Chapitre 2
J’avais expérimenté les bains Onsen à Nagano pour la première fois, au Japon. Le Japon ne se trouve qu’à quelques heures de Bangkok, il faut le savoir.
Je plongeais mon corps dans un bain d’une chaleur d’au moins 45 degrés quand il commença à neiger sur moi, certains bains chauds peuvent se trouver en extérieur et l’expression de « félicité suprême » prit tout son sens à cet instant, le mot gratitude y prit dès lors tout son pouvoir aussi.
Mais la félicité suprême, j’allais aussi l’expérimenter à Bangkok. Des souvenirs incarnés sur ma peau comme des tatouages hermétiques et transparents, pareils à des empreintes sous-cutanées que je n’oublierais presque jamais.
Les Thaïlandais avaient réussi à imiter si bien l’ambiance et l’aisance intrinsèque aux Onsens du Japon que beaucoup de Japonais qui passaient par Bangkok s’y retrouvaient.
Pour 500 bahts, l’équivalent de quinze euros, baignade à « Yunomori » toutes les semaines Soï26 sur Sukhumvit.
Les Thaïlandais excellaient en tout, ils cuisinaient, ils dessinaient, ils peignaient et vivaient comme des citoyens de première catégorie. Je crevais de désir d’en faire partie.
Vous vouliez manger Italiens ? Ils vous cuisinaient les meilleurs plats Italiens, manger Japonais ? Ils vous confectionnaient des plats typiques du Japon à merveille. Des hamburgers ? Les meilleurs se trouvaient à Bangkok.
J’adorais m’acheter des kimonos, tout y était là-bas, je trouvais une boutique deuxième main qui vendait tous les costumes nippons à côté du fameux marcher de jour le « Chatuchak Market » un marché labyrinthique hybride ou se trouvait sur plusieurs kilomètres toute sorte de bibelots, de sections vintages et rétro jusqu’aux costumes thaïlandais traditionnels en passant par la cuisine de rues jusqu’aux restaurants chics et pointus…
Des antiquaires y avaient aussi leurs sections et des vendeurs d’animaux du chiot Chow-chow, aux lézards et autres insectes informes, des plantes aquatiques ou vénéneuses jusqu’aux Bonsaïs Chinois
J’y allais quasiment tous les week-ends. Je n’arrivais qu’à la tombée de la nuit, le jour était considéré trop touristique à mon goût, la nuit tombée, on y rencontrait majoritairement des Thaïs.
Ma garde-robe était bondée de falbalas incongrus venant du Japon. J’accumulais, sans savoir si je resterais ou non vivre à Bangkok.
J’allais aussi sympathiser avec le beau Mick Sino Thaïe du genre guindé séducteur. Il possédait un petit café qui proposait une gamme variée de café du monde entier.
Lorsque je passais le voir, il m’offrait toujours une tasse de café de mon choix, je choisissais la plupart du temps un café rigide et doux de Chiang Raïou d’Éthiopie.
Mick ne faisait aucune acquisition sans avoir vu une voyante au préalable. Je n’avais jamais vu de personnes aussi superstitieuses que lui.
Paris ne me manquait pas, la vie des Parisiens non plus et leur avis… je m’en passais très bien.
Je n’avais plus de famille en France, ni plus personne à qui m’accrocher. Je devais donc vivre cette vie et la prendre comme elle venait. Agrippée à son fil comme une petite araignée, je tissais une toile d’eau, des gouttelettes d’eau, si fragile. J’en étais consciente.
Adoptée trente ans auparavant, je ne savais pas d’où je venais exactement, mes parents adoptifs n’avaient pas cherché à le savoir. Tout ce que je sais est factuel, j’avais grandi en France dans une campagne désertifiée puis pour mes études, je m’installais à Paris. Adorais le vin rouge, les librairies et les terrasses de cafés.
Je passais aisément pour une Asiatique mais n’en étais pas une, je ressemblais aussi à une Espagnole mais ne l’étais pas non plus… Suivant ce que je mangeais, vivais, ressentais, mon apparence semblait absorber les visages des pays qui m’accueillaient. Mon visage de pâte à modeler se modifiait suivant les températures extérieures, plats épicés ou non que j’ingurgitais. Je devenais une sculpture d’argile entre les mains d’un créateur imperceptible qui se jouait souvent de moi.
Au Mexique, les Mexicains m’ont pensée Mexicaine… Je me retrouvais toujours dans des situations abracadabrantesques à cause de ce visage qui prenait la forme des gens du pays qui les habitaient.
J’étais une énigme pour moi-même, un mystère pour les autres.
Ils n’acceptaient jamais mes refus de ne pas être celle qu’ils voulaient que je fusse.
— Non, désolé, je ne suis pas Mexicaine, je viens de France, disais-je naïvement.
— Espèce de menteuse, tu as honte de ta race ?
je ne savais pas quoi dire, mais j’insistais,
— Non, non, je viens de France. No soy Mexicanana la verda !
Un jour, une Mexicaine électrique vint vers moi en me disant :
— Allez, dis-nous que tu as honte de ta Race, espèce de morue. C’est ça ?
Son poing se trouvait juste sous mon nez. Tétanisée, je ne savais plus quoi répondre et acceptais en silence ce message qui m’était destiné ?
Après tout pourquoi pas, je pouvais être de partout comme aussi celui d’être de nulle part. D’ici et pourquoi pas d’ailleurs. Pourquoi ne pas lui dire que j’étais Brésilienne d’Amazonie ? Après tout ! Mon père était peut-être d’Acapulco ou de Véra Cruz, un Huaxtèque qui sait ? Et ma mère ? Mixteque ? Chamoula ? d’Afghanistan, d’Irak, Uzbek peut-être d’Asie central ? Je n’avais aucune preuve du contraire à leur proposer. Sauf un passeport… témoin que rien.
— Accepte et tais-toi, me disais-je, ferme-la.
C’est ce que les bouddhistes et hindouistes nomment certainement les aléas du « Karma ».
Ces malentendus m’amusaient aussi par moment, je réfutais, et ce catégoriquement d’être une victime. Le destin pouvait aller se gratter, je n’étais pas non plus sa victime, même si l’absurde frappait à ma porte régulièrement et ce pire qu’un ennemi ou un amoureux transi, il ne me lâchait pas.
Cette entité absurde me suivait comme mon ombre ou plutôt elle était l’ombre de mon ombre que je ne désirais surtout pas avoir dans les pattes.
J’avais une ombre comme tout le monde, suspendu au sol mais monsieur « l’absurde » se cachait derrière celle-ci, il apparaissait dans ma vie comme bon lui semblait à chaque coin de rue, au moment même où je m’y attendais le moins, pour m’embarrasser et perturber mon identité disloquée que j’avais de si fragile. J’étais la femme aux deux ombres. Qui ne croyait pas au destin mais aux destinations.
Le lézard sortit sa langue, il était beau, il était calme, tranquille, bleu, il habiterait chez moi. Il s’installerait comme une grande maison au milieu du visage… La langue est une structure faite de mosaïques et de miroir brisé ou se voir, c’est aussi s’entendre ! Il ne portait pas les couleurs du deuil, lui ! il ne possédait certainement aucune mémoire, aucun passer flou ne le hantait.
L’histoire des hommes ne le captivait probablement pas plus que ça. Il vivait au ralenti comme un fumeur d’herbe funambule en ballade solitaire à Kingston en Jamaïque. Scotché, il l’était sur le plafond des rêves éveillés de mes nuits.
Chapitre 3
Monsieur Sukada alias le varan
J’attirais toute sorte d’animaux à moi dès qu’il était question d’eux. S’il y avait un serpent quelque part, il rampait vers moi. Un chat ? même sauvage, il se blottirait sur mes genoux, me tapoterait le bras pour que je le caresse. Les chiens ? mmmm… Seuls les chiens ne s’approchaient pas trop, ils sentaient que nous n’étions pas très compatibles.
Les chiens avaient du mal à me comprendre et moi pareillement. Nous ne parlions pas le même langage c’était sûre. Ils ne m’intriguaient pas plus que ça et ce refus, ils ne le comprenaient pas. Ils aiment l’attache facile les chiens, l’effet miroir, l’inconditionnel, les sentiments à double sens, ce qui ne m’émouvait pas ou que je n’éprouvais pas encore.
Mais un animal que je n’avais jamais croisé de ma vie se présenterait à moi et cet animal était le varan qu’incarnerait excellemment bien Monsieur Sukada.
Très vite, j’allais trouver un emploi de « Maîtresse d’école ». Je parlais l’anglais couramment et grâce à cet avantage, j’allais pouvoir rester au moins une année en Thailand à Bangkok.
Chanceuse, ma première demande aboutit à une réponse favorable.
J’avais envoyé un Curriculum vitae bien ficelé sur le site d’Ajarn et hop pop pop, J’avais rendez-vous avec monsieur Sukada qui était un chasseur de « tête ».
Il recrutait les professeurs Farangs au service d’une école gouvernementale dans la commune de Nakhon Pathom. À peine eut-il reçu mon CV qu’il m’envoya un message.
— Hi, we are looking for an english teacher a kindergarden position is available, can you come tomorrow 11 am at Anuban Nakhon Pathom ?Thank you.Mister Sukada
— Bonjour, nous recherchons un enseignant en langue anglaise pour un poste en maternelle. Pourriez-vous venir demain à 11 h à l’école à Nakhon Pattom ?
Merci.
Monsieur Sukada
— Hi, yes sure Thank you.
— Bonjour, Oui, bien sûr merci lui écrivis je.
Le lendemain, Monsieur Sukada m’attendait derrière son bureau. Il était petit rond et ricanait pour un rien nerveusement. Il transpirait tout autant que moi, était plutôt grassouillet et de nature fuyante.
— Vous êtes en retard, me dit-il.
— Oui, Chaï, kor toad ka(oui, excusez-moi), j’habite Sukhumvit ! lui dis-je. Je ne connais pas les lieux et je viens de loin.
— Oui, dit-il, Nakhon Pathom est loin de Sukhumvit. Le salaire est de 30 000 bahts, vous devez être ici des 8 h 30 et les classes se terminent à 16 h cela vous convient-il ?
— Oui lui dis-je… et pour les visas ?
— Nous allons vous faire un visa d’un an mais tout d’abord il vous faudra passer les 3 mois d’approbations. Puis un visa B vous sera proposé.
J’acceptais et signais le contrat.
Je ne savais pas ce qui allait m’attendre et je ne fus pas dépaysée.
Les trois mois d’approbations étaient une carotte pour l’âne que j’étais.
Si Monsieur Sukada ressemblait à un varan, il en possédait aussi les comportements, on ne savait jamais ce qu’il pensait et pouvait sortir d’une porte invisible subitement à n’importe quel moment de la journée. Il détestait les Farangs. Je le sus plus tard, il ne tenait jamais sa parole avec eux.
Je compris aussi malgré moi, pourquoi beaucoup de Thaïes ne nous aimaient pas.
Le nombre d’affreux touristes et squatteurs aux intentions surréalistes et malsaines qui leur expliquaient comment vivre,
parler se comporter chez eux leur était devenu insupportable.
Les touristes abrutis qui venaient leur donner des leçons de démocratie leur cassaient certainement les pieds. Les droits de l’hommistes des supermarchés,
les chefs de rayons de la bien-pensance, les mendiants qui se prétendaient roi étaient légion ici. Moi-même bien qu’originaire des mêmes pays qu’eux, je les fuyais comme la peste. Ceux qui restaient en Thaïlande trop longtemps les recrachaient irrémédiablement, comme la mer le fait de ses propres cadavres, les propulsant sur le rivage.
Voyager c’est voir, se voir et se décevoir. C’est comprendre à coup de marteau enfoncé sur la tête ce que l’on fuyait ou ce qu’on ne souhaitait pas accepter.
Le déni des faibles, des illusionnistes.
Vivre loin de chez soi sur du long terme vous rendait certainement plus humble et beaucoup plus vulnérable.
Chez les autres, nous n’étions rien, toute cette représentation et autre mascarade que nous nous faisions de nous-mêmes explosait en mille morceaux en plein jour, en plein vol.
L’autre n’était pas ému par ce persona ambulant, pleurnichard ou vendeur de mièvreries.
Nous ne pouvions être que des nouveaux fous aux yeux d’un nouveau monde qui était pourtant si ancien.
Le voyageur ne peut pas être un superstitieux ! Un luxe qu’il ne pouvait pas se permettre.