Chapitre 3

Ce matin-là, Camille portait une robe blanche jusqu'aux genoux qui soulignait sa taille fine ; elle se tenait droite, telle un lis immaculé s'ouvrant dans la brume du matin, perlé de rosée.

« Tata Camille ! » s'est écrié Léo, tout excité, en se jetant dans les bras de la jeune femme et en l'entourant par la taille.

Les domestiques, témoins de la scène, se sont regardés en silence : Cette demoiselle avait vraiment du pouvoir.

Non seulement Monsieur Charon l'autorisait à entrer et sortir librement de la Résidence de Bellevue, mais même le petit maître, si difficile d'ordinaire, se montrait avec elle affectueux comme avec une véritable mère.

Et pourtant, d'habitude, Léo ignorait presque totalement Madame.

Vraiment, on aurait dit qu'elle était la seule à pouvoir l'apprivoiser.

Camille a caressé tendrement les cheveux du petit garçon, rayonnant d'une douceur presque maternelle. À son poignet gauche brillait toujours le bracelet de cristal que Léo lui avait offert ; elle a levé les yeux vers Adrien et a souri : « Addie, je suis venue voir ma sœur. Est-ce qu'elle est là ? »

Les sourcils d'Adrien se sont froncés : « Elle n'a pas passé la nuit chez sa famille ? »

« Non… Pourquoi ? Elle n'est pas rentrée de toute la nuit ? » a demandé Camille, l'air surpris et inquiet.

« Vous vous êtes disputés ? »

L'homme a laissé paraître une ombre d'agacement : « Elle ne sait pas apprécier ce qu'elle a. »

Camille a souri doucement : « Ma sœur est un peu têtue, c'est vrai. Mais les disputes de couple ne durent jamais longtemps… Si tu t'excusais auprès d'elle, je suis sûre qu'elle rentrerait aussitôt. »

Un rictus glacé a effleuré les lèvres d'Adrien : « M'excuser, moi ? Elle ne le mérite pas. »

« Oui ! » a renchéri Léo, les joues gonflées de colère.

« C'est Maman qui a tort ! Elle disparaît sans prévenir et nous abandonne tous les deux ! C'est à elle de s'excuser ! »

« Léo Charon, tu devrais être déjà en route pour l'école. » a rappelé l'homme d'une voix glaciale.

« Oh… »

Léo s'est accroché à Camille en suppliant d'un ton cajoleur : « Tata, est-ce que tu peux m'accompagner à l'école aujourd'hui ? Tu m'as tellement manqué, je veux rester avec toi encore un peu ! »

Camille a ri malgré elle et lui a pincé doucement la joue : « Loulou, nous avons passé presque toute la semaine ensemble… Nous nous sommes séparés seulement hier ! »

« Moi, je voudrais être avec toi tous les jours… Si seulement tu étais ma maman ! »

Ces paroles d'enfant ont figé toute l'assistance : chacun a ouvert de grands yeux.

Heureusement, Madame n'était pas là ; si elle avait entendu, cela lui aurait brisé le cœur.

« Loulou, ne dis pas ça… » a murmuré Camille, tout en baissant les yeux avec un mélange de gêne et de coquetterie vers l'homme en face d'elle.

Adrien, impassible, ne s'est pas arrêté sur les mots de l'enfant.

« Camille, je te laisse l'emmener à l'école », a-t-il dit d'un ton neutre.

Le visage de Camille s'est illuminé et elle a acquiescé docilement : « D'accord. »

……

Quand Claire s'est levée, il était déjà neuf heures.

C'était la première fois depuis son mariage qu'elle avait dormi d'une traite jusqu'à son réveil naturel.

Durant les cinq dernières années, elle se levait chaque matin à six heures pour préparer le café d'Adrien, assortir sa tenue et son costume.

Elle aidait ensuite Léo à se laver, à prendre son petit-déjeuner et l'accompagnait elle-même à la maternelle, avant de filer en hâte au travail.

À cause de cela, elle arrivait souvent en retard et s'était fait réprimander d'innombrables fois devant tout le monde par la directrice.

Au début, elle en avait eu honte, mais peu à peu, elle s'était endurcie : quelles que soient les critiques, elle les prenait comme du vent irritant, se concentrant uniquement sur son travail.

Pourtant, il aurait suffi qu'Adrien donne un mot d'ordre pour que personne, au Groupe Charon, n'ose la malmener.

Mais son mari détestait les passe-droits et prônait l'égalité de traitement, chacun devrait réussir par ses propres efforts.

Ainsi, dans toute l'entreprise, personne ne savait qu'elle était l'épouse du patron du Groupe Charon, sauf le secrétaire Hugues.

Claire avait cru longtemps qu'Adrien était vraiment un homme intègre et impartial.

Jusqu'au jour où il avait commencé à emmener Camille avec lui aux ventes aux enchères, aux réceptions mondaines, et même à ce sommet sur l'intelligence artificielle auquel Claire rêvait d'assister depuis des mois.

Et, plus récemment, au concert de la veille.

……

Claire n'ouvrait les yeux que peu à peu —

Cet homme n'avait jamais été le « chevalier blanc » qu'elle s'imaginait, mais une ordure jusqu'à la moelle.

Pour lui, son épouse n'était qu'une servante à disposition permanente, presque une prostituée domestique.

Camille, elle, était celle pour qui il était prêt à enfreindre ses propres principes, encore et encore.

Après s'être lavée, Claire s'est assise à la table pour prendre son petit-déjeuner.

Sans savoir pourquoi, elle se sentait agitée, l'esprit ailleurs.

Soudain, la sonnerie du téléphone a retenti : c'était l'institutrice de Léo.

Claire a hésité un instant avant de décrocher : « Bonjour, Madame Lefèvre. »

« Madame Charon, Léo vient de faire une crise d'asthme ! Nous avons déjà appelé une ambulance pour le conduire à l'hôpital le plus proche, venez vite le rejoindre ! »

Le lien entre mère et fils a parlé plus fort que tout : Claire a quitté la table sans toucher à son assiette et s'est précipitée vers la porte.

……

« Loulou ! »

Quand Claire a fait irruption dans la chambre d'hôpital, haletante, le corps trempé de sueur et le cœur en feu, la scène qui s'est offerte à ses yeux lui a transpercé le cœur.

Son fils, le visage pâle, était assis sur le lit, encore faible, serré dans les bras d'une Camille en larmes, les joues ruisselantes.

Près du lit, la haute silhouette d'Adrien se tenait immobile, les yeux sombres, tout entier dans une posture de protecteur.

« Tata, ne pleure plus… Je sais que tu as eu peur pour moi. »

La crise à peine passée, Léo respirait encore avec difficulté, mais il essayait quand même de la rassurer : « Regarde, je vais bien… »

Camille, la voix brisée, pleurait toujours, au bord de l'effondrement : « Loulou… tu m'as fait une peur terrible ! S'il t'était arrivé malheur, je n'aurais pas pu continuer à vivre ! »

Les yeux rouges, Léo a levé sa petite main pour essuyer les larmes de la jeune femme, puis a lancé à sa mère un regard chargé de reproche.

Un frisson glacé a parcouru Claire, comme si elle tombait dans un puits de glace ; ses jambes minces tremblaient dans son pantalon.

Elle venait tout juste de faire une fausse couche et, dans sa course pour arriver ici, elle était tombée dans l'escalier : ses genoux saignaient encore.

Quoi qu'il soit, cet enfant était sa chair et son sang ; elle ne pouvait pas le renier en un instant.

Mais à cet instant, dans les yeux de son fils, il n'y avait plus une once d'amour : seulement la rancune d'un petit juge impitoyable.

Adrien a traversé la pièce d'un pas ferme et a lancé d'une voix dure : « Claire, c'est ça ta façon d'être mère ?! »

Claire a soutenu son regard, ses yeux flamboyant d'une colère glacée, et a répliqué d'une voix égale : « Et qu'ai-je fait, au juste ? »

« Qu'as-tu fait ? Tu oses encore le demander ?! »

Adrien l'a toisée, la voix glaciale, comme un juge rendant sa sentence : « Ta famille d'origine, ta carrière, tout est un désastre. Je ne t'ai jamais rien demandé. Mais pourquoi es-tu incapable de faire la chose la plus simple : t'occuper de ton fils ? Capricieuse, absente la nuit… Aimes-tu vraiment Loulou ? Tu me déçois profondément ! »

Dans les yeux de Camille, une lueur sombre a traversé fugacement son regard tandis qu'elle observait le couple se faire face.

« Pendant cinq ans entiers, j'ai tout donné à cette famille. Pas de vie sociale, chaque jour maison-boulot-maison, jamais une seule sortie tardive, sauf pour travailler. »

Les yeux d'ambre de Claire se sont durcis ; chaque mot a claqué comme un fouet : « Hier soir, je n'ai pas passé la nuit ici. Et alors ? Ai-je violé une loi divine ? Suis-je une criminelle en liberté conditionnelle, obligée de te rendre des comptes chaque jour ? »

Léo regardait sa mère, pétrifié : d'ordinaire si soumise, la voilà qui tenait tête à son père.

Même Camille, surprise, s'est figée devant cette soudaine rébellion.

L'air de la chambre s'est glacé, aussi tranchant qu'une matinée de givre.

Les traits fermes d'Adrien se sont tendus, deux éclats rouges ont traversé ses yeux sombres.

Puis, ses lèvres minces ont esquissé un sourire glacial, presque moqueur.

Cette femme gauche, maladroite, sans la moindre coquetterie… elle osait se rebeller ?

Se croyait-elle devenue intouchable parce qu'elle avait mis au monde son fils ? Elle devenait de plus en plus insolente.

« Pourquoi Loulou a-t-il fait une crise d'asthme ? Il a mangé quelque chose qu'il ne fallait pas ? »

Épuisée par la dispute, Claire a recentré la conversation sur l'essentiel.

L'expression d'Adrien s'est faite hautaine, comme s'il réprimandait un subordonné incompétent : « Comment veux-tu que je le sache ? C'est à toi de le découvrir. C'est ta responsabilité de mère que tu as manquée ! »

Claire a éclaté de rire, incrédule qu'un être humain ait pu prononcer cela : « Quoi ? Je suis un organisme hermaphrodite, censé procréer seule ? Quand la mère est absente, le père n'a donc aucune obligation ? Léo n'est pas ton fils ? »

L'homme est resté bouche bée.

« Quelle loi dit qu'un enfant ne peut être élevé que par sa mère ? J'ai choisi d'en assumer la charge, et toi tu penses que tout ce que je fais est une dette envers vous, une évidence ? »

Le visage d'Adrien s'est assombri, son ton s'est glacé : « Claire Jarry… ! »

À cet instant, la porte de la chambre s'est ouverte brusquement.

Chapitre 4

Le directeur de l'hôpital est entré dans la chambre, le sourire jusqu'aux oreilles. Sans un regard pour Claire, il s'est dirigé droit vers Adrien et Camille : « Madame Charon, ne vous inquiétez pas. J'ai moi-même réuni nos meilleurs spécialistes pour examiner le petit maître : il n'y a plus aucun danger. Qu'il se repose un peu et il pourra sortir. »

Rougissante, Camille n'a pas corrigé tout de suite l'erreur.

Derrière elle, l'homme allait parler, mais Claire a pris la parole avant lui : « Docteur, je suis la mère de Léo. »

Elle n'a pas dit Madame Charon, car dans son cœur, elle savait que plus rien ne la liait à cet homme glacial.

Un silence pesant est tombé dans la pièce. L'atmosphère s'est figée au point d'en faire dresser les cheveux.

Le directeur, interloqué, a détaillé Claire, vêtue d'un simple survêtement, puis a jeté un coup d'œil à Camille, habillée de pied en cap en grandes marques.

Pris de panique, il s'est confondu en excuses : « Mille excuses, madame ! Votre fils va très bien, soyez rassurée ! »

Camille a baissé les yeux, les lèvres serrées, avec une pointe d'amertume.

« Quelle a été la cause de la crise d'asthme de Léo ? » a demandé Claire, le visage grave.

« Le petit maître a une faiblesse pulmonaire et un asthme congénital », a expliqué le médecin.

« Son alimentation doit être surveillée de très près : fruits à coque et fruits de mer peuvent provoquer de graves crises. Heureusement, il a été pris en charge à temps. »

Les yeux d'Adrien se sont posés sur le visage exsangue de son fils, le regard chargé d'incompréhension : « Nous faisons extrêmement attention à son alimentation. Il ne touche jamais aux fruits à coque ni aux fruits de mer ; les professeurs ont même reçu des consignes. Comment a-t-il pu manger quelque chose d'interdit ? »

Puis il a tourné un regard glacial, plein de reproches, vers Claire.

« S'il faut faire la lumière, ce ne sera pas compliqué. »

Le regard de Claire, aussi tranchant qu'une lame, s'est posé sur le visage faussement candide de Camille.

« Dans toute la famille Charon, personne n'ignore que Loulou est asthmatique. Personne n'oserait lui donner des sucreries ni quelque chose de douteux. Ce matin, avant d'aller à l'école, il suffit de vérifier qui il a vu : on saura ce qui a déclenché son allergie. »

Elle n'avait pas prononcé le nom de Camille, mais chaque phrase lui était adressée.

Camille a serré Léo dans ses bras, le cœur battant comme un tambour.

« Loulou, qu'as-tu mangé ? Qui te l'a donné ? » a demandé Claire, le regard grave.

Depuis sa naissance, Léo était l'héritier légitime de la famille.

Il aurait dû être élevé avec rigueur, mais Adrien était presque toujours absent, absorbé par ses

affaires, et la grand-mère le gâtait à l'excès. Dans toute la maison, chacun le traitait comme un petit empereur.

Ainsi, dès son plus jeune âge, Léo était devenu capricieux, colérique, presque un petit tyran.

Pendant ce temps, Claire, qui se démenait seule pour être à la fois père et mère, passait pour la rabat-joie, celle qui gronde, celle qui contrôle.

« Loulou, qu'est-ce qui s'est passé ? » La voix d'Adrien s'est assombrie.

Les grands yeux de Léo ont roulé nerveusement ; il a mordu ses lèvres.

Il ne pouvait pas avouer : sur le chemin de l'école, c'était Camille qui lui avait acheté une glace à la pistache.

S'il le disait, papa se fâcherait contre sa tata Camille.

Et elle, qui lui faisait toujours tant de bien, il ne voulait pas qu'elle soit punie.

« C'est… c'est Georges ! » s'est écrié Léo précipitamment, le visage rouge.

« C'est moi qui lui ai demandé d'acheter la glace. Je voulais juste en manger, je ne savais pas qu'il y avait des fruits à coque dedans ! »

Camille continuait de caresser doucement la main du garçon, sans dire un mot.

Les sourcils d'Adrien se sont froncés profondément : « Georges ? »

Georges Lambert conduisait pour la famille Charon depuis vingt ans.

Il était droit, fiable, l'un des deux hommes, avec Marcel, l'intendant, qui connaissaient le mieux chaque membre de la famille.

Comment aurait-il pu se montrer aussi négligent aujourd'hui ?

Claire a regardé son fils, l'incrédulité lui transperçant le cœur.

L'enfant qu'elle avait élevé à force de sacrifices lui paraissait soudain étranger.

Depuis qu'il avait l'âge de raison, elle lui avait appris à rester honnête, à ne jamais mentir quelles que soient les circonstances.

Et c'était la première fois qu'il mentait pour protéger Camille Morel.

« Georges ! » La voix de Claire s'est voilée d'émotion en l'appelant.

« Oui, Madame ! »

Attendant depuis un moment dans le couloir, Georges est entré dans la chambre et s'est incliné respectueusement devant Adrien : « Monsieur. »

À ces mots, Léo a sursauté.

Adrien a tourné vers Claire un regard surpris : « Pourquoi l'as-tu fait venir ? »

Ignorant le visage fermé de l'homme, Claire a parlé doucement : « Georges, le petit maître dit que tu lui as acheté une glace à la pistache ce matin, sur le chemin de l'école. Est-ce vrai ? »

Les mains de Georges se sont agitées aussitôt : « Oh non, Madame ! Sans votre ordre, jamais je ne me permettrais de donner quoi que ce soit au petit maître ! La glace, en réalité, c'est… »

« C'est… c'est moi ! »

La voix de Camille a tremblé : elle n'a plus pu supporter le silence.

Les yeux d'Adrien se sont écarquillés ; il est resté figé, fixant le visage baigné de larmes de la jeune femme.

Léo a saisi la main de Camille, le visage plein d'inquiétude : « Tata Camille, ce n'est pas ta faute ! »

« Addie, tout est de ma faute… »

Le petit nez de Camille s'est empourpré, ses larmes ont coulé sans discontinuer : « J'ai vu Loulou regarder les glaces en vitrine avec de grands yeux suppliants… Mon cœur s'est serré, alors j'ai pris sur moi de lui en acheter une. J'ignorais qu'il était allergique aux fruits à coque… Addie, Loulou… tout est ma faute. Je suis désolée… »

Adrien est resté silencieux un moment, puis a poussé un léger soupir et a dit d'un ton adouci : « Laisse tomber. Tu ne connaissais pas son problème, tu n'avais pas de mauvaise intention. Fais juste attention la prochaine fois. »

Les larmes aux yeux, Camille a levé son visage pâle vers lui : « Addie… »

Aussitôt, Léo s'est écrié, tout joyeux : « Super ! Je savais que Papa ne se fâcherait pas. Papa aime tata Camille plus que tout ! »

Le visage d'Adrien est resté impassible ; il n'a rien répondu.

Même si ce que son fils venait de dire était vrai, Claire l'avait déjà accepté depuis longtemps, en silence.

Mais en cet instant, un froid glacial a remonté sa poitrine, comme si son sang s'était mis à refluer dans ses veines.

Elle s'est rappelé un souvenir : un jour, elle était entrée dans le bureau d'Adrien pour lui apporter un café.

De peur de le déranger pendant qu'il étudiait ses dossiers, elle avait ôté ses chaussures et avait marché pieds nus jusqu'à son bureau pour poser la tasse.

Mais ce jour-là, irrité par un problème de projet, Adrien avait balayé la tasse d'un revers de main et le café s'était renversé sur tout le bureau.

« Qui t'a demandé d'en faire autant ? Sors d'ici ! »

Ce jour-là, bien qu'il eût été responsable, Adrien avait déversé toute sa colère sur elle.

Ce soir-là, en lavant la tasse tachée de café, Claire avait pleuré longtemps en silence.

Et maintenant, face à Camille, Adrien se montrait patient, indulgent, presque tendre, Même si cette femme venait de mettre la vie de son fils en danger !

Aimer ou ne pas aimer : la frontière était tracée.

Claire s'est retournée d'un geste décidé et a quitté la pièce à grands pas.

Rester une seconde de plus ici, c'était insulter ses propres yeux.

« Addie, Claire n'a pas l'air bien… je vais aller la voir. »

Essuyant rapidement ses larmes, Camille s'est levée et a suivi.

……

Claire n'avait pas marché bien loin quand une douleur à son genou l'a forcée à s'arrêter ; ses jambes étaient faibles.

« Claire. »

La voix de Camille, avec un sourire à peine esquissé, l'a arrêtée : « Pourquoi partir si vite ? On dirait que toi et Addie êtes en froid. »

C'était clair qu'elle voulait la faire parler.

« Camille Morel, tu en es fière, n'est-ce pas ? »

Les yeux ambrés de Claire ont brillé de froid : « Faire mentir un enfant de cinq ans pour te couvrir, passer ton temps à te mêler du mari et de l'enfant d'autrui… Ceux qui savent te prennent pour une brillante diplômée en informatique d'une université de l'Ivy League. Ceux qui ne savent pas… penseraient que tu sors tout droit d'une école pour … »

Poule de luxe.

Mais Claire était une femme bien éduquée ; elle ne voulait pas se donner en spectacle ni se disputer comme une harpie devant tout le monde.

Elle avait toujours été droite, civilisée, digne.

Jamais elle n'aurait pu se comporter comme Camille et sa mère, capables de s'accaparer ce qui ne leur appartenait pas en gardant l'air que tout leur était dû.

Camille a crispé ses doigts avant de relever ses lèvres écarlates : « Claire, pourquoi être si agressive ? Si Loulou a menti, c'est parce que toi, sa mère, tu n'as pas su communiquer avec lui ni l'éduquer correctement. Quel rapport avec moi ? Il y a un mot pour ça… influence. Les enfants sont comme des feuilles blanches : ce que tu traces, ils deviennent. Tu devrais te montrer plus prudente dans tes paroles et tes actes. »

Claire a éclaté d'un rire froid, sans l'ombre de l'ancienne timidité : « Mademoiselle Morel, ton ventre est aussi vide qu'un seau qu'on vient de vider, et tu te permets de m'apprendre comment être mère ? Tu n'as même pas encore enfanté que déjà tu prends des airs de père moralisateur. Tu n'as pas peur que ton cher Addie finisse par s'en lasser ? »

Les lèvres de Camille ont tremblé ; elle a inspiré brutalement.

Claire, qui se sentait déjà faible, ne voulait pas gaspiller davantage de salive. Elle s'est tournée pour partir.

Mais Camille, ulcérée, n'a pas pu se contenir et l'a saisie par le bras.

Claire a laissé échapper un gémissement, de la sueur perlait sur son front : la main de Camille venait de presser exactement l'endroit où elle s'était blessée en sauvant la puce ; le bandage était encore là.

« Lâche-moi ! » a-t-elle grondé en la repoussant d'un geste sec.

« Ah ! »

Camille a poussé un cri en se laissant aller en arrière…

Mais elle n'a pas touché le sol.

Car Adrien, arrivé on ne savait quand, avait ouvert ses bras puissants pour la retenir et la serrer contre lui.

Chapitre 5

« Claire, qu'est-ce que tu fais ?! »

Le bras long d'Adrien a retenu la taille fine de Camille ; ses yeux en amande, assombris par la colère, ont fusillé le visage pâle de douleur de Claire.

Claire les a fixés froidement, cette paire d'amants qu'elle avait sous les yeux. Sa main droite s'est crispée sur son avant-bras bandé ; une goutte de sueur a glissé le long de sa joue.

« Je ne l'ai pas touchée. C'est elle qui est venue m'attraper. » Sa voix était glaciale.

« Elle t'a attrapée, et alors ? Il fallait la repousser ? »

La voix d'Adrien grondait sous une colère contenue : « Camille est ta sœur ! Vous êtes de la même famille ! Pourquoi faut-il toujours que tu l'attaques ? »

« Ma sœur ? »

Claire a eu un sourire bref, ses yeux ambrés lançant une lueur coupante : « Nous n'avons ni la même mère, ni le même nom. En quoi serait-elle ma sœur ? Qu'elle cesse de se coller à moi, d'accord ? »

Autrefois, Claire portait encore le nom de Morel.

Mais à dix-huit ans, quand son père avait décidé de vendre la maison de sa mère à Paris pour renflouer l'entreprise familiale, ils s'étaient disputés violemment.

Il lui avait même donné une gifle devant Camille et sa mère.

Ce jour-là, Claire avait juré qu'elle ne porterait plus jamais le nom de Morel et avait pris celui de sa mère.

Les sourcils d'Adrien se sont contractés ; il n'a pas cessé de fixer son épouse, comme s'il ne la reconnaissait plus.

Il ne comprenait pas ce qui l'avait mise dans cet état aujourd'hui : on aurait dit un canon italien qui tirait sur tout ce qui bougeait.

« Addie, c'est moi qui ai perdu l'équilibre. Je suis sûre que Claire n'a pas fait exprès… »

Profitant de l'occasion, Camille s'est blottie un peu plus contre la poitrine ferme de l'homme, les yeux humides et pleins d'un chagrin fragile : « Je suis venue pour présenter mes excuses. Après tout, c'est à cause de moi que Loulou a eu sa crise d'asthme. Je comprends que Claire m'en veuille… »

« Claire, présente tes excuses à Camille. »

La voix d'Adrien a claqué comme un ordre ; ses yeux sombres étaient aussi tranchants qu'une lame.

Encore une fois.

Pendant cinq ans de mariage, la phrase qu'elle avait le plus souvent prononcée à cet homme était : « Pardon. »

« Pardon, c'est de ma faute. »

« Pardon, je n'y ai pas assez pensé. Je vais aller présenter mes excuses à ta mère. »

Pardon, pardon, pardon…

Mais s'était-elle jamais trompée ?

Jamais !

Claire a planté ses yeux froids dans ceux de l'homme et a souri, les larmes aux yeux : « Des excuses ? Très bien. Qu'elle les écoute… à genoux. »

Dans les bras d'Adrien, Camille a tressailli.

« Claire, tu vas trop loin ! »

« Trop loin ? Mais ce n'est qu'un début, Monsieur Charon, et vous n'avez déjà plus la force de le supporter ? »

Claire a éclaté d'un sourire éclatant, pareil à une fleur de liane glacée s'ouvrant en plein hiver : « Ne vous pressez pas, le pire reste à venir. »

Sur ces mots, elle a tourné les talons et a quitté la pièce sans se retourner.

Adrien est resté là, fixant le dos frêle mais farouche de son épouse qui s'éloignait. Ses yeux sombres se sont faits encore plus profonds, comme s'il découvrait pour la première fois ce sourire.

Voyant le regard de l'homme toujours fixé sur la silhouette de Claire, Camille a mordu sa lèvre et, douce et compréhensive, a soufflé : « Addie, va vite la rattraper… moi je vais bien. »

Adrien, baissant les cils, a passé un bras autour de sa taille pour la relever : « Laisse-la. Je te ramène chez toi. »

……

Dans l'après-midi, l'état de Léo s'est stabilisé et il a été raccompagné à la résidence de Bellevue sous l'escorte du chauffeur et du garde du corps.

Bien qu'il eût encore une réunion importante dans l'après-midi, Adrien a tenu à ramener lui-même Camille, encore souffrante, avant de se rendre au siège du groupe.

Lui qui respectait toujours scrupuleusement les horaires a même fini par arriver en retard : une dizaine de cadres supérieurs l'avaient attendu une heure entière.

À l'heure du dîner, Adrien est rentré à la maison.

À peine entré, il a retiré la veste posée sur son avant-bras et l'a laissée tomber d'un geste habituel…

Mais, cette fois, aucune main fine et pâle ne l'a attrapée ; la veste s'est écrasée sur le sol.

Les yeux d'Adrien se sont posés sur le vêtement à terre, ses sourcils se sont froncés dans une ombre irritée.

Depuis cinq ans, chaque soir où il rentrait, Claire accourait, le tablier encore autour de la taille, lui adressant un sourire docile et un peu flatteur.

Elle lui prenait la veste, lui apportait ses chaussons et s'occupait de lui avec plus d'attention qu'une domestique.

Car les domestiques étaient payés.

Mais Claire, il l'avait épousée. Elle était son épouse, et parce qu'elle avait les yeux et le cœur pleins de lui, elle faisait tout cela à la perfection.

Un agacement sourd lui a rempli la poitrine : « Marcel ! »

« Monsieur, vous êtes rentré ! »

L'intendant s'est précipité : « Le dîner est prêt, le petit maître vous attend dans la salle à manger. »

L'homme a promené son regard dans le salon silencieux et a demandé d'un ton froid : « Et Claire ? Elle est rentrée ? »

« Madame n'est pas encore revenue… Le dîner a été préparé par la cuisine. J'ignore si cela sera à votre goût. »

Les lèvres d'Adrien se sont pincées ; il a défait son nœud de cravate d'un geste sec et a traversé le hall pour rejoindre la salle à manger.

La longue table de bois précieux n'accueillait que deux convives ce soir-là.

Père et fils ont dîné en silence.

Les plats étaient raffinés, mais le repas avait perdu toute chaleur humaine : les deux mâles mâchaient en silence, le goût de la nourriture semblait fade, presque amer.

« Papa, j'ai fini. »

Léo a posé ses couverts, les lèvres retroussées.

Adrien l'a regardé du coin de l'œil : « Tu as mangé si peu ? Tu es un chat ? »

« Non, Papa… mais ce n'est pas aussi bon que quand Maman cuisine. Je n'ai pas très faim… »

Le petit garçon, les lèvres en moue, a ajouté d'un ton morose : « Papa, j'aimerais tellement manger le pot-au-feu de Maman… et son bœuf bourguignon, son gratin dauphinois, son poulet rôti aux herbes… »

« Ça suffit. Ce sont des plats que tu peux trouver partout. Ce n'est pas la mer à boire ! »

La pomme d'Adam d'Adrien a tressailli malgré lui.

« Tu es l'héritier des Charon. Si quelques plats de ménage suffisent à te faire tourner la tête, comment feras-tu plus tard ? »

Léo a poussé encore deux bouchées, puis s'est tu.

Adrien a pris sa serviette et s'est essuyé les lèvres avec élégance : « Loulou, appelle ta mère. Demande-lui où elle est et quand elle compte rentrer. »

« Non. »

Léo a boudé : « Aujourd'hui, Maman a été trop méchante ! Elle a fait pleurer tata Camille et elle ne s'est même pas excusée ! Je ne veux pas l'appeler. On dirait que je trahis tata ! »

À son âge, savoir utiliser le mot trahir a assombri le visage d'Adrien.

Il allait ouvrir la bouche pour le gronder quand Marcel, l'intendant, a poussé un cri : « Ah ! Monsieur, je viens de me souvenir : aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Madame ! »

Le père et le fils sont restés figés, se regardant avec de grands yeux.

« Et si Madame est fâchée parce que vous avez oublié son anniversaire ? Peut-être qu'elle ne rentre pas pour cette raison… »

Les yeux d'Adrien se sont plissés ; une lueur de compréhension a traversé son regard.

……

Deux heures plus tard, Claire est rentrée à la villa, traînant une énorme valise derrière elle.

À peine entrée dans la chambre, elle a ouvert l'armoire sans un mot et a commencé à y jeter ses vêtements.

« Qu'est-ce que tu fais ? »

Adrien a franchi le seuil, son visage aux traits parfaits aussi froid que la neige.

Le dos tourné, Claire a continué d'un geste vif : « Je fais mes bagages. Je pars vivre ailleurs. »

« Partir ? Et Loulou, qu'est-ce qu'il devient ? »

Les lèvres d'Adrien se sont incurvées dans un sourire ironique, comme s'il venait d'entendre une plaisanterie : « Toi qui es mère-poule, qui le chéris plus que tout, toi qui ne pouvais pas passer une journée sans le voir… Et maintenant tu veux déménager ? Tu en es vraiment capable ? »

Claire s'est figée, puis s'est redressée lentement, les reins bien droits.

Adrien a cru un instant que cette femme, sans fortune ni appuis, allait céder…

Mais les yeux de Claire se sont éclairés d'une détermination soudaine : « Oui. »

Le visage d'Adrien s'est figé.

« Sans moi, il lui reste toujours sa tata Camille. Et de toute façon, il n'a plus besoin de moi. »

D'un pas ferme, Adrien s'est avancé jusqu'à se dresser à côté d'elle, aussi imposant qu'un mur de glace : « Claire, écoute ce que tu dis ! Tu restes une mère. C'est ton propre fils. Tu peux décider de l'abandonner comme ça ? »

« Puisque, dans tes yeux, je suis si médiocre que je ne mérite même pas d'être une mère, alors séparons-nous. Chacun vivra sa vie. Tu n'as qu'à lui trouver une nouvelle maman. Une qu'il aime bien… »

À peine Claire avait-elle terminé sa phrase qu'Adrien lui a saisi le poignet, ses doigts se refermant comme un étau.

« Lâche-moi… »

La douleur lui a traversé le poignet ; ses sourcils fins se sont froncés tandis qu'elle essayait de se dégager.

Mais la force d'un homme était sans commune mesure avec la sienne : elle n'a pas pu lui échapper.

Déjà affaiblie, cette lutte l'a couverte de sueur.

Avec elle, Adrien n'avait jamais été doux.

Il avait toujours été brutal, surtout dans l'intimité.

Au début du mariage, il la laissait souvent couverte de marques ; en plein été, elle devait porter des cols hauts et des manches longues pour les dissimuler, ce qui faisait ricaner les domestiques derrière son dos.

Parfois, Claire se demandait : était-il aussi dur avec Camille ?

Certainement pas.

Camille aimait les robes décolletées et les jupes courtes ; chaque fois qu'elle la voyait, sa peau était blanche et lisse, aussi délicate qu'un litchi épluché.

Preuve qu'il était capable de douceur, quand il le voulait.

Pour celle qu'il aimait depuis tant d'années, il ne pouvait pas la blesser, n'est-ce pas ?

À cet instant, Claire a senti quelque chose de lourd tomber dans sa paume.

Adrien venait d'y glisser un petit écrin de velours noir.

Son regard froid, la tête haute, respirait l'arrogance : « C'est ton anniversaire aujourd'hui, non ? Bon anniversaire. »

Puisque père et fils ont choisi la même femme idéale, pourquoi pleurer si je me remarie ?

Chapitre 3
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