Chapitre 2
Je me souviens
Lors d’un de ces jours sombres, Marcus va plus loin dans les reproches. Au moment où je retire mon pyjama pour la toilette matinale, il empoigne les plissements disgracieux de ma peau et les secoue sans ménagement.
— Ne me dis pas que tu te trouves belle ! Tu me fais honte.
Je fuis sous la douche cacher mes larmes. Mon ventre est violacé, douloureux là où il l’a pincé.
Je laisse l’eau couler un brave moment sur mon visage pour tenter de dissoudre les turbulences de ce début de journée. Ça passera, comme toujours.
Après cela, je vais réveiller Jimmy par un déluge de tendresse. Mon rituel, perpétuel.
J’aime tant m’asseoir sur le bord de son lit.
Lenteur infinie.
Je me penche sur lui en fermant les yeux, attentive à son impalpable respiration.
Mes baisers sont des plumes sur sa chair si tendre.
L’odeur doucereuse de sa transpiration nocturne me bouleverse.
Je raffole de la soie brune de ses cheveux.
C’est moi qui l’ai fabriqué, mes bourrelets ont accumulé toute une réserve d’amour pour lui.
Puis nous descendons côte à côte les douze marches de l’escalier, prêts à dévorer notre petit-déjeuner.
Sitôt dans la cuisine, je dois encaisser une nouvelle salve de critiques. Marcus rouspète :
— T’as vu comment tu t’attifes. On dirait l’as de pique.
Je lui explique :
— Je vais aider mes parents à l’épicerie aujourd’hui, je préfère être confortable.
Il ordonne, en claquant la porte d’entrée en guise de point-final-on-ne-discute-pas :
— C’est pas une raison pour te fringuer comme une boniche, j’veux pas qu’on dise que ma nana elle s’laisse aller, change-toi.
Jimmy me regarde, le visage illuminé d’un immense sourire affectueux. Sa bouille réconfortante veut laver l’affront.
Nous sommes tous deux familiers des sautes d’humeur du maître de maison.
Devant le portail de l’école, Jimmy met ses bras autour de mon cou, me fait d’énormes bisous.
— Passe une bonne journée ma petite maman chérie.
Exquise vanité maternelle.
Lui seul est son bonheur absolu.
Je me souviens
J’ai consigne de passer par l’entrepôt pour entrer dans le commerce de mes parents, Georges et Solange. La porte du magasin sur la rue n’est réservée qu’aux clients.
Me faufilant dans l’arrière-boutique sans être vue, je m’attelle de façon méthodique au déballage des livraisons et à la saisie du stock
La mise en rayon n’est pas de mon ressort, tâche bien trop épineuse pour qui n’a pas l’expérience du marchandisage, ont-ils un jour décrété.
Qu’importe, je me contente de rester dans l’ombre.
J’ai pu constater, par le passé, que procéder avec ordre et logique dans mes tâches détournait mon esprit des soucis, y ramenait une quiétude bénéfique.
Bien sûr que Marcus sera de mauvais poil en rentrant ce soir, car d’une façon ou d’une autre, il saura que je ne me serai pas changée. Mais inutile de me tracasser maintenant sur ce qui se passera dans quelques heures.
Je verrai bien, m’adapterai, comme toujours.
Débarquant dans la réserve, ma mère remarque que j’ai une mine déplorable. Elle impose ses questions.
— Tu en fais une tête, qu’est-ce qui se passe ?
Mince ! J’aurais préféré qu’elle ne le remarque pas
Je me dérobe :
— Rien du tout, maman, tout va bien.
— Je ne te crois pas. Raconte.
Le ton n’est pas à la requête, mais au commandement.
Je n’ai pas la force de lutter. Je me contente de relater sommairement les évènements du matin.
Elle, autoritairement :
— Que veux-tu ma fille, tu as perdu ta fraîcheur, c’est normal, tu es une mère maintenant. Tiens ton rôle et tout ira bien.
Maudit rôle, voilà encore une des innombrables vérités de ma mère. Aucune indulgence, pas même un peu de compassion. Préférant clore le sujet, je retourne à mes cartons.
Chapitre 3
Je me souviens
Pour mes heures laborieuses, mes parents me versent quelques billets, au noir. Je ne peux, bien sûr, pas en vivre, mais au moins, j’ai la faculté de gâter mon mouflet.
Pourtant, ils auraient les moyens de mieux me rémunérer. En une quinzaine d’années, l’épicerie avait bien prospéré.
À chaque Premier de l’an, en une pratique devenue coutumière, les idées fusaient pour accroître l’offre de produits.
Et cela fonctionnait, la clientèle était chaque fois plus nombreuse au rendez-vous
Forcément, il leur est venu des envies de grandeur qui se sont concrétisées en agrandissements successifs, au rythme des rachats de locaux limitrophes.
La devanture, refaite, prit des airs luxueux de boutique parisienne. Le choix des produits devint quasiment illimité, s’élargissant vers toutes les régions de France et vers l’exotique, le slave, le nordique. La réputation de variété, qualité, probité n’était pas usurpée.
Inévitablement, Georges et Solange se sont parés d’une distinction propre à leur prospérité affichée. Et Georges appréciait qu’on le nommât personnalité de la ville
De ce fait, quand j’ai commencé à fréquenter les garçons, il devint hors de question que j’épouse, un jour, un simple ouvrier.
Qu’à cela ne tienne !
Lorsque j’ai rencontré Marcus, et que je l’ai aimé immédiatement, les exigences parentales sont passées à la trappe.
Nous nous sommes installés ensemble sans autre formalité.
Je me souviens
Jimmy et moi arrivons essoufflés à proximité de la maison de l’éclusier.
— Oh maman, regarde, il y a un bateau dans le sas. Est-ce qu’on peut regarder en combien de temps il descend ?
— On ne pourra pas rester jusqu’au bout, mon chéri, tu sais bien qu’il faut être rentré avant papa. Mais on peut s’asseoir là sur ce rocher pendant un petit quart d’heure. Ça te va ?
Jimmy cale ses petites fesses sur l’assise en pierre et replie ses genoux pour y poser ses mains puis son menton, uniquement attentif à la manœuvre en cours.
Ce gosse est tout pour moi
Et ce bonheur va durer ma vie entière.
Merci à la vie.
Devenir mère à tout juste vingt ans m’avait sacrément chamboulée. J’étais tombée enceinte un soir où Marcus et moi avions beaucoup picolé. Oublieux des précautions, nous avions ardemment copulé.
Du moment où le test s’était révélé positif, j’avais totalement déposé mon sort entre les mains de Marcus.
Je m’étais retrouvée à la fois euphorique et paniquée
Je n’avais même pas encore songé à avoir des enfants.
Me fier à Marcus plutôt qu’à mes parents m’était apparu plus logique, vu qu’ensemble nous allions avoir un enfant.
La grossesse avait été un moment intense d’exploration intérieure. Tant de choses à ressentir.
La plénitude de porter la vie, l’impatience de tenir un petit être dans mes bras. Et aussi le doute sur mes capacités à être une bonne mère.
J’avais alors réfléchi au comportement extraordinaire de ma grand-mère qui m’avait choyée sans détour, sans condition.
Cela m’avait rassurée. Il n’est pas si compliqué d’aimer un enfant.
Jour après jour, j’avais observé ce qui m’arrivait, ce que la grossesse faisait à mon corps.
J’avais aimé sentir sous mes mains le bombé de mon ventre et à quel point je m’étais trouvée gênée dans les mouvements de mes bras par le gonflement de mes seins.
Je n’avais cessé de me contempler de face, de profil, dans le grand miroir de la chambre.
Le ravissement s’était emparé de mon cœur, m’avait donné tout l’élan qu’il me fallait pour vivre des journées épatantes, malgré les nausées, malgré les coups de pompe, malgré les fringales insolites.
Mon affolement s’était amenuisé à mesure que mon impatience avait grandi, comme ce petit être en moi.