À cette époque, elle n’avait d’yeux que pour Jules. Elle voulait l’aimer.

Son union était essentiellement un mariage de convenance. Ses parents possédaient une fabrique de meubles de luxe, ils avaient des intérêts financiers communs avec la famille de Jules et tout le monde avait trouvé judicieux d’entériner cette relation de façon officielle.

Sophie avait réfléchi, Jules était un bon parti, d’un milieu légèrement plus élevé que le sien, il avait un physique agréable, il semblait attaché à faire prospérer son entreprise, il lui assurerait un avenir confortable, elle se sentait capable de tomber amoureuse d’un homme pareil. Elle donna son accord et, en attendant de le devenir réellement, elle s’employa à jouer à la jeune femme énamourée. En même temps que son accord, elle donna le change de façon exemplaire

Elle joua si bien le jeu qu’elle finit par se persuader qu’elle l’aimait vraiment et que leur couple était un modèle pour tous. Mais plus elle se rapprochait de lui, plus il se plongeait dans son travail et multipliait des activités qui le tenaient loin de leur magnifique appartement parisien. Elle se refusait à se poser des questions au risque de se rendre à l’évidence Jules supportait très mal sa vie de famille.

Pour l’équilibre psychique de Sophie, il était en effet heureux qu’elle ne soupçonne pas les sentiments qui habitaient Jules. Il voulait bien faire semblant de vivre en harmonie avec sa femme quand la situation l’exigeait mais il ne pouvait pas jouer la comédie tout le reste du temps. Comme son caractère et son éducation lui interdisaient d’être désagréable avec qui que ce soit, il s’était détaché de tout ce qui pouvait le contrarier. Il ne prêtait plus aucune attention à la décoration de leur appartement parisien et de leurs maisons secondaires. Il écoutait Sophie d’une oreille distraite seulement quand il sentait à sa voix qu’elle allait lui poser une question. Il faisait mine de ne pas remarquer la relation fusionnelle qu’elle entretenait avec leur fille unique. Il arrivait ainsi à rester d’humeur égale en toutes circonstances.

Seul Alain était au courant de ses véritables sentiments. Quand Alain lui avait demandé pourquoi il ne divorçait pas. Jules avait eu du mal à le lui expliquer.

Ses raisons étaient floues. La plus évidente était que le divorce était encore mal vu dans sa famille et condamné par ses plus gros clients. Sophie était une parfaite maîtresse de réception et il s’était habitué à sa présence. Assez rapidement, en fait peu de temps après la naissance d’Alice, elle l’avait libéré de ce que l’on appelle le devoir conjugal, cela lui convenait à merveille car il n’était pas très porté sur la chose. Pour finir, le père de Sophie ayant fait faillite, il ne pouvait pas, moralement parlant, la laisser sans ressources et il n’était pas dans ses intentions de verser une pension alimentaire.

Trois raisons importantes avaient décidé Sophie à demander le divorce, la dernière étant l’arrivée d’Alain chez eux, dans la nouvelle maison qu’ils habitaient depuis moins d’un an.

Alain avait tellement aimé le lieu qu’il était resté quelques jours de plus après le départ de Jules pour Paris, alors qu’il était prévu qu’il l’accompagnerait.

Sophie s’était sentie flattée par ce choix, pensant qu’elle n’y était pas étrangère. Cela expliquait peut-être en partie le sentiment violent éprouvé en entendant Alain crier dans son sommeil, alors qu’ils étaient seuls tous les deux dans cette maison isolée. Elle appréciait déjà énormément cet endroit, elle ne l’en aimait que davantage.

Chapitre 3

Jules, Sophie et leur fille Alice avaient pour habitude de venir passer quelques semaines par an sur la côte d’Albâtre dans une de leurs résidences secondaires. Jules avait un hôtel à gérer sur Le Havre et Sophie et Alice étaient amoureuses du lieu.

Pendant une de leur balade quotidienne, elles avaient découvert une maison construite sur une plate-forme naturelle à mi-hauteur d’une falaise. Elle était invisible de la plage, même si l’on suivait des yeux le chemin taillé dans la roche qui permettait d’y accéder et qui semblait continuer au-delà. Intriguées, elles avaient rejoint le haut de la falaise et il leur avait fallu aller jusqu’au bord et se pencher dans le vide pour apercevoir le toit de cette maison, sa terrasse et le monte-charge qui courait le long de la paroi.

Elles avaient réussi à convaincre Jules de l’acheter et de venir s’y installer à demeure. Il avait accepté d’autant plus volontiers que son travail l’appelant à Paris la plupart du temps, il pourrait profiter de la quiétude de sa solitude plus souvent. Et, pour une fois, il était d’accord avec sa femme, cette maison était grandiose, l’endroit pittoresque et la vue imprenable.

Pour mieux comprendre pourquoi Sophie voulait demander le divorce, il est préférable de remonter légèrement dans le temps.

C’est d’ailleurs ce qu’elle était en train de faire, tout en sirotant son Martini, toujours installée sur sa terrasse. Elle était de plus en plus inquiète et elle se remémora tous les événements passés pour focaliser son esprit ailleurs que sur le risque de voir son plan échouer à la dernière minute.

Un an plus tôt, la deuxième semaine du mois de décembre 1988 pour être plus précis, elle avait découvert que son mari la trompait.

Un léger changement d’attitude l’avait mise en alerte. Une subtile odeur de parfum féminin l’avait confirmée dans ses doutes. Comme elle l’avait dit à Alice : la maîtresse d’un homme marié ne devrait jamais se parfumer. Elle avait trouvé une double confirmation en fouillant dans ses affaires. Jules lui faisait entièrement confiance, ce en quoi il avait presque raison, et il avait gardé dans une poche un papier sur lequel était noté un prénom, Anaïs, une adresse d’hôtel, le Rayon Vert à Etretat – excusez du peu ! – et un numéro de chambre. Si elle avait eu encore un doute, un dessin pornographique très suggestif et très bien tracé le lui aurait enlevé.

Elle se rendit compte à ce moment-là qu’elle n’aimait plus son mari – si elle l’avait jamais aimé. Elle était certaine qu’il avait profité de son absence un après-midi pour amener sa maîtresse chez eux. C’est seulement cela qui lui avait fait mal. Ce n’était pas son amour qui était blessé mais son amour-propre.

Cette relation ne dura que quelques jours, elle s’en aperçut rapidement. C’était la première fois en vingt-trois ans de vie commune que Jules la trompait, elle n’allait pas mettre en péril son confort pour une aventure sans lendemain.

Comme la plupart des enfants de famille riche, ils avaient fait un mariage sous contrat. Depuis la faillite de son père, elle n’avait plus de biens propres et elle s’était retrouvée totalement dépendante financièrement. Elle savait que Jules lui donnerait la plus petite pension alimentaire possible et elle ne s’imaginait pas vivre sans ce luxe qu’elle affectionnait.

Quelques jours plus tard, son monde s’était écroulé.

Leur fille Alice avait été arrêtée pour le meurtre du docteur Lousset.

À ce souvenir, Sophie sentit l’angoisse l’envahir de nouveau mais de manière plus douce, comme anesthésiée par le Martini. Elle regarda sa montre. Karine avait deux heures de retard. Il restait une heure avant le retour de Jules et Karine le savait. Elle allait donc arriver dans peu de temps.

Pour s’en persuader, Sophie retourna dans le salon prendre le billet d’avion. Karine avait l’air de tenir plus que tout à ce départ pour la Nouvelle-Zélande et l’argent qui accompagnait le billet pouvait en allécher plus d’un. De plus, cette somme correspondait à ce qui manquait à Karine pour arrêter son métier de call-girl et aller retrouver l’homme qu’elle aimait à Auckland.

Sophie essaya de se remémorer les paroles exactes de Karine quand elle l’avait entendue parler à son amie, certainement une call-girl elle aussi, dans ce fameux bar :

« Tu ne peux pas savoir comme j’ai hâte de le revoir. Il était là il y a quinze jours et ça me semble une éternité. Je vais le voir dans quinze jours et ce sera une autre éternité à attendre... »

Elle avait vraiment l’air amoureuse.

« … Clara, promets-moi que tu viendras nous voir quand je serai installée à Auckland. J’ai adoré cette ville, tu vas l’aimer aussi. Et tu vas adorer le bar musical dans lequel on investit, je sais que tu as déjà vu les photos mais tu ne peux pas vraiment te rendre compte de l’espace ! En plus, la déco est géniale, Walter connaît un tas de groupes géniaux, l’ambiance va être torride ! J’ai tellement hâte… »

Sophie se rappelait très bien le ton exalté de Karine. Elle ne pouvait imaginer que Karine ait changé d’avis un mois après.

« … Tu me connais Clara, j’ai tout calculé, j’ai même compté les billets d’avion pour la Nouvelle-Zélande, un tous les deux mois, et il me reste onze mois à travailler avant de pouvoir partir. Il faut encore finir de payer le bar et donner un apport correct pour acheter la maison qui nous plaît. J’ai envie que tout soit parfait en arrivant là-bas. En se voyant une fois par mois, on arrivera à tenir. Après, à nous la belle vie ! »

Karine n’avait aucune raison de ne pas venir chercher l’argent qui lui permettait de gagner dix mois sur ses projets. Elle allait arriver.

Sophie en était là de ses réflexions quand le téléphone sonna. Elle se précipita. Son premier sentiment fut la déception en entendant une voix masculine puis une peur infâme la submergea quand elle reconnut l’avocat de sa fille, le ton qu’il employait annonçait de mauvaises nouvelles.

Pourtant, que pouvait-il y avoir de pire que la sentence énoncée un mois plus tôt ?

Malgré les déclarations d’innocence désespérées d’Alice, malgré les circonstances atténuantes, le verdict avait été sans appel : meurtre avec préméditation, réclusion à perpétuité.

Quand elle raccrocha, Sophie se dit que dans le malheur comme dans la douleur, on peut toujours aller plus loin. Alice avait fait une tentative de suicide.

Ce n’était pas un simple appel au secours, c’était un concours de circonstances qui l’avait sauvée. Elle était restée plus d’une heure dans le coma. Il aurait suffi de quelques minutes de plus avant de l’amener aux urgences pour que son geste soit irrémédiable.

Après la peur, le soulagement, la culpabilité, la frustration de ne pas serrer sa fille dans ses bras, Sophie sentit une haine brutale irradier dans toute son âme : la haine pour son mari qui n’avait pas bougé le petit doigt pour Alice, la haine pour cet avocat qui n’avait pas été capable de sauver sa petite fille adorée, pour cette Karine qui n’arrivait pas et même pour Alain qui n’était pas là pour la réconforter.

Pendant quelques longues minutes, elle cessa de penser. Il n’y avait plus qu’elle et sa haine, un bloc de haine qui ne ciblait plus personne mais la vie tout entière.

Peu à peu, la seule personne qui pouvait la soulager s’insinua dans son esprit, son cerveau se remit à fonctionner comme dans un rêve. Elle s’imaginait dans les bras de son futur amant.

Elle se remémora sa conversation avec Jules quand elle l’avait interrogé sur les cauchemars d’Alain. Il lui avait parlé de Delphine et Marinette et elle avait souri, pensant immédiatement aux contes du Chat perché – elle adorait Marcel Aymé – mais son sourire avait vite disparu en entendant ce qui s’était passé :

Delphine avait été sauvagement assassinée par l’ami de sa petite-fille Marinette, avec la complicité de celle-ci. Marinette avait expliqué à son amoureux comment rentrer chez sa grand-mère et l’avait rejoint quand il était en train de finir de la découper.

Alain connaissait très bien Delphine, elle habitait dans sa rue. Il avait vu Marinette grandir et il l’admirait de venir visiter sa grand-mère acariâtre toutes les semaines.

Tout le voisinage avait été choqué mais Alain, mal remis de son veuvage encore frais, l’avait encore plus mal vécu. Ce meurtre l’atteignait personnellement car il avait inventé et installé le mécanisme d’ouverture qui permettait aux seules personnes autorisées de rentrer chez la vieille dame. Après le drame, il avait commencé à faire des cauchemars et ne supportait plus de passer devant la maison de sa voisine.

C’est peu après qu’il avait revu Jules, descendu à Marseille pour l’enterrement de son oncle. Jules avait senti que son ami n’allait pas bien et après qu’Alain lui eut expliqué ce qui le minait, il l’invita tout naturellement. Alain, qui avait fermé son atelier pour quelques semaines, accepta.

Un volet claqua dans une chambre et, pendant qu’elle montait le bloquer, elle essaya de rassembler ses idées.

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