Chapitre 2

Chuuya quitta la salle en esquissant un ultime sourire. Alors qu’il jetait un dernier coup d’œil par la vitre, il vit Briannah se prendre le visage dans les mains. Il avançait dans le couloir sans se presser quand son portable vibra brièvement dans sa poche, il sortit lentement l’appareil dont l’écran affichait la notification d’un message. Juste un mot indiquait l’endroit qu’il devait maintenant rejoindre. Il marcha jusqu’à la bibliothèque d’un pas moins confiant qu’il ne l’aurait voulu. Il poussa la porte puis traversa le hall, saluant silencieusement la responsable. Il repéra rapidement Matt sur la dernière table près de la fenêtre au fond de l’espace d’étude. Le menton soutenu par la paume de sa main, son regard, troublé, fixait l’horizon. Chuuya se glissa face à lui et déposa son sac sur le sol.

— Ça va ?

— Hm, opina-t-il sans tourner la tête.

Il avait à peine bougé. Son cahier d’arithmétique était ouvert, mais il n’avait ajouté aucune réponse à sa feuille d’exercice. Chuuya détailla son profil. Des mèches tombaient sur son front et certains cheveux s’étaient mêlés à ses cils. Les fins et longs fils d’un blond presque angélique battirent enfin, mais ses yeux restèrent lointains et distants.

— Je l’ai rejetée.

Il continuait de fixer l’extérieur le visage vide de toute expression. Chuuya n’insista pas et attendit en silence. Dans la salle, un élève fit grincer sa chaise sur le sol et plusieurs têtes se levèrent pour suivre la sortie du coupable.

— Tu sais, en fait ça ne me fait rien qu’on se confesse à toi. Ce qui m’atteint, c’est que jamais personne ne pense jamais que ça pourrait me poser un problème, juste parce que je suis un mec.

— Matt…

— On se voit après les cours, je dois finir ça sinon le prof va à nouveau me donner des heures de colle.

Matt se pencha sur son livre et attrapa un crayon pour commencer à écrire. Au son de sa voix et à son air obstiné, Chuuya sut qu’il ne fallait pas insister. Il se leva et marcha en direction de la sortie sans se retourner. Entre eux deux, l’amitié n’était pas nouvelle et leur sentiment encore moins. Les deux garçons se connaissaient depuis leur naissance. Déjà à l’époque, ce n’étaient pas juste leurs courses effrénées dans le parc du quartier, les parties de loup ou les tests de courage qui faisaient battre le cœur de Chuuya. Des cheveux blonds, des yeux couleur miel qui changent en fonction de son humeur, un rire aussi facile que contagieux, une candeur sincère, un caractère borné. Chuuya a toujours ressenti cette attraction particulière envers Matt. Que ce soit dans leur jeu ou dans leur discussion, dans leurs moments d’insouciance et même après leur dispute, il y avait ce fil tendu depuis son cœur qui le tirait inexorablement vers Matt. Malgré tout, ce magnétisme ne l’a pas empêché d’avoir une copine. Son attirance pour les filles et ses sentiments lui ont ouvert les yeux sur sa bisexualité, sans lui donner le courage de se déclarer. À cette époque, sans espoir d’être aimé en retour, leur complicité le faisait suffoquer. Il s’était trouvé, puis consacré à sa petite amie. Pourtant, l’expression du garçon à chaque fois qu’il le laissait lui serrait la poitrine. Puis un soir, il avait débarqué chez lui.

La nuit s’installait sur la ville et une pluie fine tombait depuis plusieurs minutes sans discontinuer. Chuuya était assis sur le sol de sa chambre, appuyé contre le lit. La pièce était assez spacieuse pour qu’un adolescent en plein rejet de l’ordre puisse y vivre malgré plusieurs piles de CD et de vinyles. Un bureau en bois brut avec sa lampe et une bibliothèque où se côtoyaient des livres de littérature classique anglaise et américaine et des mangas en tout genre achetés dans les rues d’Akihabara constituaient les seuls autres meubles. Un casque enfoncé sur ses oreilles était branché à un ampli. Il regardait, concentré, sa « méthode pour la guitare », pliée sur le sol à côté de lui. Sur ses cuisses reposait la Fender Telecaster noire que son père lui avait offerte lors de leur dernier voyage au Japon. Ses doigts glissaient lentement le long des cordes décortiquant chaque accord. Il sentit une présence et se tourna vers la porte. Dans l’encadrement, sa mère se tenait debout avec Matt. Annie Matsunaga-Montgomery, une jolie femme de quarante-quatre ans, était une infirmière qui s’était consacrée à sa famille après la naissance de son fils. Depuis que Chuuya était rentré en sixième grade, elle avait repris la vie active en travaillant pour le dispensaire de la ville plusieurs fois par semaine. Ses cheveux bruns coupés en un carré moderne encadraient un visage guilleret. Ses traits fins et délicats étaient rehaussés par un sourire moqueur qu’elle affichait en permanence et qui la rajeunissait tout en dévoilant sa personnalité pétillante et chaleureuse.

— Il est arrivé, trempé jusqu’aux os, je vais lui chercher de quoi s’essuyer, s’il te plaît prête-lui de quoi se changer et amène-le à la salle de bain

— Ne vous embêtez pas madame Matsunaga, juste une serviette, ça ira.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Shh ! Pas de manière. Je n’ai pas envie que tu tombes malade. Tu restes manger avec nous bien sûr ? Ça fait tellement longtemps que tu n’es pas venu et puis l’année scolaire est presque finie. Je te laisse te changer et passer un coup de fil à ton père, hein ? ajouta-t-elle sans attendre de réponse. Le dîner sera prêt dans un peu moins d’une demi-heure.

Elle sortit en retroussant les manches de sa chemise à motif écossais, ravie d’avoir de la compagnie.

— Bon, je suppose que je n’ai pas trop le choix, ricana Matt.

— Désolé. Tu sais comme elle aime quand la maison est animée.

— Pas de soucis, je ne vais pas me plaindre. Ce n’est pas comme si c’était désagréable de manger chaud. Alors, ça avance ta pratique ?

Il passa la main dans ses cheveux et Chuuya remarqua les gouttes qui tombaient sur ses épaules. Les mèches blondes et collantes se plaquaient contre son visage plus crispé que d’ordinaire.

— Je galère surtout. Attends, je vais te prendre quelque chose, tu devrais vite te changer. Tu es vraiment trempé en fait. Ne reste pas là.

Chuuya posa son casque et se leva pour chercher dans l’armoire. Il plaça sa guitare sur le support près de lit et ouvrit le battant du meuble dévoilant des piles de vêtements.

— Vu qu’il fait frais la nuit, ça te va des manches longues ?

— Ouais, peu importe ce que c’est, ça fera l’affaire.

— OK ! Tu sais où est la salle de bain, ma mère a déjà dû y mettre la serviette. Je t’apporte ça.

— Hm. Merci.

Il ressortit et Chuuya fouilla dans son armoire encore quelques secondes pour choisir des vêtements qui conviendraient à Matt. À travers la porte, il entendit le bruit de l’eau dans la douche et toqua pour la forme avant d’ouvrir. Face à lui se tenait Matt complètement nu, les yeux écarquillés sous la surprise.

— J’attendais que ça soit chaud…

Son visage rougissait de plus en plus sous le regard de son ami qui ne se détournait pas. Il était planté dans l’entrée de la salle de bain. Le jeune homme fixait Matt intensément, les vêtements encore dans la main. Soudain, il avança mécaniquement d’un pas, puis d’un autre jusqu’à se retrouver juste devant Matt, totalement exposé à sa vue. La porte qui s’était refermée derrière lui et le bruit de l’eau, telle la neige d’une télévision en panne les coupèrent de l’extérieur. Ses doigts se tendirent vers le visage encadré par les mèches blondes quand Annie frappa :

— Ça va, mon chéri ? C’est bon, tu as ce qu’il te fallait ?

Reprenant ses esprits, l’adolescent déposa les vêtements. Matt se précipita sous le jet et referma le rideau d’un coup sec. Chuuya respira profondément avant d’ouvrir la porte et sa mère sursauta en le voyant sortir.

— Tu es là ? Je croyais que…

— Il est sous la douche, j’ai juste mis des affaires propres.

— Ah, d’accord ! Le repas est presque prêt, dresse la table s’il te plaît. Ton père rentre tard ce soir, je vais garder son assiette de côté. Hm ? s’arrêta-t-elle brusquement.

— Quoi ?

— Ton visage est rouge. Tu te sens mal ? Tu as de la fièvre ? dit-elle en rapprochant sa main.

— Ça va ! Il fait au moins 40 degrés à l’intérieur. Regarde, j’ai de la buée sur mes lunettes, continua-t-il en essuyant ses verres sur son t-shirt.

— Je vois, Matt devait avoir froid après tout. Les garçons, vraiment ! Toujours à vouloir jouer aux durs, gloussa-t-elle.

Elle repartit en direction des effluves de nourriture qui embaumaient le rez-de-chaussée laissant son fils planté devant la salle de bain. Il se retourna vers la porte derrière laquelle le bruit du jet d’eau lui parvenait faiblement, avant de se décider à suivre sa mère. Il dressa le couvert, l’air absent. Annie le gronda plusieurs fois en remarquant ses erreurs :

— Où as-tu la tête ? Tu fais n’importe quoi ! Oh ! Te voilà ! Assieds-toi près de Chuuya ! Pourquoi es-tu aussi gêné ? Tu sais bien que tu es ici chez toi. Mon chéri, viens m’aider.

Matt la remercia et tira une chaise. Son ami revint avec un plat qu’il plaça sur la table. Annie sortit un plan du four et un fumet de macaroni au fromage gratiné embauma la cuisine.

— Tu veux me ramener ça aussi s’il te plaît ? Fais attention à ne pas te brûler, c’est bouillant.

Chuuya récupéra les maniques des mains de sa mère qui s’attela aussitôt à remplir une carafe d’eau où elle avait déposé des rondelles de citron. Il s’installa en jetant un coup d’œil en coin vers son ami. Matt, nerveux, tournait son verre vide entre ses mains.

— Voilà tout est prêt ! On peut manger.

Elle s’assit face aux deux garçons et son regard passa de l’un à l’autre. Elle fronça les sourcils, inquiète :

— Vous vous êtes disputés ?

— Pas du tout !

— Pas du tout !

Ils avaient répondu d’une seule voix. Leurs yeux se croisèrent et Matt baissa aussitôt la tête, mal à l’aise.

— D’habitude, vous êtes toujours en train de discuter de musique ou je ne sais quoi d’autre. Qu’est-ce qui se passe ? insista-t-elle.

— Tout va bien, madame Matsunaga. On ne s’est pas du tout disputé.

— Vraiment ? D’accord. Ça fait des semaines que tu n’étais pas venu à la maison.

— Oui, je m’entraîne pas mal avec mon groupe ces jours-ci ! Ça me prend beaucoup de temps.

— Je comprends mieux. C’est super ça ! J’ai cru un moment que c’était parce que Chuuya avait une copine et qu’il te négligeait.

— Maman, arrête avec ça s’il te plaît.

— Ne sois pas si timide. Alors Matt, comme mon cachottier de fils ne veut rien me dire, peut-être que toi tu vas me renseigner : comment est sa petite amie. Amber c’est ça ?

La cuillère qu’il tenait glissa de sa main et Matt se répandit en excuse.

— Je suis désolé. J’en ai mis partout.

— Ola ola ! Tu es aussi embarrassé que Chuuya quand je lui pose des questions, rigola-t-elle. Ce n’est rien. Tiens, attrape la serviette à carreaux bleu et vert s’il te plaît, mon chéri.

Chuuya se leva pour aller dans la cuisine et entendit sa mère qui reprenait son interrogatoire en baissant la voix. S’ils parlaient faiblement, il n’eut aucun problème à écouter la réponse de Matt :

— Elle est très jolie et ça m’a l’air d’être une fille bien. Ils forment un très beau couple.

— Ah… Je suis ravie de l’apprendre. Je compte sur toi pour surveiller qu’il se comporte bien avec elle. J’ai toute confiance en lui, après tout c’est mon garçon et je l’ai bien élevé, mais je sais également ce que c’est qu’être adolescent…

— Oui. Comptez sur moi, lui assura Matt.

— Tu devrais te trouver une petite amie. Comment se fait-il que tu sois encore célibataire ? Beau et talentueux comme tu es, tu ne devrais pas avoir de problèmes.

Elle riait aux éclats et Chuuya serra les poings en essayant d’avaler la boule qui s’était formée dans sa gorge. Il retourna à table sans rien dire.

Ils mangèrent dans la bonne humeur. La mère de Chuuya les assaillait de questions sur l’école et leur loisir, s’enquérant de leur projet pour les prochaines vacances d’été. Après le repas, les deux adolescents se portèrent volontaires pour débarrasser :

— Ah merci ! Retirez juste les déchets et mettez les assiettes dans le lave-vaisselle. Recouvrez bien les plats avec du film alimentaire, d’accord ? demanda-t-elle. J’ai fait des pêches au sirop. Vous pouvez prendre le dessert là-haut si vous voulez.

— D’accord. Tu ne te sers pas ? répliqua Chuuya

— Non je vais attendre ton père, il ne devrait plus tarder.

Chapitre 3

Ils montèrent au premier étage. Gêné, Chuuya ne savait pas quoi dire face à son ami qui demeurait calme et plus silencieux que d’habitude. Matt entra le premier, saisit la guitare et s’assit en tailleur sur le sol. Il laissa ses doigts danser sur le manche, jouant avec aisance les arpèges d’une mélodie empreinte de mélancolie. Derrière lui, Chuuya déposa le plateau à même le sol et s’installa à côté de lui le dos appuyé sur le lit. Il prit un bol puis mangea sans un mot. La musique emplissait la pièce, transformant l’atmosphère à chaque note. Le portable de Chuuya vibra, brisant la douceur du moment. Il mit le récipient de côté et se leva pour saisir l’appareil qui tournait en rond sur le bureau. En voyant l’écran, il jeta un coup d’œil à Matt qui avait arrêté de s’exercer et avalait son dessert, perdu dans ses pensées.

— Ne te dérange pas pour moi ! Décroche.

— Je… Je reviens vite.

Il sortit de la chambre et ferma la porte derrière lui.

— Bonsoir Amber.

Il retourna quelques minutes après. Matt avait enfilé le casque et branché l’ampli pour continuer à jouer. Ils avaient les yeux clos. Ses doigts allaient d’une corde à l’autre et faisaient résonner des notes aussi profondes que claires. Chuuya l’observait, fasciné. Sans ouvrir les yeux, Matt l’appela :

— Pose-toi. Tu ne vas pas rester planté là.

Il avança et se rassit à la même place. Matt se mit à fredonner et Chuuya appuya sa tête sur le lit pour l’écouter. Le murmure de sa voix s’éteignit brusquement et ses doigts se figèrent sur les cordes.

— Hey… Qu’est-ce que tu penses des hommes qui en aiment d’autres ?

L’adolescent se redressa et dévisagea Matt, incrédule. Le casque encore sur ses oreilles, il ne quittait pas ses doigts posés sur la guitare des yeux. Chuuya se tourna légèrement vers lui et articula :

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Alors ?

— Si c’est par rapport à tout à l’heure, c’était juste… Je suis désolé…

— C’était quoi ?

— Je ne sais pas, mais ce n’était rien.

— Tu n’as pas répondu.

— Parce que ça n’a aucun sens bon sang !

— Que dirais-tu si je te disais que j’aime les hommes ?

— D’où elle sort cette question ? Ce n’était rien. On se connaît depuis toujours. Et là, tu me sors un truc pareil juste après que…

Sa phrase resta en suspens. Il appuya sur le bouton off de l’ampli, remit la guitare sur son support et retira le casque qu’il abandonna sur le lit. Le garçon leva enfin les yeux vers son ami recommença, cette fois-ci le regard plus assuré :

— Si je te disais que je t’aime ?

— Quoi ? Qu’est-ce que…

Un baiser étouffa les mots dans sa bouche. Les lèvres de Matt s’étaient posées sur les siennes. Le pouls de Chuuya s’accéléra. Il sentit le goût sucré des pêches et se laissa aller doucement à la sensation de leurs langues qui s’enlaçaient. Le temps parut s’arrêter. Un tourbillon emportait ses émotions quand Matt se recula pour rompre leur connexion :

— Alors ?

Son visage se crispa quand son regard dévia vers le seuil de la chambre. Chuuya tourna rapidement la tête et vit sa mère debout dans l’entrée un panier à linge dans les mains.

— Maman…

— Madame Matsunaga…

— Les garçons, qu’est-ce que…

— Pardonnez-moi.

Matt se précipita pour sortir. Il dévala les escaliers en quelques secondes. Chuuya, paralysé, entendit la porte d’entrée de la maison se fermer un instant plus tard. Le claquement sec le tira de sa torpeur et il se dressa à son tour sur ses jambes pour se lancer à sa poursuite quand il sentit Annie qui le retenait.

— Chuuya !

Le garçon s’arrêta et se retourna les poings serrés. Les yeux d’Annie étaient voilés par le trouble :

— Maman, s’il te plaît. Je dois y aller.

— Chuuya, est-ce que j’ai bien entendu ?

— Il faut que je le rattrape.

— Réponds-moi !

— Laisse-moi partir, je t’en prie.

— Réponds-moi d’abord ! cria-t-elle.

Surpris, le garçon scruta sa mère dont le visage affichait une émotion qu’il n’arrivait pas à saisir :

— Oui, tu as bien entendu.

— Et… Tu es sûr que tu veux y aller ? continua-t-elle la voix étranglée.

— Oui… Oui, maman, je suis certain.

— Très bien. Quand tu reviens, il faudra qu’on parle.

— Compris.

***

Les cours de l’après-midi avaient repris et Chuuya n’avait pas revu Matt depuis la bibliothèque. La dernière heure de cours tardant à s’achever, il avait du mal à se concentrer. Les yeux dans le vague, le lycéen griffonnait une partition sur son cahier quand un coup sec s’abattit sur son crâne. Quelques rires éclatèrent dans la salle et il leva la tête vers son professeur d’anglais qui venait de le taper avec son manuel.

— Nous ne sommes pas en cours de musique, monsieur Matsunaga. On a changé de page il y a déjà cinq minutes.

— Oui, pardon, monsieur Collins.

— Si tu veux que je t’excuse, continue à la page cinquante-trois, second paragraphe.

L’étudiant s’empressa d’ouvrir son livre au bon endroit et commença à lire à voix haute le passage indiqué par le vieil homme.

— Très bien, qui peut me traduire…

Il n’écoutait déjà plus le professeur. La sonnerie retentit avant qu’un élève n’ait répondu à la question.

— Vous allez me finir cette question et me faire une version du texte…

Les lycéens s’agitaient, obligeant l’enseignant à hausser le ton. Agacé, l’homme cria par-dessus la cacophonie pour donner ses consignes. L’adolescent rangea ses affaires et entendit derrière lui quelqu’un l’appeler :

— Tu t’en vas déjà ?

— J’ai un truc à faire ! Tu m’enverras les exos, s’il te plaît ?

— Pas de problème, tu les auras tout à l’heure.

— Merci ! dit-il en bondissant vers la sortie.

Il se mit à courir dans les couloirs, mais une voix l’interpella.

— Matsunaga, on n’est pas sur un stade ! Si vous voulez vraiment vous dépenser, je peux vous donner des tours de piste à faire en guise d’heure de colle !

— Non, monsieur. Ça ira, répondit-il en stoppant net.

Il continua en marchant jusqu’à la salle où Matt avait sa dernière heure de cours. Le jeune homme vérifia à l’intérieur et balaya la pièce du regard sans voir celui qu’il recherchait. Quelques élèves rangeaient leurs affaires en discutant tranquillement.

— Donovan est déjà parti.

Il baissa la tête vers la table collée près de la porte et se retrouva nez à nez avec Briannah encore assise qui recopiait les devoirs inscrits sur le tableau.

— Vraiment ?

— Oui.

— Merci. À plus.

Il tourna les talons et prit la direction de la sortie du lycée. Fouillant à l’aveugle dans son sac, il finit par mettre la main sur son téléphone portable dont il déverrouilla l’écran avant de passer un appel. Il entendit une sonnerie derrière lui et vit Matt lui faire signe, appuyé sur un arbre de la cour. Chuuya raccrocha et avança vers lui.

— Tu allais tellement vite je n’ai pas eu le temps de t’appeler.

— J’avais peur que tu sois parti.

— Je suis sorti juste après la cloche. Ah, j’ai décalé la répétition avec les gars à demain donc on peut aller chez toi directement. Quoi ?

Il se tenait face à Matt, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Ses lèvres entrouvertes laissaient échapper un nuage de vapeur à chaque expiration. Il entraîna Matt derrière l’arbre à l’abri du flot d’élèves qui se ruaient vers la sortie et appuya son front sur son épaule :

— Mec, qu’est-ce que tu fais ?

— Il n’y a que toi, tu sais ?

Matt glissa sa main dans ses cheveux défaits en profitant de l’agitation de leurs camarades qui s’engouffraient dans le portail. Chuuya déposa un baiser dans le creux de son cou. Près de la grille d’entrée, Briannah qui avait tourné la tête en apercevant Chuuya détourna les yeux et poursuivit son chemin.

Le buste de Matt se soulevait et s’abaissait doucement faisant monter et descendre le bras de Chuuya posé en travers. Le soir était tombé depuis longtemps même si l’horloge affichait à peine six heures et malgré les fenêtres et les rideaux fermés, ils pouvaient entendre le bruit des voisins qui rentraient chez eux les uns après les autres.

— Ta mère va bientôt finir son service, tu devrais te lever.

— Hm… grogna Chuuya, pas avant neuf heures ce soir, je peux me reposer.

— Et ton père ?

— Pareil, je pense. Mais il y a toujours des urgences en général. Laisse-moi dormir.

— Sérieux, bouge ! Je dois rentrer.

— Tu m’as épuisé, assumes maintenant.

— Tu as fait ça tout seul ! Pousse-toi.

— Non et tu restes là toi aussi.

— Lâche-moi ! Sors, tu pèses une tonne.

Le jeune homme le maintenait sur le lit de tout son poids. Ses cheveux longs retombaient de part et d’autre de son visage. Il avait gagné en force depuis qu’il s’était mis à la boxe. Son torse large et ses muscles légèrement dessinés dominaient Matt qui essayait en vain de se dégager. Son sourire s’agrandit quand il sentit les hanches de Chuuya s’appuyer contre les siennes.

— Hm… Tu n’as plus sommeil ?

— Non plus du tout, répondit-il en l’embrassant.

La journée s’était écoulée lentement et la dernière heure avait été particulièrement calme après que le professeur de mathématiques a collé tous ceux qui avaient oublié leur cahier d’exercices. Finalement, la classe entière a écopé d’une heure de retenue à faire immédiatement. Chuuya qui avait plaidé sa cause en montrant ses devoirs faits n’avait rien pu faire pour y réchapper. L’humeur des élèves était des plus sombres, à l’opposé de celle de l’enseignant qui avait définitivement maté l’esprit post-vacances traînant en dépit de la reprise des cours il y a une semaine déjà. La sonnerie finit par retentir et l’homme annonça tout de suite la couleur :

— Je vais prévenir la vie scolaire que vous êtes tous sanctionnés, vous avez cinq minutes de pause. Profitez-en pour noter toutes les questions que vous avez sur la leçon d’aujourd’hui nous allons faire des exercices pratiques.

— Pfff !

— Ouais, c’est ça !

— C’est injuste !

— Et en silence ! prévient le professeur, irrité. Gardez vos réflexions pour vous, vous n’aviez qu’à travailler.

Dehors, les élèves des autres classes jetaient des coups d’œil curieux et moqueurs. Matt qui passait devant la salle s’arrêta et fit signe à Chuuya qui se leva pour lui parler.

— C’est la merde ! J’ai une heure de colle !

— Sérieux ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Plus de la moitié de la classe n’avait pas fait ses exercices, le prof nous a tous punis.

Il resta un moment impassible et éclata de rire en se tenant le ventre. Vexé, Chuuya l’attrapa et mima une clé de bras pour l’immobiliser.

— J’arrête, lâche-moi. Tu veux que je t’attende ? ajouta-t-il en se calmant.

— Ça va te faire patienter une heure entière.

— T’inquiète c’est cool. Je retrouve les gars à dix-huit heures de toute façon.

— Bon, c’est d’accord alors.

— Monsieur Matsunaga, rentrez tout de suite si vous ne souhaitez pas une heure de plus, grinça le professeur en passant à sa hauteur.

— Oui !

Il fila s’asseoir et laissa Matt qui avait recommencé à rire en se dirigeant vers la bibliothèque. L’heure s’écoula plus vite qu’il ne l’avait imaginé. Les perturbateurs, qui d’habitude s’amusent à jouer au plus fin, faisaient profil bas et toute la classe avait finalement participé. Le directeur était venu brièvement durant les dernières minutes pour prévenir que la prochaine fois, les élèves pris en faute auraient un avertissement et seraient de corvée de nettoyage du gymnase pendant une semaine. Debout les bras croisés derrière lui, le professeur jubilait de plaisir.

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